Hammerklavier, métamusique

 A travers ce titre L’Odyssée de la complexité emprunté au travail de Réda Benkirane, Giovanni Bellucci, pianiste italien, a voulu synthétiser le contenu qui anime le programme de son deuxième récital du cycle beethovénien intégral « Klaviersonaten und Symphonien » –  une intégrale qui, d’après le pianiste, se configure comme un long voyage aux limites de l’univers pianistique beethovénien, un parcours utopique et enthousiasmant mais aussi non exempt en risques et inconnues… Le sommet de ce cycle est la sonate No 29, opus 106, dite Hammerklavier.La Hammerklavier, No 29 fait partie des derniers projets de Ludwig van Beethoven qui l’aura composée alors qu’il était atteint d’une surdité quasi totale. Cette oeuvre représente un des monuments de la littérature pianistique et constitue une singularité majeure dans l’histoire de la musique.

L’Odyssée de la Complexité – Villa Médicis, Rome, 27 juin 2008

Concert pianistique de Giovanni Bellucci ponctué d’entretiens
avec Réda Benkirane sur le thème de la Complexité

 Ventiseiesima Sonata in mi bemolle maggiore, op. 81a “Das Lebewohl
–Les Adieux” Adagio / Allegro – Andante espressivo – Vivacissimamente
Sesta Sonata in fa maggiore, op. 10 n. 2
Allegro – Allegretto – Presto
Ventinovesima Sonata in si bemolle maggiore,
op. 106 “Hammerklavier”
Allegro – Scherzo: Assai vivace – Adagio sostenuto – Largo / Allegro risoluto


Maestro Bellucci, autodidacte tardif, piano forte et sonate technologique

Beethoven Sonata op.106 « Hammerklavier » Allegro risoluto (extrait du dernier mouvement, 2001)

Né en 1965, Giovanni Bellucci découvre par hasard le piano à l’âge de quatorze ans. Autodidacte, il se lance dans l’interprètation des 32 sonates de Beethoven. Auréolé de nombreux prix et succès internationaux (World Piano Masters Competition de Monte-Carlo, Concours Reine Elizabeth de Bruxelles, Prague Spring Competition, Prix Alfredo Casella de la RAI, Prix Busoni, Prix Franz Liszt, Concours Claude Kahn), il est aujourd’hui considéré comme un des dix plus grands pianistes du monde.

« Bellucci est une force de la nature déchaînée, mais ni brutale, ni mécanique, une force, par contre, énorme, palpitante, toujours prête à se plier aux multiples exigences d’un texte parmi les plus complexes qui puissent exister, comme l’eau qui dévale impétueuse le lit d’un torrent de montagne sans saper les rives, sans faire rouler les pierres et sans jamais déborder ».

Piero Rattalino, à propos de l’interprétation de la sonate de la  Hammerklavier, revue Musica, avril 2000.

Oeuvre musicale de Giovanni Bellucci (consulter http://www.opus106.com )

 

Wilhelm Kempff à propos de la Hammerklavier, sonate 29

L’interprétation de Wilhelm Kempff

Wilhelm Kempff, Hammerklaviersonate op.106 – I. Allegro

Wilhelm Kempff, Hammerklaviersonate op.106 – II. Scherzo: Assai vivace

Wilhelm Kempff, Hammerklaviersonate op.106 – III. Adagio sostenuto

Wilhelm Kempff, Hammerklaviersonate op.106 – IV. Largo-Allegro risoluto

 


A propos de la sonate pour piano n° 29, opus 106, Hammerklavier, de Beethoven

 

Oeuvre de commande, écrite en 1818 – année de grande misère pour son auteur – la sonate n° 29, op. 106, dédiée à l’Archiduc Rodolphe, partage avec les 33 Variations sur un thème de Diabelli, le sommet de la difficulté dans l’œuvre de piano de Beethoven.

Ses dimensions exceptionnelles, la richesse de sa substance musicale et du témoignage humain et spirituel dont elle garde le secret, font de cet ouvrage de haut bord l’un des monuments de la littérature pianistique de tous les temps, l’un des plus respectables, l’un des plus étrange aussi … sorte de sphinx sonore d’une haute, d’une mystérieuse signification.

Le langage est celui du dernier Beethoven, intellectuel et sensible, fort complexe bien que parfois réduit à l’essentiel grâce au dépouillement de l’écriture. Pensée épurée ayant fréquemment recours aux formes fuguées pour se matérialiser en énergie – Langage qui apparaît comme l’ultime conséquence d’un travail intérieur sans relâche, d’une progressive spiritualisation.

Ici se livrent des luttes d’une portée vitale, mais dont le sens demeure captif des symboles musicaux.

Quatre mouvements dont nous parlerons brièvement :

L’ALLEGRO initial, véritable mouvement de symphonie, s’impose d’emblée, abruptement, par un foudroyant motif rythmique qui reviendra plusieurs fois au cours du morceau.

Un long épisode en sol majeur (qui réapparaîtra plus tard dans le ton initial) révèle, en pleine lumière, tout un jeu mélodique sensible sous-tendu d’activité rythmique. C’est ensuite un fugato indomptable, qui atteint à l’âpreté ; puis, avant la réexposition, une lumineuse modulation en si majeur – à remarquer une curieuse équivoque entre si bémol majeur et la « noire tonalité » de si mineur, que l’on retrouvera ailleurs au cours de l’œuvre.

Ce premier mouvement se termine sur les répercussions de plus en plus estompées du premier motif, sur des registres différents, comme des forces menaçantes qui battent en retraite dans un lointain inconnaissable.

Le SCHERZO, ASSAI VIVACE, preste et vif, apparaît, de prime à bord, inoffensif ; mais, à le mieux observer, on remarque, d’une part, le caractère mystérieux, quelque peu fantomal, du trio, où passent et se mêlent des ombres ; et, d’autre part, cette équivoque entre si bémol et si naturel, qui confère à la fin de cette page une si curieuse hésitation tonale. Le presto final, sur des octaves répétées de si naturel, présente la lividité de l’éclair, avant que ne soit enfin touché le si bémol sur lequel va se consommer sa disparition …

L’ADAGIO SOSTENUTO, pensé dans l’esprit de la grande variation, se situe à un niveau exceptionnel d’élévation et d’intériorité. Cette immense fresque, où le temps est comme suspendu, donne des aperçus, des perspectives insoupçonnées sur la ferveur, la richesse d’une vie intérieure d’exception. Certes, la souffrance y est présente, mais aussi une lumière qui semble venir d’ailleurs …
La Messe en Ré, en chantier à cette époque, n’est sans doute pas étrangère à ce climat d’un autre monde où se perd la notion commune du temps.

Dans le LARGO qui précède l’entrée de la fugue, il faut, en quelque sorte, créer le néant … De ces limbes montent au jour, par trois fois, des ébauches d’idées qui, sitôt nées, retournent au vide. Le dépaysement est grand en ces « terrae incognitae ».

Tout se passe alors (si je puis me permettre une comparaison aussi audacieuse) comme si une formidable pulsion d’énergie libérait la Fugue de la pesanteur, la laissant en gravitation.

Mais le tout n’est pas de la laisser graviter … il faut accomplir ce parcours terrible, tout en sinuosités, en retours sur soi-même ; il faut s’y retrouver dans ce labyrinthe redoutable ponctué de trilles électrisés.

Terrible jeu de l’esprit, non, lutte sans merci contre quelque tourment harcelant dont on veut se délivrer  …

L’intellect et la volonté y sont en jeu, et une charge de malaise et de souffrance s’y fait sentir … Ce serait, à mon sens, une grave erreur de la « dédramatiser » comme on l’entend faire parfois. Ce serait acte de banalisation. La tension, l’opiniâtreté doivent être maintenues.

Cette fugue contient des hardiesses d’écriture, des dissonances, des chocs, qui l’apparentent presque à la musique d’un Bartok, par exemple.

 Il faudrait dominer suffisamment ces pages terribles pour prendre une distance et les interpréter en visionnaire …

 Le parcours de la Sonate op. 106 est très impressionnant à effectuer pour l’exécutant, mais combien de forces vives il reçoit dans le contact et l’intimité d’une œuvre aussi puissante, dont on peut arriver à se faire une alliée.

Pierre Froment, pianiste
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