Un morceau de nous-mêmes

ÉDITORIALISTE INVITE: GUILLAUME CHENEVIERE

La télé?
Un morceau de nous-mêmes

 

Le Temps stratégique, No 66« La télévision abrutit les gens cultivés et cultive ceux qui mènent une vie abrutissante. »

Cette pirouette d’Umberto Eco souligne une vérité: la télévision a pour chacun la valeur de l’usage qu’il en fait.

Dimension de notre vie quotidienne, extension du système nerveux des hommes ou des femmes d’aujourd’hui, elle est, que cela nous plaise ou non, un morceau de nous-mêmes.

Dans « Memories of the Ford Administration », le romancier John Updike décrit un homme à l’agonie qui regarde avec tristesse son équipe de base-ball favorite perdre un match en direct à la télévision. En même temps, il entend sa femme parlementer au téléphone avec le fournisseur d’une nouvelle machine à laver et se dit qu’elle se fait rouler. Il se demande s’il pourra voir un nouvel épisode de son feuilleton préféré… Même à l’heure de sa mort, tant de choses lui occupent la tête qu’il n’arrive pas à penser à lui-même.

Bien entendu, la satire d’Updike ne vise pas la télévision, mais la vie émiettée, caractéristique de notre modernité.

Ce n’est pas la télévision qui a inventé le monde moderne, mais l’inverse.

La nostalgie sans avenir
Il faut donc vivre avec la télévision, comme il faut vivre ici et maintenant, et non pas dans l’Angleterre de Jane Austen ou dans la Provence d’Alphonse Daudet.

A dire vrai, nous nous y sommes habitués et nos bouffées de nostalgie ne portent pas à conséquence. Mais voilà qu’on nous annonce, à grand renfort de trompettes, l’avènement d’une société de l’information qui bouleversera tout. Certains disent que ce sera pour le pire et envisagent la destruction de notre civilisation par un bombardement d’images hollywoodiennes. D’autres imaginent au contraire un âge d’or où chacun renoncerait à sa consommation molle de télévision pour se brancher énergiquement sur une nouvelle bibliothèque d’Alexandrie virtuelle.

La révolution sans réalité
Sans nier la rapidité de l’évolution technologique, je pense qu’il n’y aura pas de révolution dans le comportement majoritaire de nos concitoyens.

Les satellites, la compression digitale, les autoroutes de l’information multiplieront certes l’offre télévisuelle, mais pour la rendre comparable à celle d’une librairie ordinaire dans le domaine de l’écrit.

Les fictions hollywoodiennes ne seront guère plus présentes qu’aujourd’hui, où elles ne dominent le marché télévisuel qu’aux heures de moindre écoute. Il n’y a tout simplement pas assez de talents, ni à Hollywood ni ailleurs, pour faire éclore chaque année davantage de films et de séries susceptibles de séduire un large public international.

Quantité de canaux spécialisés verront en revanche le jour, parmi lesquels (je ne cite que des exemples réels) une télévision consacrée aux travaux de couture et de ménage, une autre au bricolage, une troisième à l’art de la conversation, et mille autres spécialités innocentes (parfois aussi moins innocentes).

Les limites de l’abondance
Devant cette abondance, chacun fera des choix selon ses affinités et, comme c’est aujourd’hui le cas dans le domaine de l’écrit, la profusion des publications spécialisées n’empêchera nullement la place prépondérante dévolue, dans le temps de lecture moyen, aux journaux généralistes et aux livres à grand tirage. En ce qui concerne la télévision, les chercheurs américains et européens s’accordent sur une fourchette de quatre à sept comme le maximum absolu de chaînes de télévision que le grand public est susceptible de suivre, quelle que soit la palette de l’offre.

Dans ce nouvel environnement, non seulement la Télévision suisse romande (TSR) ne s’effacera pas, mais elle sera toujours la première dans sa zone de chalandise, parce que la plus indispensable, à la fois comme refuge face à l’overdose des images et des informations venues de toutes parts, et comme lieu du débat politique et social de la Suisse romande.

L’exemple américain montre le renforcement de l’ancrage régional des grands networks généralistes, au détriment du menu unique des images centralisées. La plus grande concurrence de CNN ne vient pas aujourd’hui de ses rivaux sur le plan de l’information globale, mais de l’extraordinaire développement de l’information régionale, notamment la couverture des grands événements sous l’angle local (le débarquement américain à Haïti vu par les « boys from home »). Ce n’est pas un hasard si la moitié de l’immense marché de la publicité télévisuelle américaine (plus de 10 milliards de dollars) est aujourd’hui un marché régional en pleine expansion.

Un rôle politique et social grandissant
Selon Dominique Wolton, dans « l’Italie, la télévision et l’Europe », « les transformations sociales et culturelles, en détruisant les autres situations de communication, ont fait en un demi siècle de la télévision le seul lien entre les personnes. (…) On touche ici à l’essentiel de ce que les élites ne veulent pas voir: la place essentielle de la télévision dans l’anthropologie contemporaine. »

En Suisse, nous mesurons très bien cette évolution, qui donne à la petite TSR un rôle grandissant dans le tissu social de nos concitoyens. La réflexion comme quoi « ne pas suivre les débats politiques à la TSR est un acte d’abstentionnisme » n’est pas une boutade. Ce serait un sujet de thèse que la relation entre l’audience de nos émissions de préparation aux votations et la participation des électeurs aux urnes. Un récent sondage de la revue « Construire » confirme en tout cas que la TSR joue le premier rôle dans la formation de l’opinion romande et bénéficie d’un degré de confiance inégalé.

La nécessité d’une télévision proche des hommes et des femmes de ce pays se manifeste également dans d’autres domaines: la fiction, le sport, le divertissement, où l’attachement passionné aux paysages, aux parlers, aux manières d’être, aux sensibilités particulières de nos régions, est d’une intensité croissante.

Le plus haut envol
La tâche modeste, mais exaltante, de la TSR est de renvoyer à la Suisse romande et à ses habitants une image d’eux-mêmes sans servilité, en s’efforçant de nouer de vrais dialogues, de susciter l’interrogation et la critique, de « nous emmener plus haut », selon la jolie formule d’un groupe de téléspectateurs analysés par des psychologues spécialistes de la recherche qualitative sur l’audience.

Seule à l’oeuvre sur son tout petit marché, la TSR échappe aux dilemmes service public vs. télévision privée, culture vs. divertissement, pour se vouer à une mission d’identification et même d’incarnation nationale et régionale, dont rien n’annonce qu’elle cessera d’être utile et appréciée dans les années à venir, surtout dans un pays comme la Suisse, à la croisée des chemins…

Les saveurs de la vie
Si j’ai volontairement négligé le multimédia, l’interactivité, les ordinateurs protéiformes, etc., c’est que ce sont à mes yeux des secteurs d’activité d’une autre nature, qui se développent sur les terrains de la lecture, de l’écriture, du commerce, etc. Leur évolution est passionnante, mais ne concurrence pas sérieusement la télévision.

On peut certes arguer que le développement des jeux vidéo empiétera sur la consommation de télévision des enfants, et que les femmes au foyer seront sollicitées de la même manière par des jeux adaptés et par le téléshopping. Mais la télévision de demain restera prépondérante comme instrument de consommation détendue et conviviale, à la fois futile et irremplaçable dans le tissu du quotidien, exprimant les saveurs diverses de notre vie elle-même…

Guillaume Chenevière est directeur de la Télévision suisse romande.

© Le Temps stratégique, No 66, Genève, octobre 1995.

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