Méfiez-vous des prédictions – dossier

Message

 

 Le Temps stratégique No 36 Vous êtes un industriel fonceur, vous voulez grandir. Vous avez acheté une invention sensationnelle. Mais avant de la jeter sur le marché, vous hésitez. Des millions sont en jeu. Si l’affaire marche, ce sera le pactole. Si elle échoue, la ruine. Vous donneriez n’importe quoi pour savoir ce que l’avenir vous réserve.

Mais comment faire? Confier votre problème à des gourous-experts? A Dame-Soleil? Ne vous fier qu’à votre flair? Foncer à l’aveugle (comme Napoléon qui disait, avant la campagne de Russie: « On s’engage, et puis on voit »)?

Ou alors, y a-t-il quelque part des techniques permettant de débusquer l’avenir malgré tout? De ruser au moins avec lui, de le contourner, de le doubler?

En un âge où tout change très vite, ces questions sont vitales pour chacun de nous. Ce numéro spécial, dont la partie centrale a été confiée à Steven Schnaars, professeur associé de marketing à la City University de New York, vous aidera, croyons-nous, à forger vos propres réponses, lesquelles, dans la pratique, sont, on le sait bien, les seules qui comptent.

Alors, bonnes prévisions, et bonne lecture.

RÉFLEXION

Qui aurait trouvé nez
à géométrie variable ?

par Claude Monnier

Le titre de ce numéro spécial est sans ambiguïté. Il dit aux industriels, aux commerçants, aux hommes d’affaires, à chacun: « Méfiez-vous des prédictions! »

Mais peut-on s’en méfier vraiment?

L’Occident tout entier, et sa force, et sa gloire, ont été construits sur notre talent sinon à prédire du moins à prévoir, et sur l’art connexe de faire des plans. Comment dès lors rayer de notre arsenal des techniques qui nous ont permis de construire des cathédrales, de conquérir des continents, de créer des empires industriels, d’aller sur la lune, de construire des barrages grands comme des pays, et, de manière plus générale, de maîtriser le monde et la nature comme jamais personne n’y avait réussi avant nous?

D’ailleurs, avons-nous le choix? Peut-on renoncer à prévoir? Le fameux modèle Benetton, du nom de ce fabricant italien de vêtements tricotés qui est capable, pour satisfaire aux goûts volatiles du public, de changer complètement sa collection en quelques semaines, au lieu des longs mois dont ses concurrents à planification classique ont besoin, est-il un modèle de non-prévision? Sûrement pas.

Car la prévision est inhérente à l’homme pensant. Ce qui varie, en revanche, et varie au point de faire croire que l’on a affaire à des phénomènes différents, c’est la portée, la longueur, des prévisions. Il y a des prévisions courtes (une voiture fonce sur moi, je prévois qu’elle va m’écraser, je planifie de faire un bond en arrière sur le trottoir, j’exécute mon plan, je suis sauvé!), des prévisions longues (sachant qu’un million d’enfants sont nés cette année, je prévois que dans 65 ans ils pèseront lourdement sur le système de caisses de pension du pays), et des prévisions très longues (les astronomes pourraient dire sans doute le jour et l’heure à laquelle notre bon vieux Soleil, ayant épuisé toutes ses ressources énergétiques, sera condamné à s’éteindre).

Plus l’environnement est dur, mouvant, instable, plus la prévision à son propos sera courte. Plus l’environnement est stable, facile, confortable, plus la prévision à son propos sera longue. L’être humain s’efforcera toujours de prévoir aussi loin que l’environnement le lui permet. Voyez ce jeune homme: il entre dans le marché du travail en période de paix et de prospérité: il se paie le luxe d’établir un « plan de carrière » pour les quarante prochaines années de sa vie; le même jeune homme cependant, pris dans une guerre et envoyé au front, n’osera faire aucune prévision au-delà de sa prochaine permission, dans le meilleur des cas.

Dit autrement: on fait les prévisions que l’on peut.

Il se trouve justement que nous autres Occidentaux avons été habitués, par un environnement trop longtemps facile, à faire des prévisions qui fonctionnaient bien. Nous avons donc fini par croire que nos prévisions avaient presque valeur de lois scientifiques. Par oublier qu’elles ne sont au mieux que des outils mentaux, et qu’il est toujours malsain d’adorer ses outils. Par perdre de vue que prévoir n’est pas une science, mais un travail incessant de l’esprit, une descente réitérée dans l’inconnu -et qu’il ne suffit pas d’embarquer pour cette plongée lesté des plus fortes statistiques ou des conseils des meilleurs cerveaux pour en réduire la nature fondamentalement hasardeuse.

Endormis par nos succès passés, nous avons fini enfin par ne plus savoir changer la longueur de nos prévisions en fonction des changements de circonstances. Pour un Benetton qui a su percevoir que les prévisions en matière de mode ne peuvent plus être, désormais, que très courtes, combien de fabricants pétrifiés, croyant encore qu’elles peuvent être longues, et proposant à leur clientèle des caftans noirs traînant par terre au moment même où elle se meure pour des mini-jupes rouges?

Pendant ce temps, d’autres nations, contraintes de vivre depuis des siècles dans un environnement hostile, ont développé un formidable talent pour ajuster leurs prévisions aux circonstances. Les Japonais, pour ne parler que d’eux, sont capables de faire des prévisions à long terme aussi fiables que les nôtres, mais en outre, lorsque les circonstances changent brutalement, savent changer totalement de plans dix fois plus vite que nous. Après le choc pétrolier de 1973, ils ont décidé que leur dépendance à l’égard de l’énergie fossile devenait intolérable. Ils ont donc changé leurs plans, et aujourd’hui, pour une même production, dépensent trois fois moins de pétrole que nous. Cependant que nous, incapables de changer nos plans radicalement, nous continuons pour l’essentiel, dix-sept ans plus tard, sur la bonne vieille lancée du gaspillage énergétique.

Le nez à géométrie variable est un talent vital, nous l’avons perdu, nous devons le retrouver.

 

Claude Monnier

© Le Temps stratégique, No 36, Genève, Octobre 1990.

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