La longue, l’inépuisable durée des civilisations

La longue, l’inépuisable durée des civilisations

Un texte classique de Fernand Braudel

Fernand Braudel… Ce texte est extrait de l’article de Fernand Braudel « Histoire des Civilisations: le passé explique le présent » publié en 1959 dans L’encyclopédie française et repris en 1997 dans Les Ambitions de l’Histoire (Paris, Éditions de Fallois, 1997).

Le Temps stratégique, No 82Ce que l’historien des civilisations peut affirmer, mieux qu’aucun autre, c’est que les civilisations sont des réalités de très longue durée. Elles ne sont pas « mortelles « , à l’échelle de notre vie individuelle surtout, malgré la phrase trop célèbre de Paul Valéry. Je veux dire que les accidents mortels, s’ils existent et ils existent, bien entendu, et peuvent disloquer leurs constellations fondamentales les frappent infiniment moins souvent qu’on ne le pense. Dans bien des cas, il ne s’agit que de mises en sommeil. D’ordinaire, ne sont périssables que leurs fleurs les plus exquises, leurs réussites les plus rares, mais les racines profondes subsistent au-delà de bien des ruptures, de bien des hivers.

Réalités de longue, d’inépuisable durée, les civilisations, sans fin réadaptées à leur destin, dépassent donc en longévité toutes les autres réalités collectives; elles leur survivent. De même que, dans l’espace, elles transgressent les limites des sociétés précises (qui baignent ainsi dans un monde régulièrement plus vaste qu’elles-mêmes et en reçoivent, sans toujours en être conscientes, une impulsion, des impulsions particulières), de même s’affirme dans le temps, à leur bénéfice, un dépassement que Toynbee a bien noté et qui leur transmet d’étranges héritages, incompréhensibles pour qui se contente d’observer, de connaître « le présent » au sens le plus étroit. Autrement dit, les civilisations survivent aux bouleversements politiques, sociaux, économiques, même idéologiques que, d’ailleurs, elles commandent insidieusement, puissamment parfois. La Révolution française n’est pas une coupure totale dans le destin de la civilisation française, ni la Révolution de 1917 dans celui de la civilisation russe, que certains intitulent, pour l’élargir encore, la civilisation orthodoxe orientale.

Je ne crois pas davantage, pour les civilisations s’entend, à des ruptures ou à des catastrophes sociales qui seraient irrémédiables. Donc, ne disons pas trop vite, ou trop catégoriquement, comme Charles Seignobos le soutenait un jour (1938) dans une discussion amicale avec l’auteur de ces lignes, qu’il n’y a pas de civilisation française sans une bourgeoisie, ce que Jean Cocteau traduit à sa façon: « La bourgeoisie est la plus grande souche de France… Il y a une maison, une lampe, une soupe, du feu, du vin, des pipes, derrière toute oeuvre importante de chez nous. » Et cependant, comme les autres, la civilisation française peut, à la rigueur, changer de support social, ou s’en créer un nouveau. En perdant telle bourgeoisie, elle peut même en voir pousser une autre. Tout au plus changerait-elle, à cette épreuve, de couleur par rapport à elle-même, mais elle conserverait presque toutes ses nuances ou originalités par rapport à d’autres civilisations; elle persisterait, en somme, dans la plupart de ses « vertus » et de ses « erreurs ». Du moins, je l’imagine…

Aussi bien, pour qui prétend à l’intelligence du monde actuel, à plus forte raison pour qui prétend y insérer une action, c’est une tâche « payante » que de savoir discerner, sur la carte du monde, les civilisations aujourd’hui en place, en fixer les limites, en déterminer les centres et périphéries, les provinces et l’air qu’on y respire, les « formes » particulières et générales qui y vivent et s’y associent. Sinon, que de désastres ou de bévues en perspective! Dans cinquante, dans cent ans, voire dans deux ou trois siècles, ces civilisations seront encore, selon toute vraisemblance, à peu près à la même place sur la carte du monde, que les hasards de l’Histoire les aient, ou non, favorisées, toutes choses égales d’ailleurs, comme dit la sagesse des économistes, et sauf évidemment si l’humanité, entre-temps, ne s’est pas suicidée, comme malheureusement elle en a, dès aujourd’hui, les moyens.

Ainsi notre premier geste est de croire à l’hétérogénéité, à la diversité des civilisations du monde, à la permanence, à la survie de leurs personnages, ce qui revient à placer au premier rang de l’actuel cette étude de réflexes acquis, d’attitudes sans grande souplesse, d’habitudes fermes, de goûts profonds qu’explique seule une histoire lente, ancienne, peu consciente (tels ces antécédents que la psychanalyse place au plus profond des comportements de l’adulte). Il faudrait qu’on nous y intéresse dès l’école, mais chaque peuple prend trop de plaisir à se considérer dans son propre miroir, à l’exclusion des autres. En vérité, cette connaissance précieuse reste assez peu commune. Elle obligerait à considérer en dehors de la propagande, valable seulement, et encore, à court terme tous les graves problèmes des relations culturelles, cette nécessité de trouver, de civilisation à civilisation, des langages acceptables qui respectent et favorisent des positions différentes, peu réductibles les unes aux autres.

Et pourtant, tous les observateurs, tous les voyageurs, enthousiastes ou maussades, nous disent l’uniformisation grandissante du monde. Dépêchons-nous de voyager avant que la terre n’ait partout le même visage! En apparence, il n’y a rien à répondre à ces arguments. Hier, le monde abondait en pittoresque, en nuances; aujourd’hui toutes les villes, tous les peuples se ressemblent d’une certaine manière: Rio de Janeiro est envahi depuis plus de vingt ans par les gratte-ciel; Moscou fait penser à Chicago; partout des avions, des camions, des autos, des voies ferrées, des usines; les costumes locaux disparaissent, les uns après les autres…

Cependant, n’est-ce pas commettre, au-delà d’évidentes constatations, une série d’erreurs assez graves? Le monde d’hier avait déjà ses uniformités; la technique et c’est elle dont on voit partout le visage et la marque n’est assurément qu’un élément de la vie des hommes, et surtout, ne risquons-nous pas, une fois de plus, de confondre la et les civilisations ?

La terre ne cesse de se rétrécir et, plus que jamais, voilà les hommes « sous un même toit » (Toynbee), obligés de vivre ensemble, les uns sur les autres. A ces rapprochements, ils doivent de partager des biens, des outils, peut-être même certains préjugés communs. Le progrès technique a multiplié les moyens au service des hommes. Partout la civilisation offre ses services, ses stocks, ses marchandises diverses. Elle les offre sans toujours les donner. Si nous avions sous les yeux une carte des répartitions des grosses usines, des hauts fourneaux, des centrales électriques, demain des usines atomiques, ou encore une carte de la consommation dans le monde des produits modernes essentiels, nous n’aurions pas de peine à constater que ces richesses et que ces outils sont très inégalement répartis entre les différentes régions de la terre. Il y a, ici, les pays industrialisés, et là, les sous-développés qui essaient de changer leur sort avec plus ou moins d’efficacité. La civilisation ne se distribue pas également. Elle a répandu des possibilités, des promesses, elle suscite des convoitises, des ambitions. En vérité, une course s’est instaurée, elle aura ses vainqueurs, ses élèves moyens, ses perdants. En ouvrant l’éventail des possibilités humaines, le progrès a ainsi élargi la gamme des différences. Tout le peloton se regrouperait si le progrès faisait halte: ce n’est pas l’impression qu’il donne. Seules, en fait, les civilisations et les économies compétitives sont dans la course.

Bref, s’il y a, effectivement, une inflation de la civilisation, il serait puéril de la voir, au-delà de son triomphe, éliminant les civilisations diverses, ces vrais personnages, toujours en place et doués de longue vie. Ce sont eux qui, à propos de progrès, engagent la course, portent sur leurs épaules l’effort à accomplir, lui donnent, ou ne lui donnent pas un sens. Aucune civilisation ne dit non à l’ensemble de ces biens nouveaux, mais chacune lui donne une signification particulière. Les gratte-ciel de Moscou ne sont pas les buildings de Chicago. Les fourneaux de fortune et les hauts fourneaux de la Chine populaire ne sont pas, malgré des ressemblances, les hauts fourneaux de notre Lorraine ou ceux du Brésil de Minas Gerais ou de Volta Redonda. Il y a le contexte humain, social, politique, voire mystique. L’outil, c’est beaucoup, mais l’ouvrier, c’est beaucoup aussi, et l’ouvrage, et le coeur que l’on y met, ou que l’on n’y met pas. Il faudrait être aveugle pour ne pas sentir le poids de cette transformation massive du monde, mais ce n’est pas une transformation omniprésente et, là où elle s’accomplit, c’est sous des formes, avec une ampleur et une résonance humaine rarement semblables. Autant dire que la technique n’est pas tout, ce qu’un vieux pays comme la France sait, trop bien sans doute. Le triomphe de la civilisation au singulier, ce n’est pas le désastre des pluriels. Pluriels et singulier dialoguent, s’ajoutent et aussi se distinguent, parfois à l’oeil nu, presque sans qu’il soit besoin d’être attentif. Sur les routes interminables et vides du Sud algérien, entre Laghouat et Ghardaïa, j’ai gardé le souvenir de ce chauffeur arabe qui, aux heures prescrites, bloquant son autocar, abandonnait ses passagers à leurs pensées et accomplissait, à quelques mètres d’eux, ses prières rituelles…

Ces images, et d’autres, ne valent pas comme une démonstration. Mais la vie est volontiers contradictoire: le monde est violemment poussé vers l’unité; en même temps, il reste fondamentalement divisé. Ainsi en était-il hier déjà: unité et hétérogénéité cohabitaient vaille que vaille. Pour renverser le problème un instant, signalons cette unité de jadis que tant d’observateurs nient aussi catégoriquement qu’ils affirment l’unité d’aujourd’hui. Ils pensent qu’hier le monde était divisé contre lui-même par l’immensité et la difficulté des distances: montagnes, déserts, étendues océaniques, écharpes forestières constituaient autant de barrières réelles. Dans cet univers cloisonné, la civilisation était forcément diversité. Sans doute. Mais l’historien qui se retourne vers ces âges révolus, s’il étend ses regards au monde entier, n’en perçoit pas moins des ressemblances étonnantes, des rythmes très analogues à des milliers de lieues de distance. La Chine des Ming, si cruellement ouverte aux guerres d’Asie, est plus proche de la France des Valois, assurément, que la Chine de Mao Tsétoung ne l’est de la France de la Ve République. N’oublions pas d’ailleurs que même à cette époque, les techniques voyagent. Les exemples seraient innombrables.

Mais là n’est pas le grand ouvrier de l’uniformité. L’homme, en vérité, reste toujours prisonnier d’une limite, dont il ne s’évade guère. Cette limite, variable dans le temps, elle est sensiblement la même, d’un bout à l’autre de la terre, et c’est elle qui marque de son sceau uniforme toutes les expériences humaines, quelle que soit l’époque considérée. Au Moyen Age, au XVIe siècle encore, la médiocrité des techniques, des outils, des machines, la rareté des animaux domestiques ramènent toute activité à l’homme lui-même, à ses forces, à son travail; or, l’homme, lui aussi, partout, est rare, fragile, de vie chétive et courte. Toutes les activités, toutes les civilisations s’éploient ainsi dans un domaine étroit de possibilités. Ces contraintes enveloppent toute aventure, la restreignent à l’avance, lui donnent, en profondeur, un air de parenté à travers espace et temps, car le temps fut lent à déplacer ces bornes.

Justement, la révolution, le bouleversement essentiel du temps présent, c’est l’éclatement de ces « enveloppes » anciennes, de ces contraintes multiples. A ce bouleversement, rien n’échappe. C’est la nouvelle civilisation, et elle met à l’épreuve toutes les civilisations.

Mais entendons-nous sur cette expression: le temps présent. Ne le jugeons pas, ce présent, à l’échelle de nos vies individuelles, comme ces tranches journalières, si minces, insignifiantes, translucides, que représentent nos existences personnelles. A l’échelle des civilisations et même de toutes les constructions collectives, c’est d’autres mesures qu’il faut se servir, pour les comprendre ou les saisir. Le présent de la civilisation d’aujourd’hui est cette énorme masse de temps dont l’aube se marquerait avec le XVIIIe siècle et dont la nuit n’est pas encore proche. Vers 1750, le monde, avec ses multiples civilisations, s’est engagé dans une série de bouleversements, de catastrophes en chaîne (elles ne sont pas l’apanage de la seule civilisation occidentale). Nous y sommes encore, aujourd’hui.

Cette révolution, ces troubles répétés, repris, ce n’est pas seulement la révolution industrielle, c’est aussi une révolution scientifique (mais qui ne touche qu’aux sciences objectives, d’où un monde boiteux tant que les sciences de l’homme n’auront pas trouvé leur vrai chemin d’efficacité), une révolution biologique enfin, aux causes multiples, mais au résultat évident, toujours le même: une inondation humaine comme la planète n’en a jamais vue. Bientôt trois milliards d’humains: ils étaient à peine 300 millions en 1400.

Si l’on ose parler de mouvement de l’Histoire, ce sera, ou jamais, à propos de ces marées conjuguées, omniprésentes. La puissance matérielle de l’homme soulève le monde, soulève l’homme, l’arrache à lui- même, le pousse vers une vie inédite. Un historien habitué à une époque relativement proche le XVIe siècle par exemple a le sentiment, dès le XVIIIe, d’aborder une planète nouvelle. Justement, les voyages aériens de l’actualité nous ont habitués à l’idée fausse de limites infranchissables que l’on franchit un beau jour: la limite de la vitesse du son, la limite d’un magnétisme terrestre qui envelopperait la Terre à 8 000 km de distance. De telles limites, peuplées de monstres, coupèrent hier, à la fin du XVe siècle, l’espace à conquérir de l’Atlantique… Or, tout se passe comme si l’humanité, sans s’en rendre compte toujours, avait franchi du XVIIIe siècle à nos jours une de ces zones difficiles, une de ces barrières qui d’ailleurs se dressent encore devant elle, dans telle ou telle partie du monde. Ceylan vient seulement de connaître, avec les merveilles de la médecine, la révolution biologique qui bouleverse le monde, en somme la prolongation miraculeuse de la vie. Mais la chute du taux de natalité, qui accompagne généralement cette révolution, n’a pas encore touché l’île, où ce taux reste très haut, naturel, à son maximum… Ce phénomène se retrouve dans maints pays, telle l’Algérie. Aujourd’hui seulement, la Chine connaît sa véritable entrée, massive, dans la vie industrielle. La France s’y enfonce à corps perdu.

Est-il besoin de dire que ce temps nouveau rompt avec les vieux cycles et les traditionnelles habitudes de l’homme? Si je m’élève si fortement contre les idées de Spengler ou de Toynbee, c’est qu’elles ramènent obstinément l’humanité à ses heures anciennes, périmées, au déjà vu. Pour accepter que les civilisations d’aujourd’hui répètent le cycle de celle des Incas, ou de telle autre, il faut avoir admis, au préalable, que ni la technique, ni l’économie, ni la démographie n’ont grand-chose à voir avec les civilisations.

En fait, l’homme change d’allure. La civilisation, les civilisations, toutes nos activités, les matérielles, les spirituelles, les intellectuelles, en sont affectées. Qui peut prévoir ce que seront demain le travail de l’homme et son étrange compagnon, le loisir de l’homme? Ce que sera sa religion, prise entre la tradition, l’idéologie, la raison ? Qui peut prévoir ce que deviendront, au-delà des formules actuelles, les explications de la science objective de demain, ou le visage que prendront les sciences humaines, dans l’enfance encore, aujourd’hui ?

Dans le large présent encore en devenir, une énorme « diffusion » est donc à l’oeuvre. Elle ne brouille pas seulement le jeu ancien et calme des civilisations les unes par rapport aux autres; elle brouille le jeu de chacune par rapport à elle-même. Cette diffusion, nous l’appelons encore, dans notre orgueil d’Occidentaux, le rayonnement de notre civilisation sur le reste du monde. A peine peut-on excepter de ce rayonnement, à dire d’expert, les indigènes du centre de la Nouvelle-Guinée, ou ceux de l’Est himalayen. Mais cette diffusion en chaîne, si l’Occident en a été l’animateur, lui échappe désormais, de toute évidence. Ces révolutions existent maintenant en dehors de nous. Elles sont la vague qui grossit démesurément la civilisation de base du monde. Le temps présent, c’est avant tout cette inflation de la civilisation et, semble-t-il, la revanche, dont le terme ne s’aperçoit pas, du singulier sur le pluriel.

Semble-t-il. Car je l’ai déjà dit cette nouvelle contrainte ou cette nouvelle libération, en tout cas cette nouvelle source de conflits et cette nécessité d’adaptations, si elles frappent le monde tout entier, y provoquent des mouvements très divers. On imagine sans peine les bouleversements que la brusque irruption de la technique et de toutes les accélérations qu’elle entraîne peut faire naître dans le jeu interne de chaque civilisation, à l’intérieur de ses propres limites, matérielles ou spirituelles. Mais ce jeu n’est pas clair, il varie avec chaque civilisation, et chacune, vis-à-vis de lui, sans le vouloir, du fait de réalités très anciennes et résistantes parce qu’elles sont sa structure même, chacune se trouve placée dans une position particulière. C’est du conflit ou de l’accord entre attitudes anciennes et nécessités nouvelles, que chaque peuple fait journellement son destin, son « actualité ».

Quelles civilisations apprivoiseront, domestiqueront, humaniseront la machine et aussi ces techniques sociales dont parlait Karl Mannheim dans le pronostic lucide et sage, un peu triste, qu’il risquait en 1943, ces techniques sociales que nécessite et provoque le gouvernement des masses mais qui, dangereusement, augmentent le pouvoir de l’homme sur l’homme? Ces techniques seront-elles au service de minorités, de technocrates, ou au service de tous et donc de la liberté? Une lutte féroce, aveugle, est engagée sous divers noms, selon divers fronts, entre les civilisations et la civilisation. Il s’agit de dompter, de canaliser celle-ci, de lui imposer un humanisme neuf. Dans cette lutte d’une ampleur nouvelle il ne s’agit plus de remplacer d’un coup de pouce une aristocratie par une bourgeoisie, ou une bourgeoisie ancienne par une presque neuve, ou bien des peuples insupportables par un Empire sage et morose, ou bien une religion qui se défendra toujours par une idéologie universelle , dans cette lutte sans précédent, bien des structures culturelles peuvent craquer, et toutes à la fois. Le trouble a gagné les grandes profondeurs et toutes les civilisations, les très vieilles ou plutôt les très glorieuses, avec pignon sur les grandes avenues de l’Histoire, les plus modestes également.

De ce point de vue, le spectacle actuel le plus excitant pour l’esprit est sans doute celui des cultures « en transit » de l’immense Afrique noire, entre le nouvel océan Atlantique, le vieil océan Indien, le très vieux Sahara et, vers le Sud, les masses primitives de la forêt équatoriale. Cette Afrique noire a sans doute, pour tout ramener une fois de plus à la diffusion, raté ses rapports anciens avec l’Égypte et avec la Méditerranée. Vers l’océan Indien se dressent de hautes montagnes. Quant à l’Atlantique, il a été longtemps vide et il a fallu, après le XVe siècle, que l’immense Afrique basculât vers lui pour accueillir ses dons et ses méfaits. Mais aujourd’hui, il y a quelque chose de changé dans l’Afrique noire: c’est, tout à la fois, l’intrusion des machines, la mise en place d’enseignements, la poussée de vraies villes, une moisson d’efforts passés et présents, une occidentalisation qui a fait largement brèche, bien qu’elle n’ait certes pas pénétré jusqu’aux moelles: les ethnographes amoureux de l’Afrique noire, comme Marcel Griaule, le savent bien. Mais l’Afrique noire est devenue consciente d’elle-même, de sa conduite, de ses possibilités. Dans quelles conditions ce passage s’opère-t-il, au prix de quelles souffrances, avec quelles joies aussi, vous le sauriez en vous y rendant. Au fait, si j’avais à chercher une meilleure compréhension de ces difficiles évolutions culturelles, au lieu de prendre comme champ de bataille les derniers jours de Byzance, je partirais vers l’Afrique noire. Avec enthousiasme.

E n vérité, aurions-nous aujourd’hui besoin d’un nouveau, d’un troisième mot, en dehors de culture et de civilisation dont, les uns ou les autres, nous ne voulons plus faire une échelle des valeurs? En ce milieu du XXe siècle, nous avons insidieusement besoin, comme le XVIIIe siècle à sa mi-course, d’un mot nouveau pour conjurer périls et catastrophes possibles, dire nos espoirs tenaces. Georges Friedmann, et il n’est pas le seul, nous propose celui d’humanisme moderne. L’homme, la civilisation, doivent surmonter la sommation de la machine, même de la machinerie l’automation qui risque de condamner l’homme aux loisirs forcés. Un humanisme, c’est une façon d’espérer, de vouloir que les hommes soient fraternels les uns à l’égard des autres et que les civilisations, chacune pour son compte, et toutes ensemble, se sauvent et nous sauvent. C’est accepter, c’est souhaiter que les portes du présent s’ouvrent largement sur l’avenir, au-delà des faillites, des déclins, des catastrophes que prédisent d’étranges prophètes (les prophètes relèvent tous de la littérature noire). Le présent ne saurait être cette ligne d’arrêt que tous les siècles, lourds d’éternelles tragédies, voient devant eux comme un obstacle, mais que l’espérance des hommes ne cesse, depuis qu’il y a des hommes, de franchir.

© Le Temps stratégique, No 82, Genève, juillet-août 1998

 

 

ADDENDA

Sur Braudel

« Son premier mérite, c’est qu’il a vraiment compris qu’au vingtième siècle, il fallait faire une histoire au-delà de l’hexagone, au-delà des problèmes français, qu’il fallait absolument percevoir les problèmes européens et, pour reprendre une expression qui n’existait pas encore quand il a écrit La Méditerranée, les problèmes du tiers monde, et même avoir une vision planétaire.

Sa vision mondiale de l’Histoire

Je crois que son grand mérite a été de comprendre qu’il y avait une évolution irrépressible, que personne ne pouvait contenir, pour sortir de cette espèce d’européo-centrisme qui avait fonctionné à plein au XIXe siècle et à l’époque coloniale, et encore pendant la première moitié du XXe siècle, et qu’il fallait désormais avoir vraiment une vision mondiale de l’histoire.

Son histoire à plusieurs temps

Son second mérite (…) a été de mettre en relation les événements historiques et les événements à plus longue durée, disons les événements anthropologiques, et ainsi de concevoir qu’il y a plusieurs temps dans l’histoire. Il y a un temps court, celui des événements; cela ne correspond d’ailleurs pas du tout à sa pensée de dire qu’il a rejeté l’événement, mais il a toujours considéré qu’il fallait être capable d’aller plus loin que les événements, de comprendre ce qui les provoquait, même quand il s’agissait d’événements aussi dramatiques que la Révolution française par exemple. Et puis il y a ce qu’il a appelé la longue durée et cela a été une idée très importante (…)

Sa mise en scène du social

D’une façon plus générale, il a introduit non seulement l’histoire sociale mais le rôle des sociétés dans l’histoire économique. On avait tendance à compartimenter les choses, avec, disons, une histoire des événements, des gouvernements et des chancelleries; une histoire plus sociale et une histoire économique, celle-ci tendant à être en quelque sorte autonome par rapport aux autres, même si on essayait d’en tirer des enseignements pour les deux autres. Je crois que Braudel a beaucoup veillé à introduire les changements sociaux, les modifications des sociétés, dans l’histoire économique. »

Pierre Daix, in: « Regards », Paris, No 7, novembre 1995, à propos du livre qu’il venait d’écrire: Braudel (Paris, Flammarion, 1995).

 

Ibn Khaldoun, précurseur médiéval de l’histoire des civilisations

Ibn Khaldoun (1331-1406), historien maghrébin, a été l’un des premiers théoriciens de l’histoire des civilisations. Arnold Toynbee dit de lui qu’il a « conçu et formulé une philosophie de l’Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays. »

« Vérifier les faits
investiguer les causes »

Dans la Muqadimma, introduction en trois volumes de son Kitab al-‘Ibar (Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères), Ibn Khaldoun écrit: « J’ai suivi un plan original pour écrire l’Histoire et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi (…) en traitant de ce qui est relatif aux civilisations et à l’établissement des villes ». Il est conscient que sa démarche novatrice qui rompt avec l’interprétation religieuse de l’histoire: « Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle (…) C’est une science sui generis car elle a d’abord un objet spécial: la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s’appuient sur l’autorité que celles qui sont fondées sur la raison. » Tout au long de son oeuvre, il souligne la discipline à laquelle doivent s’astreindre ceux qui exercent le métier d’historien: l’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance. »

« Les empires
durent environ 120 ans »

Ibn Khaldoun n’a le loisir d’étudier que le monde arabo-musulman (l’Andalousie, le Maghreb, le Machreq). C’est donc dans ce cadre limité qu’il élabore sa théorie cyclique des civilisations rurales ou bédouines (‘umran badawi) et urbaines (‘umran hadari). Pour lui, les civilisations sont portées par des tribus qui fondent dynasties et empires. » Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre (…) Ils grandissent, ils arrivent à l’âge de maturité, puis ils commencent à décliner (…) En général, la durée de vie [des empires] (…) ne dépasse pas trois générations (120 ans environ). »

Ibn Khaldoun, conseiller auprès de deux sultans maghrébins, grand juge (cadi) au Caire, put observer de l’intérieur l’émergence du pouvoir politique et sa confrontation à la durée historique. Ibn Khaldoun est considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie politique.

Sources: Discours sur l’histoire universelle (Al Muqadimma), par Ibn Khaldoun, traduit de l’arabe par Vincent Monteil (Paris/Arles, Sindbad/Actes Sud, 3e édition, 1997) et Ibn Khaldoun: naissance de l’histoire, passé du tiers monde, par Yves Lacoste (Paris, François Maspero, 1978, réédité chez La Découverte, 1998).

 

De quelques noms cités

Georges Friedmann (1902-1977), philosophe français, est surtout connu pour ses travaux de sociologue du travail. Considéré comme un des plus importants rénovateurs français des sciences sociales de l’après-guerre, il eut recours aux outils d’analyse marxistes pour observer les grands bouleversements à l’oeuvre dans la société industrielle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Traité de sociologie du travail (coauteur avec Pierre Naville, Paris, A. Colin, 1961-1962), Humanisme du travail et humanités (Paris, A. Colin, 1950), Où va le travail humain? (Paris, Gallimard, 1970).

Le bon vieux temps du Dakar-Djibouti

Marcel Griaule (1898-1956), ethnologue français, fut engagé dans de nombreuses recherches de terrain couvrant notamment l’Abyssinie, le Soudan français et le Tchad. Il fut également à la tête de la mission ethnographique Dakar-Djibouti (1931-1933) et titulaire en 1942 de la première chaire d’ethnologie à la Sorbonne. Auteur de nombreux ouvrages sur la méthode ethnographique, il s’est particulièrement intéressé à l’ethnie Dogon (Mali).

Charles Seignobos (1854-1942) historien français, auteur en particulier d’une Histoire politique de l’Europe contemporaine (1897). Considérant que « tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement douteux », Seignobos fut partisan d’une histoire superficielle et événementielle. Cette vision « positiviste » rencontra de vives contestations auprès d’une nouvelle génération d’historiens pour qui la nécessité d’approfondir les phénomènes devait permettre une compréhension plus globale de l’histoire.

« Une culture naît au moment où une grande âme se réveille »

Oswald Spengler, (1880-1936), philosophe allemand, est l’auteur du célèbre Déclin de l’Occident (1916-1920), ouvrage qui eut un écho à la mesure de l’effondrement de l’empire allemand. Spengler expose dans son ouvrage une philosophie pessimiste de l’histoire, en opposition à l’idéologie de progrès dominant à l’époque. Selon lui, l’Occident serait entré dès les débuts du XXe siècle dans sa phase de déclin. Au-delà, Spengler propose une théorie générale et cyclique des huit principales civilisations et des innombrables cultures du monde. Pour lui, il n’existe pas de sens général de l’histoire: juste des successions de cycles similaires au cycle biologique. Pour lui, les unités de base de l’histoire sont les cultures dont il dit qu’elles sont de véritables organismes vivants: « Une culture naît au moment où une grande âme se réveille, se détache de l’état psychique primaire d’éternelle enfance humaine, forme issue de l’informe, limite et caducité sorties de l’infini et de la durée. Elle croît sur le sol d’un paysage exactement délimitable, auquel elle reste liée comme la plante. Une culture meurt quand l’âme a réalisé la somme entière de ses possibilités, sous la forme de peuples, de langues, de doctrines religieuses, d’arts, d’États, de sciences, et qu’elle retourne ainsi à l’état psychique primaire. » Le nazisme tenta de récupérer les conceptions philosophiques de Spengler, puis finit par les critiquer.

De l’action civilisatrice des « minorités créatrices »

Arnold Toynbee (1889-1975), historien britannique, est l’auteur d’une somme monumentale, Study of History (Étude de l’histoire), publiée en douze volumes entre 1934 et 1961. Dénombrant 26 civilisations, il développe une conception cyclique de leur évolution. Pour lui, les civilisations naissent de l’action de « minorités créatrices » et passent toutes par des étapes de croissance, de rupture (breakdown) puis de désintégration. Son oeuvre témoigne d’une vision non-européocentrique de l’histoire.

Paul Valéry (1871-1945), écrivain français proche du poète Mallarmé, entré en 1925 à l’Académie française, est l’auteur d’une phrase célèbre sur le destin des civilisations : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » (Variété I, La crise de l’esprit, p. 1. Paris, Gallimard, 1978).

Pour une histoire des civilisations

Grammaire des civilisations, par Fernand Braudel. Paris, Arthaud, 1987.

L’Histoire, un essai d’interprétation, par Arnold Toynbee (version abrégée de A Study of History traduit de l’anglais par Elisabeth Julia). Paris, Gallimard, 1951.

Le Déclin de l’Occident, par Oswald Spengler (traduit de l’allemand par M. Tazerout). Paris, 2 volumes, Gallimard, 1931-1933.

Culture and History, prolegomena to the comparative study of civilizations, par Philip Bagby. Westport, Conn., Greenwood Press, 1976.

Grandeur et décadence des civilisations, par Shepard Bancroft Clough. Paris, Payot, 1954.

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