SCIENCE/POLEMIQUE

La science ?
Il ne lui reste plus rien
à découvrir!

Par John Horgan

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POLEMIQUE / CONTRE-ARGUMENT 1

Finie la science ?
Tout reste à découvrir !

 

POLEMIQUE / CONTRE-ARGUMENT 2

La faiblesse de la thèse de John Horgan est qu'elle aussi est improuvable !

 

ADDENDA

Les théories fusillées
par John Horgan

Who's who pratique

Bibliographie

 

 

 

 

 

Big Bang, particules, ADN, évolution... Désormais, tout est dit

 

 

 

 

 

Certains se rabattent donc sur la science ironique: Gaïa, les univers parallèles, les "cordes" primordiales...

 

 

 

 

 

 

 

La science ironique?
Elle est à la science
ce que les rêveries folles sont aux mathématiques!

 

 

 

 

 

 

 

 

La science ironique, utile pour fouetter l'imagination, est hélas improuvable

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais les modernes ont besoin de croire au progrès de la science... Alors, ni une, ni deux, ils y croient!

 

 

 

John Horgan, ancien rédacteur senior du "Scientific American", auteur de The End of Science. Facing the Limits of Knowledge in the Twilight of the Scientific Age (Addison-Wesley, 1996), prépare actuellement Why Freud Isn't Dead, un ouvrage à propos de la manière dont la science a échoué à comprendre l'esprit humain: il y critique notamment la psychiatrie, les neurosciences, la génétique comportementale, la psychologie "darwinienne" et l'intelligence artificielle.

 

"Railler (...) le progrès est de la dernière imbécilité, le signe même d'une âme pauvre et d'un esprit minable."

Peter Medawar

J'étais jadis comme feu Peter Medawar, prix Nobel britannique de biologie, je croyais avec ferveur au progrès scientifique. En fait, si je suis devenu journaliste scientifique, c'est dans une large mesure parce que je voyais dans la science la plus noble des créations de l'homme. Peut-on imaginer défi plus grisant que d'être sur terre afin de comprendre pourquoi nous y sommes? Avenir plus radieux que celui que la science nous prépare?

Jadis j'admettais, sans y avoir réfléchi vraiment, que notre quête de la connaissance et de la puissance ne connaîtrait jamais de fin. Au début des années 1990 cependant, j'ai cessé de croire à la nature illimitée de la science. Là où je voyais auparavant des défis et des oppportunités, je me suis mis à voir des limites et des barrières. Aujourd'hui, je suis convaincu que les jours de gloire de la science sont passés.

Même ceux qui sont plus optimistes que moi reconnaissent que les temps sont devenus difficiles pour les chercheurs, assiégés désormais par une armée de technophobes, de fanatique du droit des animaux, d'intégristes religieux, de philosophes post-modernes et... de politiciens soucieux de préserver les deniers publics: les fonds destinés à la recherche fondamentale ont en effet commencé à décroître, en Europe, aux Etats-Unis, dans tout le monde industrialisé, après avoir connu plusieurs décennies d'une croissance extraordinaire.

La science elle-même découvre les limites de sa propre puissance. La théorie de la relativité spéciale d'Einstein prouve qu'il est impossible de transmettre de la matière ou même de l'information à une vitesse supérieure à celle de la lumière. La mécanique quantique, que notre connaissance des micro-mondes sera toujours un peu floue. La théorie du chaos, que nous ne serons jamais capables de prédire avec une totale précision certains phénomènes, météorologiques pare exemple, parce que de minuscules variations des conditions initiales peuvent entraîner des conséquences finales énormes. La biologie évolutionniste, enfin, que les humains sont des animaux déterminés par sélection naturelle pour se reproduire, et non pour découvrir les vérités profondes de la nature. Ces limitations rendront la recherche de la vérité difficile au cours des années à venir.

La menace la plus grave pesant sur l'avenir de la science provient toutefois, j'en suis convaincu, de ses triomphes passés. Elle a découvert tant de choses, en effet, qu'il ne lui reste presque plus rien à découvrir!

Voyez ce que la science a déjà accompli.

Les chercheurs ont établi une espèce de carte de la réalité physique, laquelle s'étend du micro-monde des quarks et des électrons au macro-monde des planètes, des étoiles et des galaxies. Les physiciens ont montré que toute matière est constituée d'un petit nombre de particules essentielles, elles-mêmes gouvernées par quelques forces de base. Ils ont intégré ces particules et ces forces dans des théories mathématiques extraordinairement précises.

Puis, ayant ordonné leurs connaissances, ils ont livré un récit, peut-être pas très détaillé mais impressionnant, de la manière dont les humains sont apparus sur terre. Ils racontent qu'il y a quinze milliards d'années — à plus ou moins cinq milliards près —, une explosion a produit l'univers, et que l'univers continue aujourd'hui encore à se dilater. Qu'il y a environ 4.5 milliards d'années, les détritus résultant de l'explosion d'une étoile — une supernova — se sont condensés pour former notre système solaire. Qu'au cours des quelque centaines de millions d'années suivantes, pour des raisons qui nous resteront peut-être à jamais inconnues, des microbes unicellulaires porteurs d'une molécule ingénieuse, l'ADN, sont apparus sur terre. Que ces organismes primordiaux, aiguillonnés par la sélection naturelle, ont évolué pour se diversifier en une collection extraordinaire de créatures de plus en plus complexes, dont Homo sapiens.

J'ai la conviction que cette carte fondamentale de la réalité sera valable dans 100 ans ou 1000 ans autant qu'aujourd'hui. Pour la simple raison qu'elle est vraie. Je crois aussi que, compte tenu des limitations physiques, cognitives, sociales et économiques qui freinent de nouvelles recherches, la science ne pourra plus enrichir nos connaissances de façon significative. Lorsque je dis la science, je ne parle pas, bien sûr, de science appliquée, mais de science fondamentale — la pure, la grande, celle qui s'efforce de répondre aux questions que nous nous posons sur l'univers et sur la place que nous y occupons. La recherche scientifique ne pourra plus produire, désormais, de grandes révélations ou de grandes révolutions, mais seulement de petits progrès obéissant à la loi des rendements décroissants.

En vérité, la grande majorité des chercheurs ne fait aujourd'hui que compléter le détail des grands modèles qu'ont établis leurs prédécesseurs. Ils essaient de comprendre en termes quantiques tel nouveau supraconducteur à haute température, ou comment la mutation d'une séquence donnée d'ADN déclenche un cancer du sein.

Seuls quelques chercheurs, trop ambitieux et créatifs pour compléter seulement le travail des grands pionniers, rêvent de dépasser les vérités admises, et de créer des révolutions analogues à celles que provoquèrent jadis la théorie de l'évolution de Darwin ou la théorie de la mécanique quantique. Mais ils n'ont guère d'autre choix, désormais, que de faire ce que j'appelle de la "science ironique". La science ironique ressemble à la philosophie, à la théologie, à la critique littéraire, en ceci qu'elle propose des points de vue et des opinions "intéressants", qui provoquent le débat. Mais elle n'accroît pas notre compréhension de la vérité. A la différence des quarks, de la double hélice de l'ADN ou de l'expansion de l'univers, elle ne peut être validée ni par l'observation ni par l'expérience de laboratoire.

Au cours de ce siècle, l'essentiel de la science ironique a été produit par les sciences sociales, qui ont proposé des modèles aussi spectaculairement spéculatifs que la psychologie freudienne, le marxisme, le structuralisme ou la théorie générale des systèmes.

Cependant, même les sciences dures, comme la physique ou la chimie, ont produit leurs propres théories ironiques. Je pense, par exemple, à la théorie des cordes, qui, pendant plus d'une dizaine d'années, a tenu le pompon dans la course à une théorie unifiée de la physique. Appelée souvent "théorie de toutes les choses" (theory of everything), elle postule que toute la matière et toute l'énergie de l'univers, de même que le temps et l'espace, découlent de particules infinitésimale en forme de cordes qui frétilleraient dans un hyperespace comprenant une dizaine de dimensions ou davantage.

Mais, manque de chance, le micromonde supposément habité par les "cordes" est inaccessible aux expérimentateurs humains. Une "corde" serait en effet aussi petite par rapport à un proton qu'un proton par rapport au système solaire. Pour explorer ce monde infinitésimal, il faudrait disposer d'un accélérateur de particules d'un rayon de 1000 années-lumière, alors même que le rayon de la totalité du système solaire est d'un "jour"-lumière seulement. C'est cette impossibilité de prouver expérimentalement la théorie des cordes qui a fait dire à Sheldon Glashow, prix Nobel de l'université de Harvard, qu'elle ressemblait fort à de la théologie médiévale.

D'autres théories ironiques ont fleuri dans les sciences dures, entre autres raisons parce que les journalistes — dont je suis — les adorent. Voyez par exemple la théorie d'Andrei Linde, un physicien russe pour qui notre cosmos pourrait n'être qu'un cosmos parmi une infinité d'autres, dont les lois physiques sont peut-être totalement différentes du nôtre. L'hypothèse Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis, pour qui la biosphère est un organisme vivant. Ou les théories anti-darwiniennes de Brian Goodwin et Stuart Kauffman, pour qui l'évolution des espèces pourraient n'être pas gouvernées par les lois de la sélection naturelle, mais par de mystérieuses "lois de la complexité".

Les optimistes prétendent que l'existence même de ces théories tirées par les cheveux et improuvables indique bien la vitalité de la science et ses possibilités illimitées. Pour ma part, j'y vois le signe d'une science désespérée parce que mortellement atteinte.

Je suis convaincu que nous ne découvrirons jamais d'autres univers. En revanche, nous découvrirons peut-être que la vie existe ou a existé ailleurs dans l'univers. Une équipe de chercheurs américains n'a-t-elle point annoncé en 1996 avoir trouvé, dans une météorite antarctique de la taille d'une pomme de terre, des preuves d'une vie sur Mars? Cette découverte fit à juste titre la une de tous les journaux du monde. Hélas, les spécialistes des très vieux microfossiles — qui en connaissent long sur l'origine de la vie sur terre — considèrent que les quelques éléments chimiques organiques et les particules à vague forme de microbes terrestres trouvés dans le météorite sont des preuves bien légères. Le seul véritable moyen de savoir s'il y a de la vie sur Mars serait d'envoyer sur la Planète rouge une expédition, qui y réaliserait des forages jusqu'à une profondeur où l'eau et la température seraient suffisantes pour que la vie soit là théoriquement possible.

Mais imaginons que les chercheurs réussissent finalement à prouver que la vie existe ou a existé sur Mars. Leur découverte donnerait assurément un coup de fouet aux études sur les origines de vie et à la biologie en général. En revanche, elle ne signifierait nullement que la science se trouve soudain libérée des limitations évoquées plus haut. Si l'on trouvait de la vie sur Mars, cela prouverait que la vie a surgi dans notre système solaire, peut-être sur Mars avant de se transmettre à la Terre, ou sur la Terre avant de se transmettre à Mars, mais rien de plus.

Nous continuerions en effet à ignorer si la vie existe ailleurs dans l'univers, et comment nous pourrions nous y prendre pour le savoir. Et même si, un jour, nous réussissions à construire un véhicule spatial capable de se dépacer à une vitesse de 1 million de kilomètres par heure, son équipage aurait encore besoin de 5000 ans pour atteindre Alpha du Centaure, l'étoile la plus proche.

Si les partisans du programme américain de recherche d'une intelligence extraterrestre (Search for Extraterrestrial Intrelligence, SETI) tiennent pour probable l'existence de civilisations de haute technologie ailleurs dans l'univers, c'est pour la seule raison que nous avons sur terre une civilisation de haute technologie: physiciens, ils ont du réel une vision extrêmement déterministe.

Les biologistes jugent pourtant leur raisonnement de physiciens absurde, parce que l'évolution des espèces dépend d'événements imprévisibles. Stephen Jay Gould, le biologiste de Harvard et auteur de best-sellers scientifiques, dit que si l'on refaisait un million de fois la Grande Expérience qui a permis à la vie d'éclore, l'évolution qui suivrait cet événement ne déboucherait probablement jamais sur les mammifères tels que nous les connaissons aujourd'hui, et moins encore sur ces drôles de primates debout sur leurs deux pattes et disposant de cerveaux ridiculement énormes! C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Ernst Mayr, l'un des biologistes évolutionniste les plus éminents de ce siècle, ne voit dans notre recherche d'une vie extraterrestre que gaspillage de temps et d'argent.

La plupart des gens trouvent grotesque l'idée que la science puisse toucher à sa fin. Il est facile de comprendre pourquoi: nous sommes plongés jour et nuit dans une atmosphère de progrès, réel et "bidon". Nos ordinateurs deviennent toujours plus petits et plus rapides, nos voitures plus aérodynmiques, nos télévisions capables de recevoir plus de chaînes. Et puis, comment oser prétendre que la science approche de son terme alors que l'homme n'a pas encore construit les vaisseaux spatiaux plus rapides que la lumière à l'honneur dans Star Trek, la série télé de science-fiction, et ne s'est pas encore doté du pouvoir psychique fantastique décrits par je ne sais quels romans à la noix?

La science contribue elle-même à répandre ce genre d'âneries. Les revues de physiques les plus sérieuses ne craignent pas de publier des discussions sur les voyages dans le temps, la téléportation, les univers parallèles. Brian Josephson, prix Nobel de l'université de Cambridge, n'a-t-il point déclaré que la physique ne pourrait se considérer comme achevée à moins de prendre en compte la perception extrasensorielle et la télékinésie? Il est vrai que Josephson a abandonné depuis longtemps la physique réelle, au profit du mysticisme et des sciences occultes.

Si l'avenir de la science fondamentale paraît aujourd'hui désespéré, celui de la science appliquée apparaît plus prometteur en revanche. Longtemps encore les chercheurs pourront s'occuper à développer des matériaux nouveaux; des ordinateurs plus rapides et plus sophistiqués; des techniques de génie génétique destinées à nous permettre de vivre en meilleure santé et plus longtemps. Mais ces progrès-là nous apporteront-ils des "surprises" essentielles, un glissement révolutionnaire de nos connaissances de base? Contraindront-ils les scientifiques à réviser leur carte de l'univers, leur récit du Big Bang et de ses suites? Sans doute pas. Durant ce siècle, la science appliquée a confirmé la justesse des modèles théoriques existants plus qu'elle ne l'a infirmée. Les lasers et les transistors ont confirmé les lois de la mécanique quantique. Le génie génétique a confirmé le modèle d'évolution fondé sur l'ADN.

Et pourtant, même la science appliquée pourrait approcher de ses limites. On croyait dur comme fer, jadis, que les physiciens allaient pouvoir utiliser leur connaissance de la fusion nucléaire — au cœur de la bombe à hydrogène — pour développer une énergie bon marché, propre et illimitée. Mais, 50 ans et quelques milliards de dollars plus tard, ce rêve est à deux doigts de s'évanouir. Les chercheurs disent bien sûr, comme ils l'ont toujours fait: "Continuez à nous donner des fonds, et dans 20 ans nous vous fournirons une énergie tellement bon marché vous pourrez supprimer tous les compteurs de la terre". Malgré leur plaidoyer, le gouvernement américain a, au cours des dernières années, réduit radicalement son financement de la fusion, si bien que les chercheurs même les plus optimistes disent maintenant qu'il leur faudra 50 ans au moins avant de pouvoir construire des réacteurs à fusion viables économiquement. Les pessimistes considèrent, quant à eux, que l'énergie de fusion est un rêve qui ne se réalisera sans doute jamais, tant les obstacles techniques, économiques et politiques qui jonchent sa route sont énormes.

Dans le domaine de la biologie appliquée, le progrès le plus spectaculaire serait évidemment de maîtriser l'immortalité. De nombreux chercheurs s'efforcent d'identifier les mécanismes précis du vieillissement. Peut-être sauront-ils demain les bloquer, permettre aux êtres humains aptes de vivre des centaines d'années, et peut-être pour toujours. Les biologistes évolutionnistes rétorquent cependant que l'immortalité est vraisemblablement impossible. La sélection naturelle nous a constitués en effet pour vivre le temps d'engendrer et d'élever nos enfants. La sénescence ne découlerait donc pas d'une cause unique, ni même d'une suite de causes, mais serait inextricablement liée à notre être.

L'incapacité de la science à vaincre la mort pourrait toutefois avoir un bon côté, pour les chercheurs tout au moins. Harvey Sapolsky, professeur de politique sociale au MIT (Massachusetts Institute of Technology), note que, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la science doit l'essentiel de son financement à des préoccupations de défense nationale. Cela explique pourquoi elle a de plus en plus de peine, depuis que l'Empire du mal soviétique a disparu, à justifier ses budgets colossaux. Sapolsky suggère donc de remplacer l'ennemi soviétique défaillant par la mortalité. Si la science se fixait comme objectif primordial de vaincre la mort, conclut-il, elle serait assurée de recevoir des fonds de recherche jusqu'à la fin des temps — puisque vaincre la mort est un objectif vraisemblablement inatteignable.

Mais la réaction de loin la plus commune, lorsque l'on suggère que la science touche aujourd'hui à sa fin, est du style: "On disait la même chose il y a cent ans". Le raisonnement est le suivant: à la fin du 19è siècle, les scientifiques croyaient tout savoir; mais Einstein et d'autres physiciens découvrirent la relativité et la mécanique quantique, ouvrant des horizons nouveaux et immenses à la physique et aux autres branches de la science; moralité: quiconque oserait prétendre aujourd'hui que la science touche à sa fin est sûr d'apparaître, demain, aussi myope que les physiciens du siècle passé. Bill Gates raconte une anecdote de même tonneau dans "The Road Ahead" [La route du futur], affirmant qu'au 19è siècle un préposé aux brevets du gouvernement américain avait donné sa démission tant il était convaincu qu'il ne restait désormais plus rien à inventer.

Hélas, ces histoires sont fausses. Les physiciens de la fin du 19è, loin de se croire omniscients, débattaient de la question essentielle de savoir si les atomes existent vraiment. Et aucun préposé américain aux brevets n'a jamais démissionné dans les conditions rocambolesques évoquées par Bill Gates.

Quant au fait que la science se soit développée de façon spectaculaire au cours du 20è siècle écoulé, il ne prouve en rien qu'elle va continuer à le faire de la même manière longtemps encore, ou pour l'éternité. Dans une perspective historique longue, le progrès scientifique rapide du 20è siècle n'apparaît point comme un caractère durable, mais comme une aberration momentanée due à la convergence singulière de facteurs économiques, politiques et intellectuels.

J. B. Bury, un historien, a fort bien montré, d'ailleurs, que le concept de progrès n'est vieux que de quelques centaines d'années. Avant la fin du moyen âge, la plupart des chercheurs de vérité voyaient l'Histoire comme une dégénérescence: pour eux, les anciens Grecs avaient atteint le sommet de la connaissance mathématique et scientifique, puis la civilisation n'avait fait que régresser. Ce sont les précurseurs de la science moderne empirique, les Descartes, Newton, Bacon et autres Leibniz, qui, les premiers, ont avancé l'idée que les humains peuvent acquérir et accumuler de la connaissance par l'étude de la nature. La plupart de ces pré-scientifiques pensaient néanmoins que cette accumulation était un processus fini, si bien qu'un jour l'humanité atteindrait la connaissance totale, qui lui permettrait de construire enfin une utopie, c'est-à-dire une société parfaite.

Mais avec l'arrivée de Darwin et de ses théories de l'évolution, certains intellectuels tombèrent tellement amoureux du progrès, qu'ils se convainquirent qu'il était sûrement, ou forcément, "éternel". Gunther Stent, un biologiste de Berkeley, montre comment, depuis la publication, en 1859, du fameux ouvrage "De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle", "l'idée de progrès acquit un statut de religion scientifique (...) Cette vision optimiste des choses est devenue générale dans les pays industrialisés (...) C'est pourquoi prétendre que le progrès touche à sa fin apparaît aussi bizarre aujourd'hui que, jadis, l'affirmation que la Terre tourne autour du Soleil."

Que les Etats-nations modernes soient devenus des supporters fervents de la science-sans-limites ne saurait surprendre. Cette dernière n'a-t-elle pas produit des merveilles telles que l'énergie nucléaire, les fusées, le radar, les ordinateurs? En 1945, Vannevar Bush, un physicien américain, écrivait que la science est "un arrière-pays encore largement inexploré", "clé essentielle" de la sécurité militaire et économique des États-Unis. Son essai ("Science: The Endless Frontier") inspira la construction de la National Science Foundation, qui fut chargée de financer la recherche fondamentale américaine à une échelle jamais vue jusque là. En ce temps-là, l'Union soviétique croyait au progrès scientifique et technologique encore plus fort que l'Amérique, si c'est possible. Engels n'avait-il point écrit, — dans son tract inachevé, "La dialectique de la nature", publié en URSS en 1925 — que la science est destinée à progresser toujours d'un pas rapide?

Mais aujourd'hui, des forces puissantes — sociales, politiques et économiques, — freinent ce progrès scientifique et technique supposé sans limite. Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis et les républiques de l'ancienne Union soviétique n'ont plus besoin de se prouver les unes aux autres leur puissance respective en construisant des stations spatiales et des accélérateurs géants. Quant aux simples citoyens, ils se préoccupent de plus en plus des conséquences néfastes de la science et de la technologie, telles que la pollution, la contamination nucléaire, les armes de destruction massive.

Même les leaders politiques, défenseurs traditionnels du progrès scientifique, commencent à tourner casaque. Vaclav Havel, poète et président, déclarait en 1992 que l'Union soviétique avait incarné, et par conséquent discrédité pour toujours, le "culte [scientifique] de l'objectivité", exprimant l'espoir que la dissolution de l'État communiste "mettra fin à une ère moderne (...) dominée par la conviction que (...) le monde (...) est un système totalement connaissable, gouverné par un nombre fini de lois universelles que l'homme peut comprendre et utiliser à son avantage."

Au début du siècle, Oswald Spengler prophétisait déjà la fin de la science, affirmant, dans son "Déclin de l'Occident" (1918), que la science obéit à des cycles. Aux périodes "romantiques" d'étude de la nature et d'invention de nouvelles théories, écrivait-il, succèdent des périodes de consolidation au cours desquelles la connaissance scientifique se fossilise. Pour lui, l'arrogance croissante des scientifiques, de moins en moins tolérants des autres systèmes de croyances, religieux notamment, allait fatalement provoquer une rebellions contre la science et un renouveau du fondamentalisme religieux et de quelques autres systèmes de croyances irrationnelles. Ce renversement de cycle, prédisait-il, commencerait avec la fin du 20è siècle.

Mais l'analyse de Spengler paraît encore trop optimiste. Le modèle cyclique qu'il décrit implique en effet que la science pourra un jour renaître et faire à nouveau de grandes découvertes. L'ennui est que la science n'est pas cyclique, mais linéaire: elle ne peut découvrit qu'une seule fois le tableau périodique des éléments, le phénomène d'expansion de l'univers ou la structure de l'ADN. Richard Feynman, prix Nobel de physique, écrivait en 1965, dans "The Character of Physical Law", que "nous vivons dans l'âge de la découverte des lois fondamentales de la nature, qui jamais ne reviendra."

Il est vrai qu'à ce jour, la science moderne reste encore incapable de répondre à certaines questions essentielles: de quelle manière exacte l'univers a-t-il été créé, et n'est-il qu'un univers parmi d'autres? Les quarks et les électrons sont-ils composés de particules plus petites, toujours plus petites, et ainsi de suite ad infinitum? Le début de la vie était-il vraiment "inévitable", et inévitable l'apparition d'êtres suffisamment intelligents pour créer la science? Et surtout: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?

Compte tenu de nos humaines limitations, il est cependant probable que nous ne pourrons jamais y répondre clairement.

C'est la raison pour laquelle est née ce que j'ai appelé plus haut la science ironique: la théorie des cordes, l'hypothèse Gaia, et toutes ces sortes de choses. Je ne prétends nullement que la science ironique est dépourvue de valeur, au contraire même. Car, tout comme la grande littérature, l'art ou la philosophie, elle nous inspire le doute et la crainte, nous laisse sidérés par le mystère de l'univers, au lieu de nous conforter dans nos certitudes. En nous rappelant sans cesse que nos connaissances ne sont que des demi-connaissances, elle maintient intactes nos capacités d'émerveillement, et les maintiendra intactes même lorsque la science empirique aura atteint son terme. Le seul inconvénient de la science ironique est qu'elle ne nous fait point approcher de la vérité.

Ceux qui annoncent la fin du progrès sont souvent accusés de manquer d'imagination. Il est vrai que notre culture populaire — qui s'étend de Star Trek à Star Wars en passant par les messages de la publicité et la rhétorique des politiciens — ne cesse de nous promettre des lendemains meilleurs, et que les scientifiques (et les journalistes) ne cessent d'écrire que nous nous trouvons à la veille de grandes révélations, de percées décisives et autres découvertes du saint Graal. Je confesse humblement avoir écrit moi-même des histoires de ce genre.

Il serait de bonne hygiène toutefois que le public accepte au moins d'envisager ce que serait notre destin collectif si, malgré ce que disent les scientifiques, l'humanité avait vraiment découvert l'essentiel de ce qu'il y a à découvrir; si demain nous ne connaissions pour l'essentiel que ce ce que nous connaissons aujourd'hui; si nous ne réussissions jamais à construire des vaisseaux spatiaux capables de déformer l'espace-temps et de nous emmener dans d'autres galaxies ou d'autres univers; si le génie génétique ne nous permettait jamais de devenir infiniment sages ou immortels; si nous devions renoncer définitivement à découvrir l'esprit même de Dieu, je cite le propos de Stephen Hawkins, physicien britannique et... athée convaincu; si nous ne réussissions jamais à savoir pourquoi, dans l'univers, il y a quelque chose plutôt que rien.

Si la science se trouvait bel et bien enfermée dans un tel cul-de-sac, qu'adviendrait-il de l'humanité?

Que l'on me permette de rappeler ici deux prophéties intéressantes. Dans "The Coming of the Golden Age" (1970), Gunther Stent écrit que plus la science nous rapprochera de l'universelle abondance, moins nous éprouverons le besoin d'acquérir de nouvelles connaissances, si bien que nous finirons par nous retrouver dans un état de "nouvelle Polynésie", où nous ne chercherons plus que le plaisir pour le plaisir, dans les drogues, les réalités virtuelles ou la stimulation électronique directe des zones de plaisir de notre cerveau.

Dans "La fin de l'Histoire" (1992), Francis Fukuyama suggère, quant à lui, que le triomphe de la démocratie libérale et capitaliste sur le socialisme, a mis un terme à notre quête du système politique le moins nocif et le plus juste. Mais Fukuyama, qui est un élève de Nietzsche, dit craindre cependant que notre insatiable volonté de pouvoir, notre constant besoin de vaincre, ne nous empêchent à tout jamais d'être contents de l'abondance et du confort que ce meilleur des mondes possibles pourrait nous assurer, et qu'en conséquence nous recommencions toujours et toujours à jouer à la guerre, juste pour nous occuper.

Si Fukuyama montre là des signes d'intoxication nietzschéenne grave — que je reconnais parce que j'ai souffert des mêmes dans ma jeunesse —, Gunther Stent donne, lui, l'impression d'avoir été trop influencé par la culture hippie, née, comme on le sait, à Berkeley, où il enseignait. Je ne crois pas, pour ma part, que notre destin sera de verser soit dans les guerres idiotes que craint Fukuyama, soit dans la jouissance idiotes que dénonce Stent. Mais qu'arrivés au bout des grandes découvertes scientifiques, nous continuerons notre petit bonhomme de chemin en hésitant sans cesse, comme hier, entre le plaisir et la guerre, entre la clarté et la confusion, entre la bienveillance et la cruauté, et que le monde ne sera pas très différent de ce qu'il est aujourd'hui. Peter Medawar, que je citais en exergue, dirait sans doute que mon âme est pauvre et mon esprit minable. Se pourrait-il que je sois simplement réaliste?

© paru dans Le Temps stratégique, No 84, novembre-décembre 1998.

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