INTERPRÉTATIONS
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Les jeux des pouvoirs sont vils? Peut-être.
Mais ils existent. Ils nous occupent même une bonne partie
de notre temps: dans la vie publique, dans l'entreprise, à
l'armée, dans la famille, dans nos amours... Alors autant
essayer d'en comprendre les mécanismes. L'auteur vous
y invite, de manière plaisante ma foi. Attention, cependant:
à ce jeu-là, chacun, sans exception, en prend pour
son grade. Vous voilà averti.
Pierre-Frédéric Tenière-Buchot, directeur
de Candiz, cabinet de conseil en stratégie, professeur
au Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris
(cours de méthodes de préparation des décisions)
et à l'Institut national des sciences et techniques nucléaires
à Saclay (cours de décision en recherche-développement),
a publié une première version beaucoup plus détaillée,
de cet article, dans six livraisons successives (Nos 30 à
35) de Stratégique (Paris), en 1986-1987.
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Le tablier des pouvoirs
dont il est question ici est l'ancienne pièce aplanie,
de bois ou de pierre, sur laquelle on jouait jadis aux échecs,
aux dames ou au tric-trac. C'est donc le support d'un jeu dont
les pouvoirs sont les constituants essentiels.
Pourquoi recourir au pluriel pour parler du pouvoir? Parce qu'un
jour, j'ai attrapé une mauvaise grippe qui m'a fait délirer
quelque peu. Il se trouve que mes travaux de l'époque
portaient sur l'analyse de systèmes
et plus particulièrement sur l'une de ses techniques:
l'analyse structurelle, qui s'efforce de comprendre les relations
plus ou moins conflictuelles qui se développent au sein
d'un groupe humain, une famille ou une entreprise par exemple.
Quelques jours avant ce maudit rhume, j'avais eu l'occasion d'étudier
un jeu - -l'échiquier de Machiavel
- sous l'angle des divers mécanismes de la trahison, ressorts
secrets et indispensables de l'acquisition du pouvoir. Ce jeu (diffusé, soit dit en passant,
par la librairie "L'impensé radical" - tout
un programme - 1, rue Médicis, 750006 Paris) se pratique
sur un tablier carré de 9 x 9 = 81 cases, intermédiaire
entre l'échiquier (64 cases) et le damier (100 cases).
Il se joue à quatre et non à deux, ce qui permet
de déployer les talents de chacun en matière de
promesses non tenues, renversements d'alliances, partages iniques,
conduites infâmes et autres fourberies scabreuses.
Or, l'interprétation des matrices d'analyse structurelle
s'effectue au moyen de diagrammes carrés. La fièvre
m'a fait superposer le tablier de Machiavel à ces diagrammes.
Il ne s'agissait plus alors que de faire correspondre les pièces
du jeu aux grands éléments d'analyse de la méthode
structurelle afin d'en faciliter et prolonger les possibilités
interprétatives: le tablier des pouvoirs était
né! Sur ce tablier sont disposées et évoluent
des pièces (les pouvoirs) dont les caractéristiques
sont résumées dans l'encadré pages 30-31.
Le tablier des pouvoirs permet, directement ou par analogie,
d'analyser des situations humaines conflictuelles, qu'elles soient
politiques, sociales, familiales, scolaires, ou autres; de comprendre
le rôle que soi-même on y joue, et alors de jouer
ce rôle le plus efficacement possible.
J'admets, à partir de ce point, cher lecteur, que vous
vous êtes familiarisé avec les pièces du
tablier des pouvoirs, et entreprends immédiatement d'illustrer
(dans le domaine politico-social, puisqu'il faut bien en choisir
un) comment, si vous êtes le Prince, ou le Citoyen, ou
l'Intellectuel qui juge de tout, ou encore le Politique qui cause
qui cause, vous pouvez remplir votre rôle pleinement et
augmenter ainsi votre pouvoir... Suivez le guide.
Imaginez donc, c'est le premier exemple, que vous soyez au gouvernement.
Vos administrés ne vous l'envoient pas dire: vous êtes
un incapable, votre style administratif est erratique, vous êtes
dépassé par votre rôle!
Que faire? Prendre directement en compte les (justes) reproches
qui vous sont adressés? Que nenni. Un Prince qui s'évertue
est médiocre aux yeux de tous. Considérez plutôt
le tablier des pouvoirs; il vous montre que vous devez agir en
direction des trois autres coins de l'échiquier: 1. marquer
votre autorité sur le bon peuple, 2. prononcer des discours
politiques qui, peu importe leur contenu, apparaissent clairs,
frappés au coin du bon sens, et 3. vous efforcer constamment
de canaliser les passions en les projetant vers l'avenir, afin
de les détourner de vous. Mais revenons sur ces points.
L'action d'autorité exige que vous ne soyez pas confus et que vous
disposiez de quelques moyens d'autorité. Ne pas être
confus consiste à savoir répondre à la question:
suis-je oui ou non au gouvernement?
Si la réponse est non, vous trouverez d'autres emplois
tout aussi captivants. Si votre réponse est oui, alors
soyez persuadé que vous ne devez pas vous prendre pour
autre chose que ce que vous êtes: un gouvernant. En tant
que tel vous n'êtes pas le pays. Le pays ce sont les hommes
qui le constituent et non vous. Vous n'êtes plus parmi
eux car vous devez les diriger.
Vous devez donc risquer à tout moment votre existence
en vous affirmant comme étant vous-même, en engageant
votre responsabilité, en décidant pour les autres.
Si vous faites disparaître ce risque, vous faites disparaître
du même coup la fonction de gouvernement.
Mais comprendre cela n'est pas suffisant. Il vous faut disposer
aussi de quelques aides qui assurent une bonne liaison entre
vous et le peuple. Ces agents d'autorité, désignés
par le vocable symbolique mais un peu rude d'Assassins, viennent
fournir les explications que vous ne pouvez vous-même apporter
publiquement. Ils vont révéler le dessous d'une
partie de vos cartes, assurant ainsi des complicités sans
lesquelles aucune légitimité ne perdure En retour,
ils vous rapporteront les vraies attentes du peuple, celles qui
sont plus profondes que les revendications et récriminations
qu'il vous adresse officiellement. Ces attentes-là, vous
devrez les satisfaire coûte que coûte, aux dépens
des exigences exprimées à voix haute. Il est donc
indispensable que vous ayez de bons Assassins. Que ceux-ci se
trompent ou vous trompent et tout est perdu.
Dans les cas difficiles, les Assassins - le terme le suggère
- sont aussi vos hommes de main. Mais en règle générale,
vous ne devez pas en arriver là.
Le discours politique est, dans l'instant, ce que l'on
retiendra le plus de vous.
Ici aussi ne confondez pas les rôles. Ce n'est pas à
vous d'informer, d'étudier, encore moins de juger. C'est
vous qui êtes sujet d'étude, tous les regards sont
tournés vers vous. Donc pas d'introspection, pas de révélation
qui ne soit sagement préparée à l'avance.
Soyez simple dans la dissimulation et dissimulé dans votre
simplicité (s'il vous en reste). Toute autre attitude
est immature, et traduit le fait que vous ne pouvez pas, ou que
vous ne voulez pas, en votre for intérieur, gouverner.
Nul blâme dans ce cas: la sincérité a aussi
sa place sur le tablier, mais pas en son coin supérieur
gauche, où elle apparaît au contraire comme une
tare rédhibitoire.
Dans ces conditions, comment construire votre discours politique?
En vous appuyant essentiellement sur des répétiteurs,
amplificateurs et autres porte-parole, les Conformistes. Ce sont
eux qui écriront vos pensées les plus intimes (ou
présentées comme telles). Votre seule responsabilité
sera donc de bien les choisir. Les Conformistes sont des lettrés
qui ne doutent jamais (contrairement à vous, qui êtes
moins savant et plus méfiant). Fournissez-leur une trame,
vous serez étonné du tapis qui en résultera.
Ils en défendront le dessin avec acharnement. En fait,
ils jetteront dans les ténèbres tous ceux qui ne
leur ressemblent pas, qui ne sortent pas de la même École,
qui ne font pas partie du même Corps, bref qui ne peuvent
avoir que des pensées hérétiques puisqu'ils
ne font pas partie de la meute. Les Conformistes sont en effet
vos chiens de garde. Une doctrine politique, quelle qu'elle soit,
est faite pour être aboyée, sinon elle n'est pas
retenue. Débrouillez-vous en conséquence pour simplifier
votre pensée. Laissez aux Conformistes et à leur
clientèle, les observateurs et commentateurs politiques,
le soin de l'embellir. Soyez concis. Il est plus facile d'interpréter
longuement des paroles brèves que d'analyser de longs
discours. Ceux-ci ne vous sont permis que lorsque les observateurs
et autres journalistes sont réduits au silence. Si vous
n'êtes pas un tyran, ce que j'espère, restez bref
et mystérieux. Vos Conformistes thuriféraires discourront
pour vous. Cela vous permettra de vous consacrer plus à
loisir à la seule chose qui compte pour vous: votre entrée
dans l'Histoire.
Canaliser les passions, en maîtriser l'orientation
et la portée, est en fait le seul vrai travail que vous
ayez à accomplir si les deux stratégies précédentes
sont bien gérées. Le but de votre effort est maintenant
de laisser derrière vous, après votre mandat ou
votre mort, un souvenir embelli, magnifié, mythique, de
votre action. Ne comptez pas pour cela sur vos admirateurs conformistes,
ni sur les commentateurs politiques. Tous ces gens-là
ignorent la durée, ils sont à votre service aujourd'hui
pour animer des instants successifs et éphémères.
Mais que vous disparaissiez de leur vue, et ils ne vous connaîtront
plus.
Non, ce qu'il vous faut, c'est susciter autour de vous des réactions
passionnées, donc excessives, sur votre action, vos ambitions,
vos convictions réelles. Soyez déifié ou
haï, vous aurez réussi. Évitez par-dessus
tout de laisser vos Juges indifférents, qui alors oublieraient
jusqu'à votre nom. Qui sont ces Juges? Essentiellement
des intellectuels et des concurrents. Sachez donc reconnaître
les vraies valeurs en matière d'art et de pensée.
Si vous êtes brillant, il n'y aura pas de problème.
Si vous l'êtes moins, soyez mécène et protecteur.
Charles X n'était pas un grand souverain, mais le mobilier
plaisant qui porte son nom le rappelle à notre souvenir.
Attachez-vous aussi des opposants célèbres ou qui
risquent de le devenir. Ponce-Pilate aurait-il sauvé le
Christ, personne n'en garderait le souvenir. Chiang Kai-Shek
n'existe que par Mao, Pétain par de Gaulle, et peut-être
réciproquement. Ces opposants, vous passerez votre temps
à les combattre. Cela vous épuisera, mais vous
renforcera, donnant un sens à votre action, que l'Histoire
finira par retenir.
Cependant, vous frotter aux passions de l'Histoire demande perspicacité,
obstination et prudence. Vous aurez donc intérêt
à recruter quelques Diplomates ou agents provocateurs
de grande qualité; de Gaulle avait son Malraux, Napoléon
son Talleyrand. Le Diplomate est un négociateur qui approche
le terrain des Juges (à savoir: les artistes, les intellectuels,
les religieux, les idéologues). Il voit dans quelle mesure
ceux-ci ont pris conscience de l'existence du gouvernement qui
le dépêche. La plupart du temps cette conscience
est nulle. Le Diplomate doit dès lors provoquer l'attention,
allumer des feux qu'il aura tôt fait d'éteindre,
distribuer des bienfaits qui tarderont à arriver concrètement
(en sorte que les bénéficiaires, généralement
des artistes, devront les réclamer), créer des
menaces aussitôt muées en malentendus désolants,
arranger les affaires les plus scabreuses mais rendre compliquées
les relations les plus simples. Bref le rôle de Diplomate
est celui d'homme-à-tout-faire du Prince, grain de sable
qui rappelle que le mécanisme du gouvernement existe.
Mais vous vous méfierez des Diplomates dont vous vous
servez. Ils ne sont pas de la même nature que vous, ils
ne s'opposeront jamais à vous, mais pourront vous perdre
en servant le camp adverse.
Nous vous sentons, courageux lecteur, perplexe, peut-être
même agacé. Ceux qui exercent réellement
une autorité ne sont-ils pas fort éloignés
du noir portrait qui vient d'être brossé? Sans doute,
mais il s'agit ici d'un jeu et non de l'analyse d'un cas réel.
Nous vous avons fait coiffer la couronne d'un pouvoir absolu,
puisque situé à l'un des coins du tablier. Dans
un cas réel, vous n'auriez pas été si excentré.
Et quoi qu'il en soit, les conseils donnés doivent être
modérés par votre volonté propre.
Avez-vous toujours envie d'entrer au gouvernement?
Pour que vous en puissiez juger, je vous
propose maintenant de jouer votre propre rôle, d'homme
de la base, noyé dans la masse anonyme.
Comme la plupart d'entre nous vous vous situez à l'angle
supérieur droit du tablier: ni gouvernement, ni observateur
politique professionnel, ni idéologue fervent mais simple
citoyen. Votre objectif est de gagner votre pain quotidien.
Dans ces conditions, comment devez-vous agir? Tout d'abord, vous
essayerez de faire nombre. Constituez-vous en groupe: association,
parti, clan, syndicat, secte, église, la forme importe
moins que le nombre des adhérents, membres et fidèles.
Ensuite vous mènerez trois actions pour accroître
votre pouvoir: 1. à peine un gouvernement en place, vous
commencerez à vous plaindre de lui et ne cesserez plus
de le faire; cela vous permettra de négocier avec ses
émissaires; 2. vous ferez du bruit, du scandale, la fête,
pour que les autres pouvoirs, abasourdis, vous laissent en paix;
3. vous exciterez des têtes brûlées qui attireront
sur elles la violence des autres pouvoirs, confortant davantage
encore votre tranquillité.
Prescriptions d'anarchie? N'en croyez rien. Mais entrons dans
le détail.
Plaignez-vous et critiquez sans cesse le gouvernement,
quel qu'il soit, cela est nécessaire à l'obtention
d'un équilibre entre les gouvernants, très peu
nombreux, et les gouvernés, qui sont le plus grand nombre.
Le Prince, qu'il soit personne physique ou monstre anonyme, tire
sa puissance de tout ce qu'il fait subir à ses sujets
(entraves à leur liberté, imposition fiscale, conscription).
Entre deux révoltes, ceux-ci doivent s'efforcer de limiter
ses exigences. S'ils ne se plaignent pas, ils redeviendront vite
esclaves, et pour une longue période. L'intérêt
bien compris des citoyens ne peut pas être celui d'un gouvernement,
même librement élu.
Multipliez les actions auprès des politiques, qu'il
s'agisse de parlementaires, de journalistes, d'observateurs qualifiés,
de personnalités qui "font l'opinion". Les harceler
sans relâche, leur prodiguer reproches et encouragements,
exiger tout d'eux, notamment ce qu'ils ne peuvent faire (à
savoir: juger les situations, gouverner, réaliser), bref
les étourdir, pour mieux vivre caché. En effet,
les sorciers de l'opinion, ainsi condamnés à ne
parler que de brouhaha, d'illusoire, de scandale apparent, n'auront
aucune prise sur l'essentiel: votre tranquillité. Imaginez
a contrario ce qui se passerait si les journalistes avaient le
loisir de rendre transparentes des situations qui vous sont favorables,
et dont l'équilibre précaire ne tient qu'à
l'oubli qui les entoure: elles s'effondreraient en un instant...
Pour éviter cela, vous pouvez vous appuyer sur des agents
de communication (les Transmetteurs) qui jouent les filtres,
laissant passer tout ce qui est excessif - les malheurs, les
records, l'inattendu, le cocasse - mais ignorant l'essentiel,
leur rôle principal étant de distraire.
Attirez sur d'autres la violence des pouvoirs. Pour cela
il vous faudra recourir à des têtes brûlées,
des Terroristes. Rien de plus simple, repérez les marginaux
autour de vous, persuadez-les qu'ils sont les escouades avancées
de la majorité de demain, donnez-leur quelques moyens
d'autonomie, puis attirez l'attention sur le danger qu'ils représentent.
L'ordre établi s'occupera d'eux, vous laissant vous-même
en paix longtemps.
Immoralité provocatrice? Goût du paradoxe et de
l'excès? Songez, cher lecteur, à la Cause Palestinienne,
au Liban, à la Nouvelle-Calédonie, au Salvador,
et d'une manière générale aux foyers de
guérilla que collectivement toutes les nations développées
du monde entretiennent depuis des décennies, pour fixer
la violence loin de leur territoire...
Mais voici enfin votre tour, lecteur qui avez la passion de défendre
les valeurs essentielles. Oui, vous souffrez que la vie ne suive
pas les canons de la Justice, mais vous gardez espoir car vos
efforts inlassables préparent le futur, un futur qui donnera
leur place à tous les opprimés d'aujourd'hui, un
futur fait d'humanisme, de générosité, de
respect mutuel, où les conflits n'existeront que pour
le bien général, et peut-être même
n'auront plus cours.
Vous vous situez dans le coin inférieur droit du tablier
des pouvoirs et remplissez, ô Juges, des fonctions indispensables:
c'est vous qui identifiez et rappelez sans cesse les faiblesses
du système, qui annoncez des jours meilleurs, distinguez
enfin le sens de la vie de la seule obéissance au pouvoir
établi. Cette dernière fonction vous crée
souvent de nombreux désagréments mais constitue
votre noblesse et fait oublier le reste.
Voyons comment vous pouvez agir pour le plus grand bien de vos
convictions. Comptables du bien et du mal que seul vous pouvez
distinguer clairement, vous devez, comme dit Virgile, "épargner
les soumis, dompter les superbes"; j'oserais ajouter "et
le faire savoir".
Épargner ceux qui se soumettent est relativement
aisé. Vous y arrivez en leur rendant justice, en leur
donnant espoir, en fournissant un sens à leur Histoire.
En revanche, les insoumis parmi les insoumis, les Terroristes,
bien sûr, vous ne les épargnerez pas. Mais c'est
là un aspect ambigu de votre jeu. Vous courez en effet
le danger permanent d'être plus violent dans votre répression
que les révoltés qui vous agressent. Si vous êtes
l'Église, vous élèverez des bûchers,
si vous êtes Juges vous vous entourerez d'huissiers, de
bourreaux et de reîtres policiers, si vous êtes intellectuels
même pacifiques, vous ferez se battre les montagnes. Bref
vous finirez par avoir beaucoup de morts sur la conscience (motif
permanent d'ironie et de satisfaction pour le Prince, qui vous
observe depuis l'autre extrémité du tablier). Parfois,
la passion vous portera à des excès plus choquants
encore. Pour faire régner l'ordre, vous créerez
vos propres terroristes, fanatisés, dont l'illumination
sera déclarée pieuse, dont la brutalité
vous paraîtra vertueuse et pour lesquels l'impunité
sera la règle. Toutes choses fort déplaisantes.
Dompter les superbes, faire plier le genou aux gouvernants,
est un exercice plus réjouissant, qui peut vous procurer
une intense satisfaction lorsqu'il vous réussira, ô
vous, petits-Juges, Intellectuels miséreux, et autres
Justes devant l'Éternel. Comment vous y prendre pour cela?
D'abord, vous rappellerez constamment au gouvernement qu'il ne
respecte pas les engagements qu'il a pris et qui lui ont permis
d'être élu (ou les valeurs sur lesquelles se fonde
sa légitimité, s'il s'est désigné
tout seul). Bref, vous ferez planer la menace d'excommunication
en permanence. Votre sanction absolue sera d'interdire aux gouvernants
l'entrée dans l'histoire, paradis des Chefs.
Le Prince dépêchera alors ses Diplomates auprès
de vous, ô autorités religieuses, intellectuelles,
artistiques et culturelles, et vous aurez aussi les vôtres.
Sur quoi portera la négociation? D'abord sur une réciprocité
de reconnaissance. Le gouvernement devra vous déclarer
seuls Juges de ses actes, seuls qualifiés pour en contrôler
la légitimité. Vous accepterez alors de les considérer
avec bienveillance c'est-à-dire avec une sévérité
feinte. Si, au contraire, il venait à l'idée du
gouvernement de recourir à plusieurs contrôleurs,
exerçant les mêmes fonctions et ayant des talents
similaires aux vôtres, vous serez amenés à
durcir le ton, à brandir l'anathème. Un gouvernant
ne doit pas choisir d'autre porte de sortie que la vôtre.
C'est moins ses activités présentes que vous allez
juger que le souvenir qu'on gardera d'elles. Voilà la
marchandise que votre ambassadeur doit vendre.
Enfin, vous suggérerez au gouvernement d'accueillir en
son sein un certain nombre de conseillers permanents qui éviteraient
tout délai et risque d'incompréhension dans les
excellentes relations qu'il a pu lier avec vous jusqu'à
présent.
C'est ainsi que des cardinaux et des abbés entrent au
service du Prince, que les gouvernements modernes ont leur quota
obligé de représentants occultes des familles philosophiques,
intellectuelles, ainsi que d'écrivains à la mode
et de penseurs confus.
Faire connaître vos arrêts est enfin le troisième
axe stratégique dont vous disposez. Soyez très
attentifs à ce dernier aspect. Si vous êtes un Intellectuel
et que vous ne publiez pas, vous n'êtes rien. Si vous êtes
un Juge dont les arrêts ne sont pas proclamés, vous
n'avez pas de fonction. Si vous êtes un Sage et ne faites
pas savoir que vous fuyez la célébrité,
vous resterez immobile et inconnu. La Sagesse n'existe pas sans
admirateurs.
Bref, cher savant docteur, vous qui vous permettez de juger de
tout, qui passez votre temps à proférer le bien
et le mal, votre intérêt bien compris est d'organiser
votre publicité. C'est chose difficile car vos interlocuteurs
s'approprient souvent vos idées. En bons miroirs, les
politiques, les journalistes, signent de leur nom ce qu'ils ont
entendu ou lu chez vous. Les éditeurs oublient de diffuser
votre ouvrage. Les chroniqueurs dénaturent votre pensée
et vos propos.
Vous êtes donc contraint d'utiliser un intermédiaire,
le Déstabilisateur qui, selon le cas, est votre imprésario,
votre agent littéraire, votre publicitaire.
Contrairement au Conformiste, porte-parole officiel, qui connaît
beaucoup de la vie du Prince mais parle pour ne rien en dire,
le Déstabilisateur sait en fait très peu de choses
sur votre rôle mais s'exprime beaucoup et fréquemment
à son sujet, et pas seulement en termes favorables. Il
est donc particulièrement crédible. C'est à
partir de cette situation que vous allez agir. Au lieu de fournir
aux politiques directement vos idées, dont ils s'empareraient
aussitôt, vous les ferez parvenir, habilement déformées,
par le truchement du Déstabilisateur. Vos plagiaires les
réémettront alors, ce qui vous fournira l'occasion
de les rectifier, et de préciser ce que vous voulez faire
savoir. Cette technique de la mise au point a plusieurs avantages.
Elle vous conforte en tant qu'auteur, elle vous permet de tester
une notion sans risquer de vous compromettre directement (si
l'idée déformée transmise initialement n'a
suscité aucun intérêt, vous ne réagirez
pas), enfin elle vous donnera l'occasion de jouer pleinement
votre registre de spécialiste du jugement en menaçant
d'attaquer vos interlocuteurs pour propos diffamatoires. Ceux-ci
vous prendront peut-être pour un paranoïaque, mais
seront obligés de vous laisser parler, de vous ouvrir
leurs colonnes, de vous citer. Vous aurez abouti.
Avez-vous retenu ce que vous devez mettre en oeuvre pour rompre
votre solitude, vous les anachorètes de la Vérité,
les templiers de la Foi, les contempteurs des faiblesses humaines?
Mekhtoub!
J'ai gardé pour la fin le rôle le plus amusant,
le plus léger. Je vous propose en effet de jouer maintenant
à l'observateur des trois pôles précédents
(le gouvernant, le peuple, l'idéologue). Plus de risque
pour vous de vous tromper et d'en être sanctionné:
vous vous trouvez en effet dans la partie virtuelle du tablier,
c'est-à-dire dans la zone du discours, des représentations,
des expressions symboliques.
Vous êtes dans une situation libre. Oh, certes, vous subissez
des influences: les gouvernants s'adressent à vous au
moyen de représentants "conformistes" qui s'efforcent
de vous délivrer des messages à contenu nul; la
population vous communique des images contrastées qui
ne révèlent que superficiellement et artificiellement
ses préoccupations réelles; les Juges vous intoxiquent
par des nouvelles plus ou moins trafiquées qu'ils s'ingénient
ensuite à rectifier, vous accusant à la fois de
mensonge et de plagiat. Mais qu'importe, vous avez, dans des
circonstances normales, une très grande faculté
de dire, avec des risques limités de répercussion
sur votre personne. Bien entendu, cela inclut les frayeurs que
vos propos vous procurent à vous-même. Mais cela
fait aussi partie du jeu délicieux de la liberté:
tout y est virtualité. En fait, en occupant le coin inférieur
gauche du tablier, vous restez en dehors des laborieuses et déplaisantes
opérations évoquées jusqu'à présent.
N'auriez-vous alors aucun pouvoir, ne seriez-vous qu'un spectateur
passif des déchirements de vos contemporains? Nullement.
Miroir du système, vous êtes à la fois le
pays, son gouvernement, et le reflet de leurs passions. Vos commentaires
politiques, que vous soyez parlementaire, chroniqueur, homme
de média, traduisent cette faculté de saisir l'instant
et d'en renvoyer une synthèse déformée mais
suggestive. Contrairement aux intellectuels qui veulent convertir
leur audience, vous cherchez surtout à émouvoir.
S'agit-il d'un vote? Vous chargerez affectivement vos discours
car vous savez que, dans l'isoloir, le coeur compte plus que
l'esprit. Faut-il vendre un journal, une émission télévisée?
Vous choquerez par le titre ou l'image, afin de retenir l'attention,
accrochant le lecteur ou le spectateur pour finalement lui livrer
un contenu banal. Mais qu'importe! Tout est illusion dans le
royaume de la virtualité. Ce n'est pas le présent
qui intéresse votre clientèle, c'est l'emballage
chatoyant qui l'entoure et qu'elle peut déchirer. Spécialistes
de l'évocation, vous emballez les foules et ce conditionnement
les soulève et les ravit. Vous agitez un drapeau et les
voilà patriotes et vibrantes, alors qu'elles restaient
mornes et indifférentes un instant plus tôt. Vous
dénudez des charmes appétissants, et tout le monde
retient le nom d'un roulement à billes ou d'une pâte
dentifrice, inconnus jusqu'alors...
Pour émerveiller, vous serez fugace, simpliste et concluant.
Il n'y aura rien à ajouter au message que vous communiquerez.
Ce sera un tout, une sensation ne demandant aucune réflexion.
La politique, le journalisme, la publicité sont des arts
martiaux: il faut frapper fort, juste et comme l'éclair.
Mais, quand bien même ceux-ci resteraient sans contenu,
comment allez-vous créer le bon message? Cherchez l'inspiration
en dehors des faits. Ce n'est pas en parlant des vertus du roulement
à bille que vous le vendrez, ce n'est pas en exhortant
vos concitoyens au civisme que vous les rendrez patriotes. Le
discours doit toujours être décalé.
Manquez de bon sens, sinon vous ne ferez pas rêver. Pour
soulever les montagnes, faire vibrer, exalter, devenez délibérement
déraisonnable. Captivez par excès, laissez l'ennui
des explications aux Intellectuels, ne cherchez pas à
avoir raison mais à faire réagir. Dans un instant,
ce que vous venez de dire sera oublié. Vous ne parlez
ni n'écrivez pour l'Histoire, mais pour le plaisir du
moment. Si elle a du bon sens, votre audience rétablira
d'elle-même la signification réelle de vos propos.
Si elle n'en a pas, elle ne comprendra rien à votre discours
mais cela n'a aucune importance car ce qui compte c'est qu'elle
aura été charmée. Votre pouvoir est là.
Soyez éloquent, quelque peu utopiste et pré-révolutionnaire.
N'hésitez pas à prendre des positions qui paraîtront
engagées, voire choquantes, afin d'exacerber votre sincérité
qui, à tout moment, doit paraître aveuglante. Enfin,
dénoncez. Ingéniez-vous à montrer surtout
ce qui ne va pas. Il ne s'agira pas, bien sûr, d'être
"négatif", mais de "laisser le lecteur
(le spectateur, l'électeur) juger" selon l'expression
consacrée. Vous lui apporterez des "faits" (en
réalité, ce seront des images de faits, bien entendu;
n'oubliez pas que tout est virtuel en vous). Quand vous émettrez
une opinion, que vous engagerez votre responsabilité,
que ce soit toujours sous forme interrogative. Ne jugez jamais.
Car vous traverseriez alors le miroir, et deviendriez un Intellectuel,
un passionné, moins crédible. Le charme serait
brisé.
Vous pouvez vous faire aider dans votre magistère: fréquenter
les Conformistes vous permettra d'obtenir une information codée
vous aidant à décrypter des évolutions,
des contradictions, des scandales étouffés. Mais
comme les Conformistes du Prince ne sont pas bavards, voire portés
sur la censure, il sera nécessaire que vous, homme politique
ou journaliste, ayez les vôtres propres, qui passeront
leur temps à rappeler "le devoir d'information",
à exiger "la vérité", à
défendre le "principe sacré de la liberté".
Cela ne veut pas dire grand-chose mais impressionne toujours,
et compense la volonté castratrice des gouvernants.
Vis-à-vis des Intellectuels, la plus grande méfiance
sera votre règle première. Leurs passions ne sont
pas les vôtres. Leurs lubies sont tôt ou tard sanglantes.
Pourquoi iriez-vous vous compromettre en les adoptant? Manque
de courage? Inattentif lecteur! Je vous rappelle que vous jouez
en ce moment en bas et à gauche du tablier et non tout
à droite. Les courageux sont toujours des terroristes
en puissance, jamais des politiques. Bien jouer consiste à
ne pas confondre, ni se tromper de rôle.
Enfin, il vous faudra vous adresser à la population, qui
constitue votre clientèle, pour la conditionner; ce sera
votre principal travail. Pour cela, votre imagination devra être
sans cesse en éveil. Trouvez des symboles, des mots évocateurs,
créez des attitudes, agissez sur les comportements, anticipez
les réactions de votre public. Tous ces transferts seront
effectués aisément grâce aux Transmetteurs
qui assureront la diffusion de vos idées, feront la dernière
mode, susciteront des mécanismes d'identification et d'imitation
au sein de la population. Le pays adoptera ainsi votre prêt-à-penser
comme il changera de tenue vestimentaire. Mais ne vous illusionnez
pas vous-même: le succès sera éphémère.
Vous devrez sans arrêt vous renouveler. La séduction
est volatile et l'obligation d'étonner constamment demande
beaucoup de talent et d'entraînement. Soyez donc volage
si vous tenez à rester virtuel...
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ADDENDA
| Le Prince doit savoir renier ses promesses | |
| Éclaircissements nécessaires sur l'analyse de système | |
| Sur le tablier des pouvoirs | |
| Se situer dans le jeu du pouvoir | |
| Bibliographie |
© Le Temps stratégique,
No 23 ,Genève, hiver 1987-1988. le.temps@edipresse.ch
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© @rchipress 1999
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