(LNQ,
21 janvier 1994)
Le
FIS dissous et éclaté en nébuleuse
Le
face à face FLN-FIS: une confrontation entre père
et fils
Le
"terrorisme" algérien relèverait sous
cet angle d'une même parenté politique
Mort
et dissection du Moi algérien
Des
"démocrates" pesant 1 à 2% de l'électorat
applaudissant à l'annulation du scrutin libre de décembre
1991 ainsi qu'au coup d'Etat qui s'en suivit
Des
cadres islamistes, emprisonnés, laissant place aux émirs
de la guérilla, chefs des commandos et des exécutions
en tous genre. |
Depuis deux ans, l'Algérie a basculé
dans le cycle des petites guerres. Assassinats en série
d'un côté, exécutions sommaires de l'autre,
arrestations massives, torture, condamnations à mort par
centaines ponctuent le calendrier politique dans un crescendo
tragique. De tous côtés, les victimes tombent :
hommes politiques, policiers, journalistes, médecins,
civils anonymes, résidents étrangers. Les combats
opposent le pouvoir, otage de sa propre répression, et
le principal parti d'opposition, le Front Islamique du Salut,
dissous et éclaté en nébuleuse. La violence
habite le présent de l'Algérie tout comme elle
hante son passé français.
Comment l'Algérie en est arrivée là ? Et
surtout pourquoi le pays ne connaît-il pas de relève
démocratique qui fasse la synthèse des aspirations
plurielles des Algériens ? Répondre à ces
questions revient à engager le procès d'un régime
à la recherche d'une légitimité politique
depuis le coup d'Etat militaire de 1965. Sous le règne
froid de Boumediene (1965-1978), les chefs historiques du FLN
ont été physiquement éliminés, emprisonnés
ou exilés. A l'intérieur du pays muselé
sous la tutelle du parti unique, la montée du fondamentalisme
religieux est rendue inéluctable. C'est le fruit d'un
travail idéologique obstiné, programmé par
trois décennies de "socialisme". Cette période
est, d'une part, chargée d'un culte mythologique de la
libération, où l'histoire est réécrite
au profit des nouveaux dirigeants et de leurs clans respectifs,
alors que les jeunes générations ignorent qui sont
en réalité les véritables pères du
nationalisme. Le socialisme algérien est, d'autre part,
maquillé d'un éloge constant de l'arabo-islamisme,
propre à satisfaire les solidarités organiques
qui ont fait la Révolution Algérienne (1954-1962).
En octobre 1988, la société algérienne,
jeune, qualifiée mais grandement désoeuvrée,
exprime par des émeutes sa volonté de rupture.
Dans le processus de démocratisation qui va s'enclencher
alors, le pouvoir favorisera ostensiblement la base islamiste,
afin de mieux exclure l'opposition en exil de la scène
nationale. Car jusqu'en juin 1990, date des premières
élections libres, l'ennemi politique numéro 1 n'est
pas le FIS mais la personne d'Ahmed Ben Bella, premier président
algérien et dernier leader à rentrer au pays. Le
président Chadli entretiendra la division de l'opposition
jusqu'aux élections législatives de décembre
1991. Ce noyautage s'est notamment traduit par la création
d'une cinquantaine de partis politiques, et par des lois électorales
visant à enrayer la diversité réelle du
paysage politique. Les résultats de cette triste gestation
n'ont pas tardé à se faire voir. Tout a été
fait pour que l'étau se referme et aboutisse à
un face à face FLN-FIS... ce qui, d'une certaine manière,
correspond à une confrontation entre père et fils.
Car voilà une explication possible à la violence
des événements en Algérie. Et si, à
sa façon, le FIS, dissous depuis mars 1992, reprenait
la voie du FLN d'avant l'indépendance ? Même la
dénomination utilisée par les autorités
françaises d'hier et les autorités algériennes
d'aujourd'hui rapproche le FLN de 1954 avec le FIS de 1993. Le
"terrorisme" algérien relèverait sous
cet angle d'une même parenté politique. L'exécution
des condamnés d'aujourd'hui rappelle de sinistre mémoire
les guillotines françaises de la fin des années
50. Ainsi les succès médiatique et diplomatique
des deux fronts, à quarante ans d'intervalle, sont identiques.
De la même manière que le FLN a su s'organiser à
partir de la conférence de Bandung, le FIS tente de le
faire actuellement à partir de la conférence de
Khartoum. Comme son aîné, le Front Islamique s'est
déployé dans les maquis et les quartiers pauvres
des grandes cités. Il choisit la même tactique du
harcèlement. Ceux qui évoquent la "barbarie"
des islamistes ont dû oublier que les nationalistes algériens
ont eu recours à une violence de même intensité
pour maintenir leurs troupes resserrées autour du but
suprême, la libération du pays. La logique du FIS
clandestin n'est donc pas si éloignée de la tradition
guerrière fondatrice du FLN. De même, les divergences
internes du parti islamiste s'esquissent à partir des
clivages d'hier. Ainsi, les options idéologiques des "algérianistes"
diffèrent de celles des "internationalistes",
la délégation extérieure s'oppose à
la direction intérieure, et la légitimité
historique des dirigeants emprisonnés connaît la
concurrence des chefs de la lutte armée.
La seconde explication à la violence actuelle concerne
la dimension identitaire. Ici, il faut prendre en compte les
132 années d'occupation française. Sur le plan
culturel, le pays continuerait de régler ses comptes avec
une identité elle-même en devenir. La violence exprimerait
la mort et la dissection du Moi algérien, en attendant
la revification que tous promettent.
Il existe en outre dans ce pays une minorité active qui
défend le droit de certaines valeurs qui, en elles-mêmes,
sont de type consensuel. Mais cette minorité ne comprend
la démocratie qu'exclusivement liée au concept
de laïcité. C'est ce qui peut éventuellement
expliquer que des "démocrates" pesant 1 à
2% de l'électorat aient applaudi à l'annulation
du scrutin libre de décembre 1991 ainsi qu'au coup d'Etat
qui s'en suivit. De la même façon, la défense
de l'identité berbère n'est pensée que contre
l'arabité (le contraire n'est pas vrai), pour être
en réalité soudée à la promotion
de la francophonie. Tout cela s'éclaire une fois encore
en fonction du passé colonial spécifique à
l'Algérie. Les couples démocratie/laïcité
et berbérité/francophonie sont autant sectaires
que celui qui cherche à enchaîner l'Islam à
l'Etat-Nation. Il s'agit là d'une même violence
symbolique, où l'amnésie est dénominateur
commun.
L'élite algérienne laïcisante, francophile,
se prétend démocrate mais considère que
la démocratie ne s'installe que très progressivement,
surtout lorsqu'il est question d'une population en majorité
pauvre. Ce sont là les mêmes arguments que la France
coloniale invoquait naguère pour dénier aux Algériens
le droit à l'autodétermination. Dans la face soit-disant
avant-gardiste de la société algérienne,
règne aussi un "intégrisme laïc"
qui ne veut en aucune manière dialoguer avec son vis-à-vis
islamiste.
L'Algérie est-elle vouée à passer d'un extrémisme
à l'autre ? Il faut bien admettre que des forces du changement
travaillaient, quoiqu'on en dise, au sein de la mouvance FIS.
Le processus électoral avait mis en avant le profil universitaire
et scientifique des cadres islamistes. Ces derniers se retrouvent
par milliers sous les verrous, et certains ont subi la torture.
Désormais, la violence au quotidien met en avant les émirs
de la guérilla, ce sont eux les nouveaux acteurs de l'islamisme
algérien. Leur pensée politique se résume
au souvenir de l'Islam des origines, et leur action s'échafaude
dans des commandos et des exécutions en tous genre. Comme
pour la punir du népotisme des colonels, et succédant
à la décomposition de l'Etat de droit, les soldats
idolâtres de Dieu annoncent à la société
civile le grand enfermement, légitimé par l'épithète
islamique. Pour sacraliser ce qui reviendrait à stériliser
la société.
La mort en Algérie est aveugle et diffuse, mais il est
troublant de constater combien les grands responsables, connus,
de la corruption et de la faillite politique sont à l'abri
de tout jugement. Comme si un accord tacite réunissait
pour une fois le régime des militaires et le vaste front
islamique pour accorder l'immunité au clan responsable
du déclin actuel de l'Algérie. Comme s'il fallait
éviter sa chute dans le volcan.
Réda BENKIRANE
[haut de la page] |