(Le Courrier
(Genève), 6 juin 1997)
|
Comment situer votre travail dans le
cinéma algérien, marqué d'une part par le
thème lancinant de la guerre de libération et une
veine sociologique caractérisée par l'humour et
l'auto-dérision?
Merzak Allouache: Je suis arrivé
au cinéma algérien au sein d'une génération
qui était jeune durant la guerre de libération
(1954-1962) et qui voyait grandir une Algérie indépendante.
Je vivais plutôt cette Algérie là, celle
qui commençait à vivre des problèmes au
quotidien, et j'avais envie de parler du présent. J'évoluais
au milieu d'une cinématographie où la majorité
des cinéastes avaient envie de célébrer
la guerre de libération. J'ai choisi de parler de l'Algérie
vécue au quotidien, où il n'était plus question
de colonialisme mais plutôt de savoir ce qu'on allait faire
de ce pays et de sa jeunesse. Dès mon premier film, j'ai
traité le thème de la vie quotidienne des années
70, en mettant l'accent sur les problèmes des jeunes,
des femmes. Et comme j'aime bien avoir un regard critique sur
mon pays, j'ai donc souvent utilisé l'humour, l'ironie
pour que le message passe.
On sent une forte parenté entre Omar Gatlato
et Bab El-Oued City, même si entre les deux films,
il y a près de vingt ans d'intervalle. Quelles sont les
continuités et les ruptures entre les deux films?
Merzak Allouache: La génération de Omar
Gatlato, celle des années 70, vivait les problèmes
d'une nation qui était en construction, en devenir. Le
scénario était peut-être un peu plus optimisme:
tout n'était pas bouché, dans l'épilogue
du film, le héros affirmait qu'il voulait se prendre en
charge. Dans Bab El-Oued City, on retrouve le même
quartier avec une autre génération cette fois-ci,
celle des années 90, mais avec des problèmes beaucoup
plus graves, une violence beaucoup plus présente. Il y
a donc continuité de la crise. Mon premier film contenait
une violence symbolique. Bab El-Oued City rapporte quant
à lui la violence d'aujourd'hui en Algérie. Finalement,
les jeunes qui vivent des blocages, en Algérie et ailleurs,
peuvent basculer facilement dans la violence. Les dernières
images du film (des coups de feu sur une plage déserte)
sont le symbole de cette violence qui s'installe et qui va désormais
donner libre cours. Le point de rupture, c'est l'engrenage de
la violence.
Quel regard cinématographique peut-on porter sur cette
seconde guerre d'Algérie [qui aurait fait depuis 1992
plus de 50 000 morts]?
Merzak Allouache: J'espère que très vite d'autres
cinéastes, algériens et arabes, vont se pencher
sur cette crise, exacerbée en Algérie, mais latente
dans quasiment tous les pays arabes. L'Algérie mène
une expérience très douloureuse, mais qui n'est
pas propre à ce pays. Elle doit servir tout le monde arabe.
Il ne faudrait pas que les cinéastes arabes se lavent
les mains de ce qui se passe dans mon pays, il faudrait qu'ils
rendent compte de cette violence plus ou moins larvée.
Je crois personnellement que le cinéaste arabe en particulier,
du tiers monde en général, a un devoir d'engagement
vis-à-vis de nos sociétés. D'autant que
celles-ci, actuellement, ne sont pas d'une stabilité exemplaire...
Peut-on identifier, diagnostiquer la violence en Algérie?
Merzak Allouache: La violence en Algérie est un drame
de dimension mondiale. On a l'impression que c'est une violence
de fin de siècle. Je discutais dernièrement avec
une femme africaine qui me disait qu'avant, dans les guerres
de tribus, on respectait la femme, l'enfant, le vieillard. Mais
dans les guerres actuelles, en Afrique, en Bosnie et ailleurs,
il n'y a plus de tabous ni de code de la violence. Chaque fois
que ça bouge quelque part, c'est le "clash"
total. Quand on jette du gaz sarin dans le métro de Tokyo,
c'est une violence extrême. En Algérie, ce sont
des petits jeunes de 17 ans qui peuvent tuer de sang-froid...
Cela reste pour moi incompréhensible.
Comment vivez-vous votre résidence en France et quelle
incidence cela a-t-il sur votre travail?
Merzak Allouache: Je n'arrive pas à me considérer
en exil. Tout au long de ma carrière, j'ai fait des va-et-vient
entre les deux rives de la Méditerranée. Je suis
actuellement dans une phase de travail et dans l'espoir de retourner
le plus vite possible au pays. Et je ne suis pas arrivé
comme d'autres Algériens, sans rien, en vivant uniquement
de la solidarité. Si c'était le cas, je crois que
cela aurait été très dur à vivre.
Car pour ces gens qui fuient notre pays - médecins, avocats,
etc., une partie de l'élite nationale - et qui se trouvent
dans un dénuement total, c'est souvent terrible. Voyager
c'est bien, mais l'exil c'est tout autre chose. Quant à
mes projets cinématographiques, je compte encore reparler
de l'Algérie.
Votre dernier film, Salut cousin, s'inscrit-il dans
une suite thématique?
Merzak Allouache: Je fais du cinéma artisanal, je
travaille au coup par coup et ne réfléchis pas
à donner une cohérence d'ensemble à mes
films. Dans Salut cousin, j'ai voulu encore une fois évoquer
des jeunes d'Algérie. Mais ces jeunes évoluent
dans Paris. Cela m'intéressait de les montrer à
un public français, européen, parce que peut-être
qu'après, lorsque les spectateurs verront un jeune maghrébin
passer à côté d'eux, ils ne le verront plus
comme quelqu'un de repoussant, inspirant la peur, mais comme
quelqu'un avec ses problèmes, sa tendresse, sa ruse, sa
naïveté. Ceux qui ont vu mon dernier film trouvent
que les personnages sont attachants. Je suis heureux que mes
personnages révèlent ce que nous sommes véritablement.
Peut-on comparer votre place dans le cinéma algérien
à celle de l'écrivain Rachid
Mimouni dans la littérature algérienne? N'avez-vous
pas, en tant que cinéaste, construit une trilogie [Omar
Galtlato/Bab El-Oued City/Salut cousin], semblable en maints
endroits à celle du romancier?
Merzak Allouache: Je ne sais pas...je suis mal placé
pour en parler. Rachid Mimouni était un ami et je regrette
beaucoup sa disparition, car je ne crois pas qu'il était
seulement l'auteur d'une grande trilogie (Le fleuve détourné,
Tombeza, L'honneur de la tribu). Il avait encore beaucoup
de choses à raconter. Dans l'écriture, il vient
une génération après moi; dans ses romans
il évoque des choses qui ont rapport avec le passé
colonial mais qui sont aussi ancrées dans les années
80. Quant à moi, je me suis penché sur les années
70 et 90... Ceci étant dit, cela me fait plaisir si l'on
me compare à Rachid Mimouni!
Propos recueillis par Réda
Benkirane
[haut de la page] |