Images d’Autres

Les Arborigènes de la prison de Wyndham

par Réda Benkirane

 Prison de Wyndham (1902)

Voilà en gros ce que dit la légende de la photo parue dans Nouvelles Clés. Bien qu’ils aient des traditions qui datent de plusieurs milliers d’années, les Aborigènes restent largement inconnus du monde « civilisé ». Rappelez-vous : l’Homme blanc a consenti à leur accorder le droit de vote en…1967. Il y a moins d’un siècle, on les chassait encore comme du gibier, les policiers qui les capturaient étaient payés par tête et parfois ils posaient devant leurs trophées comme ci-dessous.

L’image symbole des jeux olympiques de Sydney aura été celle de la flamme olympique portée par Cathy Freeman, championne olympique représentante du peuple aborigène décimé, et aujourd’hui encore largement ignoré dans ses revendications. L’image était émouvante, la fête était grandiose, et la jeune femme était belle.

Voyant la représentation médiatique du monde depuis Sydney et la publicité lisse qui communique sur la diversité culturelle, une autre image remontait à ma mémoire. Il me fallait fouiller mes archives, la bibliothèque tout en désordre. Je me rappelais seulement avoir découpé l’image de la revue Nouvelles Clés une dizaine d’années auparavant, puis l’avais rangée je ne sais où. Et j’ai fini par la retrouver, juste avant la cérémonie de clôture des jeux olympiques!

Quinze jours durant, Sydney aura été la capitale du monde. L’image retrouvée permet aussi de repenser le monde, pour peu que l’on essaie de se projeter un instant dans la peau de ces êtres dominés, de ces organismes vaincus par la science, le canon et la poudre. C’est une invitation à une réflexion plus radicale que les formules habituelles qui flattent une culpabilité passagère et parfaitement inutile. Ce n’est pas une photographie retouchée ni cadrée par de la publicité façon Benetton ni du marketing post-moderne sur l’interculturalité. L’image appelle à la vigilance, et donne à méditer sur la légitimation du racisme, ses prémices quant à la certitude logique de notre savoir et de notre rapport aux autres.

Certes, l’image des Aborigènes de la prison de Wyndham nous réconforte dans la mesure où elle date d’une époque où même les jeux olympiques étaient une organisation raciste, où la fête du sport n’était accessible qu’aux « gentlemen » blancs qui excluaient le « reste » du monde de leur ressourcement dans la Grèce antique. Les Africains, les Asiatiques, les Amérindiens et les Aborigènes étaient indignes d’y figurer, au mieux ils évoluaient à cette époque-là dans les foires et les jeux de cirque ; catégorie monstres et cas d’espèce. L’image de la prison de Wyndham dit tout des relations civilisationnelles entre les peuples à cette époque dite de la Modernité, éclairées, paraît-il, par la philosophie universelle des Lumières. Elle instruit les nouvelles générations sur la manière dont on traitait il y a peu de temps encore la différence. Et là aussi il faut rester vigilant, car aujourd’hui c’est la même logique raciste qui est en train d’expliciter cette fois-ci dans des revues scientifiques (A+) pourquoi ce sont ces mêmes Africains, Asiatiques, etc. qui raflent désormais au détriment des Caucasiens l’essentiel des médailles en athlétisme en particulier et dans le sport en général. L’image des Aborigènes de la prison de Wyndham n’existe que dans la mesure où il y a eu derrière elle toute une économie, tout un savoir.

A l’ère du cyberespace et de la personnalité « protéiforme » de l’individu contemporain, nous serions en droit d’espérer être au fait de notre ethnocentrisme, mais il nous faut reconnaître que nous sommes toujours aussi babultiants quand il s’agit de comprendre l’histoire, la culture, la souffrance et la mort des autres. C’est une aventure autrement plus périlleuse que les jeux de rôle dans la réalité virtuelle en trois dimensions. Nous pouvons nous rassurer en nous convainquant que le savoir et la religion de la science nous sauveront des affres du passé et d’un monde charogne heureusement éloigné par l’interface hypertexte de nos fenêtres informatiques.

Si l’image de Cathy Freeman nous touche si fortement, c’est parce qu’elle s’inscrit dans la suite d’une longue série d’images de fraternité militante qui part de celle de Jesse Owens, victorieux au jeux olympiques de Berlin en 1936, à celles des Panthères noires qui arboraient au jeux de Mexico en 1968 leur médaille d’or, le point ganté haut levé en signe de défi quand passait l’hymne américain. Mais ces images et la communication sur ces images ne nous préservent pas en rien. Ces images ont été récupérées par le système qu’elles cherchaient à combattre, elles sont devenues des outils de travail du marketing, celui de Nike et de la culture MTV. Les images politiquement connotées opèrent comme un anesthésiant pour une société totalement vouée à la consommation tandis que partout on assiste à la promotion des identités de marché, de la world music (sono mondiale) et de la world philosophy (soupe métaphysique du Nouvel Age). Ces images ont-elles vraiment changé grand-chose quand on pense qu’aujourd’hui encore aux États-Unis, malgré les délires de l’affimative action, sur une population de trente millions de noirs américains, il y a plus d’individus en prison qu’à l’université ? Quant aux Amérindiens ou plutôt ce qu’il en reste, parqué dans des réserves, on peut toujours attendre que les historiens, ces « prophètes du passé » se penchent sur leur génocide qui n’a à ce jour obtenu ni reconnaissance ni réparation… De tout cela, pour la faune de la Silicon Valley qui nous annonce la Renaissance et l’avènement des êtres-à-calculer, il ne sera jamais question. Le prochain monde est celui de la pensée algorithmique, pensée désincarnée, pensée de la computation ; le prochain monde se fera sans les humanités, et là rien de nouveau sous le soleil : c’était déjà inscrit dans l’image des Aborigènes de la prison de Wyndham.

Si la science et la connaissance en général souffrent aujourd’hui d’une déconstruction systématique de la part des post-modernistes qui voient en elle une science « machiste », si la science est menacée de n’être plus qu’un paysage informatique de métaphores, si certains ne voient en elle qu’au mieux une matière à opinion (anything goes), c’est parce que non seulement elle a goûté au péché d’Hiroshima mais qu’elle a fait passer pour de la science un discours justifiant la domination d’autres cultures. La science a tenu pour de l’érudition, en plus de la certitude, un discours de la domination et de l’acculturation révélant les rêves matérialistes, les valeurs et les préjugés culturels de son époque. D’où le révisionnisme constant de l’histoire des sciences qui doit constamment nettoyer la connaissance de ses souillures majeures. A propos des Aborigènes, on pouvait lire encore au XXe siècle sous la plume d’un illustre anatomiste britannique et avec l’imprimatur de l’Oxford University Press que la peau foncée était la marque commune des hommes primitifs et des singes , la « race alpine » étant la crème de l’humanité (1).

Avril 2000, station d’Evian, aux pieds des Alpes justement. A l’occasion d’une Rencontre à huis-clos entre scientifiques et gens de « hautes vues » qui eut lieu sur le thème des relations entre Science et Société, le paléontologue français Yves Coppens, co-découvreur de Lucy dans le Rift éthiopien, y fit un exposé magistral sur les origines de l’humanité. A la fin de l’exposé, une femme très distinguée prit la parole ; elle disait qu’après avoir séjourné en Australie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, elle avait été saisie par la ressemblance de ces peuplades avec les singes. Se pourrait-il que les Aborigènes soient les survivants d’ancêtres de l’homme moderne demandait-elle au parterre de scientifiques?

Silence glacial parmi l’assemblée. La question était plus profonde qu’il n’y paraissait. Elle remontait des bas-fonds sociologiques des villes du Nord. Des partis nationalistes se fondent, des tribus d’intégristes punks naissent à partir de cette interrogation simpliste. Au lieu de jeter l’anathème sur ceux qui la posent, mieux vaut les instruire. Le meilleur remède est la lumière. Le fait de ressembler à un singe ou à un porc (il faut prendre ici en compte la diversité des points de vue selon les postes observatoires) rapproche-t-il biologiquement du singe ou du porc ? C’est à peu de chose près la question posée à Bartholomé de Las Casas, il y a près de cinq siècles de cela, qui alimenta une controverse célèbre en pleine Inquisition. Les Indiens d’Amérique ont-ils une âme, sont-ils des créatures humaines ? Si peu de progrès ont été faits sur cette question naguère posée à l’Église, il est troublant de constater que la même problématique est maintenant reformulée dans un cénacle rassemblant une dizaine d’esprits parmi les plus fins que compte actuellement la Science. Quel fascinant paradoxe ; à l’ère de la révolution informatique et de l’explosion du savoir scientifique, nous n’avons que si peu avancé sur le terrain de la culture.

En ces hauteurs non seulement « alpines » mais sociales et intellectuelles, dans le luxueux cadre de la Rencontre Science & Société, la question en disait suffisamment sur l’état et la répartition de nos connaissances à l’ère des réseaux. Yves Coppens, pris de court par la question directe, balbutia une réponse politiquement correcte. Méfiez-vous des apparences des faciès ! On passe toujours pour un singe, un pachyderme ou une fourmi au regard d’autres peuples et d’autres ethnies ! Mais la question appelait une réponse scientifiquement correcte que l’auteur de l’East Side Story n’avait pu trouver malgré l’étendue de ses connaissances. Le relativisme culturel n’est pas la réponse à cette question finalement légitime puisqu’elle interpelle de manière obsessionnelle un certain nombre de gens parmi les plus riches de la planète. C’est à cette seconde précise que nous étions en droit d’attendre que le savant fasse jaillir l’étincelle de science pour éclairer la scène de nos préjugés ordinaires.

Les questions qui nous aideraient à mieux détourer l’image des Aborigènes de la prison de Wyndham sont les suivantes : Le cerveau d’un Aborigène est-il biologiquement le même que celui d’un homme blanc ? Conditionné, est-il capable des mêmes performances cognitives que l’occidental moyen qui apprend à balayer devant sa porte ? A force d’entraînement, pourrait-il verser dans la pensée de la déconstruction, la physique subatomique, la cosmologie de l’inflation, les mathématiques des cordes ? Un aborigène, éduqué dans les meilleurs établissements scolaires, anthropologue diplômé de Harvard ou de Stanford, pourrait-il mener un exposé sur les origines de l’homme ?

Étrange et déroutante, originale même cette philosophie de la subjectivité longtemps confinée dans le cadre de la réflexion théorique. Cette expérience absolument impensable reste inédite même dans l’univers virtuel du cyberespace car il s’agit là d’un voyage dans l’altérité radicale : qu’est-ce que cela fait d’être un organisme tel qu’une chauve-souris ou un Aborigène (what is like to be a bat… or an Aboriginal) ? Diable, comment donc peut-on être Aborigène ?

Réda Benkirane

(1) « La race la plus primitive qui existe aujourd’hui est certainement la race australienne, qui est une survivance, avec seulement de légères modifications, de ce qui était peut-être le type primitif de l’espèce. Ensuite vient, dans l’ordre, la race nègre, qui est bien postérieure, et par bien des aspects davantage spécialisée, mais qui partage avec la précédente la pigmentation noire de la peau, attribut primitif de la famille humaine. L’homme primitif partage cet attribut avec le gorille et le chimpanzé. Après que le nègre se fut séparé de la souche principale, la pigmentation diminua soudainement et de façon très marquée ; le groupe mongol subit la spécialisation suivante et acquit ses traits propres. Après la séparation de la race mongole se produisit une nouvelle baisse de la pigmentation de la peau. La race alpine est issue de cette partie blanche de l’humanité. Elle devait, au bout du compte, se séparer en races méditerranéenne et nordique. Chez ces derniers, la réduction de la pigmentation a progressé d’un pas de plus, produisant les être les plus blonds que l’on connaisse. »

Sir Grafton Elliot Smith, Essays on the Evolution of Man (Oxford, Oxford University Press, 1923)

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