La cyberculture ou la tradition simultanée
[extraits]
L’universel abrite l’ici et maintenant de l’espèce, son point de rencontre, un ici et maintenant paradoxal, sans lieu ni temps clairement assignable. Par exemple, une religion universelle est censée s’adresser à tous les hommes et les réunit virtuellement dans sa révélation, son eschatologie, ses valeurs. De même, la science est censée exprimer (et valoir pour) le progrès intellectuel de l’ensemble des humains sans exclusive. Les savants sont les délégués de l’espèce et les triomphes de la connaissance exacte sont ceux de l’humanité dans son ensemble. De même, l’horizon d’un cyberespace que nous réputons universaliste est d’interconnecter tous les bipèdes parlants et de les faire participer à l’intelligence collective de l’espèce au sein d’un milieu ubiquitaire. De manière complètement différente, la science, les religions universelles ouvrent des lieux virtuels où l’humanité se rencontre elle-même. Quoique remplissant une fonction analogue, le cyberespace réunit les gens de manière beaucoup moins “virtuelle” que la science ou les grandes religions. L’activité scientifique implique chacun et s’adresse à tous par l’intermédiaire d’un sujet transcendantal de la connaissance, auquel participe chaque membre de l’espèce. La religion rassemble par la transcendance. En revanche, pour son opération de mise en présence de l’humain à lui-même, le cyberespace met en oeuvre une technologie réelle, immanente, à portée de main.
Qu’est-ce, maintenant, que la totalité? Il s’agit, dans mon langage, de l’unité stabilisée du sens d’une diversité. Que cette unité ou cette identité soit organique, dialectique ou complexe plutôt que simple ou mécanique ne change rien à l’affaire : il s’agit toujours de totalité, c’est-à-dire d’une clôture sémantique englobante.
Or, la cyberculture invente une autre manière de faire advenir la présence virtuelle à soi-même de l’humain qu’en imposant une unité du sens. Telle est la principale thèse que j’ai défendue ici.
Eu égard aux catégories que je viens d’exposer, on peut distinguer trois grandes étapes de l’histoire :
– celle des petites sociétés closes, de culture orale, qui vivaient une totalité
sans universel,
– celle des sociétés “civilisées”, impériales, usant de l’écriture, qui ont fait surgir un universel totalisant, – celle enfin de la cyberculture, correspondant à la mondialisation concrète des sociétés, qui invente un universel sans totalité.
Soulignons que les étapes deux et trois ne font pas disparaître celles qui les précèdent : elles les relativisent en ajoutant une dimension supplémentaire.
Dans une première époque, donc, l’humanité se compose d’une multitude de totalités culturelles dynamiques ou de “traditions”, mentalement fermées sur elles-mêmes, ce qui n’empêche évidemment ni les rencontres ni les influences. Les “hommes” par excellence sont les membres de la tribu. Rares sont les propositions des cultures archaïques censées concerner tous les êtres humains sans exception. Ni les lois (pas de “droits de l’homme”), ni les dieux (pas de religions universelles), ni les connaissances (pas de procédures d’expérimentation ou de raisonnements reproductibles partout), ni les techniques (pas de réseaux ni de standards mondiaux) ne sont universels par construction.
Certes, sur le plan des oeuvres, comme nous l’avons vu, les auteurs étaient rares. Mais la clôture du sens était assurée par une transcendance, par l’exemple et la décision des ancêtres, par une tradition. Certes, l’enregistrement faisait défaut. Mais la transmission cyclique de génération en génération garantissait la pérennité dans le temps. Les capacités de la mémoire humaine limitaient cependant la taille du trésor culturel aux souvenirs et savoirs d’un groupe de vieillards. Totalités vivantes, mais totalités closes, sans universel.
Dans une seconde époque, “civilisée”, les conditions de communication instaurées par l’écriture amènent à la découverte pratique de l’universalité. L’écrit, puis l’imprimé, portent une possibilité d’extension indéfinie de la mémoire sociale. L’ouverture universaliste s’effectue à la fois dans le temps et l’espace. L’universel totalisant traduit l’inflation des signes et la fixation du sens, la conquête des territoires et la sujétion des hommes. Le premier universel est impérial, étatique. Il s’impose par dessus la diversité des cultures. Il tend à creuser une couche de l’être partout et toujours identique, prétendument indépendante de nous (comme l’univers construit par la science) ou attachée à telle définition abstraite (les droits de l’homme). Oui, notre espèce existe désormais en tant que telle. Elle se rencontre et communie au sein d’étranges espaces virtuels : la révélation, la fin des temps, la raison, la science, le droit… De l’État aux religions du livre, des religions aux réseaux concrets de la technoscience, l’universalité s’affirme et prend corps, mais presque toujours par la totalisation, l’extension et le maintien d’un sens unique.
Or la cyberculture, troisième étape de l’évolution, maintien l’universalité tout en dissolvant la totalité. Elle correspond au moment où notre espèce, par la planétarisation économique, par la densification des réseaux de communication et de transport, tend à ne plus former qu’une seule communauté mondiale, même si cette communauté est ô combien ! inégalitaire et conflictuelle. Seule de son genre dans le règne animal, l’humanité réunit toute son espèce en une seule société. Mais du même coup, et paradoxalement, l’unité du sens éclate, peut-être parce qu’elle commence à se réaliser pratiquement, par le contact et l’interaction effective. Noé revient en foule. Flottilles dispersées et dansantes d’arches abritant la précarité d’un sens problématique, reflets brouillés d’un grand tout fuyant, évanescent, connectées à l’univers, les communautés virtuelles construisent et dissolvent constamment leurs micro-totalités dynamiques, émergentes, immergées, dérivant parmi les courants tourbillonnaires du nouveau déluge.
Les traditions se déployaient dans la diachronie de l’histoire. Les interprètes, opérateurs du temps, passeurs des lignées d’évolution, ponts entre l’avenir et le passé, réactualisaient la mémoire, transmettaient et inventaient du même mouvement les idées et les formes. Les grandes traditions intellectuelle ou religieuse ont patiemment construit des bibliothèques hypertextes auxquelles chaque nouvelle génération ajoutait ses noeuds et ses liens. Intelligences collectives sédimentées, l’Église ou l’Université cousaient les siècles l’un à l’autre. Le Talmud fait foisonner les commentaires de commentaires où les sages d’hier dialoguent avec ceux d’avant-hier.
Loin de disloquer le motif de la “tradition”, la cyberculture l’incline d’un angle de 45 degrés pour la disposer dans l’idéale synchronie du cyberespace. La cyberculture incarne la forme horizontale, simultanée, purement spatiale de la transmission. Elle ne relie dans le temps que par surcroît. Sa principale opération est de connecter dans l’espace, de construire et d’étendre les rhizomes du sens.
Voici le cyberespace, le pullulement de ses communautés, le buissonnement entrelacé de ses oeuvres, comme si toute la mémoire des hommes se déployait dans l’instant : un immense acte d’intelligence collective synchrone, convergent au présent, éclair silencieux, divergent, explosant comme une chevelure de neurones.
Extraits de Cyberculture, rapport au Conseil de l’Europe de Pierre Lévy. Paris, Odile Jacob, 1998.
