Petit voyage dans les mondes « virtuels »

Juste pour voir !
Petit voyage dans les mondes « virtuels »

Patrick Mendelsohn est professeur ordinaire à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation (Université de Genève), où il dirige notamment l’Unité TECFA (Technologies de Formation et Apprentissage).

Le Temps stratégique, No 82« Virtuel », vous avez dit « virtuel »? Ce vocable, sésame de cette fin de millénaire, exprime à la fois la fascination et la crainte que nous inspirent les univers impalpables, irréels, sans limites. Tout est désormais virtuel: les bibliothèques, les musées, les mondes, qui fleurissent sur nos écrans d’ordinateur. Si l’on s’en tient au sens littéral du terme, ces mondes n’existent pas vraiment. Pourtant ils sont là, près de nous, bien réels, cachés au détour d’une commande informatique anodine que vous pouvez taper en tout innocence sur le clavier de votre ordinateur.

Je vous sens un brin sceptique. Vous pensez sûrement que je vais vous entretenir de jeux pour internautes noctambules. Détrompez-vous. J’aimerais seulement vous aider à abandonner quelques idées reçues. Pour me suivre, acceptez de reconsidérer le statut de certaines de vos représentations familières. Vous entrerez ainsi de plain-pied dans le monde des métaphores informatiques. Et, comme Alice, découvrirez ce qui se passe de l’autre côté du miroir…

Mais pour atténuer le choc, permettez-moi de commencer par vous raconter une histoire vraie, rapportée en 1977 par l’écrivain Albert Szent-Gyorti. Alors qu’un régiment roumain s’entraînait dans les Alpes suisses, une de ses sections, une dizaine d’hommes, entreprit un raid de survie loin de sa base. Le deuxième jour, la section fut surprise par la neige, le brouillard et le froid. Les responsables du régiment, inquiets, tentèrent d’organiser des secours, mais les conditions climatiques étaient trop mauvaises. Or le troisième jour, la section arriva au complet, exactement selon l’horaire prévu. Son chef, pressé de questions, expliqua: « Lorsque la tempête nous a surpris, nous avons vite perdu nos repères. Mes hommes commençaient à perdre courage. Mais l’un d’eux trouva alors dans son paquetage une carte topographique. Nous avons étudié l’itinéraire sur la carte. C’est comme cela que nous avons pu nous tirer d’affaire. » Le responsable demanda au chef de section de lui montrer la carte et constata, médusé, qu’il s’agissait d’une carte des Pyrénées!

Que s’était-il donc passé dans la tête des « naufragés des montagnes »? Ils avaient tenté de se repérer en confrontant les données du terrain avec celles de la carte. Dit en termes scientifiques: « Ils avaient traité les informations qu’ils percevaient pour résoudre leur problème d’orientation ». Cette activité leur avait permis de combattre la résignation, de retrouver une attitude active et positive, elle les avait poussés à construire une représentation mentale de leur situation réelle: ici une combe, là une arête, plus loin un vallon. Les efforts consentis pour se positionner sur une carte qui n’avait, et pour cause, que de très lointains rapports avec la réalité dans laquelle ils se déplaçaient, les avait finalement aider à se tirer d’un très mauvais pas.

Cas limite? Histoire romancée? Peut être, mais il en va de même pour un grand nombre des représentations que nous utilisons communément pour réfléchir, imaginer et communiquer: jadis, par exemple, les contes de fées, les récits historiques et les croyances de toutes sortes transmises de générations en générations; aujourd’hui, le réseau Internet, qui n’entretient avec le réel que des relations très lâches et peu vraisemblables dans le détail. Mais qu’importe car veuille Descartes me pardonner même une représentation « fausse » permet de raisonner juste, ou disons plutôt qu’une représentation n’a pas besoin d’être « juste » pour permettre d’agir en conformité avec le réel!

C’est à l’illustration de cette proposition peu scientifique que je vous invite à présent. Entrez avec moi dans l’univers étonnant des métaphores informatiques [la métaphore est, rappelons-le, une comparaison, une image, une représentation].

Préparation au voyage: les métaphores. Les métaphores sont comme l’alcool. Il est dangereux d’en abuser, mais consommées avec modération, elles aident à voir la réalité en face, surtout lorsque cette réalité est trop difficile pour qu’on puisse l’affronter dans sa totale complexité. Pour comprendre comment fonctionnent les mondes informatiques « virtuels », il faut d’abord imaginer les technologies du réseau informatique comme une « planète » dont la partie visible serait ce qui se passe sur l’écran de notre ordinateur et la partie souterraine l’univers des fichiers et du hardware.

Il est important de considérer sérieusement cette première étape. Les novices négligent trop souvent, en effet, de faire la distinction entre un fichier sur un disque dur et sa représentation à l’écran. On peut comparer les microprocesseurs, les serveurs, les multiples connexions et les fichiers contenus dans ces « boîtes noires » que sont nos ordinateurs, à autant de mines souterraines, de galeries et de lieux de stockage dont l’ordonnancement est complexe et labyrinthique. Humainement, il est impossible d’avoir une vue d’ensemble du réseau que forme l’interconnexion des serveurs, impossible de s’imaginer ce qui se passe dans un ordinateur, car on s’y meut sans lumière et sans carte, sur un mode binaire pratiquement inaccessible à notre entendement. Et pourtant ça marche!

Mais, heureusement, notre écran d’ordinateur est une fenêtre qui s’ouvre sur ce monde souterrain. Sur notre écran, les informaticiens s’ingénient à faire apparaître des représentations métaphoriques de plus en plus sophistiquées, destinées à rendre la manipulation des « objets » informatiques aussi proche que possible de nos schémas mentaux familiers:prendre, pointer, détruire, copier, se déplacer. Leur entreprise de longue haleine a donné naissance à plusieurs générations de métaphores: les fichiers, les messages, les hyperdocuments et, enfin, les « mondes virtuels » autant d’étapes d’un voyage de découverte que je vous invite à faire avec moi maintenant.

Première étape du voyage: les fichiers dans les boîtes noires. La métaphore des fichiers est la plus ancienne. C’est elle qui permet de ranger les « objets » informatiques les textes, les images, les programmes, etc. dans des boîtes et d’attribuer à ces « paquets » d’information une étiquette afin de les retrouver plus facilement. Il existe des boîtes spéciales dont la seule fonction est de contenir d’autres boîtes: les répertoires ou les dossiers. On peut ranger ainsi à l’infini toutes les informations dans un vaste réseau de répertoires munis d’étiquettes portant les noms et les attributs des fichiers.

La métaphore des fichiers est très utile pour mettre de l’ordre. Elle permet de retrouver un objet lorsque l’on connaît son nom, son propriétaire, sa date de fabrication. Il suffit de disposer pour cela d’un outil de recherche puissant; l’informatique traditionnelle excelle à mettre au point ce genre d’engins.

La représentation en « fichiers » souffre cependant de plusieurs limitations. Premièrement, il n’existe pas de lien logique véritable entre le nom figurant sur l’étiquette et le contenu effectif d’une boîte, ce qui peut réserver des surprises désagréables; il suffit, pour s’en convaincre, d’essayer de chercher un fichier dans l’ordinateur d’un collègue en se fiant aux seuls noms figurant sur les étiquettes… Secondement, ce mode de représentation permet difficilement de mettre en valeur le contenu des boîtes: l’utilisateur qui cherche une information particulière dans une arborescence de fichiers est dans la position pitoyable du consommateur qui, dans un grand magasin, tente, mais en vain, de percer le secret des emballages.

Avec la métaphore des fichiers, les informaticiens proposent au fond un monde « bureaucratique » bien ordonné, dont tous les citoyens appliqueraient avec docilité et respect les mêmes consignes strictes. Au début d’Internet cela ne faisait pas problème., Les internautes, peu nombreux et techniquement bien équipés, passaient des heures à explorer des « grandes surfaces » pleines de fichiers les serveurs FTP (File Transfer Protocol) anonymes en se laissant guider par le libellé des étiquettes. Ils téléchargeaient alors sur leur machine des quantités énormes d’information qu’ils tentaient ensuite de décoder et d’analyser. Cela impliquait de leur part une grande discipline. Mais aujourd’hui, l’utilisateur moyen d’Internet démultiplié et démocratisé n’accepte plus qu’on lui dicte son comportement.

Deuxième étape: les boîtes aux lettres. Dès que le réseau a permis de relier entre eux tous les ordinateurs de la planète, les informaticiens ont profité de l’aubaine pour inventer le courrier électronique, qui permet aux individus d’échanger directement des fichiers, plutôt que de devoir les stocker sur un serveur anonyme. Le courrier électronique, simple transposition du modèle du courrier classique, permet d’envoyer un message à toute personne qui possède une adresse sur le réseau. Le destinataire « relève sa boîte aux lettres virtuelle » pour prendre connaissance des messages qui lui ont été envoyés, et répond par le même moyen. Le temps de transmission des messages, très rapide, ne dépend pas de la distance. Pour peu que les correspondants lisent leur courrier fréquemment, ils peuvent donc échanger plusieurs messages dans la même journée, où qu’ils se trouvent dans le monde. A la différence du téléphone, mais comme le courrier postal, le courrier électronique est asynchrone, c’est-à-dire que son destinataire n’a pas besoin d’être en ligne au même moment que ses correspondants pour recevoir leurs messages. Il est en outre possible d’attacher à ces messages des documents textuels, visuels ou sonores, ce qui fait du courrier électronique le moyen le plus sûr, le plus rapide et le plus économique d’échanger des informations entre particuliers.

L’usage du courrier électronique modifie les formes de la lettre classique. Les formules de politesse sont réduites au minimum, le style devient direct et parfois familier. La rapidité des transmissions incite les correspondants à échanger des questions/réponses dans un style télégraphique proche du langage oral. Les jeunes générations se sont appropriées ce médium avec enthousiasme, ce qui prouve que leur désir de communiquer reste intact.

L’exemple du courrier électronique montre qu’une métaphore bien construite a la capacité de séduire rapidement de très nombreux utilisateurs.

Troisième étape: la bibliothèque idéale. Internet en ses débuts était certes intéressant, mais ne représentait guère qu’une transposition des modes de communication standard: courrier postal, téléphone, fax.

Les concepteurs d’Internet, gens de rêve et d’exigences, se sont alors demandé pourquoi l’on ne rendrait pas totalement transparent le contenu de toutes les « boîtes » du monde, qui serait ainsi à disposition de quiconque y trouverait intérêt. Pour rendre la chose possible, ils ont donc imaginé un « viewer » (un visionneur) qui affiche directement à l’écran le contenu des fichiers téléchargés. A ce dispositif, ils ont ajouté également la possibilité de créer des liens grâce auxquels, à partir du document affiché, l’utilisateur peut rechercher puis afficher d’autres documents existant sur le réseau.

Ces innovations déclenchèrent aussitôt une réaction en chaîne, un raz-de-marée, dont nul ne sait s’ils s’arrêteront jamais, je veux parler du World Wide Web (ou www, ou Web). Grâce à quoi, aujourd’hui, chacun est propriétaire en puissance de toutes les informations du Web, que l’on peut consulter « chez soi » par l’effet d’un simple clic. Le rêve des encyclopédistes est réalisé: la bibliothèque « idéale », qui contient potentiellement tous les documents et toutes les informations de la planète, est désormais à portée de tous.

La percée phénoménale du Web, avec ses possibilités de navigation intuitives, sa bibliothèque aux dimensions planétaires, son extraordinaire simplicité, a ouvert l’accès du réseau au grand public. Il est aujourd’hui le standard universel de la communication branchée. Grâce à lui, chaque habitant de la planète peut librement éditer et présenter au monde ses propres documents, à un prix de revient dérisoire, et bénéficier de la compétence d’autrui au travers d’échanges citoyens.

Il existe naturellement sur Internet des canaux privés, qui mettent à disposition de l’utilisateur des informations de plus en plus commerciales. Mais cela ne remet pas véritablement en question l’esprit d’ouverture et de collaboration du Web. Je compare volontiers le réseau mondial à la géographie de nos villes: nos rues sont des espaces publics où nous pouvons circuler librement; que ces rues conduisent à des espaces privés d’accès limité, quoi de plus normal?

En tout état de cause, grâce à une toute petite métaphore (et beaucoup de technique!) un nouvel espace « virtuel » de communication se développe aujourd’hui à grande vitesse.

Quatrième étape: les mondes « virtuels ». Si le Web est en fait une immense encyclopédie virtuelle de millions de documents physiquement dispersés mais accessibles depuis un seul ordinateur, il ne constitue toutefois pas un « vrai » monde virtuel. Il n’a, en effet, aucune des caractéristiques physiques et sociales d’un véritable espace. Si par exemple vous consultez une page Web du musée du Louvre, vous ne pouvez entrer en communication avec les gens qui, ailleurs dans le monde, regardent le même tableau au même moment à la différence de ce qui se passerait dans un vrai musée. Le site Web du Louvre fonctionne en réalité comme un livre; lorsque vous passez de salle en salle, vous ne faites que tourner les pages du livre.

Le Web est donc une métaphore achevée de la bibliothèque idéale. Mais le problème est que dans la réalité nous ne passons pas nos journées à lire des livres. Nous avons aussi besoin d’agir sur la réalité, de la transformer, parce que nous sommes des aménageurs d’espaces, des bâtisseurs, des aventuriers, des créateurs, et que nous aimons délimiter, nous approprier notre territoire, découvrir celui d’autrui, nous retrouver dans des frontières, désigner des espaces privés et publics, échanger de vive voix des informations… Chacun de nous aspire à construire un micromonde à son image, sans pour autant se couper du reste de la planète.

Les informaticiens, portés par ce rêve, ont donc élaboré sur nos écrans d’ordinateur des espaces ayant les mêmes propriétés sociales et visuelles que la réalité, où nous pouvons donc parler, agir et exister en tant qu’individus, où les objets ont une existence permanente, où l’action est synchronique, les lieux ont des limites, etc. Cet univers fonctionne donc comme un miroir de la réalité, ou presque.

Mais trêve de discours. Depuis le temps que je vous parle des « vrais » mondes virtuels, il faut franchir le pas! Souris bien en main, entrons d’un pied ferme dans les nouveaux espaces de nos écrans.

Étape ultime: le passage derrière le miroir, petit guide pratique. Voici, en pratique, comme je procède habituellement pour entrer dans un monde virtuel. Je commence par me connecter à un serveur spécialisé (par exemple, à l’Université de Genève: http://tecfa.unige.ch:7777), puis décline mon identité. Je suis en effet un habitué, un membre. Si vous-même ne l’êtes pas, ou pas encore, vous serez mon « invité ». Dans l’univers qui s’affiche alors sur l’écran, je suis représenté par mon « avatar », mon personnage si vous préférez. Mon personnage répond aux commandes que je lui donne: il peut donc « parler », « avancer », « saisir un objet », « s’émouvoir »… Mais attention, nous ne sommes pas dans un jeu vidéo ou de simulation comme vous pourriez en trouver dans le commerce, mais dans un système permanent et distribué, accessible depuis n’importe quel ordinateur du réseau, où vous aussi vous pouvez « jouer votre propre rôle », comme dans la vie. Côté souterrain, ce monde fonctionne comme une base de données « orientée objet ». C’est-à-dire que, peu importe que je sois connecté ou non, les « objets » de ce monde virtuel persistent, et peuvent donc être vus et manipulés par d’autres utilisateurs même si je suis absent.

Je puis décider que dans la salle virtuelle où je me trouve maintenant, tout le monde doit entendre ce que je vous dis, ou au contraire que je vais vous « murmurer » à l’oreille un secret que personne d’autre ne devra entendre. Ainsi interpellé, vous pourrez laisser libre cours à votre émotion, « sourire » si vous le souhaitez: ceux qui sont présents dans la salle apprécieront!

Les membres de ce monde virtuel possèdent là un bureau, qui représente leur espace personnel de travail. Dans ce bureau ils disposent des meubles, des étagères notamment, pour ranger leurs documents, c’est-à-dire les petites boîtes évoquées plus haut (les fichiers) ou certaines pages www (appartenant à la grande bibliothèque idéale). L’avantage, ici, est que ces documents sont disposés dans un espace qui leur donne un sens particulier. Si je laisse tel article sur mon bureau, cela signifie sûrement que j’y travaille. Si je dépose tel autre dans le hall d’entrée, cela signifie que je le mets à la disposition des visiteurs. Dans un monde virtuel, les « objets » tirent une grande partie de leur signification de la position qu’ils occupent dans l’espace.

Ainsi puis-je décider de laisser une note sur mon bureau virtuel, de telle manière que toute personne entrant dans la pièce puisse la lire, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Et si je déplace cette note, elle restera à sa nouvelle place jusqu’à ce que quelqu’un la prenne. Je puis aussi griffonner un message sur le tableau blanc accroché au mur. Et puis j’oubliais: je me suis doté d’un petit « robot » sympathique qui accueille mes visiteurs lorsque je suis absent.

Les mondes virtuels proposent donc une métaphore de l’espace physique réel, mais avec l’avantage de me libérer de ses contraintes. Je puis par exemple faire communiquer mon bureau avec celui de mon collègue par un « tunnel » qui se joue des distances. Je puis repeindre les murs de mon bureau chaque jour sans déplacer mes meubles. Je puis imaginer pour mon bureau des formes architecturales nouvelles sans crainte de gêner spatialement mes voisins. Je puis doubler, voir quintupler, la surface « virtuelle » de mon bureau sans contrainte le prix du mètre carré, qui suit celui de la mémoire informatique, étant en chute libre!

Les mondes virtuels permettent aussi, sans avoir à se déplacer, de faire de « vraies » rencontres avec de « vraies » personnes qui se trouvent en un point quelconque du globe, par la magie du voyage virtuel entre sites. Cela dit, les règles de politesse s’appliquent là comme dans la réalité: on frappe à la porte, on s’annonce, on prend rendez-vous. Tout contrevenant peut se voir interdire l’accès d’un site.

Vous êtes sceptique? Vous pensez que je suis un rêveur. Il faudra vous y faire, cependant: la vraie « virtualité » existe. Bien sûr, elle n’est pas encore parée de tous les effets visuels habituels au cinéma et à certains jeux vidéos en 3D. Pourtant, sous sa forme actuelle en deux dimensions, encore squelettique et peu spectaculaire, elle est déjà terriblement efficace. Certains centres de recherche l’utilisent quotidiennement dans leur travail depuis plusieurs années déjà. De grandes entreprises s’y intéressent pour établir de véritables guichets virtuels où elles accueilleront et conseilleront leur clientèle. Mes propres étudiants utilisent les salles de notre campus « virtuel » pour réaliser à distance des réunions de travail ou des expériences.

La force des mondes « virtuels »? Elle tient à leur capacité d’entraîner des comportements sociaux, émotifs et intellectuels tout à fait compatibles avec ceux de notre vie de tous les jours. Les mondes « virtuels » donnent, paradoxalement, un très fort sentiment d’exister.

Remarques sur ce voyage du réel au virtuel. A quoi bon construire des images virtuelles du monde, me dira-t-on, si nous avons déjà tant de peine à faire tourner correctement le monde réel?

C’est oublier un peu vite que le « virtuel » est la forme peut-être la plus accomplie de l’imaginaire, lequel n’a pas été inventé par Internet. Les contes de fée qui ont façonné notre imagination d’enfants, la littérature, le cinéma, la télévision, contiennent tous une certaine dose de « virtuel ». L’imaginaire soutient notre capacité à inventer de nouvelles solutions aux problèmes qui nous assaillent quotidiennement, il nous invite à nous projeter dans l’avenir. Jean Piaget, le psychologue genevois, a construit sa théorie de l’intelligence sur l’idée que la pensée réflexive est une action « intériorisée », une manière de réaliser l’action « virtuellement », c’est-à-dire sans avoir à la mettre en oeuvre réellement. Juste pour voir. Cette « réflexion » en miroir de nos actions fonde la pensée humaine.

Les mondes « virtuels » nous offrent de manière analogue la possibilité d’être « présents » dans un univers collectivement partagé, d’y agir, d’en modifier le cours, de le construire à notre image. Juste pour voir. A l’instar de l’apprenti pilote qui utilise le simulateur de vol pour tester ses réflexes dans des situations extrêmes, nous pourrions donc utiliser les mondes « virtuels » pour apprendre à collaborer, à résoudre nos problèmes communs, à vivre la rencontre avec l’inconnu sans le mettre lui, ni nous-mêmes, en danger.

Qu’importe si les mondes « virtuels » ne nous donnent qu’une vision déformée et approximative de la vraie réalité. Comme la carte pyrénéenne qui a permis aux « naufragés des Alpes » de se tirer d’affaire, les mondes « virtuels » devraient nous aider à réagir aux dangers qui guettent notre planète plutôt que d’en rester les spectateurs passifs, nous aider à retrouver les chemins de l’observation critique et de l’action partagée .

© Le Temps stratégique, No 82, Genève, juillet-août 1998.

ADDENDA

Internet avant le Web


Le réseau Internet est né du projet ARPANET (ou réseau de l’Advanced Research Projects Agency) imaginé en 1968 aux Etats-Unis pour assurer la survie des télécommunications militaires américaines en cas de guerre. L’idée était de fragmenter les messages en petits paquets, d’expédier ces paquets par toutes sortes de routes puis de les réassembler à destination pour reconstituer le message, que la destruction d’une route ne pouvait donc plus mettre en péril.

le courrier électronique, informel et spontané
Du même coup, cependant, ARPANET rendit aisée la transmission par paquets du simple courrier. Ce courrier électronique (e-mail) connut un succès inattendu, ouvrant la voie à un nouveau type de relations sociales. On peut en effet l’écrire rapidement, de manière informelle, sans se soucier vraiment d’éventuelles fautes d’orthographe ou de frappe, et s’adresser ainsi à une personne inconnue ou occupant une position hiérarchique supérieure sans qu’elle ne s’offusque.

Au cours des années 70, une seconde technologie les réseaux Usenet et BITNET donna aux usagers la possibilité de conduire des conférences interactives, à mi-chemin de la communication médiatique (unidirectionnelle, de un à tous) et du courrier électronique (interactif, de point à point).

les groupes de discussion
L’utilisateur de Usenet (Unix User Network) se connectait à un serveur où étaient stockés toutes les news et tous les points de vue qui lui avaient été envoyés par e-mail au cours des heures, des jours et des semaines précédents. Il pouvait alors répondre aux commentaires des autres utilisateurs et envoyer ses commentaires propres.

Le réseau BITNET (Because It’s Time NETwork) permettait, quant à lui, l’envoi d’un message à tous les abonnés d’une liste donnée. N’importe qui pouvait inscrire son nom sur ces listes ou l’en retirer. BITNET avait une forme plus conservatrice que Usenet, puisqu’un modérateur pouvait faire le tri des messages.

les serveurs FTP et Gopher
Avec la croissance d’Internet, ses utilisateurs voulurent pouvoir transférer des fichiers informatiques d’un site à un autre. Le développement d’un logiciel spécialisé, le FTP (File Transfer Protocol), leur en donna la possibilité. Mais aussitôt les sites FTP privés et publics se mirent à proliférer. Hélas, il fallait télécharger les fichiers puis les ouvrir un à un avant de tomber (éventuellement) sur l’information recherchée. Pour parer à cette difficulté, un nouveau système, le Gopher, fut mis en place. Les serveurs Gopher utilisaient des menus à choix multiples proposant des fichiers informatiques dont le contenu était brièvement résumé.

la révolution du Web

Jusqu’en 1989, l’interface du réseau était essentiellement textuelle. Mais cette année-là,Tim Berners-Lee, inventa au CERN, à Genève, l’interface graphique World Wide Web (« toile [d’araignée] mondiale » reliant entre eux tous les réseaux d’ordinateurs) qui combinant l’accès aux textes, aux images et aux sons, et permettant d’y naviguer aisément. C’est grâce au Web (WWW pour les intimes) qu’Internet est désormais accessible au grand public.

Source:
The History of the Net par Henry Edward Hardy. Design of Information Systems, University of Michigan, School of Information and Library Studies, 1993.
(http://www.ocean.ic.net/ftp/doc/nethist.html)

« Le pied de la table est au soir de sa vie »

La métaphore (du grec metaphora « transport ») est selon Aristote (Poétique) « le transport à une chose d’un nom qui en désigne une autre ». Cette figure rhétorique consiste à transférer une signification à partir d’une analogie ou d’une comparaison implicite établie entre deux mots ou réalités. Dans notre langage quotidien nous usons d’une grande variété de métaphores ( « l’homme est un loup pour l’homme », « la société est un organisme », « le soir de la vie »…) dont certaines cessent d’êtres figuratives et deviennent des descriptions littérales (« le pied de la table »). La métaphore simplifie l’expression du langage et permet de comprendre certains concepts exprimés par une analogie (« la souris de votre ordinateur est une représentation métaphorique de votre index »).

L’arbre est virtuellement présent dans la graine »

Le virtuel (du latin virtualis « vertu » qui dérive de virtus, « force », « puissance ») désigne une chose ou une réalité qui n’est qu’en puissance, qui est potentiellement porteuse de sa réalisation (« l’arbre est virtuellement présent dans la graine »). Une chose virtuelle n’existe pas en tant que fait actuel, mais en tant qu’essence. La conception courante du virtuel est très proche significativement du possible, de l’imaginaire, voire de l’irréel et de l’illusion. Pour un psychologue, le virtuel n’est pas tant une projection ou un prolongement de la réalité, mais plutôt une de ses représentations. Selon le philosophe Pierre Lévy, « est virtuelle une entité « déterritorialisée », capable d’engendrer plusieurs manifestations concrètes en différents moments et lieux déterminés, sans être pour autant elle-même attachée à un endroit ou à un temps particuliers ».

Virtuel et virtuel: ne pas confondre!

Le développement du cyberespace a engendré deux formes de virtuel. La plus connue est la réalité virtuelle qui cherche essentiellement à mimer le réalisme visuel de la communication; elle a été développée surtout pour les jeux (la simulation de vol aéronautique par exemple) puisqu’il s’agit d’immerger l’explorateur dans un paysage qui lui donne l’illusion visuelle de la réalité. L’autre forme de virtuel est le monde virtuel qui, lui, mime le réalisme social de la communication. Le monde virtuel permet à une communauté d’interagir et de manipuler des objets, mais sans réalisme visuel. Tout se fait par écrit. Un jour, la puissance des ordinateurs permettra de fusionner la réalité virtuelle et le monde virtuel.

Tu réponds quand tu peux!

Le monde virtuel développé par les chercheurs du TECFA (Technologies de Formation et Apprentissage) de l’Université de Genève est essentiellement destiné à la recherche et à l’enseignement. Le professeur Mendelsohn dirige notamment des classes virtuelles qui conduisent à un diplôme post-grade (DES) en Sciences et Technologies de l’Apprentissage et de la Formation. Le monde virtuel permet une communication synchrone ralentie: alors que le téléphone interrompt nos activités, les participants à un monde virtuel peuvent interagir quand ils en ont le temps. L’enseignant peut ainsi mener plusieurs tâches en parallèle: animer par exemple sa classe virtuelle tout en supervisant les travaux de ses étudiants.

Bibliographie virtuelle

Qu’est-ce que le virtuel? Par Pierre Lévy. Paris, La Découverte, 1995.

Virtual Environments for Education, Research and Life, par Daniel K. Schneider. TECFA, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Université de Genève.

« MUDs Grow UP: Social Virtual Reality in the Real World », par Pavel Curtis et David A. Nichols. In: Third International Conference on Cyberspace, Austin, Texas, 1993.

Cultural Formations in Text-Based Virtual Realities, par Elizabeth M. Reid. Thèse, Cultural Studies Program, Department of English, University of Melbourne.

« Living Inside the (Operating) System: Community in Virtual Reality », par John Unsworth. In: Computer networking and scholarly communication in the 21st century (Harrison, T. et T.D., S., éd.), SUNY Press, Albany, 1995.

Deux centres importants d’études et de formation à distance

Centre romand d’enseignement à distance (CRED, Sierre)

Centre national d’enseignement à distance (CNED, France)

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