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Note de lecture de Jean-Paul Baquiast
Rédacteur en chef
Revue Automates Intelligents
www.automatesintelligents.com
4 mars 2003

Disons d’emblée à nos lecteurs que nous avons trouvé le livre de Réda Benkirane, «La complexité, vertiges et promesses, 18 histoires de sciences» tout à fait remarquable. Nous sommes persuadés que le lire – ou plutôt l’étudier en profondeur – constituera un exercice indispensable pour tous ceux qui s’intéressent aux sciences ou à la philosophie des sciences. Pour les scientifiques pratiquant déjà ce que l’on appelle les sciences de la complexité, terme sur lequel nous allons revenir, il s’agira selon les cas d’un utile retour aux sources ou d’un voyage éclairant aux limites de leur discipline. Pour les autres, catégorie qui devrait englober tous les lecteurs non scientifiques, ce sera dans beaucoup de cas une véritable découverte. Ils pourront se borner à survoler ceux des rares développements qui leur paraîtraient trop techniques. Si nous placions les abonnés de notre estimable magazine, moi le premier, dans une catégorie intermédiaire, celle des gens déjà bien au fait des problèmes de la complexité, mais désireux d’en apprendre toujours davantage, notre conseil serait le même : lisez le livre, réfléchissez en profondeur aux idées et hypothèses dont il fourmille, approfondissez si possible les travaux des scientifiques interrogés en consultant directement leurs écrits, ne fut-ce que par l’Internet. Puis essayez de préciser, ne fut-ce que pour vous-même, en quoi votre vision du monde pourrait en être modifiée.

Le livre se présente comme un recueil d’entretiens avec 18 scientifiques ayant pris suffisamment de recul sur leur discipline pour en faire un sujet de réflexion philosophique. La démarche philosophique est courante dans la tradition universitaire anglo-saxonne, notamment américaine. Elle est plus rare de la part des francophones, apparemment moins soucieux d’approches interdisciplinaires et de communication avec le public. Il faut donc saluer ceux fort opportunément sélectionnés par Réda Benkirane Tous méritent d’être connus ou mieux connus.

Mais le livre n’est pas un simple recueil d’entretiens, ou alors il faut entendre « entretien » au sens plein du terme, c’est-à-dire la confrontation de deux lectures intelligentes d’une œuvre. Il ne s’agit en aucun cas d’un recueil d’interviews. Il est rare que l’interview puisse s’élever au dessus de la banalité, surtout si l’interviewer n’a du sujet traité qu’une connaissance journalistique. En l’espèce, tout se passe comme si, grâce à l’intermédiation de Réda Benkirane, chaque scientifique s’était obligé à présenter en une quinzaine de pages l’essentiel de son œuvre, ce qu’il faudrait en retenir si tout le reste disparaissait. Quinze pages, c’est peu mais c’est déjà beaucoup, surtout quand, comme c’est le cas, des questions intelligemment préparées obligent l’auteur à approfondir ou éclaircir, si besoin, ses propos. Pour mieux comprendre les intentions et la méthode de Réda Benkirane, on se reportera à son avant-propos, p. 7 et 8 notamment, qu’il ne faudrait en aucun cas « sauter ». La démarche suivie est empreinte d’une véritable rigueur scientifique.

C’est là que nous devons souligner le mérite de Réda Benkirane, absolument stupéfiant, il faut le dire, de la part de quelqu’un qui n’a pas consacré sa carrière à la philosophie des sciences émergentes. Il a sinon tout lu des publications de ses interlocuteurs, du moins abordé et compris l’essentiel, ce qui représente vu la diversité des thèmes un travail considérable. Certaines réponses et par conséquent certaines questions ont été, nous dit-il, préparées avec les auteurs eux-mêmes, mais cela n’en est que mieux. Le résultat est excellent au plan pédagogique. On retrouve là, sous une forme un peu différente, une pratique que nous avons précédemment signalé pour son originalité, celle du site américain Edge, animé par John Brockman. On demande à un scientifique, non seulement de présenter le « best of « de son œuvre, mais également d’indiquer les limites auxquelles il se heurte, les apports qu’il aimerait recevoir de la part d’autres disciplines et plus généralement, la vision du monde (de l’univers) qui lui paraît émerger de ses travaux. Réda Benkirane n’a pas suivi tout à fait cette démarche, mais il s’en rapproche beaucoup. C’est à notre connaissance, dans le domaine des sciences qui intéressent notre magazine, la première fois que l’essai est tenté. Il est très réussi, et on ne peut que souhaiter une chose, sa mise à jour le moment venu et son élargissement à d’autres domaines.

Sur le fond, que dire pour présenter le travail à nos lecteurs. La liste des interlocuteurs rencontrés par Réda Benkirane permettra de se faire une première idée du contenu. Nous les classerions pour notre part, avec l’arbitraire que cela suppose, en 3 catégories :

- Ceux que le grand public connaît parce qu’ils ont été souvent cités dans les travaux sur la complexité, mais avec lesquels un contact rafraîchissant la connaissance que l’on a d’eux s’impose: Ilya Prigogine, Christopher Langton, Francisco Varella (décédé depuis), Stuart Kauffman, Yves Pomeau. On y ajoutera, bien qu’il ne s’agisse pas de scientifiques à proprement parler, mais plutôt de philosophes, Edgar Morin et Michel Serres.

- Des chercheurs déjà émérites, qui ne sont connus en France que par les spécialistes de leurs domaines, mais qui devraient rejoindre au plus vite la catégorie précédente : Brian Goodwin, Ivar Ekeland, Gregory Chaitin, Laurent Nottale, Andrei Linde.

- Et enfin des chercheurs qui sont généralement connus par le public cultivé, mais trop souvent considérés comme très spécialisés alors que leurs travaux, en plein développement, concernent toutes les disciplines émergentes : Neil Gershenfeld, Daniel Mange, Luc Steels, Bernard Derrida, John Barrow.

Cette liste est déjà longue. Elle référencie, ce qui est rare dans ce genre de littérature, des auteurs francophones, suisses, belges ou français, qu’il faut mieux faire connaître. Mais elle paraîtra peut-être trop courte à nos lecteurs, que nous avons habitués (Dieu nous aide) à consulter de nombreuses autres sources. On ne peut en faire reproche à l’auteur, car s’il avait voulu citer tous ceux qui comptent dans les sciences de la complexité, lesquelles incluent aujourd’hui (nous reviendrons sur ce point) pratiquement toutes les sciences, il lui aurait fallu une encyclopédie de 20 volumes et 100 années de travail(1). Peut-être cependant, dans une prochaine édition, pourrait-il inclure, parmi d’autres, Stephen Wolfram (encore que le personnage paraisse assez peu sympathique), Lee Smolin, Robert Aunger et notre ami Alain Cardon. On observera au passage qu’aucune femme ne figure dans ce palmarès. Cela, nous semble-t-il, condamne la société occidentale qui malgré sa prétendue ouverture ne fait rien pour encourager les filles à s’engager dans les sciences fondamentales.

La vie et l’œuvre de chaque auteur sont présentées, en introduction de l’entretien avec eux. Quelques commentaires pertinents renseignent sur la portée des principaux travaux et ouvrages. Nous aurions aimé disposer de plus de références Internet, mais il s’agit d’une matière volatile, certains sites ayant l’habitude de changer leurs URL sans en prévenir l’usager. Par contre, il faut féliciter le sens de la pédagogie manifesté par l’auteur, visible notamment dans la bibliographie qu’il fournit à la fin du livre. Près de 150 ouvrages sont cités, avec pour chacun un commentaire pertinent de quelques lignes. Les lecteurs ne pourront pas se plaindre de ne pas savoir comment remonter aux sources. La seule question pratique qui se pose (mais Réda Benkirane n’y peut rien) est que la plupart de ces ouvrages n’ont pas été traduits de l’anglais et demeureront définitivement inaccessible à ceux qui ne pratiquent pas cette langue – sans mentionner le fait que ces ouvrages ne sont pas faciles à obtenir, même en bibliothèque. L’internet sous cet angle est plus commode. Mais nous rencontrons nous-mêmes en permanence cet obstacle de la langue, puisque l’essentiel des sources que nous citons sont en anglais, et que nous devons en traduire ou en adapter de nombreux éléments. Voici encore une limite absolue à la connaissance dont on ne mesure pas assez les dégâts quand il s’agit pour une nation non anglophone de rester compétitive dans ses profondeurs.

Evidemment, toutes les sciences ayant affaire à la complexité ne sont pas présentées dans le livre. On regrettera peut-être la part trop belle faite aux mathématiques, et l’absence de considérations relatives à la conscience, le « hard problem » qui est pourtant au coeur de la complexité, qu’il s’agisse de la conscience animale, humaine ou artificielle. Mais cela justifierait un recueil tout entier.

La complexité
Quelques mots sur le contenu de ce concept, de plus en plus utilisé. L’avant-propos de l’auteur en fournit une première définition. Michel Serres, dans la fin de l’ouvrage, donne une image assez saisissante [Benkirane, op.cit, p. 383 et suiv.]. Aujourd’hui, dit-il, la science est en train de proposer le plus grand récit qui ait jamais été raconté depuis l’origine des hommes, celui des origines (du big bang et même avant le big bang) jusqu’à la vie, l’intelligence et la conscience. C’est cette histoire qui, a elle seule, suffit à fonder la complexité. Ajoutons que, dans cette optique, il n’est pas de science digne de ce nom qui puisse se prétendre étrangère à la complexité, car toutes répudient les modèles linéaires, aucune n’est définitive, aucune n’est fermée sur elle-même, toutes s’inscrivent dans une perspective évolutionnaire totalement ouverte. La complexité est partout. Il n’y a que les technologies qui, pour des raisons d’efficacité pratique, s’efforcent de la chasser des systèmes. Mais même là, elle peut se réintroduire à tous moments, lorsque les paramètres bien prévus s’affolent sans explication claire, et que le désastre survient.

S’il n’est aujourd’hui de science que de complexité, alors pourquoi en parler ? Pourquoi en faire des livres ? C’est parce que la plupart des scientifiques, comme les gouvernements, les décideurs, le public n’ont pas encore compris le nouveau regard qu’elle appelle. La plupart s’imaginent encore que le monde tourne en gros comme Newton l’avait défini. Si des systèmes apparaissent compliqués, c’est selon eux parce qu’ils n’ont pas été assez étudiés, assez mathématisés sous forme d’équations aux résultats bien prévisibles. Confrontés à la complexité permanente, celle de la mondialisation, celle des banlieues, celles des épidémies – ou celle de l’Internet – ils n’y voient pas malice. Il faut réglementer, disent-ils, renforcer les mesures sécuritaires, voire faire la guerre à ceux qui ne pensent pas comme vous. Quand les choses paraissent malgré cela définitivement trop compliquées, on fait appel au sacro-saint principe de précaution, qui consiste à ne plus rien faire du tout (freeze, comme disent les américains).

Mais alors, des livres comme celui de Réda Benkirane peuvent-ils avoir le moindre impact au regard de l’aveuglement général. Les pessimistes, dont nous ne sommes pas, en douteront. Les responsables politiques qui pourraient en faire leur profit et qui, quoiqu’ils disent, prennent le temps de lire bien d’autres inutilités, les rejetteraient comme trop scientifiques, non susceptibles d’intéresser leurs fonctions quotidiennes. Mettons-nous pourtant à la place de personnalités aussi diverses que le président de la République, le ministre des affaires étrangères, le secrétaire national du parti socialiste ou même le distingué José Bové. Nous sommes certains qu’ils pourraient y apprendre, non seulement à voir le monde autrement, mais à adapter en conséquence leur action quotidienne. De quelle façon ? Devraient-ils se méfier dorénavant des explications trop simples et réductionnistes, des décisions trop linéaires ? Devraient-ils mieux prendre conscience des limites des savoirs ? Sans doute, mais ceci risquerait d’accroître encore l’impuissance à décider propre aux démocraties. Nous pensons plutôt qu’ils devraient y voir la nécessité, comme le dit excellemment Réda Benkirane en citant Brian Goodwin, d’encourager une co-évolution dynamique de la science et de la société. Concrètement, ceci voudrait dire qu’il faudrait faire progresser à marche forcée la démocratie en réseau, encourager les recherches fondamentales et leur discussion par les citoyens, récuser chaque fois que possible le mercantilisme et l’égoïsme qui dénaturent de plus en plus la civilisation occidentale. Il s’agirait d’objectifs lointains, mais supposant des décisions immédiates pour lesquelles l’engagement du pouvoir politique est indispensable(2).

Suggestions
Réda Benkirane est trop modeste, et n’a pas voulu mêler sa voix à celle de toutes les personnalités interrogées. Nous sommes cependant persuadés qu’il aurait lui-même beaucoup de suggestions à faire. La première devrait porter sur la façon d’enseigner la complexité, telle qu’exposée et illustrée dans le livr? A qui devrait-on s’adresser ? Qui devrait s’en charger ? Quelles méthodes pratiques devrait-on utiliser ? Une première réponse simple pourrait être de proposer un tel livre, et tous autres pouvant le compléter et l’enrichir, à tout le monde. C’est une question que nous nous sommes posée. Qui le livre vise-t-il ? Les scientifiques en général ? Certainement. Ils ne manqueront pas d’y trouver des sujets de méditation, partant du principe qu’ils ne peuvent tout connaître, qu’ils soient étudiants ou déjà consacrés dans leur discipline. Le public cultivé ? Sans doute. Mais il leur faudra consentir quelques efforts car le livre malgré son souci de clarté, ne se livre pas sans un peu de travail. De plus, le public cultivé, c’est combien de milliers de personnes, en France ? Pourquoi se limiter à cette population, et ne pas viser tout le monde, toutes les citoyennes et tous les citoyens, voire les enfants ? Certainement. Mais alors il faudrait peut-être faire appel à des pédagogies différentes, utilisant par exemple Internet et la réalité virtuelle, à laquelle certains des interlocuteurs de Réda Benkirane ont fait allusion(3).

Plus généralement, on voit bien que s’imposerait une réforme approfondie de tout le système éducatif français, depuis le primaire jusqu’aux universités. Derrière le système éducatif, il faudra réformer les modes de sélection et les cursus de recherche. Aujourd’hui encore, un chercheur ne peut faire carrière dans la complexité, ou si l’on préfère, à la frontière entre disciplines. Il vaut mieux pour lui développer les vues systématiquement géniales de son directeur de recherche ou de son laboratoire. Mais réformer le système éducatif et universitaire est-il envisageable ? On se souvient des errements ayant résulté de l’introduction des mathématiques modernes. Sans doute préférera-t-on une imprégnation lente de l’université française par la fréquentation d’autres universités plus avancées, comme il en existe nous semble-t-il beaucoup en Europe même.

On devrait pouvoir faire plus, cependant. Nos pays veulent-ils se démarquer d’un néo-libéralisme uniquement guidé par le souci de maximiser à court terme les bénéfices de l’actionnariat ? Dans ce cas, ne devraient-ils pas financer de grands projets de recherche fédérateurs obligeant sciences fondamentales publiques, sciences appliquées et technologies à collaborer. Le tout dans des contraintes de temps et de résultats évitant de se perdre dans un futur indéterminé. Les besoins ne manquent pas : éclaircir le mécanisme des maladies à virus ou du cancer ; comprendre les équilibres globaux de la Terre et proposer des solutions aux catastrophes qui nous menacent ; développer des machines pensantes et conscientes susceptibles de donner du monde une autre vision que celles héritées des cultures classiques(4) .Ce serait la, parmi de nombreuses autres, quelques unes des promesses, pour reprendre le terme de Réda Benkirane, ouvertes par la prise en considération politique de la complexité.

Jean-Paul Baquiast
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/fev/benkirane.html

Notes
1) Soit dit en passant, une telle encyclopédie serait certainement à entreprendre, pour l’éducation des foules, en utilisant systématiquement les ressources de l’Internet. Nous essayons d’y apporter notre contribution, mais l’ampleur de la tâche nous dépasse.
2) J’ai moi-même, si je puis me permettre de me citer, abordé cette question difficile des choix politiques face à la complexité, et proposé quelques orientations [Baquiast, Sciences de la complexité et vie politique. Ed. Automates-Intelligents, 2003].
3) Dans la ligne de notre magazine, qui vise un public relativement large et pas nécessairement informé, certains d’entre nous ont participé à des réunions de type « Café des sciences » avec des gens n’ayant rien de scientifique, sans autre instrument qu’un tableau blanc. Elles furent toujours des succès et c’est avec tristesse que nous n’avons pu poursuivre les discussions aussi longtemps qu’ils le souhaitaient.
4) Voir sur ce sujet Alain Cardon, Modéliser et Concevoir une machine pensante – Approche constructible de la conscience artificielle. Ed. Automates Intelligents. 2003.

 

Pour en savoir plus
Neil Gershenfeld, Home page : http://web.media.mit.edu/~neilg/
Logic Systems Laboratory et Daniel Mange : http://lslwww.epfl.ch/pages/staff/mange/
Jean-Louis Deneubourg, Home page : http://www.ulb.ac.be/cenoliw3/PERSO-PAGES/jldeneubourg.html
Luc Steels, Home page : http://arti.vub.ac.be/~steels/
Christopher Langton. Présentation : http://www.chairetmetal.com/lang-bio.htm
Brian Goodwin, How leopard.. : http://home.planet.nl/~gkorthof/kortho23.htm et page dans Edgehttp://www.edge.org/3rd_culture/bios/goodwin.html
Stuart Kauffman, Home page : http://www.santafe.edu/sfi/People/kauffman/
Bernard Derrida, coordonnées : http://www.lps.ens.fr/~derrida/
Ivar Ekeland, CV : http://www.iecn.u-nancy.fr/~hijazi/CVEKELAND.html . Voir aussihttp://www.ceremade.dauphine.fr/~ekeland/
Gregory Chaitin, Home page : http://www.cs.auckland.ac.nz/CDMTCS/chaitin/
John Barrow, page dans Edge : http://www.edge.org/3rd_culture/bios/barrow.html
Laurent Nottale, Home page : http://www.daec.obspm.fr/users/nottale/
Andrei Linde, Home page : http://physics.stanford.edu/linde/

Note de lecture 
de Jean-Louis Le Moigne

Professeur émérite, université d’Aix-Marseille
Programme européen Modélisation de la Complexité
www.mcxapc.org

Ni vertiges, ni promesses, quoi qu’en assure le titre, mais jubilation de l’intelligence des lecteurs de ces dix huit ‘histoires de sciences’. Récits plutôt qu’histoires, récits que nous narrent quelques soirs au coin du feu, ces voyageurs de passage, heureux eux aussi de converser avec un hôte accueillant et attentif.

Réda Benkirane, est ici cet hôte médiateur, qui sait nous rapporter ces récits en nous faisant partager sa passion : « Le désir de comprendre comment … les questions relatives à la science prenaient une importance grandissante dans notre culture contemporaine et représentaient un enjeu majeur en terme d’éthique et de citoyenneté ».

Ces dix huit ‘histoires de sciences’ ne nous révèlent pourtant pas toutes ‘les questions relatives à la science contemporaine’ et elles n’éclairent que quelques faces des ‘sciences de la complexité’ : Quatre récits seulement sur les 18 s’y référent explicitement, et le mot ‘complexité’ n’apparaît que dans huit d’entre eux, évoqués parfois de façon dubitative. « Je n’aime pas le mot ‘complexité’, qui n’est pas scientifique d’abord mais qui l’est tout de même d’une certaine façon. … Le mot complexité est mal choisi. C’est, je crois, un faux concept philosophique » assure même Michel Serres (p.388), interrogé sur ‘les approches scientifiques de la complexité … suscitées par les nouvelles sciences’. A trop vouloir exalter les sciences du singulier, veut-il nous dissuader d’être attentif aux sciences qui enlacent le régulier et le singulier ? Cette insistance à démarquer a priori ce qui sera tenu pour ‘scientifique’ du reste, à distinguer les ‘vrais concepts philosophiques’ des autres, l’épistémè de la doxa, la syllogistique de la rhétorique, … cette insistance n’est-elle pas caractéristiques de ce ‘scientisme intégriste’ dont il veut pourtant, lui aussi, faire le procès (p.399)?

Le lecteur lui accordera son droit à sa singularité et, sans s’y arrêter plus longuement, reprendra sa déambulation dans ces récits, s’attachant plus à enrichir sa culture qu’à évaluer les crédits respectifs des autorités académiques qui jalonnent son chemin. ‘Caminante, no hay camino, se hace camino al andar’.

Edgar Morin, dès l’ouverture, l’y invite par son témoignage : « Je n’ai adopté le mot complexité qu’après un certain parcours. … Quand j’ai décidé de commencer ‘La Méthode’, je ne me suis pas dit que ce serait la méthode de la complexité. C’est la méthode qui m’a fait aboutir progressivement à la pleine conscience du défi de la complexité. J’en suis arrivé à la conclusion que, pour la pensée et l’action, existait cette complexité. … J’ai alors compris que là était le défi, qu’il manquait les instruments conceptuels, un mode de pensée pour traiter la complexité. … » (p.21-22).

Témoignage qui le conduira à nous rappeler ce qui me semble être l’argument principal de cet ouvrage original si bienvenu aujourd’hui : l’appel à « la réinsertion de l’aventure de la connaissance au sein de l’aventure humaine » :

« En dehors de ces polémiques (il vient d’être interrogé sur les polémiques suscitées par la publication du pamphlet ‘Impostures Intellectuelles’), le vrai problème est de savoir si les connaissances acquises par la science ne devraient pas entrer dans la culture générale. Je pense que oui. Est-ce que les scientifiques ne devraient pas avoir en plus une culture épistémologique et philosophique? Je pense que oui. Il y a des travaux extraordinaires en épistémologie depuis les années trente – Bachelard, Popper, Lakatos et tant d’autres – que les scientifiques ignorent systématiquement. Qu’est ce que la rationalité ? Qu’est ce que la scientificité ? Personne n’enseigne ces problèmes fondamentaux ! « .

Je recopie cette interpellation un peu longuement parce qu’elle justifie pleinement me semble t il, le projet de ce « livre d’histoires de sciences ». La ré-insertion de la culture scientifique dans la culture tout court ne peut plus être d’abord une affaire de journaliste ‘vulgarisateur’ (i.e. : ‘écrivant pour le vulgaire’). Elle passe d’abord par la légitimation socio-culturelle des connaissances que produisent et enseignent les scientifiques, et elle est donc, d’abord, leur affaire. Aussi longtemps que ceux ci ne se considéreront pas tenus à l’ascèse épistémologique de cette légitimation, et qu’ils considéreront qu’ils peuvent écrire n’importe quoi dés lors qu’ils ont appliqué une méthode dite scientifique acceptée par leurs pairs, les deux cultures ne se relieront pas, pour notre plus grande détresse collective. Ces dix huit histoires de sciences aideront leurs lecteurs-citoyens, qu’ils soient praticiens ou scientifiques, à s’exercer aisément à cette ‘critique épistémologique interne’ qui permet cette intelligence des connaissances que nous sollicitons sans cesse pour agir.

Car ces histoires sont d’abord des témoignages. Ces scientifiques ne nous font pas un cours : judicieusement questionnés par R. Benkirane, ils nous disent leur itinéraire intellectuel, leurs hésitations et leurs doutes autant que leur conviction, et ceci , chemin faisant, en nous livrant, presque par surcroît, quelques uns des nouveaux ‘savoirs’ qu’ils contribuent à faire émerger dans nos cultures. Si bien que nous pouvons souvent percevoir le processus de l’élaboration critique autant que le résultat formel (les nouvelles ‘théories’). Et ainsi, à notre tour, exercer notre propre esprit critique, percevoir ce qui nous semble force et faiblesse dans la légitimation du propos. Propos que nous pouvons dés lors interpréter avec sagesse (re-penser plutôt que croire dévotement), lorsque nous le considérons pour éclairer nos actions et nos réflexions.

Si bien que nous saurons ne pas prendre à la lettre tel propos qui nous assure qu’ « il faut entendre la conscience … comme une chose claire et démontrable … » (p.166). Nous pouvons nous interroger encore sur cette étrange capacité de l’esprit humain qui est de nommer, et de tenir pour intelligible, des entités conceptuelles qu’il ne parvient pas à définir ou à construire de façon universellement satisfaisante, telle que la conscience. Etrange faculté qui ne contraint nullement la science et les scientifiques à ne s’interroger sur la fascinante conscience humaine que s’ils la tiennent impérativement pour ‘une chose claire et démontrable’. Que le scientifique confesse ses passions personnelles qui le conduisent à vouloir que la conscience soit ‘chose claire et démontrable’ sera fort légitime , mais que ce propos devienne sous la plume de ce scientifique « une vérité biologique qui se vérifie à tous les niveaux » (p.167) autorise une forte dubitation. Dubitation à laquelle le lecteur-citoyen peut désormais aisément s’exercer, dés lors que le scientifique convient d’abord (p.163) que son propos est subjectivement personnel. Mais pourra-t-il alors le qualifier de ‘vérité biologique’ ?

Et nous saurons aussi prolonger l’échange avec les scientifiques lorsque, traitant par exemple du « hasard, du chaos et des mathématiques » (I Ekeland), ils font une allusion incidente à « ces grands risques non mesurés comme la question du développement des déchets nucléaire »(p.280). L’allusion a retenu mon attention parce que je suis depuis longtemps scandalisé par l’apparente inattention des institutions scientifiques à la question du traitement et du stockage des déchets radio actifs que nos sociétés continuent à accumuler sur la planète. Cette dramatique carence ne relève t elle pas de ‘la légèreté épistémologique’ de la culture des scientifiques ? On est tenté de poser la question, et I Ekeland lève ici un coin du voile en notant que ‘ce grand risque est non mesuré’ (et sans doute non mesurable), ce qui doit dissuader les scientifiques pour qui ‘il n’est de science que du quantitatif’ de s’y intéresser en priorité .

Ce que le mathématicien ici ne le dit pas explicitement (mais son lecteur présume qu’il le pense !) , est dit ici de façon presque brutale par le biologiste B.Goodwin ( » Vers une science qualitative « , p.181), qui conclura :  » Nous avons besoin de développer une science qualitative intégrant les aspects quantitatifs, et ce sera le grand défi du XXI° siècle  » (p.198). Mais cet appel n’est pas encore suffisamment argumenté épistémologiquement pour être convaincant. Les références usuelles à d’Arcy-Thompson et à R.Thom ne nous livrent qu’un argument d’autorité, mais pas un référent épistémique permettant de légitimer un énoncé scientifique.

Peut-être en demandons-nous un peu trop ici à la plupart des scientifiques qui se livrent ici de façon si conviviale à l’exercice de ces méditations intérieures sur leur propre activité de recherche scientifique ? Ils font déjà l’effort de s’exercer à une ‘critique épistémologique interne’ (selon le mot de J.Piaget) de leur activité, et ils ne peuvent encore s’attacher tous en quelques pages aux exercices de ‘reconstruction des fondements épistémiques’ qu’appelle cette critique. Pour certains d’entre eux (E.Morin, I.Prigogine…), cette entreprise n’est-elle pas déjà amplement engagée dans des ouvrages désormais aisément accessibles ?

Paradoxalement, le responsable de cette incomplétude (plutôt que de cette insuffisance), est l’animateur de ce dossier, R. Benkirane, sans doute conseillé de façon trop partiale par les nombreux scientifiques qu’il a consultés. En ignorant ostensiblement la contribution scientifique transdisciplinaire exceptionnelle d’H.A. Simon à cette reconstruction contemporaine des fondements épistémologiques de la science, il nous prive de l’une des ‘histoires de sciences’ qui révèle le mieux l’émergence contemporaine de ce « Nouvel Esprit Scientifique » qu’appelait G. Bachelard dés 1934 pour restaurer enfin « l’idéal de complexité de la science contemporaine ». Dés lors qu’il mettait son entreprise sous l’étendard des sciences de la complexité, pouvait-il ignorer les réflexions épistémologiques argumentées de l’auteur de ‘l’Architecture de la Complexité’ (1962) et des « Sciences de l’Artificiel  » (1969-1996). Ne lui doit-on pas la réouverture de la Science (trop longtemps enfermées dans les seules ‘sciences d’analyse de ce qui était’) aux ‘sciences de conception de ce qui pourrait faire’ (ou ‘sciences d’ingenium’, disait G Vico) ? Cette ouverture paradigmatique va restaurer dans l’activité scientifique la modélisation intelligente par des systèmes de symboles assumés dans leur intelligible complexité, et la réouverture du riche éventail de la rationalité qui ne se réduira plus au seul formalisme pur de la déduction syllogistique. L’heuristique sera désormais aussi noble que l’algorithmique et les systèmes de notations chorégraphiques (par exemple) seront désormais tenus pour aussi légitimes que les systèmes de notation mathématique pour représenter intelligiblement un phénomène perçu complexe.

N’est-il pas étrange qu’aucun des six scientifiques qui ont fait valoir l’histoire de leurs recherches en sciences de la cognition et en intelligence artificielle n’ait fait même une allusion à l’œuvre (et surtout aux propositions, arguments et résultats d’expériences) pour eux contemporaine du Prix Turing d’Intelligence Artificielle (1978) alors que celui ci a régulièrement publié ses travaux dans leur domaine de 1956 à 2000 !

Et n’est -il pas plus surprenant encore que  » ce parcours vertigineux de ce que certains des esprits scientifiques les plus fins de notre temps peuvent découvrir et inventer », ait ignoré un chapitre rédigé en 1996, résumant à lui seul de vastes pans de ce même parcours : « Alternative Views of Complexity », (dans la dernière édition de ‘The sciences of the artificial’).

Que le constat de cette incomplétude ne gâche pas notre plaisir, mais au contraire nous incite à nous ravir de cette chance que livre à ‘l’honnête homme’ contemporain les dix huit histoires de science qu’a su rassembler R.Benkirane. Si l’entretien avec H A. Simon manque, les dix huit autres sont plus que nutritifs. Je ne peux reprendre ici le sommaire, mais au moins mentionner les auteurs : Cinq d’entre eux s’intéressent surtout aux domaines de l’intelligence artificielle et des sciences de la cognition (N.Gershenfeld, D.Mange, J.L. Deneubourg, L.Steels, C.Langton), trois aux domaines de la biologie (F.Varela, B.Goodwin, S.Kauffman), deux aux domaines de la physique (B.Derrida, Y.Pomeau), deux aux domaines des mathématiques (I.Ekeland, G. Chaitin), trois aux domaines de l’astrophysique-cosmologie (J.Barrow, L.Notale, A.Linde), les trois derniers pouvant être présentés sous la bannière de l’épistémologie (M.Serres, I.Prigogine et E.Morin). Et je peux sans risque assurer au lecteur pensif qu’il ne sera pas déçu de cette déambulation dans le labyrinthe des sciences de la complexité. Même s’il regrette des manques, même si le ton parfois trop catégorique de tel auteur l’irrite, il enrichira certainement sa culture d’honnête homme. Et s’il est scientifique s’affichant compétent dans plusieurs des domaines explorés, il trouvera d’autres regards sur des questions qu’il connaît bien, et il pourra ainsi s’exercer à affûter sa propre intelligence de ses connaissances.

Ajoutons, et ce n’est pas là un des moindres mérites de ce livre que R.Benkirane s’est attaché à rédiger une bibliographie intelligemment annotée et commentée, couvrant non seulement les références des auteurs rencontrés, mais aussi nombre d’autres presque toutes fort bienvenues (ce qui a avivé mon regret de constater son apparente ignorance des contributions de H.A. Simon à son projet). Un index un peu léger à mon gré, complète ce dossier. Il permet de diagnostiquer le trop petit nombre de concepts communs aux différents auteurs. Diagnostic qu’il faudra examiner avec plus de soin, ce qui nous permettra d’avancer de façon plus assurée encore dans le champ des nouvelles sciences de la complexité.

‘La Science, aventure infinie … « : Ce livre fort bien présenté et édité, nous vaut le vif plaisir de la vivre un instant, assez pour souhaiter connaître bientôt de nouvelles expériences, sans vertiges mais avec jubilation.

J.L. Le Moigne. Nov. 2002
http://www.mcxapc.org/lectures/27/27-6.htm

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