Mémoires d’un immigré

  Lectures, Le Temps, 10 novembre 2012

Tobie Nathan: savant, sorcier, passeur

par Réda Benkirane

Tobie Nathan, Ethno-Roman. Grasset, 2012.

La psychanalyse de papa ramenait tout à des déterminations courues d’avance: maman, oedipe, phallus, anus. L’ethnopsychiatrie de Tobie Nathan introduit la pensée sauvage dans la médecine occidentale; elle renvoie au grand délire collectif qui agite les choses animées depuis la nuit des temps, à la polyphonie des anges et des démons, aux feux de brousse qu’embrasent des forces malignes de quelque Afrique mentale.

Tobie Nathan a commencé à faire parler de lui il y a un peu plus d’une quinzaine d’années pour la discipline, l’ethnopsychiatrie, qu’il a pour l’essentiel inventée dans les couloirs d’hôpitaux français. Au contact de migrants névrosés issus de cultures extra-européennes, il élabore une thérapeutique métisse de la maladie mentale, au croisement de la psychothérapie et de l’ethnologie. Approcher le trouble mental selonl’arrière-planculturel du patient, recourir à des techniques traditionnelles de transe et de soin, interpréter ses rêves, faire parler les esprits qui l’agitent, travailler avec des traducteurs d’idiomes africains et avec des guérisseurs, telle est la démarche décomplexée de ce psychothérapeute.

Dans ses Mémoires où résonnent de multiples voix, l’auteur retrace son parcours, de sa quasi mystique «sortie d’Egypte» en 1956 suite à la crise de Suez jusqu’à sa rencontre décisive avec son mentor, l’anthropologue Georges Devereux.

C’est l’histoire d’un émigré, juif levantin,un jeune banlieusard des années 1960. Formé dans le chaudron social de mai68, il aura su échapper aux impasses existentielles de l’idéologie et de la drogue, en poursuivant une quête du savoir, un amour des femmes et de la littérature, une formation à la psychanalyse. Son «intégration» à la société française passe par l’école et l’université, maisn’a jamais signifié de renoncer à la mémoire du passé antérieur ni de renier les cultures dont sa famille hérite depuis des générations: judéité, arabité, francité, africanité…

Ethno-Roman
raconte aussi le processus qui amène le disciple à se libérer du Maître et de ses pulsions égotistes pour poursuivre son propre chemin vers «lesAutres».

La psychanalyse de papa ramenait tout à des déterminations courues d’avance: maman, oedipe, phallus, anus. L’ethnopsychiatrie de Tobie Nathan introduit la pensée sauvage dans la médecine occidentale; elle renvoie au grand délire collectif qui agite les choses animées depuis la nuit des temps, à la polyphonie des anges et des démons, aux feux de brousse qu’embrasent des forces malignes de quelque Afrique mentale.

Gitan de la science, métèque, juif aimant Dieu mais aussi ses divinités connexes,Tobie Nathan traduit les mythes bibliques et les fait dialoguer avec les contes orientaux ou africains. La religion n’est pas seulement affaire de croyance mais aussi de créance. Se confier, s’en remettre aux esprits, parlementer avec les morts, percevoir les mondes invisibles, c’est accéder à l’idéalisation de la réalité qui façonne des paysages mentaux.

Le passeur clandestin de savoirs parsème son autobiographie de retours d’expérience: des séances de guérison loin du regard de l’Occident ponctuent une démonstration tout en pointillés sur d’autres modes de rationalité. Les histoires de vie de Tobie Nathan rappellent que chaque migrant confiné à la banlieue, rejeté par consensus ou par sondage d’opinion, sous-estimé, sous-aimé est potentiellement un medecine man, untrickster, un diplomate, un artisan des relations interculturelles et un intercesseur auprès des dieux mineurs et des malins génies. L’auteur est mû par une intuition fondamentale: la pensée est une production collective.

Réda Benkirane

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