
ADDENDA
Histoire de ne pas
perdre votre latin
A propos des systèmes reconfigurables
Pour en savoir plus
Ils se redessineront
eux-mêmes
mille fois par seconde
Ils imiteront
le développement
des embryons
Ils tireront profit
des lois de
sélection naturelle de Darwin
Ils cicatriseront,
feront des enfants,
réfléchiront
|
Jean-Bernard Desfayes, journaliste indépendant
à la Radio romande, ancien rédacteur en chef du Matin (Lausanne), est connu
notamment pour ses ouvrages de vulgarisation de la conquête de l'espace, Espace
Nicollier (Lausanne, Desfayes, 1992) et L'année Hubble (Lausanne, LEP, 1994).
Son e-mail: 100427.217@compuserve.com

Savez-vous que la puce (ou microprocesseur) de votre
ordinateur personnel est une puce à tout faire? Une puce généraliste? Elle n'a en effet
pas été dessinée spécifiquement pour utiliser le programme Word avec lequel est écrit
ce texte, mais s'en accommode fort bien. Elle n'a pas non plus été dessinée
spécifiquement pour faire fonctionner un programme de simulation de vol, un programme de
dessin, ou un programme de retouche photographique, mais elle s'en accommode également.
Bref, la puce de votre ordinateur est admirable sans rien dire du fait que, vendue chaque
année à des millions d'exemplaires, son prix s'est effondré.
Votre puce généraliste a cependant un gros un inconvénient: elle est relativement
lente; elle sait tout faire, mais ne sait rien faire vite.
C'est pourquoi, il existe d'autres puces aussi: les puces spécialisées, dessinées pour
n'accomplir qu'une seule tâche, mais à très grande vitesse. Une puce spécialisée dans
la graphisme, par exemple, va pouvoir tracer des lignes sur l'écran de votre ordinateur,
ou y produire des images, 10 ou 100 fois plus vite qu'une puce à tout faire. En outre, la
puce spécialisée est plus petite, et consomme moins de courant que la puce
généraliste. Pourtant elle a deux défauts majeurs.
Le premier défaut tient à son hyper-spécialisation: si elle exécute parfaitement et à
une vitesse imbattable la tâche précise pour laquelle on l'a dessinée, en revanche elle
se plante dès que cette tâche est modifiée fût-ce d'un chouïa! Le second défaut
tient à son coût: la puce spécialisée, par définition dessinée spécialement et
fabriquée en petite série, coûte cher. Cela en limite l'usage à des domaines eux aussi
"pointus": calcul scientifique ou compression et décompression des images
vidéo par exemple.
Or il y quelque temps déjà que ce choix cornélien entre la puce à tout faire mais
lente et la puce rapide mais monomaniaque, a été levé. Voici comment.
Les puces, qui sont des circuits parcourus par des informations sous forme de 0 et de 1,
ont traditionnellement un dessin fixe. Les puces généralistes ont un dessin fixe
auxquels s'adaptent une multitude de programmes, les puces spécialisées un dessin fixe
auquel ne s'adapte qu'un seul programme, toujours le même.
Les chercheurs se sont donc dits qu'ils pourraient essayer de fabriquer après tout des
puces qui, au lieu d'avoir un dessin fixe, auraient la capacité de se redessiner
elles-mêmes (ou plutôt: de redessiner leurs circuits) chaque fois qu'elles seraient
confrontées à une tâche nouvelle, de manière que leur fonctionnement pour cette tâche
spécifique soit optimisée. Ces puces-miracle seraient donc à la fois des puces
généralistes (capables de s'attaquer à n'importe quelle tâche) et des puces
spécialisées (une fois redessinés leurs circuits); à la fois capables de se
transformer en puces spécialistes de Word lorsqu'elles sont confrontées à du traitement
de texte, et en puces spécialistes de la compression et décompression d'images
lorsqu'elles auraient à faire à de la vidéo.
Ces nouvelles puces, mises au point il y une dizaine d'années déjà et principalement
fabriquées aujourd'hui par la société américaine Xilinx, répondent au nom de FPGA (Field
Programmable Gate Arrays ou "réseaux logiques programmables"). Ces puces
sont dites "reconfigurables", car elles sont capables de changer l'organisation
matérielle de leurs circuits internes. Elles opèrent aujourd'hui ce changement en
quelques millièmes de seconde, elles l'opèreront demain en quelques millionièmes de
seconde! Elles permettent de réaliser des économies de temps et d'argent évidemment
énormes.
Pour les premières puces FGPA, chaque configuration était étudiée et définie à
l'avance, puis chargée avant l'exécution d'une tâche spécifique. L'ordinateur RENCO (Reconfigurable
Network Computer), élaboré à l'EPFL, est un bon exemple d'une telle machine
reconfigurable dite statique. (Pour des raisons d'économies, RENCO ne dispose pas de
disque dur. Son utilisateur doit donc pomper dans le réseau le programme qu'il désire
utiliser, et surtout la configuration prédéfinie qui donnera à sa puce la capacité
d'exécuter de façon optimale la tâche qu'on lui aura fixée.)
Très vite, cependant, ces systèmes de reconfiguration statiques sont apparus
insuffisants. Certains informaticiens se sont convaincus que ce dont ils rêvaient
vraiment, c'était de systèmes capables de se reconfigurer tout seuls, comme des
grands! Oui, mais comment?
C'est alors que l'idée leur est venue de trouver des modèles dans la nature, ou tout au
moins de s'inspirer de modèles naturels. Il faut dire que jusque là, les informaticiens
et autres ingénieurs avaient plus urgent à faire que d'observer benoîtement la nature
et ses processus. On attendait d'eux en effet qu'ils construisent en pagaille des ponts,
des maisons, des voitures, des avions, des ordinateurs, et basta! Mais aujourd'hui,
arrivés au bout de ces tâches simples, ils cherchent des idées neuves, et en ont
trouvé dans la nature de décoiffantes qui, au temps de Galilée, leur eussent
assurément valu les foudres de l'Inquisition.
Pour débusquer, et si possible utiliser à leur profit, certains secrets du vivant, les
chercheurs du Laboratoire de systèmes logiques de l'École Polytechnique Fédérale de
Lausanne étudient deux modèles naturels très différents.
Les uns observent sous microscope des cellules vivantes, dans l'espoir de découvrir de
quelle manière elles croissent, se multiplient, se réparent, meurent... et continuent
malgré tout à se perpétuer. Sur la base de leurs observations, ils ont imaginé une
science nouvelle, l'embryonique ou embryologie électronique (l'embryologie, du grec
"embruon", "ce qui croît à l'intérieur de", étudie la manière
dont un organisme se développe). L'embryonique a pour ambition de fabriquer des
ordinateurs multicellulaires doués de propriétés de croissance, d'autoréparation et
d'autoreproduction.
D'autres chercheurs étudient la manière dont, au cours de plusieurs centaines de
millions d'années, les espèces vivantes ont évolué, pour disparaître ou se
transformer en espèces nouvelles mieux adaptées. Sur la base de leurs observations, ils
ont imaginé une autre science nouvelle, la phylogénique (ou phylogenèse électronique;
la phylogenèse, du grec "phulon", "la race", étudie le mode de
développement des espèces au cours de l'évolution). La phylogénique devrait permettre,
à terme, de construire des ordinateurs capables d'évoluer tout seuls, jusqu'à être
parfaitement performants quel que soit l'environnement dans lequel ils fonctionnent ou la
nature des problèmes auxquels ils sont confrontés.
Commençons par l'embryonique."Chaque être humain, explique Daniel Mange, professeur
du Département d'informatique de l'EPFL, où il dirige le Laboratoire de systèmes
logiques (LSL), est constitué d'environ 60'000 milliards de cellules. Dans chacune de ces
cellules figure notre programme génétique ou génome, une bande de 2 milliards de
caractères, qui est à la fois notre plan de fabrication et notre plan de fonctionnement.
De notre naissance jusqu'à notre mort, chaque cellule décode en permanence ce génome
afin de produire les protéines nécessaires à la survie de notre organisme. Les erreurs
de décodage sont rares et, lorsqu'elles se produisent, sont ordinairement détectées et
réparées avec succès un mécanisme qui frappe par sa complexité, sa précision, et le
fait qu'il se fonde sur des processus très semblables à ceux de l'informatique. En
effet, biologie et informatique sont toutes deux fondées sur un langage typographique: la
biologie sur un langage composé des quatre lettres désignant quatre nucléotides dont la
combinaison définit l'ADN de chaque individu; et l'informatique, sur un langage composé
de deux symboles seulement, les deux états 0 et 1 du langage binaire, qui sont plus que
suffisants."
Dans la pratique, les chercheurs divisent des plaques de silicium en cellules absolument
identiques, destinées à vivre, se réparer, se reproduire non pas matériellement, comme
le feraient des cellules vivantes, mais par simples transferts d'informations entre elles.
Pour que ces cellules de silicium puissent imiter, fût-ce grossièrement, des cellules
vivantes et les mécanismes de leur développement, trois conditions doivent être
satisfaites. Primo, chaque cellule doit réaliser une fonction unique,
caractérisée par un nombre: son "gène". Deuxio, chaque cellule doit
contenir la description complète de l'organisme (de l'ensemble des circuits dessinés sur
la plaque silicium): son "génome". Tertio, lorsqu'on lance le processus
avec une cellule-mère contenant le génome, les deux cellules adjacentes doivent recopier
cette information, et ainsi de suite jusqu'à ce que toutes les cellules de la plaque de
silicium contiennent le génome.
"Si l'on parvient à doter un ordinateur de ces trois caractéristiques, explique
Daniel Mange, il développera des propriétés nouvelles et originales, jadis réservées
aux seuls organismes vivants: l'autoréparation (un organisme vivant peut cicatriser ses
plaies; l'ordinateur embryonique, en cas de défaillance, détectera l'erreur et la
corrigera automatiquement) et l'autoréplication (en cas de défaillance majeure,
l'ordinateur embryonique produira une copie de lui-même à l'identique)." De tels
ordinateurs feraient évidemment merveilles dans les environnement où l'homme ne peut
intervenir: au coeur d'une centrale nucléaire accidentée style Tchernobyl, par exemple,
ou dans l'espace.
Il existe déjà des ordinateurs embryoniques en maquettes: la Biowatch, par exemple, une
montre électronique au look d'enfer imaginée à l'EPFL, qui imite, de manière
grossière mais évocatrice, le processus de division des cellules vivantes. Pour
construire cette montre, les chercheurs lausannois ont conçu des cellules artificielles,
les "biodules", qu'ils peuvent assembler. Chacun de ces biodules comporte un
microprocesseur et un cadran numérique lumineux. Lorsque la montre est mise en route, le
premier biodule, qui a en mémoire le programme à exécuter, le copie dans le second
biodule, qui le copie dans le troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que tous les
biodules soient "chargés".
La Biowatch qui illustre cet article est un "organisme" comptant huit cellules,
dont quatre absolument indispensables à son fonctionnement: deux pour compter les heures
et deux pour compter les minutes. Les autres biodules "appondus" sont en
attente, prêts à assurer la relève. Si l'on "tue" une cellule en la
déconnectant, la numéro trois par exemple, sa fonction sera aussitôt reprise par la
numéro quatre, et la fonction de la numéro quatre sera reprise par la numéro cinq,
jusque là inactive: on a affaire là à un processus d'autoréparation. La Biowatch peut
faire plus, cependant. En cas de panne majeure, elle peut produire une copie d'elle-même,
un clone en quelque sorte: on alors affaire à un processus d'autoréplication. Si l'Expo
2001 accepte le projet que lui a proposé l'EPFL, ses visiteurs pourront tout à loisir
tuer une Biowatch géante ou la ramener à la vie.
Voyons maintenant la piste phylogénique. Les informaticiens, s'inspirant des mécanismes
qui régissent l'évolution des espèces depuis l'apparition de la vie sur la terre il y a
3.5 milliards d'années, ont l'ambition de dessiner, par imitation de ces mécanismes, des
ordinateurs dont la configuration initiale, générée au hasard, s'automodifierait à
partir de là en fonction des résultats obtenus et des réactions de l'environnement. Ces
ordinateurs auraient, en d'autres termes, la capacité d'évoluer suivant les lois de la
sélection naturelle chères à Darwin, c'est-à-dire par mutations (dues à des erreurs
de copie) et par croisements (dus à la redistribution des constituants génétiques des
parents à leurs descendants). Ces mécanismes non déterministes, aléatoires, pourraient
permettre de construire des ordinateurs capables d'exécuter à la perfection des tâches
elles tout à fait déterminées; le paradoxe n'est pas mince.
"Pour cela, nous avons construit un prototype de machine informatique évolutive:
Firefly, la Luciole, explique Eduardo Sanchez, professeur au laboratoire de systèmes
logiques de l'EPFL. Cette machine est constituée d'une longue file de 56
"organismes" très simples, concrétisés chacun par une diode lumineuse qui
peut être allumée ou éteinte. Comme dans un essaim de lucioles, ces diodes (ces
organismes) commencent par scintiller de façon aléatoire puis, grâce à un algorithme
qui imite le processus d'évolution darwinien, ils se synchronisent progressivement
jusqu'à vibrer enfin à l'unisson."
Il est fascinant d'observer ce chaos de lumières clignotant sans organisation, d'où
jaillit, peu à peu, par sélection naturelle darwinienne, un ordre rythmé, quand bien
même chaque organisme, pour fixer son comportement, ne fait qu'observer le comportement
de ses deux voisins immédiats. Le temps fait le reste. S'ils s'agissait d'organismes
vivants, une telle évolution prendrait des milliers ou des millions d'années. Mais là,
sous nos yeux, elle prend à peine quelques minutes!
"Chez les humains, explique Moshe Sipper, chercheur au Laboratoire de systèmes
logiques, le hasard génétique l'indéterminisme est une source de variété et de
diversité. Les mutations (variations aléatoires des génomes) et les croisements
(fusions de génomes), peuvent produire des individus nouveaux plus performants. Ces
processus de mutations et croisements, transposés dans l'univers informatique, obtiennent
des résultats analogues. Ainsi donc, demain, l'ingénieur laissera évoluer ses
ordinateurs en les confiant aux bons soins d'un algorithme génétique, dans l'espoir
qu'ils atteindront ainsi, par "sélection naturelle artificielle", des
performances optimales."
De tels ordinateurs phylogéniques (évolutifs), lorsqu'ils seront développés,
permettront de rendre complètement autonomes des machines destinées à travailler dans
des environnements flous et imprévisibles: robots explorateurs de planètes aux
caractéristiques inconnues, ou terre-à-terre robots chargés de nettoyer des surfaces
mal définies.
Les Folamour et Nimbus que nous avons rencontrés ne bornent pas là leurs rêves.
Certains d'entre eux, chercheurs en nanotechnologie (science des technologies de l'ordre
du nanomètre, c'est-à-dire du millionième de milllimètre) espèrent en effet
construire des machines sub-microscopiques en assemblant des molécules une par une,
grâce auxquelles, un jour, éventuellement, ils pourraient produire des matériaux
capables de s'autoreproduire et d'évoluer (alors que l'embryonique et la phyloghénique
visent à produire seulement des circuits électroniques capables de
s'autoreproduire et d'évoluer). Si ce jour advenait, nous devrions donc nous habituer
tous à cohabiter avec des organismes matériels quasi-vivants, éventuellement mobiles,
doués d'une capacité d'analyse, de raisonnement, voire d'intelligence! [On pourra lire
à ce propos: "Et le nanorobot créa le monde en six minutes...", par
Nicolas Henchoz, dans "Le Temps des Affaires" No 51 de mars 1993, ainsi que "Les
nanotubes de carbone, dix fois plus rigides que l'acier...", par Jean-Marc Bonard
et André Chatelain, dans "Le Temps stratégique" No 81 de mai-juin 1998].
"Certains savants, écrivait récemment le professeur Mange dans la revue
"Synergies", craignent que le XXIe siècle ne voie l'affrontement de deux
groupes politiques majeurs: les naturistes, qui défendront la domination de l'espèce
humaine, et les artificistes, qui voudront donner leur chance aux machines évolutives
pour leur permettre de devenir une nouvelle forme d'espèce dominante. La motivation des
premiers sera la peur d'être asservis par une population supérieure; celle des seconds
sera la curiosité, voire l'émerveillement. En chacun de nous sommeillent un naturiste et
un artificiste. Depuis le péché originel la pomme cueillie sur l'arbre de la
Connaissance l'homme n'a cessé de balancer entre sa curiosité insatiable, la fission
nucléaire par exemple, et le dégoût de sa propre création, en l'espèce
l'anéantissement de Hiroshima. Les créatures artificielles qui domineront l'homme du
XXIe siècle seront-elles plus sages?"

ADDENDA
© Le Temps stratégique, No 82, Genève,
juillet-août 1998. le.temps@edipresse.ch
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