La "pax americana" en question

Tribune de Genève

(TG, 24 septembre 1998)

 

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En cette veille de troisième millénaire, le "nouvel ordre mondial" semble irrémédiablement unipolaire. L'Amérique triomphe en solitaire dans un monde qui va, lui, vers une pluralité croissante et multidimensionnelle. Les États-Unis sont intimement convaincus d'être les maîtres de la planète, et aucune puissance occidentale n'ose clairement remettre en cause une politique étrangère américaine qui détermine si fortement les Relations Internationales.

Mais des opinions divergentes se font de plus en plus entendre. Et lorsque la mondialisation est parfois contestée, c'est aussi parce qu'elle traduit une "macdonalisation" du monde. Comme à Genève, en mai dernier, on a voulu dénoncer cette sous-culture anglo-saxonne consommée pour les besoins du marché, qui déteint à peu près sur tout au sein du village planétaire.

Il est regrettable que Washington n'ait pas cultivé dans ses relations extérieures un souci d'éthique "politiquement correcte". La guerre du Golfe fut la première grande démonstration, coûteuse et non aboutie, de l'ordre américain dans la région. Parmi les nombreux contrecoups de ce conflit, on notera la recrudescence d'actions terroristes menées à l'encontre des États-Unis ces dernières années.

Si les Nations-Unies souffrent aujourd'hui d'un manque de crédibilité, c'est qu'il leur est souvent reproché de ne pouvoir agir autrement que sous dictée de Washington. Dans le même temps, les États-Unis accumulent les arriérés financiers. Le non-paiement de leur contribution, assorti d'un certain nombre de conditions qui constituent une sorte de "chantage diplomatique" à la communauté internationale, est responsable de la crise financière de l'ONU et freine considérablement son efficacité.

Tout au long de cette année, la "Saga Monica" a révélé au monde entier le dysfonctionnement du système politique à partir d'une affaire somme toute mineure, même au regard de l'opinion publique américaine. La sexualité du Président "mondialisée" via les chaînes de télévision et le réseau Internet impose, par une sorte d'"effet papillon", une sur-présence puis une éclipse inquiétantes des États-Unis sur la scène internationale. Aussi aberrante qu'elle puisse paraître, cette affaire a eu des retombées jusque sur la politique étrangère américaine; ainsi en février dernier, nous avons été à deux doigts d'une nouvelle guerre du Golfe, et dernièrement il y eut ce bombardement d'une usine pharmaceutique près de Khartoum, contesté par plusieurs hauts responsables de services de renseignement américains.

Mais cette crise présidentielle pourrait en fin de compte s'avérer salutaire pour la démocratie américaine. Ce pourrait être là l'occasion non pas de restreindre les prérogatives présidentielles -comme ce fut le cas après le Watergate- mais de repenser l'ensemble du système politique, en accroissant le rôle de l'opinion publique tout en restreignant celui des médias de masse. Dans une Amérique postindustrielle, le bipartisme représenté par les partis démocrate et républicain, autour duquel gravitent de puissants groupes d'intérêt et autres lobbies accompagnés de leur armada médiatique, n'est plus viable. C'est l'ultime leçon du "Monicagate": le décalage entre un monde politico-juridique sclérosé et une société civile traversée par un pluralisme et des ondes contradictoires qui ont grandement modifié la typologie de l'American way of life. La montée d'un électorat d'indépendants, à l'origine du phénomène Ross Perrot en 1992, fut un premier signal clair en ce sens.

Pareillement, la mouvance sociologique qui a animé au cours des années 60 les politiques contestataires (pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, contre-culture) échappe à la dualité démocrates/républicains pour se redéployer dans une gamme d'activités (mouvements de citoyens, communautaire, libertaire, écologique, etc.) en dehors du système politique traditionnel.

Mais ces générations n'en ont pas moins fondamentalement transformé l'économie et le monde du travail puisqu'elles sont aux origines de la révolution informatique commencée au début des années 70 en Californie. Elles s'activent dans les nouvelles technologies, les nouveaux matériaux et les énergies propres. Elles préfèrent tisser une société en réseaux plutôt que de se complaire dans la société du spectacle, jouent des instruments financiers et goûtent peu à la politique de la canonnière. Le tiers de l'électorat américain pourrait inspirer, via une batterie d'outils logiciels, des voies nouvelles pour la démocratie. Grâce à un équipement hyperdense en télévision, téléphone et ordinateur, les sondages pourraient, par exemple, laisser place à des votes électroniques qui refléteraient les choix de l'opinion publique pour tout un éventail d'échéances.

L'Amérique est aussi le continent où s'invente le futur. L'intelligence la plus vive s'y déploie avec audace et succès. N'ayant pas de passé ou si peu, les États-Unis projettent leur identité-devenir dans un catalogue de possibilités; l'innovation y trouve un terreau fertile. Parce que justement ce pays joue un rôle planétaire, sa transformation (comme pour la Russie) est aussi l'affaire de la communauté internationale.

Réformer les États-Unis, c'est du coup entrevoir une réforme du système mondial, des grandes institutions financières et des Nations-Unies. Dénoncer les aberrations de l'ordre américain, c'est plaider enfin pour un ordre mondial pluripolaire et multiculturel.

Réda Benkirane

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© @rchipress 1998


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