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Ahmed Ben Bella, président de la République
algérienne renversé par Boumediène en 1965,
emprisonné quatorze ans dans le Sud algérien, est
libre aujourd'hui, exilé volontaire en France. Charles-Henri
Favrod, qui lui a longuement rendu visite il y a peu, nous invite
à un voyage en zig-zag dans une destinée peu commune.
Charles-Henri Favrod, aujourd'hui collaborateur régulier
de la "Tribune de Lausanne-Le Matin", a été
mêlé de près aux contacts secrets qui ont
permis, dès 1961, à la France et a la "guérilla"
algérienne, de négocier l'indépendance de
l'Algérie. Grand voyageur, il a écrit plusieurs
livres sur l'Asie, l'Afrique, le monde arabe et, en particulier,
la guerre d'Algérie et les débuts du FLN. Il a
créé et dirige l' Encyclopédie du monde
actuel.
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J'ai vu Ahmed Ben Bella pour la première fois
au Caire, en 1953. Il venait d'y arriver et de rejoindre le Bureau
du Maghreb, dont les ténors étaient à l'époque
le Tunisien Salah Ben Youssef et la Marocain Allal el-Fassi.
On parlait encore peu de l'Algérie, apparemment résignée
à son sort départemental, mais la Tunisie et le
Maroc étaient tout près d'obtenir leur indépendance.
Les Algériens se montraient discrets et s'appliquaient
à ne pas se faire trop remarquer dans une Égypte
plus nationaliste et fiévreuse que jamais, un an après
la prise du pouvoir par Gamal Abdel Nasser et les Officiers libres.
Les Algériens ? En effet, rue Sarwatt-Pacha, il y a déjà,
depuis 1951, Mohamed Khider, député du MTLD (Mouvement
pour le triomphe des libertés démocratiques) derrière
lequel se dissimule le PPA, le Parti du peuple algérien,
interdit. Et, depuis 1952, Hocine Aït Ahmed, fondateur de
l'Organisation spéciale, OS, rompu à l'action clandestine,
est aussi au Caire parce que la police française, en Algérie,
a commencé à remonter les filières et à
comprendre que la résistance s'organise.
Le révélateur a été précisément
l'attaque de la poste d'Oran, en avril 1949. Militant de l'OS,
responsable de l'Oranie, Ben Bella a été chargé
par Aït Ahmed de préparer ce hold-up pour procurer
des fonds à l'Organisation spéciale du PPA-MTLD.
Le Comité central du parti ne fait en effet pas confiance
aux jeunes militants qui estiment qu'il faut aller chercher l'argent
là où il est. La police française croit
d'abord à un coup monté par Pierrot-le-Fou, dont
les exploits défraient alors la chronique en métropole.
Puis, Police judiciaire et Renseignements généraux
comparent leurs informations et découvrent la vérité.
En mars 1950, Ben Bella est arrêté à Alger,
condamné, au cours d'un spectaculaire procès, à
huit ans de détention, non sans avoir profité du
tribunal pour tenir d'ardents propos révolutionnaires
et nationalistes. En avril 1952, il s'évade de la prison
de Blida, réussit à gagner Marseille et Paris,
où il se cache dans une mansarde de la rue Rochechouart.
Puis, via la Suisse, c'est l'Égypte.
En 1953, je rencontrai Ben Bella dans la librairie de Lotfallah
Soliman, tout près du Bureau du Maghreb. Comme tous les
nationalistes de langue française, il y venait lire les
journaux de Paris et ne négligeait surtout pas L'Équipe.
En effet, passionné de football dès l'enfance,
il ne dissimulait pas sa brève appartenance à l'Olympique
de Marseille, durant sa période de service militaire,
ni le plaisir qu'il avait pris à constituer une équipe
d'amateurs dans sa petite ville natale. Parmi tous les paradoxes
qui jalonnent la vie d'Ahmed Ben Bella, il faut savoir qu'il
aurait bien pu devenir footballeur professionnel en France, ou
faire une carrière militaire, voire conserver la nationalité
marocaine qu'avaient ses parents. Durant la Seconde Guerre mondiale,
il sera d'ailleurs versé dans un goum (compagnie) de tabors
marocains, en qualité de sergent-chef, puis d'adjudant.
Précisément, quand je fis la connaissance de Ben
Bella, voilà près de trente ans, il passait déjà
pour avoir la baraka, une réputation formidable de "trompe-la-mort"
à toute épreuve, bardé d'une part de citations
de l'Armée française et considéré
d'autre part comme "très dangereux" dans le
fichier de la police. Mais l'époque n'était guère
à la confidence et il m'a fallu attendre le nouvel exil
que s'impose actuellement Ben Bella pour obtenir qu'il se raconte
enfin. J'ai découvert d'ailleurs que sa légende
est plutôt en deçà de la vérité.
Révolutionnaire professionnel, il ne s'est jamais beaucoup
embarrassé de souvenirs. Le peu de papiers et de photographies
qu'il pouvait avoir a disparu au cours des perquisitions de l'époque
militante et clandestine. Ses dossiers personnels de chef d'État
n'ont pas survécu à sa chute, en juin 1965. J'ai
rarement vu un homme plus indifférent à cet état
de choses. Pour reconstituer son dossier militaire, j'ai recouru
aux archives qui, en ce qui concerne les sous-officiers de l'armée
française, sont à Pau. Pour disposer du texte de
ses citations, il a fallu obtenir que Ben Bella en fît
lui-même la demande. Laborieuse démarche, mais il
dispose ainsi, aujourd'hui, de tous ses documents militaires,
de la première à la dernière croix de guerre!
"Brillants états de service", c'est ce que
disait le maréchal Juin à Alain de Sérigny,
l'ancien directeur de L'Écho d'Alger, champion de l'Algérie
française, peu suspect de la moindre sympathie à
l'égard de Ben Bella. "Conduite militaire tout à
fait correcte", c'est ce que dit toujours le colonel Argoud,
ancien de l'OAS, qui demeure convaincu que, si Ben Bella avait
pu devenir officier, il n'aurait jamais choisi "la rébellion".
En 1940, sergent au 14e régiment d'infanterie alpine,
Ahmed Ben Bella obtient la Croix de guerre pour avoir abattu
un stuka dans le port de Marseille. Et en 1944, au 5e régiment
de tirailleurs marocains, il est quatre fois cité, dont
deux fois à l'ordre de l'armée, et le général
de Gaulle lui remet en personne la Médaille militaire,
lors d'un prise d'armes qui consacre l'énorme sacrifice
des soldats nord-africains en Italie.
C'est durant la bataille du Monte Cassino que Ben Bella sauve
son capitaine, Offel de Villaucourt. Celui-ci, mort aujourd'hui,
a raconté les péripéties à ses camarades,
en particulier à Antoine Argoud, avec qui il fut à
l'École de guerre, de 1951 à 1953, et au général
de Camas, négociateur d'Evian et dernier commandant supérieur
en Algérie, auquel il fut attaché en qualité
de chef d'état-major. Il y a décidément
de bien singuliers destins, parallèles et contradictoires,
dans l'armée française contrainte à la décolonisation
après les déchirements idéologiques de la
Seconde Guerre mondiale.
Ben Bella n'a cessé de dire "nous les Français"
à chaque fois qu'il évoque sa campagne d'Italie
et le combat contre le nazisme. Le choc a été d'autant
plus grand pour lui que le 8 mai 1945, jour de "sa victoire",
l'armée française d'Algérie, l'aviation
et la marine, le général de Gaulle au pouvoir à
Paris avec des ministres communistes, réprimèrent
férocement les émeutes du Constantinois. Le général
Duval mit le paquet, comme on dit, donnant quartier libre à
ses tirailleurs sénégalais. Ce fut un terrible
massacre.
C'est évidemment ce jour-là que Ben Bella commence
à comprendre où se trouve son camp. Il ne joue
pas tout de suite la carte de la violence. Mais, comme tous les
futurs fondateurs du Front de libération nationale, il
sait bien que le 8 mai 1945 est en fait le premier jour de la
longue guerre d'Algérie. Responsable de la logistique
dès 1953, autrement dit du ravitaillement en armes, voyageant
beaucoup entre l'Égypte et le Maroc, souvent en Italie
ou en Espagne, il échappa de peu à des attentats
organisés par les services français: une bombe
dans son bureau du Caire, un tueur à l'hôtel Excelsior
de Tripoli. Jusqu'à l'avion d'Air Atlas, en octobre 1956,
qui lui vaut à nouveau la prison et commence à
confirmer sa vocation de détenu
politique permanent, de Monte-Cristo des temps modernes.
L'état-civil et toutes les fiches de police font naître
Ahmed Ben Bella, dit "Hemmimed", alias Abdelkader Mebtouche
ou Messaoud Mezziani, le 25 juin 1916. Cette date est fausse.
Il est né en réalité le 25 décembre
1918. Son père l'avait vieilli de deux ans pour qu'il
pût se présenter plus tôt au certificat d'études.
Ce père, Embarek Ben Madjoub, était un tout petit
paysan près de Marnia, à la frontière algéro-marocaine,
et comme il venait de perdre son fils aîné, sachant
qu'il aurait besoin d'aide aux champs, il imagina ce stratagème
pour gagner deux ans sur l'adversité. De ses cinq fils,
seul Ahmed est encore en vie. Deux filles vivent toujours à
Marnia. Quant à la mère, elle a atteint un âge
très avancé, probablement 96 ans. Dévêtue
en 1972, lors d'une visite qu'elle faisait à son fils
prisonnier de la Sécurité militaire, elle prit
froid et fut emportée par la pneumonie.
Cette femme, tout à fait admirable, toujours ferme et
solidaire dans les épreuves qui ne lui furent pas ménagées,
sentait la mort venir et pressait son fils de se marier pour
qu'il ne restât pas seul dans sa captivité. Elle
avait beaucoup de peine à obtenir le droit de visite et
craignait les effets de la solitude sur le prisonnier. En 1971,
avec l'aide de l'ancien directeur de cabinet du président,
Hadj Smaïn, et l'appui du grand mufti d'Alger, un mariage
religieux et indissoluble fut consacré. Ben Bella n'y
assistait évidemment pas, ni sa future femme, la journaliste
Zohra Sellami. Celle-ci avait accepté de devenir l'épouse
de l'ancien président, bien qu'elle n'en fût guère
proche auparavant; elle passait même pour une adversaire
politique. Mais, dès qu'elle put le rencontrer, dans la
maison où il était détenu prés d'Alger,
elle céda à son charme. Et c'est depuis un couple
très uni.
Zohra Sellami accepta l'emprisonnement dans les deux pièces qui étaient réservées à Ben Bella au Château Holden, du nom du colon anglais qui avait fait construire cette villa isolée proche de Douera, à une vingtaine de kilomètres au sud d'Alger. Lieu d'interrogatoire de l'armée française durant la guerre d'Algérie (on y a trouvé un charnier), la maison abrita des orphelins de guerre et des petits cireurs, jusqu'au coup d'État militaire de 1965. Ce n'est pas seulement par dérision que Ben Bella fut incarcéré dans une de ces maisons d'enfants auxquels il accordait volontiers ses moments de loisir, allant jouer au football et partager un repas avec eux. Non, le Château Holden, isolé dans un grand parc, était très facile à interdire à tout curieux. La Sécurité militaire tirait d'ailleurs sur qui en approchait trop: l'ambassadeur de l'Inde, amateur de pique-nique, faillit n'en pas revenir, après avoir reçu une balle de mitraillette dans son épais turban.
Après le coup d'État de 1965, Ben Bella, arrêté
en pleine nuit et en pyjama, non autorisé à emporter
ses vêtements, en déduisit qu'il allait être
rapidement exécuté. Détenu d'abord dans
une cave du Ministère de la défense (à l'ancien
quartier Rignault, siège du nouveau pouvoir comme la villa
Joly était le siège de l'ancien), cette présence
souterraine permit au colonel Boumediène de diriger son
pouce vers le sol et de préciser énigmatiquement
à l'ambassadeur de France, Georges Gorse, puis au représentant
du général de Gaulle, Jean de Broglie, que "l'ancien
président Ben Bella était à sa merci, sous
son talon". Objet d'une surveillance constante, soumis au
secret absolu, porte de la cellule toujours ouverte, sous la
menace des armes de deux factionnaires toujours muets, Ahmed
Ben Bella n'eut personne à qui parler durant huit mois.
Assez vite transféré au Château Holden, il
connut un régime qu'il appelle lui-même "de
tombeau" et qui aurait dû provoquer à court
terme la démence. Cantonné dans deux pièces
aux fenêtres blanchies à la chaux, surveillé
par caméras de télévision et micros, jamais
autorisé à se rendre dans le jardin, il eut enfin
droit aux visites de sa mère qu'on fouillait méticuleusement,
au point de défaire ses nattes, et à qui on imposait
en dépit de son grand âge un voyage de trois jours
pour lui faire croire que la résidence de son fils n'était
pas dans la Mitidja, mais très éloignée
d'Alger.
C'est cette captivité que sa jeune femme, Zohra, accepta
dès 1971 et jusqu'à l'été 1979. Elle
fit la connaissance intime de son mari sous les caméras
de la Sécurité militaire et ironise volontiers
à ce propos, en ajoutant: "Ils n'en avaient tout
de même pas mis dans les waters!" Comme elle ne pouvait
avoir d'enfant, elle décida très vite d'adopter
deux petites filles, Mehdia et Nourreya, qui partagèrent
dés lors la captivité de leur parents, et leur
valurent d'ailleurs une pièce supplémentaire et
bientôt l'accès à une petite cour intérieure,
traversée par un formidable courant d'air. La liberté
quoi!
Les conditions s'améliorent quand meurt Boumediène,
à la fin de 1978. Mais six mois s'écoulent avant
la décision du transfert en résidence surveillée
dans le sud, à M'Sila. Période probatoire de dix-huit
mois, au terme de laquelle le président Chadli alloue
aux Ben Bella une pension de 12 000 dinars (4000 francs français
au taux de change réel) et une villa à Alger-Bologhine,
en avril 1981. En septembre, c'est le pèlerinage de reconnaissance
à La Mecque, puis un voyage aux États-Unis, dans
les réserves indiennes.
Et bientôt la décision de ne pas retourner en Algérie.
Ben Bella rompt désormais le silence, ne se gêne
plus et donne son avis sur tous les problèmes, à
commencer par ceux de son pays: l'agriculture "assassinée",
l'industrialisation "massive et ruineuse", les revendications
kabyles "légitimes", les bavures de la guerre
d'indépendance "innombrables", le sort des harkis
et des pieds-noirs "à revoir". Et surtout, à
propos du FLN, la formule choc: "Le parti unique est un
mal unique!"
A soixante-quatre ans, dont vingt-deux passés en détention, Ahmed Ben Bella dérange. Non seulement, il critique ouvertement le régime du président Chadli Bendjedid, "après lui avoir largement laissé le temps de faire ses preuves", mais il parle ouvertement de "corruption et incurie". A l'entendre quelques privilégiés ponctionnent financièrement le pays pour investir ailleurs, en Europe et aux États-Unis. Il dépasse d'ailleurs largement les frontières de l'Algérie pour parler de la manière dont la plupart des pays pauvres sont gouvernés. Il déplore aussi la manière dont est mené le dialogue Nord-Sud. Palabre interminable tandis que s'aggrave le grand génocide planétaire par la faim. Bref, dit-il avec Voltaire, le monde est un grand naufrage et chacun croit pouvoir se sauver en criant "sauve qui peut"!
Que veut Ben Bella aujourd'hui? Contrairement à ce
que pensent ses adversaires politiques d'Alger, il n'a aucune
ambition nationale. Le pouvoir suprême, il l'a eu et n'a
rien pu en faire. J'ai vu en sa compagnie un film tourné
lors de son dernier voyage officiel à Oran, le 18 juin
1965, quelques heures avant le coup d'État. Tous ceux
qui vont le trahir sont là, attentifs, empressés,
humbles, mais déjà maîtres du jeu.
Non, Ben Bella souhaite se battre pour un nouvel ordre mondial.
Il se veut militant des droits de l'homme. On l'a vu défiler
en faveur de Solidarité, des Afghans, d'Amnesty International.
Les livres de Jaulin 1 sur l'extermination des Indiens,
qu'il a lus durant sa captivité, l'ont profondément
ému. L'ethnocide lui paraît la pire infamie et il
n'est pas loin de penser que c'est l'actuel sort des Palestiniens.
Il préside la Commission islamique pour les droits de
l'homme au sein du Conseil islamique mondial. Ses adversaires
ironisent d'ailleurs sur son actuelle attitude religieuse et
veulent en faire un marabout anachronique, ce qui est tout à
fait contraire à la vérité. Ben Bella a
toujours manifesté sa foi en l'Islam,
sans affectation. Il situe sa première prise de conscience
politique à un jour de son adolescence, où, à
l'école primaire supérieure de Tlemcen, son instituteur,
tout à sa foi d'Adventiste du Septième Jour, crut
bon de traiter le prophète Mohamed d'imposteur!
En 1962, quand Ben Bella devient président de la République
algérienne, Boumediène est déjà tout
puissant. Il est venu à bout du GPRA, le gouvernement
provisoire, et le Bureau politique, qu'il a fait triompher, lui
doit tout. Boumediène n'accorde ainsi le certificat de
"révolutionnaire" qu'à ceux qui lui sont
fidèles depuis 1960 au moins. On le voit bien dans la
constitution du premier gouvernement, le 26 septembre 1962, où
le dosage n'empêche pas l'armée d'avoir la haute
main sur tous les rouages de l'État. Il y a là
en germe les éléments du coup d'État du
19 juin 1965. Et, comme Mirabeau l'a dit de la Prusse, "l'Algérie
n'est pas un pays qui a une armée, mais une armée
qui a un pays". Ben Bella n'a vraiment rien tenté
de sérieux pour réduire le pouvoir de l'état-major.
Sans doute parce que celui-ci était le seul organisme
moderne en mesure de dépasser les régionalismes,
de forger l'État à son image, de centraliser et
de hiérarchiser, de contrôler les courants sociaux
et idéologiques, bref de faire la loi.
Le 9 septembre 1962, Ben Bella déclare: "L'Armée
nationale populaire est à Alger, le Bureau politique a
triomphé grâce au peuple..." Croit-il vraiment
ce qu'il dit? Le 19 juin 1965, l'armée est toujours "populaire",
mais le peuple ne bouge pas quand les officiers de l'état-major
arrêtent, dans la nuit, le président Ben Bella qui
tente encore d'argumenter. "Ne te fatigue pas, Si Ahmed,
lui disent-ils, voilà longtemps que tu parles et que nous
ne t'écoutons plus..." L'ont-ils jamais écouté?
Il leur a servi de marche-pied, leur a donné le pouvoir,
leur a garanti les prébendes. Décidément,
il y a déjà longtemps que la guerre d'Algérie
est finie!
Mais précisément Ben Bella souhaite recommencer
la guerre. Contre l'injustice, l'arbitraire, la faim, le partage
inégal des ressources. Cet idéalisme peut faire
sourire, mais Ben Bella a pour lui le prestige d'avoir survécu
à un régime de haute sécurité, d'avoir
moralement toujours fait face, d'avoir su trouver les moyens
du sang-froid. C'est en effet un homme tranquille, frugal, indifférent
à l'argent, sans besoin particulier, qui ne possède
d'ailleurs rien.
Je suis allé avec lui à la prison de la Santé.
Il souhaitait revoir la 6e Division, où il fut détenu
de novembre 1956 à mars 1959, au régime de la haute
surveillance, avec Khider, Aït Ahmed et Boudiaf. La visite
commença par un quiproquo de taille. Comme nous nous annoncions
à la porte principale, dûment précédés
d'une autorisation du garde des Sceaux, le guichetier prévint
le directeur par le téléphone intérieur:
"Monsieur Ben Barka est arrivé..." Un autre
téléphone, arabe, courait les couloirs et bientôt
tous les détenus surent quel étrange visiteur était
là. Quand nous arrivâmes dans la petite cour où
Ben Bella pouvait autrefois taper dans un ballon, ce fut une
grande clameur derrière les barreaux. Et le directeur,
M. Jaffard, fut aussitôt instamment prié de ne pas
sévir contre ceux qui avaient manqué à la
discipline en acclamant l'ancien président.
Ce directeur n'était pas à la Santé en 1956-1957,
mais il avait la responsabilité de la grande prison de
Barberousse à Alger, en 1960-1962, quand le FLN et l'OAS
y cohabitaient.
Et il manifestait une certaine inquiétude à l'avouer.
Alors, Ben Bella: "C'est le passé, tout ça,
et je n'en veux à personne, et en tout cas pas à
celui qui nous accueillit, Hyacinthe Mariani, directeur à
l'époque où la Santé comptait près
de trois fois plus de détenus qu'elle n'en pouvait abriter,
presque tous Algériens. J'ai connu, depuis, une autre
forme d'emprisonnement, beaucoup plus sournoise et nocive, en
Algérie!"
J'ai accompagné aussi Ben Bella, rue Cadet, rue Rochechouart,
où il se cacha en 1953, après son évasion
de la prison de Blida. La Fédération de France
du PPA-MTLD avait déjà ses planques et ses réseaux.
Alors que l'administration coloniale assurait qu'il n'y avait
rien ou pas grand chose à signaler, la révolution
commençait à renforcer son appareil clandestin
en métropole comme en Algérie. Le championnat du
monde de football, le Mundial de 1954 à Berne, allait
permettre une rencontre au sommet entre une délégation
venue d'Alger, une délégation venue du Caire et
la délégation de la Fédération de
France, toutes trois considérées comme "sportives",
alors qu'elles avaient à coordonner leur action, à
déterminer une politique, à fixer en commun la
date de l'insurrection du ler novembre 1954. Déjà,
la Suisse jouait un rôle, sans que l'on sût très
bien ce qui se tramait. La police fédérale vérifia
des identités, découvrit des faux passeports, en
tira peut-être des conclusions. L'événement
qui se prépare chemine toujours à côté
de l'événement qui se fait et qu'on commente à
chaud.
C'est pourquoi on ne saurait passer déjà Ben Bella
au compte de profits et pertes de l'Histoire.
Homme actif et décidé, il entend servir encore.
Il se veut discret, parce que le gouvernement français
qui l'accueille lui a rappelé le devoir de réserve.
Mais il ne cessera pas de se battre, désormais, pour que
le monde fasse meilleure figure. "Après tant d'années
de solitude, tant de contrainte hors du cours des hommes et des
choses, je me dois d'être présent au monde!".
1 Voir Robert Jaulin, L'ethnocide à travers
les Amériques, Paris, Fayard ,1972 et La paix blanche.
Introduction à l'ethnocide, Paris, Seuil, 1972.
© Le Temps stratégique
Genève, No 3, hiver 1982-1983. le.temps@edipresse.ch
Deux textes d'Ahmed Ben Bella :
L'Islam
et la Révolution Algérienne
Une émission télévisée :
Face
à la Presse (TF1, 06/1981), première émission télévisée de Ben
Bella après sa libération
Ben Bella et la diplomatie secrète :
Comment la France a tenté d'éviter la guerre du
Golfe
(paru dans L'Express, Paris, 18 avril 1991, fichier PDF)
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© @rchipress 1998
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