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ADDENDA
Tchernobyl, 26 avril 1986, 01
h 23...
A Tchernobyl,
aujourd'hui, tout n'est pas si rose
La zone d'exclusion
est devenue une
étonnante réserve
de vie sauvage
Les gens de la zone
d'exclusion sont
malades de tout
- sauf d'irradiation
Puisse le désastre
de Tchernobyl nous
apprendre au moins
deux ou trois choses
utiles...
|
Eric Voice, docteur
ès sciences, spécialiste en biochimie, radio-chimie
et physique nucléaire, a visité Tchernobyl pour
le compte de l'Académie russe des sciences, de l'Université
d'Essex et du Comité pour l'étude du cheminement
biogéochimique des radionucléides dans l'environnement.
Consultant indépendant, auteur de très nombreux
articles, Eric Voice est connu en Grande-Bretagne pour s'être
fait injecter volontairement un isotope du plutonium pour en
étudier in vivo les effets sur le métabolisme.

Au printemps, Tchernobyl est irrésistible.
Assis dans les bois, je prends le soleil. Pissenlits et tussilages
piquent l'herbe brillante, un pommier sauvage est en fleurs,
pins et bouleaux argentés portent déjà leur
feuillage d'été. Au sommet d'un arbre, une cigale
lance son chant
Paradis terrestre? Le crépitement de mon petit compteur
de Geiger rompt le silence, révélant, tout autour
de moi, un océan de radiations. Cinq microsieverts par
heure, cinquante fois la radiation moyenne d'une forêt
en Suisse ou en France.
A travers les arbres, j'aperçois le village de Tchernobyl,
et plus loin la ville abandonnée de Pripyat, proche des
six réacteurs nucléaires. Je me trouve dans la
tristement célèbre "zone d'exclusion"
de Tchernobyl, un cercle de trente kilomètres de rayon
autour du réacteur détruit le
26 avril 1986. Après l'explosion, les niveaux de radioactivité
étaient si élevés dans cette zone que toute
la population en fut évacuée. Je me trouve au cur
même de la zone dont les media de la planète entière
- radios, journaux, télévisions - disent depuis
des années, je cite ici un journal londonien de 1994,
que "pas un être humain n'y survit, pas un oiseau
n'y chante" et que "ses forêts sont rabougries
et les animaux y naissent avec d'horribles mutilations".
Je m'enfonce dans la forêt. Je suis maintenant sous la
trajectoire suivie plusieurs jours durant par le nuage radioactif
produit à l'époque par le réacteur en feu.
Le niveau de radiations y est vraiment élevé. Certains
jeunes sapins ont une drôle d'allure: ils ne ressemblent
plus guère à des arbres de Noël, leur sommet
est plus large que leur base, parce que les radiations, à
doses non-léthales, stimulent la croissance des plantes.
J'arrive à la "Forêt Rouge", à
deux ou trois kilomètres du réacteur détruit,
site qui a absorbé, au moment de l'accident, la plus grande
densité de particules radioactives. En 1986, la radioactivité
y était si intense qu'elle tua les feuilles des arbres
-mais pas les aiguilles des pins, plus résistantes. Les
feuilles, avant de tomber, devinrent d'un rouge brillant ("superbe,
juste comme en automne", devait me déclarer plus
tard, avec un sourire désabusé, un employé
de la centrale). Le plutonium était si abondant que l'armée
rasa la forêt et enterra les troncs au bulldozer. Aujourd'hui,
les arbres sont en train de repousser; ils atteignent déjà
un à deux mètres de hauteur.
Je repère sur le sol sablonneux de nombreuses empreintes.
Des lièvres notamment, lesquels s'enfuient à travers
les broussailles à mon approche. D'élans aussi,
beaucoup plus grandes, sabots fendus. Plus loin, les traces confuses
d'une famille de sangliers. Depuis que les hommes l'ont abandonnée,
la "zone d'exclusion" est devenue une réserve
de vie sauvage. Un rapport, publié chaque année
par le Centre International de Recherche à Tchernobyl,
montre que certaines populations animales y sont aujourd'hui
dix fois plus nombreuses qu'en 1986. Il estime que vivent actuellement,
dans la zone des trente kilomètres, 3000 renards, 600
élans, 450 chevreuils, 40 loups et quelque 3000 sangliers.
Avant l'accident, les sangliers, sur-chassés pour leur
chair délicate, avaient pratiquement disparu de la région.
Lorsque les gens furent évacués, la plupart des
animaux domestiques, gravement contaminés, furent abattus.
Quelques-uns en réchappèrent cependant. Dès
que des recherches scientifiques systématiques devinrent
possibles, on créa pour eux, dans la zone d'exclusion,
deux fermes expérimentales. Dans celle que je visite,
à quelques kilomètres du réacteur détruit,
je trouve un troupeau composé d'une trentaine de vaches
et d'un taureau (nommé "Uranium"!), appartenant
à la troisième génération après
l'accident. Ces animaux ont été nourris de fourrage
hautement radioactif, cultivé spécialement dans
la zone d'exclusion. Ces descendants du troupeau "originel"
ne semblent souffrir pour l'instant d'aucun trouble particulier,
sanitaire ou physique. Même constatation pour les descendants
des porcs, des chèvres, des chiens, des renards, des visons
et des nombreuses autres espèces élevées
au même endroit.
Avant l'accident, le plus grand centre de population de la zone
était Pripyat, une ville de plus de 40'000 habitants,
construite pour accueillir les travailleurs appelés pour
construire et faire fonctionner les six réacteurs, situés
deux kilomètres plus loin. Se promener dans cette ville
est une expérience étrange. Les rues sont vides
et silencieuses. Les portes des immeubles de cinq étages
sont grandes ouvertes, les rebords de fenêtres et les toits
couverts sont couverts d'herbes folles. Des couvertures et des
meubles, des cuisinières et des réfrigérateurs,
ont été éparpillés par des pillards,
qui ont pénétré de nuit dans la zone interdite.
Les rues sont dégagées, mais tout le reste est
envahi par la mauvaise herbe locale, l'absinthe, Artemisia
absinthium, haute d'un mètre. En russe, armoise se
dit "Tchernobyl".
Vide, silence... Mais pas tout à fait. Les habitants évacués
en 1986 n'avaient pas été autorisés à
emmener leurs chats domestiques avec eux. Depuis lors, la population
féline de Pripyat a explosé. Sauvage, craintive,
elle se terre au moindre bruit suspect dans le Grand Hôtel
du Parti Communiste, dans le Centre Sportif ou dans les immeubles
abandonnés.
Avant la catastrophe, quelque 130 000 personnes vivaient dans
la zone d'exclusion: 135 000 furent évacuées, mais
2000, qui vivaient là bien avant la construction des réacteurs
et possédaient un petit lopin, refusèrent obstinément
de s'en aller. Faute d'emploi, ou parce que personne ne voulait
de leurs récoltes, nombre d'entre elles finirent par s'en
aller quand même. Si bien qu'il ne reste, aujourd'hui,
dans la zone d'exclusion, que 700 habitants.
Je me rends avec mon interprète, Irene Zhilinskaya, dans
le petit village d'Opachichi, l'un des 74 villages qui ont été
évacués après la tragédie. Les buissons
commencent à couvrir les maisons abandonnées, les
jardins sont redevenus sauvages, les vergers sont touffus et
impénétrables. Une seule maison est habitée,
propre et bien rangée. Nous y sommes reçus par
Olga Kusherenko, sa propriétaire, après qu'Irène
l'eût assuré que je n'étais ni un fonctionnaire
du gouvernement, ni un gradé de l'armée, de la
police ou du KGB. Olga me gratifie d'un sourire timide: "Ah,
vous venez du monde capitaliste?"
Le soleil filtre à travers le verger, poules et poussins
grattent la poussière, des tulipes tardives ornent l'entrée.
Olga vit avec sa mère. Toutes deux sont nées dans
cette maison et y ont grandi. Elles disent ne pas comprendre
pourquoi l'on fait un tel foin avec l'affaire. Oui, elles ont
été évacuées, il y a un bon bout
de temps, en 1986: "Le jeune soldat qui avait frappé
à notre porte nous dit: Voilà, il y a là
un bus, montez dedans, vous n'avez le droit d'emporter que ce
que vous pouvez tenir dans vos bras. Il ne nous pas expliqué
pourquoi. Nous n'avions jamais quitté la maison auparavant.
Nous n'avons pas aimé ça. Alors nous sommes revenues
à pied. Ca nous a pris deux semaines, nous avons marché
tout le temps dans la forêt, pour éviter les gardes."
Olga dit avoir 61 ans, sa mère en a 80. Non, sa mère
n'est pas là pour l'instant; il fait beau, elle est allée
travailler leurs champs. Un tracteur? Ne dites pas de bêtises.
Pas non plus de cheval, non, ni de charrue. "Dans cette
région, loin des fermes collectives, loin de tout, nous
avons toujours cultivé nos champs à la main."
Olga et sa mère, avec leur porc, leurs poulets, leurs
pommes de terre, leurs légumes et leurs arbres fruitiers,
semblent vivre en complète autarcie. Olga ne se plaint
que d'une chose: ses voisins sont tous partis, elle ne sait à
qui parler. "Mais je vais bien. Dites, j'ai l'air bien,
n'est-ce pas?".
Le niveau de radiations gamma autour de la maison d'Olga et de
sa mère varie entre 0.5 et 1.0 microsievert par heure,
soit cinq fois la radiation naturelle moyenne de pays comme la
Suisse ou la France. Le niveau de plutonium y dépasse
0.1 curie par kilomètre carré.
Un moment plus tard, Olga nous invite à entrer dans la
maison. Les fenêtres sont petites, il fait sombre. Peu
à peu, je parviens à distinguer les murs, qui sont
tapissés de pages de magazines, des bouquets de lilas
dans chaque pièce et un autel avec ses icônes et
sa lampe allumée. Partout des broderies, au mur, encadrées
comme des peintures, ou sur les meubles, qui figurent des fleurs,
des animaux, des paysages, des dessins géométriques;
certaines sont anciennes, d'autres sont des propres mains d'Olga.
Avec son accord, je prends quelques photos. Sans penser, je lui
fais compliment d'une broderie représentant un bouquet
de lilas; elle l'arrache de son cadre, l'enveloppe dans un prospectus
de propagande électorale qu'on vient de glisser sous sa
porte ("Oh! non! Plus de politique!") et m'en fait
cadeau. Une générosité spontanée,
sans cesse présente en ex-Union soviétique. Olga
nous embrasse chaleureusement, nous dit adieu, puis continue
à nous faire de grands signes de la main jusqu'à
ce qu'elle nous perde de vue.
Olga Kusherenko paraît en éclatante santé.
Mais qu'en est-il des autres habitants de Tchernobyl? Chaque
jour, quelque 12'000 personnes viennent travailler dans la zone
d'exclusion, 3000 pour faire fonctionner les deux réacteurs
encore en service, le reste pour continuer de nettoyer la zone,
sans rien dire des scientifiques qui étudient l'environnement,
les animaux et les gens.
Je ne suis pas médecin, et ne puis que citer ceux qui
le sont. Autour d'une table, au Centre de recherche de Tchernobyl,
j'ai posé de nombreuses questions au professeur Nicolai Arkhipov, directeur de recherche, et à sept de ses collaborateurs.
Non, me dirent-ils, on n'a constaté dans la population
animale du territoire, aucune hausse anormale du nombre des naissances
difformes. Pour ce qui est des êtres humains, les femmes
qui signalent leur grossesse sont immédiatement éloignées
de la zone d'exclusion; en tout cas, aucune hausse anormale de
défauts congénitaux n'a été observées
chez leurs enfants, pas plus d'ailleurs que chez les enfants
nés dans la campagne ukrainienne entourant la zone d'exclusion.
Oui, il existe un nombre anormalement élevé de
cancers de la thyroïde, mais pas en Russie, ni en Ukraine,
ni aux alentours de la zone d'exclusion: en Biélorussie.
Non, on n'a pas observé d'accroissement des leucémies
infantiles; en fait, dans les villages les plus contaminés,
ceux de la région de Gomal, à 150 kilomètres
au nord, le taux de leucémies infantiles est aujourd'hui
inférieur à ce qu'il était avant l'accident.
Quant aux 700 habitants qui n'ont jamais quitté la zone
d'exclusion, leur santé est meilleure que la normale,
me dit la doctoresse Ekaterina Ganja, médecin-chef du
Centre, pour la raison sans doute qu'ils ont été
suivis médicalement de très près depuis
1986.
La région de Tchernobyl a par ailleurs été
l'objet de plusieurs études médicales à
grande échelle. L'Organisation Mondiale de la Santé
(OMS) a mis sur pied en 1990 un "Projet international Tchernobyl",
auquel ont participé l'Union Européenne, l'Organisation
des Nations-unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO),
le Comité des Nations-unies pour l'étude des effets
des radiations atomiques, et l'Organisation Internationale du
Travail. Sous la direction du professeur Itsuzo Shigemitsu, directeur,
à Hiroshima, de la Fondation pour la Recherche sur les
effets des radiations, quelque 200 scientifiques appartenant
aux principales institutions médicales de 25 pays ont
travaillé dans la région de Tchernobyl en 1990
et 1991. Leur rapport final conclut ceci: "Nous avons trouvé,
dans les populations de la zone contaminée et des zones
de contrôle [les zones de contrôle sont situées
dans des régions n'ayant pu être contaminées
par l'accident de Tchernobyl], des problèmes sanitaires
importants, mais qui ne sont pas liés à un phénomène
d'irradiation. Nous n'avons pas trouvé de problèmes
sanitaires attribuables directement à un phénomène
d'irradiation." La Ligue des Sociétés de la
Croix-Rouge et du Croissant Rouge a réalisé, elle
aussi, à la même époque, une étude
qui concluait que les problèmes sanitaires relevés
"ne découlent pas de l'exposition aux radiations,
même si le public et un certain nombre de médecins
sont convaincus du contraire. [Nous avons constaté en
revanche que] le stress psychologique et l'anxiété
des gens [consécutifs à l'accident] a provoqué
chez eux des symptômes physiques et affecté leur
santé de plusieurs manières."
Il est clair que Tchernobyl a été, pour une population
très nombreuse, et pour toute une nation, un désastre
de première grandeur. Un désastre social, culturel,
industriel, économique, oui, mais pas un désastre
écologique, puisque la vie sauvage, les animaux, les plantes
n'en ont subi pratiquement aucun dommage. Et que les êtres
humains n'ont pas souffert (ou pas encore souffert) de maux
de santé directement liés à l'irradiation.
Le personnel chargé du nettoyage de la zone d'exclusion
est inquiet, cependant. Les efforts de recherche scientifique
qui devraient y être conduits de façon urgente sont
si considérables, et les ressources dégagées
pour le faire si faibles, qu'ils ont le sentiment de se trouver
confrontés à une mission impossible. Le professeur
Nicolai Arkhipov nous a fait remarquer que la majorité
de ses collègues et lui-même sont des volontaires.
Les instituts scientifiques russes et ukrainiens responsables
de la recherche radioécologique à Tchernobyl connaissent
aujourd'hui de graves difficultés financières.
Les travaux qu'ils ont entrepris ont souffert en outre de la
discorde entre la Russie et les autres républiques de
l'ex-URSS. La perspective d'une remise en état du site
est menacée, comme la possibilité de tirer du désastre
quelques leçons utiles.
Il semble pourtant évident que l'accident de Tchernobyl
devrait servir au moins à une étude en profondeur
des conséquences qu'entraîne la destruction d'une
grande centrale nucléaire. Une "expérience
involontaire" d'un tel ordre de grandeur, qui a affecté
la planète entière, de manière aussi bien
environnementale que sociale, médicale, économique
et psychologique, est unique en effet. Or malgré cela, l'après-Tchernobyl est une histoire de tâtonnements,
de manque d'expérience, d'absence de connaissances de
base.
Il serait tragique que le monde néglige de se donner les
moyens d'évaluer cet accident scientifiquement, et jusque
dans ses derniers détails. Si, ce qu'à Dieu ne
plaise, une irradiation importante devait se produire à
nouveau, quelque part dans le monde, que ce soit par la faute
d'un autre accident de réacteur ou à cause d'une
attaque atomique, il serait évidemment vital que nous
disposions alors d'une importante expertise de terrain.
Et puis, il y a autre chose. L'accident de Tchernobyl est devenu,
pour beaucoup de gens, le symbole même des dangers mortels
de la puissance nucléaire civile. Or, on l'a vu, de ce
que l'on sait maintenant de l'accident de Tchernobyl, cette crainte
est infondée.
Il serait donc tragique que cette crainte retienne le monde de
développer sa capacité de générer
de l'électricité nucléaires. Cette énergie
sera en effet essentielle si l'on veut éviter que les
hommes du XXIe siècle ne soient condamnés à
de réelles catastrophes. Il y a aujourd'hui, sur la Terre,
près de 6 milliards d'habitants; on estime qu'il y en
aura 10 milliards en 2030. Si nous voulons qu'à cette
date la population de la planète jouisse simplement du
même niveau de vie qu'aujourd'hui, il nous faudra doubler
d'ici là notre production d'énergie. Plus encore:
si l'on veut qu'en 2030 les pays du tiers monde jouissent d'un
niveau de vie approchant celui du monde occidental, il nous faudra
non pas doubler, mais quadrupler, d'ici là, notre production
d'énergie.
Moins pour faire rouler nos voitures ou tourner nos ordinateurs-joujoux,
que pour chauffer nos maisons et cuire nos aliments le jour où
les forêts auront disparu de la surface de la Terre, pour
synthétiser les engrais qui nous permettront de mettre
en culture de sols aujourd'hui inutilisables, pour faire fonctionner
nos tracteurs et nos systèmes d'irrigation. A défaut
de quoi, la vie humaine se dégradera à une vitesse
tragique et dangereuse, dont nous n'avons aujourd'hui aucune
idée.
En 2030, les réserves de pétrole de la planète
seront en voie d'épuisement. Le charbon, pollue et aggrave
l'effet de serre, raisons pour lesquelles les Sommets de l'environnement
de Rio (1992) et de Berlin (1995) ont exigé que l'on cesse
d'en brûler autant. Ne reste donc, comme moyen de générer
les quantités massives d'énergie dont nous allons
avoir besoin, que le nucléaire.
Tchernobyl nous enseigne une rude leçon sur les dangers
de conceptions au rabais, d'organisations miteuses et de surveillances
laxistes. Mais cette leçon, pour amère qu'elle
soit, ne doit pas nous inciter à renoncer à l'avenir.

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© Le Temps stratégique,
No 66, Genève, octobre 1995. le.temps@edipresse.ch
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