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Guérisseur traditionnel
Setuuma
chamane indien
"Je vais chez Rêve
chercher
la petite âme malade"
Par Michel Perrin
Cet article est paru dans Le
Temps stratégique,
Hors-Série de novembre 1985

Nous Occidentaux, obnubilés par
la maladie, la santé, et leur prix, oublions volontiers
qu'en maintes parties du monde fonctionne une médecine
traditionnelle, "magique", absolument non-technologique.
Nous avons demandé à Michel Perrin de donner la
parole, pour conclure ce numéro en marquant une sorte
de distance entre nous et nos obsessions, à un vieux chamane
indien des confins de la Colombie et du Venezuela, qui fut guérisseur
de renom.
Michel Perrin, ethnologue, membre du Laboratoire d'anthropologie
sociale du Collège de France (Paris), est l'auteur de
plusieurs livres, dont Le chemin des Indiens morts, mythes
et symboles Guajiro (Paris, Payot, 1976, réed. 1983)
et Dictionnaire d'ethnologie, en collaboration avec M.
Panoff (Paris, Payot, 1973). Il prépare actuellement un
ouvrage sur le chamanisme. Il a écrit un article dans
le "Temps stratégique" No 12: "Chez
les indiens la drogue structure, chez nous elle détruit...".

Chamane "grand-père
savant" qui manipule
à volonté le monde-autre
C'était un chamane
de grande réputation. On venait de loin le consulter,
chez lui, dans sa maison perdue parmi les cactus et les arbres
rabougris. Setuuma, du clan Püshaina, le clan du pécari,
habitait Hawo, en Haute-Guajira, au centre de la vaste péninsule
où vivent les Indiens guajiro,
à l'extrême nord de l'Amérique du Sud entre
le Venezuela et la Colombie. Il faisait souvent aussi des voyages
en ville pour visiter sa famille qui y avait émigré,
attirée par le monde étrange des Blancs, des "Alihunas".
Je le vis pour la première fois le 12 août 1973.
C'était à Los Olivos, un bidonville de Maracaibo,
la capitale vénézuélienne du pétrole,
située à une centaine de kilomètres du territoire
indien. Grâce à Jusé Uliyu, 30 ans à
peine, mon ami et "informateur" depuis plus de quatre
ans qui avait confié à Setuuma son jeune enfant
Chichon, atteint de diarrhées incessantes, amaigri et
souffrant, et lui vouait une admiration immense. Il l'appelait
tatuushi, "mon grand-père", par affection respectueuse,
ou chi pülashi, "le savant", en signe de confiance
et de vénération. Les Guajiro qualifient de "savants"
les "vrais chamanes", les gens, hommes ou femmes, qui
savent voir et manipuler à volonté le "monde
autre", où vivent les êtres surnaturels commandant
les destins de la nature et des humains. Alors que les hommes
ordinaires n'ont accès à cet ailleurs que d'une
manière aléatoire, durant le rêve ou la maladie,
considérés l'un et l'autre comme départs
provisoires de l'âme hors du corps.
A Setuuma, Jusé avait parlé de moi en termes emphatiques:
j'étais son frère étranger, j'étais
son plus cher ami, venu de très loin, "de l'autre
côté des mers"; je savais les "manières
guajiro" plus que les Guajiro eux-mêmes. Bref, moi
aussi j'étais un peu pülashi, lui disait-il. C'est
dire l'importance que l'un et l'autre attachions à cette
rencontre.
Je me souviendrai longtemps de cette forte impression à
la vue de ce vieux sage installé dans la misère
d'un bidonville où s'entassent des centaines de Guajiro
dans un décor de vieilles planches de palissades inachevées,
de barbelés séparant des espaces dérisoires,
un habitat précaire dans un paysage de crasse, de puanteur
et de tumulte, diamétralement opposé à l'espace
immense du territoire semi-désertique traditionnel. Âgé
de 50 ans peut-être, le visage lisse, il était là,
assis sur une chaise bancale sous un arbre torturé, un
bandeau blanc enserrant ses cheveux d'un noir intense, dans une
attitude de profonde méditation. Son "sheinpalajana",
robe des hommes de prestige, de toile blanche plissée,
recouvrait ses genoux. Il portait des sandales traditionnelles
de cuir brut, une chemise de type occidental, comme tous les
Guajiro aujourd'hui lorsqu'ils quittent le périmètre
domestique. On entendait, venant d'une maison proche, le son
d'un tambour, continu et obsédant...
Pour le mettre en confiance et témoigner de mon savoir,
je lui expliquais, en un guajiro appliqué, ce que je connaissais
du chamanisme et ce que j'attendais de lui: me dire, face au
magnétophone, comment il avait commencé, sa manière
de soigner et les faits marquants de sa carrière. Alors,
en un flot continu de paroles rapides, interrompu seulement par
les questions de Jusé ou celles que je soufflais, Setuuma
parla près de quatre heures durant, confidentiel et passionné.
"Dans notre rêve, au début, dit-il, il y eut
une poule qui caquetait. Cela signifiait le hochet du chamane.
Il y eut aussi un chant, semblable à celui du coq. Cela
annonçait le chant qui deviendrait celui du chamane que
nous sommes aujourd'hui. Nous étions encore enfant, mais
déjà cela s'inscrivait dans notre tête...
" Un autre jour, plus tard il eut mal au coeur. Son corps
était endolori, sa tête lui faisait mal. Il avait
envie de dormir, il sommeillait. Au lieu de dormir, ne veuxtu
pas de ça? lui dit alors une voix. Dans son rêve
on lui remit du tabac à mâcher, et il le saisit.
Mais n'étant qu'adolescent, il garda cela dans son ventre:
il ne dit rien à personne, car il ne savait pas vraiment
ce que cela voulait dire..." Setuuma parlait de luimême
en disant "nous", ou bien "il". Il poussait
à l'extrême une ambivalence caractéristique
du chamane guajiro qui, diton, "n'est pas un homme seul":
à la différence des gens ordinaires, il possède,
en plus d'un corps et d'une âme, un ou plusieurs esprits
auxiliaires, un ou plusieurs "wanulus". Ces esprits
surnaturels "parlent dans sa bouche" et la chamane
devient ainsi le porteparole du monde autre; il est à
la foi luimême et un autre, un tiers. D'ailleurs il prétend
expérimenter la réalité de cette ambivalence
lorsqu'il boit du jus de tabac, attribut primordial du chamanisme
guajiro.
Les effets hallucinogènes de la plante, associée
dans la mythologie au jaguar surnaturel, permettent en effet
au chamane de "voir autrement qu'avec les yeux". Le
tabac, bu à l'occasion de chaque cure,
suscite le venue des esprits auxiliaires. Le chamane "s'ouvre"
alors, dit-on: il émet un diagnostic et propose un traitement,
révélés par le monde autre. Le tabac est
aussi une substance servant de test lors de "l'installation"
d'un nouveau chamane dont la vocation s'est imposée au
terme d'un itinéraire personnel accumulant "bons
rêves", phobies alimentaires et maladies à
répétition. Si le novice rejette le jus de tabac,
c'est le signe qu'il aura des difficultés à être
chamane.
Setuuma parlait de lui-même
en disant
"nous" ou bien "il" car, dit-on,
le chamane-guajiro "n'est pas un homme seul
les esprits parlent dans sa bouche".
Setuuma était absorbé par
le souvenir de ses souffrances passées. Des enfants surgirent
dans la cour, riant et criant. Il les chassa de la main. Sa nièce
"Too'tora", elle-même une très grande
chamane, s'approcha pour l'interroger. Il lui fit signe de ne
pas le déranger. Il allait raconter enfin cet instant
où, après qu'il se fut évanoui, un chamane
confirmé lui annonça publiquement sa vocation chamanique:
"...Un autre jour, poursuivit-il, alors qu'il était
déjà adulte, Urulu!, il tomba mort, allongé
sur le dos. Il était mûr, il était prêt
maintenant. Un chamane fut appelé d'urgence et souffla
sur lui du jus de tabac, sur le nez, sur les bras, sur tout le
corps. Alors il retrouva ses sens et on lui fit boire le tabac.
Aussitôt il demanda un hochet et se mit à le faire
sonner. Shu! Shu! Il se mit à souffler. Il supportait
bien le tabac, il ne le vomissait point. C'est moi cela, ainsi
je vais être chamane, disaitil en lui-même. Je serai
riche, mes habits seront bons, ma nourriture sera bonne en échange
de mon travail. Ça y est, il était presque chamane
maintenant, cela finissait de se construire à l'intérieur
de son coeur. Déjà il avait des pouvoirs surnaturels,
il était pülashi. Déjà il n'avait plus
une mauvaise maladie, mais un bon esprit, un bon wanulu qui l'aiderait
à soigner les gens..."
Setuuma décrivit alors, dans tous les détails,
les événements qui suivirent cette crise initiatique
au cours de laquelle le "chamane-initiateur", par sa
seule présence, mit fin à l'ambiguïté
qui caractérise le novice: désormais son pouvoir
de guérir les autres l'emporterait sur sa faculté
d'être malade et de rêver; ses wanulus seraient de
"bons esprits auxiliaires" et ne redeviendraient pas
ce qu'ils étaient avant "la petite mort", embryons
d'esprits auxiliaires, mais aussi maladies et esprits maléfiques.
Le rôle de l'initiateur chamanique guajiro est essentiellement
symbolique, signifiant la place que l'on doit reconnaître
au nouveau venu. Il ne révèle aucun secret, il
ne livre aucun savoir, Setuuma insista sur ce point: il connaissait
tout avant, le rêve le lui avait enseigné; seuls
comptent les pouvoirs surnaturels, le savoir révélé;
son initiateur ne lui avait appris que de menus détails
à mieux tenir le hochet ou à souffler avec plus
de force le jus de tabac dont d'ailleurs il connaissait déjà
l'essentiel pour avoir été soigné dans sa
jeunesse par des chamanes, et avoir passé son enfance
auprès de proches parents chamanes...
Setuuma se mit à dessiner des arabesques sur le sol de
terre battue. Il resta silencieux un long moment, puis soudain
évoqua avec fougue la cérémonie qui avait
accompagné son "ouverture" au chamanisme: "...Allez
chercher le tambour, il faut organiser une danse. Allez chercher
des gens, il faut tuer des vaches pour la nourriture de tous,
avons-nous dit alors à nos parents, sur les ordres de
l'esprit du chamane qui nous "installait". Ne vous
inquiétez pas, je vous rembourserai avec mes esprits,
lorsque je chanterai seul, lorsque les gens paieront cher pour
cela. Ils acceptèrent. Ensuite, on fit sonner le tambour
et nous avons chanté. Pour le festin on prit toutes les
précautions. Personne ne fit déborder le bouillon
sur le feu. Personne ne suça les os et personne ne les
donna aux chiens. On les ramassa pour les jeter dans la mer.
Personne ne renversa la bouillie de maïs. Personne ne copula
au moment de la danse. Tous furent très attentifs, tout
fut en ordre. Ainsi nous allions être un chamane aux pouvoirs
très grands. Voilà comment cela s'est passé.
Nous sommes resté ensuite enfermé cinq jours. Nous
chantions à midi, nous chantions la nuit. Notre âme
s'exerçait làhaut, dans le ciel apprenant les mots
et les paroles de la "chamanerie", les noms et les
formes des maladies. Voilà ce qu'il faut pour un mal de
tête, nous disaiton, voilà pour une douleur d'épaule,
voilà pour le coeur sans force, voilà pour une
contamination par les animaux... En nous se trouvaient déjà
nos esprits. Nous les avions dans le ventre, nous les avions
dans le coeur. Nous les appelions avec l'aide du jus de tabac.
Car les esprits des chamanes sont comme des gens qui parlent.
Leurs paroles viennent à travers le hochet ou à
travers le chant. Les chamanes ne sont pas comme le docteur blanc
qui sans cesse interroge: Où as-tu mal? Qu'as-tu? Depuis
quand?, et ainsi n'a aucun mérite! Ce sont les rêves
ou les esprits qui disent tout aux chamanes. Mais les docteurs
ne veulent rien entendre à cela. Nous, avec le tabac,
nous voyons Pulowi, la maîtresse du gibier, nous allons
où se trouvent les morts. Avec notre esprit nous allons
jusque chez Rêve, lui qui enferme les âmes des Guajiro
quand ils dorment, lui qui rend malade et qui tue, lui qui est
frère de Mort. Puis notre esprit revient, rapportant de
chez Rêve la petite âme du malade, dans un petit
sac... Nous, nous avons cinq esprits, dont deux ressemblent à
des Blancs. Ils travaillent avec Pluie, avec Lune et avec Soleil.
Ils vont très loin, aussi rapides que le regard.
" Le vrai chamane n'a pas de livre où lire le nom
des médicaments. Il reçoit de ses esprits le
nom des plantes qui guériront le malade. Il sait faire
les pointes de feu, il sait masser et pétrir son malade
pour en extraire la maladie..."
"Désormais, le pouvoir
de guérir les autres
l'emportera sur la faculté d'être malade
et de rêver"
Setuuma releva la tête. Sa nièce,
Too'tora, s'approchait avec trois petites tasses de café
destinées à ses hôtes, selon la coutume guajiro.
D'un trait, il avala la boisson forte et sirupeuse. Je profitai
de l'intermède pour l'interroger sur un événement
récent. Une semaine plus tôt, une famille angoissée
avait fait appeler Setuuma. Leur fille était gravement
malade. Jusé, qui avait assisté à la cure,
m'avait dit la forte impression qu'elle lui avait causé,
démontrant disaitil, les extraordinaires pouvoirs de Setuuma.
"Si tu me paies, je te le raconterai, me dit Setuuma, car
mes esprits travaillent encore à cela et, si je ne te
demandais pas d'argent, ils me puniraient." Nous convînmes
d'un prix et Setuuma commença aussitôt son récit:
"Voici un collier d'or pour le déplacement, viens
vite, notre parente est dans un état très grave!
dit un homme en arrivant ici. Non! Je ne veux pas y aller!
avons-nous répondu. Nous étions très fatigué,
nous voulions dormir. Prends ces deux colliers et viens tout
de suite! dit un autre parent de la malade. Nous avons refusé
encore. Mais aussitôt la voix du plus puissant de mes esprits
me dit à l'oreille: Non, ne refuse pas, allons la voir!
Nous y sommes donc allé. La malade était très
mal, elle s'était évanouie. Que puis-je faire,
il n'y a pas de remède! avons-nous dit. Nous mentions,
nous n'avions pas envie de "chamaniser", nous voulions
rentrer ici. Non, chante pour nous. Si elle meurt tu n'en
seras pas responsable, et si elle guérit, tant mieux!
Nous voulons qu'elle vive. Nous sommes riches, nous te donnerons
tout. Si tu veux une mule, nous te la donnerons, si tu veux une
vache, nous te la donnerons. Si tu veux nos enfants, nous te
les donnerons. Une femme dit: Si tu veux que je me couche là
pour toi, je le ferai, et il ne t'arrivera rien. De toute manière
cela ne serait pas pour moi. Je ne chanterai pas. Ne la laisse
pas mourir, ne la laisse pas! cria un autre. Tu chanteras
pour elle, nous dit alors notre esprit. Nous avons donc sorti
le hochet et le tabac, et nous nous sommes mis à chanter,
à chanter, à chanter.
" Nous avons soufflé le jus de tabac, de loin, partout
sur le corps de la malade. Elle respira de nouveau, elle éternua,
elle remua. Ma fille va déjà mieux, cria
la mère. De nouveau nous avons soufflé, soufflé,
puis nous l'avons retournée dans son hamac. Ta! Ta!
Son coeur recommença à battre. Nous lui avons
saisi la bouche et nous y avons introduit du jus de tabac.
" La maladie sortait de son corps. Déjà son
âme revenait, semblable à une petite lumière,
très faible encore. Son visage, et ses yeux, reprenaient
bonne apparence. Nous avons chanté de nouveau, pour pouvoir
répondre aux parents de la malade. Prends grand soin
de ta fille, ne plains pas ta peine. Ainsi parlèrent
nos esprits à travers notre bouche. Où donc
est sa maladie, le sais-tu? a demandé quelqu'un. Elle
l'a ici, près de l'épaule, et dans le ventre. Elle
est la victime d'un "yoluha", du spectre d'un mort.
Voilà ce que nous disait le son du hochet, à
l'intérieur de notre tête.
"Alors nos esprits demandèrent
le prix
de leur travail: une vache noire! Un cheval!
Un oiseau! Des boucles d'oreille et des anneaux!
Vite! Vite!"
" Ensuite, nous avons étiré
la malade, nous l'avons massée et nous avons chanté
de nouveau. Alors nos esprits demandèrent le prix de leur
travail; il nous faut une vache noire, un cheval et un troupiale
(un oiseau exotique). Il nous faut une pièce de tissu
rouge et jaune, des boucles d'oreille et des anneaux. Il nous
faut aussi une chèvre noire, car elle était victime
d'un "yoluha". Tout de suite! Vite, vite!, dit
le plus exigeant de nos esprits."
Setuuma arrêta son énumération essoufflé.
Il abordait le sujet délicat du prix de la cure, dont
les Guajiro dénoncent souvent le montant trop élevé.
Ce sont, expliqua Setuuma, nos esprits auxiliaires qui, ayant
soustrait l'âme du malade au monde surnaturel, imposent
ce prix. Si leurs exigences n'étaient pas satisfaites,
le malade ne guérirait pas et le chamane tomberait malade,
l'un et l'autre victimes des esprits mécontents. La famille
du malade en serait responsable. En cas d'échec, le chamane
peut donc dégager sa responsabilité s'il a pris
soin d'inclure dans ses demandes des objets introuvables... De
fait, en multipliant les séances, le chamane adapte généralement
le prix de la cure à l'évolution de la maladie,
aux possibilités économiques du patient et à
sa propre réputation.
Setuuma était très habile en cet art. Et, comme
tous les chamanes, il soulignait son désintéressement
puisque, disait-il, "on ne peut ni porter les bijoux, ni
manger les animaux demandés lors d'une cure; le chamane
qui le ferait en mourrait, ses esprits le repousseraient pour
toujours". Ce jour-là, il évoqua longuement
cette théorie ingénieuse qui permet de dissocier,
symboliquement au moins, le pouvoir chamanique de la réussite
sociale... Puis il reprit la narration de la cure: "...Il
réunirent alors ce qu'avaient demandé nos esprit.
Ils attachèrent le bétail près de la maison.
Ils suspendirent les bijoux et les tissus près de nous.
Alors nous avons recommencé à chanter. Nous l'avons
massée avec de l'eau chaude, nous l'avons étirée,
nous l'avons assouplie. Nous faisions tout ce que les docteurs
blancs ne savent pas faire.
"Nous avons recommencé
à chanter.
Nous faisions pour la malade tout ce que
les docteurs blancs ne savent pas faire.
Nous luttions de toutes nos forces...
Alors son âme se réinstalla."
Nous luttions de toutes nos forces. Nous tirions sur elle pour
que sorte la maladie. Cha! nous l'avons séparée
de l'épaule. C'est bien, le mal s'est rompu, il est
en train de sortir!, avons-nous crié à la famille.
Nous avons alors soufflé du tabac dans la bouche de la
malade. Elle l'avala et se mit à vomir. Elle se sentait
mieux car nous venions d'extraire la maladie de son ventre. Son
coeur était bon maintenant; sa tête, son épaule,
tout son corps étaient soulagés. Son âme
se réinstallait. Il fait chaud, dit-elle, je
vais me baigner, puis je mangerai. Nous partîmes ensuite
dans la brousse pour lui préparer une drogue à
base de plantes... Cet homme est formidable, ses pouvoirs
surnaturels sont immenses, disaient les gens. Et, une fois
encore, notre nom alla très loin, notre réputation
grandit..."
Il était tard, la nuit était tombée. L'entretien
s'acheva et nous partîmes discrètement, selon la
coutume guajiro.
Je devais revoir Setuuma maintes fois. Il me conta d'autres cures
et de nombreux mythes, avec un luxe inouï de détails.
Il les prolongeait parfois de récits fantastiques dans
lesquels il s'appropriait les actes de héros légendaires...
Je le vis aussi plusieurs fois soigner des malades ou "deviner"
l'emplacement idéal pour de nouvelles maisons.
De nombreux Guajiro lui témoignaient une admiration et
une confiance sans limite, comme Jusé qui, angoissé
par la maladie parasitaire de son fils, acceptait de satisfaire
à tous ses caprices, depuis des mois déjà.
D'autres, au contraire le maudissaient: "C'est un homosexuel,
et il ne fait que manger de l'argent!". Les critiques les
plus virulentes venaient des bidonvilles, soumis au changement
et à la "modernité", mais on les entendait
aussi dans les zones traditionnelles. Car de tout temps on a
comparé les chamanes entre eux, on s'est plaint des prix
exagérés des cures, on leur a attribué une
sexualité déviante, soupçonnant les hommes
d'homosexualité et les femmes de dévergondage.
Et les chamanes eux-mêmes affirment que leurs esprits auxiliaires
jaloux leur interdisent une sexualité normale. Quoi qu'il
en soit, le chamane est un personnage craint et envié.
Jamais réellement sorcier, il peut d'ailleurs faire indirectement
le mal, diton, en négligeant ses malades, ou en refusant
de soigner.
Personnalité particulièrement forte, Setuuma était
le centre de nombreuses passions. Cela lui valut une mort prématurée,
puisqu'il fut assassiné en décembre 1975, pour
des raisons qui, tous l'affirment, tenaient à sa position
de chamane. Depuis, son souvenir est souvent évoqué.
Certains de ses exploits sont entrés dans la légende.
Bibliographie

Autres textes sur le chamanisme:
Chez les Indiens
la drogue structure, chez nous elle détruit, par Michel Perrin
Le Serpent cosmique, par Jeremy
Narby
Ce que m'on fait voir
les plantes sorcières, par Michael
Harner
© Le Temps stratégique,
Genève, Hors-Série novembre 1985. le.temps@edipresse.ch
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