Futurs du monde islamique, par Mahdi Elmandjra

Futurs du monde islamique
étude du futur :
nécessités, réalités et horizons*

[ English version ]

par Mahdi Elmandjra

C’est un grand honneur pour moi de me trouver au milieu d’une telle assemblée d’hommes et de femmes distingués qui ont tant contribué à la clarification des problèmes que le monde islamique confronte. Notre sujet est très stratégique pour l’avenir du monde musulman surtout à un moment où toute la planète est secouée par des ruptures et des mutations que ceux qui font de la prospective prévoyaient depuis quelques années. Je suis donc très conscient de la difficulté de notre tâche collective et encore plus conscient de mes limites face à la complexité du thème qui nous concerne à cette réunion.

Cela fait vingt cinq ans que je mène des recherches dans le domaine de la prospective. Je pense avoir participé à plus de deux cents conférences et séminaires internationaux traitant du futur, mais c’est la première fois, à ma connaissance, que se tient un colloque international exclusivement consacré à la prospective des problèmes concernant l’Islam et aux méthodes de recherche à envisager dans ce domaine. C’est un signe de maturité, espérons qu’il sera suivi d’autres initiatives de ce genre et de programmes de recherches concrets avec des moyens adéquats.

J’espère que l’origine géographique des participants dépassera, lors des prochaines activités du Centre, l’espace du Monde arabe qui, après tout, ne représente que 20% des musulmans qui se trouvent aux cinq coins de la terre. Il faut éviter tout risque d’éthnocentrisme lorsqu’il s’agit d’Islam car il est contraire à son esprit qui ne nie pas l’importance de la diversité -mais une diversité qui mène à l’unité. « O vous, les constitués en peuples et en tribus pour que vous connaissez entre vous. le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux d’entre vous ». (Al Hojorate : 13).

Le symposium est donc à mes yeux comme une répétition pour d’autres rencontres beaucoup plus représentatives des réalités et des potentialités du Monde musulman. Évitons donc de généraliser, comme le font consciemment les occidentaux, à l’ensemble des pays musulmans la problématique spécifique du Monde arabe. Ceci n’est pas une critique mais une simple réserve quant à la validité universelle de nos propos et conclusions éventuelles.

Mon exposé comprendra trois parties :

I. – Importance des études du futur
II. – Les réalités : a) du monde ; b) du monde islamique
III. – Les horizons futurs du monde islamique

I. Importance des études du futur

Permettez-moi, puisque notre sujet concerne le futur de l’Islam de clarifier quelques concepts islamiques. En Islam il y a une très nette distinction entre « El-ghaib » qui est du ressort de Dieu qui seul connaît l’inconnu, et le « mystère », d’une part, et la notion du futur dans le sens où nous l’utilisons dans la prospective, c’est-à-dire une projection dans le temps des conséquences de nos actions et inactions d’aujourd’hui. Il ne s’agit ni de prophétie ni de divinations.

Le mot « mustaqbal » (futur) ne se trouve pas dans le Coran mais on trouve le mot « mustaqbil » un de ses dérivés :

« Puis, voyant cela comme un nuage se diriger vers leurs vallées, ils dirent : « Voici un nuage, il va pleuvoir ». « Au contraire ! c’est cela même que vous cherchez à hâter : un vent, et défend, un châtiment douloureux » (Al-Ahcâf, 24).

Le Coran est plein de références aux notions qui ont trait à la vision et à l’avenir (« rou’iya », « ennadra »…)

« Ho, les croyants! Craignez Dieu. Que chacun considère ce qu’il a préparé pour demain! » (Al-Hachr-18).

« N’ont-ils pas considéré le super-royaume des cieux et de terre et toute la chose que Dieu a créée et que peut-être leur terme est déjà proche ? Par quel discours croiront-ils donc, après cela ? » (Al-Aaraf-185).

« Et de ce qu’ils prévariquaient, la Parole leur tombera dessus. Ils ne parleront donc point. N’ont-ils pas vu qu’en vérité Nous avons désigné la nuit pour qu’ils aient repos, et le jour pour voir ? Voilà bien là les signes, vraiment, pour des gens qui croient! Et le jour où l’on soufflera dans la Trompe! Puis ils seront effrayés, tous ceux qui sont dans les cieux et tous ceux qui sont sur la terre, -sauf qui Dieu veut! Et tous viendront à lui en s’humiliant.

Et tu verras les montagnes ! Tu les compteras pour figées, alors qu’elles marcheront de la démarche du nuage. Fabrication de Dieu, Lequel perfectionne toute chose. Il est bien informé, vraiment, de ce que vous faites ». (Les fourmis, 86-88).

Toutes ces Sourates lancent des appels pour profiter du présent tout en oeuvrant avec perspicacité pour l’avenir, cet avenir est à la fois l’au-delà et la vie ici bas.

Quant au mot « el-ghad » (demain), il est cité cinq fois dans le Coran et l’utilisation de la forme du futur dans les verbes y est assez fréquente :

« Que chacun considère ce qu’il a préparé pour demain ». (Al-Hachr-18).
« Envoie-le demain avec nous faire une promenade au pâturage, et jouer, cependant que nous serons pour lui des gardiens » (Youssouf-12).
« Et ne dis jamais, à propos d’une chose : oui, je vais faire cela demain ». (El-Kahf-23).

« Et personne sait ce qu’il s’acquerra demain, et personne ne sait dans quelle terre il mourra » (Lucman-34).

« Demain, ils sauront qui est le grand menteur, l’insolent ».
(La Lune-26).

Il y a lieu de constater qu’au moment où le premier verset, comporte un appel clair à l’exploration du futur pour consolider la foi du croyant et lui éviter toute surprise, le troisième et le quatrième versets rejettent toute forme de prophétie ou de divination.

Si l’on se penche sur les versets du Coran précités, on comprendra qu’ils appellent à éviter de prophétiser une image unique de l’avenir et de prétendre le connaître d’avance. Quant au fait de projeter une multitude de conceptions du futur, c’est ce à quoi nous sommes appelés à oeuvrer afin de prévenir le mal et d’arriver au bien-être auquel nous aspirons; le futur est donc pluriel et ouvert.

Je pense que l’Islam est en soi une « vision » à la fois de ce monde et de l’autre monde. Il comporte un message dynamique basé sur le changement (ettaghiyir) -un changement dont l’initiative, dans les domaines politique, économique, social et culturel, revient à l’homme qui est maître de son devenir. Le changement est en effet une nécessité pour un avenir meilleur et la parole de Dieu est claire à ce sujet : « En vérité, Dieu ne change rien en un peuple, tant qu’ils n’ont rien changé en eux-mêmes » (Ar-ra’d-13 : verset II).

Il y a donc lieu d’éviter une autre confusion concernant le concept de « bid’a » (hérésie) signifiant une transformation et une violation des fondements spirituels de l’Islam, d’une part et le changement en tant que facteur dynamique de toute société vivante qui ne saurait se faire sans innovation (ibda’). Toute matière vivante qui ne change pas meurt, il en est ainsi de l’être humain et de la société. Ceux qui craignent le changement, le font, non pas pour des raisons de culte, mais pour des motifs d’ordre social car ils ont des privilèges à conserver. Ceux-ci ont toujours tendance à s’opposer au changement en invoquant l’hérésie.

La régression du Monde islamique et tous les malheurs qui en découlent peuvent être attribués à ce conservatisme qui a étouffé l’innovation, l’imagination et la créativité à partir du Xème et XIème siècle quand des soi-disant doctes ont « fermé » la « porte » de l’Ijtihad (recherche).

Comment rattraper ce retard ? C’est en cherchant à répondre à une pareille question que l’on découvre toute l’importance de l’étude du futur qui nous force à lire les « horizons ». Dieu n’a-t-il pas dit :

« Nous leur montrerons bientôt nos signes, dans l’Univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils voient clairement que ceci est la vérité. Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute chose ? » (Fuçaylat-41 : Verset 53).

Le Prophète Sidna Mohammed regardait toujours devant lui et ne se retournait jamais en arrière. l’Islam en tant que religion et société est avant tout un regard porté sur l’horizon, pour les questions de ce monde et de celles de l’au-delà. Car c’est de ces regards que dépendent les actions pour lesquelles nous sommes responsables auprès de nous-mêmes, de la société et de Dieu. Toute l’action humaine sur le plan religieux et social, en Islam, est guidée par les conséquences de cette action à la fois sur terre et lors du jugement dernier. Elle implique une intégration du futur dans l’acte quotidien.

Un hadith du Prophète dit : « L’Islam efface ce qui précède », c’est-à-dire le fait qu’un individu embrasse la religion musulmane lui donne deux particularités: la première c’est que l’Islam lui efface tous les pêchés précédents parce qu’il n’y a plus besoin d’y revenir afin de s’intéresser à l’avenir. La deuxième c’est la responsabilité que l’Islam fait assumer à l’individu ce qui va advenir, c’est-à-dire l’encourager à s’intéresser à son avenir et à ses aspirations futures. Le verset coranique qui dit : « Que chacun considère ce qu’il a préparé pour demain » est à cet égard édifiant.

Ces remarques préliminaires ne visaient qu’à dissiper tout malentendu et éviter toute interprétation de l’Islam qui le rejetterait dans le fatalisme où la personne et la société ne seraient plus maîtres de leurs destins. Pour que nous puissions faire face aux défis du futur, nous devrions d’abord procéder à un grand nettoyage de nos cerveaux, comme le disait, il y a 40 ans, le Cheikh Mohammed Belarbi El Alaoui : « Nos têtes ressemblent à un grand dépôt d’ordures qui a besoin d’énormes moyens de nettoyage pour devenir propre et purifié de ces déchets ».

Les études du futur représentent un phénomène assez récent qui date de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Les premiers travaux de prospective étaient entrepris par la Rand Corporation pour le compte du Pentagone des années 1946. C’est pour cela que l’on trouve un lien assez étroit entre les études stratégiques et les études de prospective.

Ce n’est que vers la fin des années 1960 que les études sur le futur ont pris un véritable départ. Mais même à ce jour près des deux tiers des recherches sur le futur sont menées soit par le secteur militaire soit par les firmes multinationales. On retrouve ainsi le même phénomène que celui qui prévaut dans le domaine du financement de la recherche scientifique.

Elles ont pris un très grand essor dans les pays industrialisés, sur les plans de la formation, de la documentation, de la recherche et des applications concrètes. Près de 97% des dépenses totales sur la recherche prospective s’effectuent dans ces pays et moins de 3% dans le Tiers-Monde qui compte 80% de la population mondiale.

La sous-estimation de l’importance stratégique du futur est un des symptômes les plus aigus du sous-développement. Il est toujours difficile de faire comprendre une règle bien simple qui veut que plus un phénomène est grave, intense et urgent, plus sa solution réelle dépend d’une vision à long terme. Le développement commence lorsqu’une population se donne les moyens de réfléchir sur son futur en cherchant un consensus sur des projets de société.

Les études du futur ne constituent pas une science même si leurs méthodologies ont recours à plusieurs sciences exactes et sociales. Il s’agit d’étudier, avec une démarche ouverte, en retenant des alternatives et des choix, les diverses évolutions d’une situation donnée et les conséquences possibles de telle ou telle décision sur ces évolutions. C’est pourquoi on parle toujours des futurs et non du futur. Le but essentiel est de définir des objectifs désirables et de voir comment on peut les rendre possibles à moyen ou long terme en agissant sur le présent.

Lorsqu’on demanda à Einstein pourquoi il s’intéressait au futur, sa réponse fut bien simple, « parce que j’ai l’intention d’y passer le reste de ma vie ».

Une fonction principale des études du futur a trait à leur mission pédagogique car elles transforment les structures mentales et contribuent à la réduction du décalage entre la rapidité du développement technologique et le temps nécessaire pour l’assimiler d’une façon utile en évitant ses retombées négatives.

J’ai toujours souligné la nécessité impérieuse de la culture et des valeurs dans le développement. Il est évident que l’Islam en tant que force de changement et d’innovation jouera un rôle prépondérant dans notre évolution puisqu’il existe de nos jours un retour volontaire aux valeurs spirituelles, particulièrement chez les jeunes.

Il est également évident que si la jeunesse musulmane retourne actuellement aux sources, c’est pour retrouver des valeurs endogènes pour guider ses pas. L’avenir escompté par le monde arabe et musulman passera nécessairement par un renouveau de l’Islam -un Islam de recherche (Ijtihad) et non l’Islam des imitations qui a été à l’origine de l’effondrement de notre civilisation et qui s’est progressivement éloignée de sa mission d’innovation et de créativité. Si le Prophète Sidna Mohammed et ses Compagnons n’avaient projeté l’avenir, il n’y aurait peut-être pas actuellement 1 milliard 200 millions de musulmans dans le monde.

II. Réalités contemporaines
A. Réalités mondiales

De nos jours, plusieurs phénomènes caractérisent le monde dont les plus importants sont :

1. L’accélération de l’histoire -la connaissance totale mondiale double actuellement tous les 7 ou 8 ans. Un article scientifique est publié toutes les deux minutes quelque part dans le monde.

2. La complexité croissante que cette accélération engendre.

3. Le rétrécissement du temps et de l’espace.

4. La transition d’une société de production à une société du savoir où les ressources humaines deviennent plus importantes que les matières premières (baisse de 25% en 1989) et où le capital n’est plus rentable sans ressources humaines, matière grise et innovation. Pour illustrer le principe de l’accélération de l’histoire et la rapidité du changement et ses implications au niveau des ressources humaines, par exemple, il suffit de se référer à l’étude entreprise par le Ministère de l’Enseignement de l’Espagne selon laquelle on ne trouve pas de formation correspondante dans les institutions post-secondaires pour la moitié des emplois dont on aura besoin en l’An 2000.

5. Le rôle accru de la culture -il y a 22 ans, lors de la première table ronde Nord-Sud, organisée par la Société Internationale pour le Développement (SID) à Rome en mai 1978, j’avais insisté sur le fait que l’aspect le plus politique et le plus déterminant dans les rapports Nord-Sud était d’ordre culturel car il concernait les valeurs,

« Il faut accorder une priorité aux systèmes de valeurs pour démontrer que la crise actuelle entre le Nord et le Sud ne peut être surmontée par simple adaptation. C’est une crise du système dans son ensemble. Toute solution doit passer par une nouvelle définition des objectifs, des fonctions et structures, et une redistribution du pouvoir et des ressources selon une échelle de valeur différente de celle qui a causé la crise et l’effondrement du système actuel ».

7. La croissance démographique et jeunesse de la population au Sud, et stabilisation ou baisse de la population accompagnées d’un vieillissement au Nord. (Dans le monde musulman 50% de la population a moins de 16 ans et plus des deux tiers ont moins de 30 ans).

8. Le rôle des technologies avancées : informatique, télématique, robotique, intelligence artificielle, sciences de l’espace, biotechnologies, nouveaux matériaux… L’industrie dans ces secteurs consacre entre 8% et 12% de son chiffre d’affaires à la recherche et un montant presque égal à la formation de son personnel.

Il ne faut pas fonder l’espoir sur ce que l’on appelle le « transfert de technologie » -on ne transfert que des produits dépassés à des prix injustifiés. La maîtrise des technologies est le résultat d’un travail et d’une recherche endogènes. Ce processus là ne se vend pas et ne s’achète pas -il s’acquiert par le savoir et la créativité.

9. Le nouveau rôle prépondérant de l’information et de la communication -ce nouveau secteur représente maintenant 40% de la production industrielle mondiale et plus de 60% des emplois dans le monde industrialisé. Il y a un énorme déséquilibre entre le Nord et le Sud dans ce domaine car le premier contrôle près de 85% des activités concernant ce secteur avec des conséquences politiques, économiques, sociales et culturelles dont on commence à peine à mesurer l’impact.

10. L’intégration économique et la constitution de grands ensembles: aucun ensemble économique de moins de 150 millions d’habitants ne pourra faire une entrée digne dans le XXIème siècle (Grande Europe : 350 millions; Amérique du Nord : près de 300 millions ; Sud-Est Asiatique : 350 millions).

11. La culture dans le sens large du terme est maintenant le point le plus stratégique dans les rapports entre les Etats. Les problèmes que posent la communication culturelle seront les sources possibles des conflits de l’avenir bien plus que les questions politiques ou économiques.

12. L’équation : modernité = occidentalisation s’est avérée fausse. L’expérience du Japon en est la meilleure preuve. Dans un rapport publié en 1989 par le NIRA (Nippon Institute for Research Advancement) intitulé « Ordre du jour pour le Japon des années 1990 », on peut lire,

« il faut désormais voir le monde différemment, mettre de côté le vieux préjugé d’un ordre mondial stratifié sous l’Empire américain. Le nouvel ordre mondial, qu’on pourrait appeler l’âge de la diversité des civilisations repose sur la coexistence de multiples civilisations… Si l’occidentalisation a fait progresser le monde sur le plan matériel, la modernisation du Japon témoigne de la distinction entre modernisation et occidentalisation ».

13. L' »immatérialisation » du matériel et la « matérialisation » de l’immatériel : les produits industriels requièrent de moins en moins de matières premières et de plus en plus de valeur ajoutée sous forme de matière grise. Un exemple de cette immatérialisation est le recours au fibre optique qui a énormément réduit la quantité de matière utilisée en comparaison avec le cuivre, miniaturisation, micro-processeurs et puces électroniques. On parle ainsi de l’immatérialisation de l’économie.

Par ailleurs, grâce au progrès dans les « nouvelles » sciences, physique des particules, biologie moléculaire, neurophysiologie,… la physique classique de Newton est remise en cause parce qu’elle est essentiellement mécanique et n’explique plus tous les phénomènes observables au niveau de l’Univers. Toujours dans la même ligne de pensée, on trouve que le rationalisme de Descartes peut être un obstacle à la compréhension scientifique de phénomènes qui échappent à la rigidité d’un tel cadre. C’est ainsi qu’on parvient à ne plus établir mécaniquement des frontières entre le monde du matériel et celui de l’immatériel dont l’appréhension scientifique se dessine dans un futur lointain.

Pour une plus ample explication de ces nouvelles tendances on pourra se référer à la « Déclaration de Vancouver sur la survie au XXIème siècle » adoptée en septembre 1989 à la suite d’un colloque interdisciplinaire organisé par l’UNESCO. En voici des extraits,

« Dans cette vision scientifique nouvelle, les valeurs humaines s’élargissent en conséquences. C’est dans le contexte des images convergentes de l’homme proposées par les progrès récents de la science et de la culture que nous cherchons les modèles d’un avenir qui permette à l’homme de survivre dans la dignité et en harmonie avec son environnement…

« Ces idées modifient la conception de la place de l’homme dans la nature et appellent une transformation radicale des modèles de développement… »

14. Le reflux du spirituel dans toutes les régions du monde était prévisible et même nécessaire compte tenu des excès du matérialisme philosophique du communisme et du matérialisme concret du capitalisme. Ce reflux a été à la base et au coeur même des mutations que vit l’Europe de l’Est. Il est également la source d’importantes secousses dans les sociétés musulmanes mais avec des populations beaucoup moins instruites et plus susceptibles d’être exploitées à d’autres fins assez éloignées de ce nouvel élan universel. Cela ne pourra pas affecter à long terme une soif pour les valeurs spirituelles à un moment où le monde entier traverse une grande crise éthique et morale.

B. Réalités du monde islamique

1. Une société sous-développée

Parlons d’abord des 43 États qui se considèrent musulmans. Le seul critère dont nous disposons objectivement est celui de l’adhésion volontaire à l’ISESCO. Les statistiques disponibles indiquent que la population du monde islamique s’élève à 700 millions d’habitants avec une moyenne de 16 millions par pays. Toutefois, 22 pays ont une population inférieure à cinq millions alors que la moyenne des États membres de l’ONU est supérieure à 30 millions d’où la balkanisation du monde islamique. Plus de 300 millions de musulmans résident dans des pays qui n’appartiennent ni à l’ISESCO, ni à l’Organisation de la Conférence Islamique. Le monde musulman représente plus du 1/5 de la population de la planète et du 1/3 de celle du Tiers-Monde.
Sur le plan mondial, le monde musulman est le plus pauvre, le moins alphabétisé, le plus dépendant sur le plan alimentaire, dont le taux d’espérance de vie est le plus bas, qui investit le moins dans la recherche scientifique, qui publie le moins de livres par tête d’habitant, qui lit le moins, dont la créativité est une des plus faible, dont l’innovation est presque inexistante, où la participation de la population est plus réduite, où l’abus des libertés publiques et des droits de l’homme est des plus flagrants, où la femme dispose de moins de liberté, où la corruption est la plus répandue, qui subit le plus de pertes humaines à cause de conflits internes car il est le plus divisé, qui souffre le plus des inégalités des rapports Nord-Sud, et qui fait face à la plus grande campagne organisée par les médias occidentaux contre ses valeurs culturelles et spirituelles. C’est aussi celui qui achète le plus d’armes par tête d’habitant et en même temps celui dont les dépôts à l’étranger son supérieurs à sa dette internationale. Voici toute une réalité crue qui devrait donner à réfléchir et à se préoccuper de l’avenir.

Comment peut-on se considérer comme musulman sur terre si l’on n’est même pas capable de suivre la première directive de Dieu telle qu’elle ressort du premier verset révélé du Coran « Lis au nom de ton Seigneur… » Peut-on dire qu’il y a une société musulmane si la majorité de ses membres ne sont pas en mesure d’accéder eux-mêmes directement au Livre Saint sans passer par des intermédiaires ? La grande force de l’Islam n’est-elle pas d’avoir supprimé tout clergé en laissant l’être humain en relation directe avec Dieu ? L’analphabétisme est-il la conséquence de manque de moyens pour l’éradiquer ou n’est-il que le reflet d’un manque de volonté politique ou de la crainte de ce qu’une société musulmane instruite pourrait apporter comme changements dans la gestion de la cité musulmane ?

Sur 540 Prix Nobel décernés depuis 1901 -en dépit de nos réserves sur le mode de son octroi et du choix de ses candidats, seuls trois musulmans en ont été récompensés (Abdus Salam, Anouar Sadate et Najib Mahfouz), soit 0,05% du nombre total des lauréats alors que le monde musulman compte plus de 20% de la population mondiale. Non seulement nous ne développons pas nos ressources humaines qui représentent aujourd’hui, et encore plus demain, le capital principal de la société, mais nous nous offrons même le luxe de retarder l’émancipation de la moitié de la population musulmane, soit plus de 500 millions d’êtres humains, par une politique anti-islamique à l’égard de la femme à laquelle la religion a donné tous les droits. C’est un des problèmes les plus graves et les plus urgents auquel le monde musulman ne peut trop tarder à trouver une solution rapide et efficace.

2. Les aspects du sous-développement

La situation dans le monde musulman est caractérisée par plusieurs aspects du sous-développement qui se résument comme suit :

a) Absence de données économiques et socioculturelles sur le monde islamique. Il est surprenant de constater à ce sujet que les meilleurs centres de documentation et de données se trouvent dans les pays industrialisés dont un plus grand nombre est financé par nos pays. Il est une autre réalité amère qui prouve la gravité de notre désintéressement vis-à-vis des affaires qui nous concernent et l’intérêt que les autres leur accordent réside dans le fait que c’est au Vatican qu’on doit la première estimation du nombre de musulmans dans le monde publiée au début des années 1980 à la suite d’un travail qui a mobilisé 600 personnes dans 200 pays et territoires et qui a nécessité un travail de 10 ans.

b) L’histoire de notre récent passé est encore colonisée, notre présent nous échappe en grande partie, et même notre futur est déjà hypothéqué par les études et les scénarios des autres sur lesquels nous nous fions, lorsque nous y avons accès, sans la moindre hésitation. Notre futur risquerait à ce moment là de n’être qu’une copie non-viable du passé des autres. La seule amère réalité à l’heure actuelle est que le monde musulman n’est pas maître de sa propre destinée et que son indépendance reste formelle sur beaucoup de plans. La véritable décolonisation est devant nous. Elle prendra plusieurs décennies.

Il est une autre constatation aussi amère que les précédentes et qui témoigne de notre absence dans la prise en main de notre destinée, c’est qu’il y a 1087 ans, un orientaliste anglais, W.C Blunt publiait à Londres un livre intitulé « The future of Islam », et ce n’est que 103 ans plus tard qu’un musulman du Pakistan, Ziauddin Sardar écrivait « Islamic Futures » publié également à Londres en 1985.

c) La grande crise dont souffre le monde islamique contemporain découle de l’absence d’une vision claire sur les actions futures des élites au pouvoir et l’inexistence d’une clairvoyance en raison de leur ignorance de la réalité et de ses différents courants d’une part, et de leur crainte et leur réserve vis-à-vis de toute action engagée par les couches de la société par peur de porter atteinte à leurs privilèges et de restreindre leur autorité et leur influence, d’autre part.

Il y a donc un mimétisme aveugle de tout ce qui est dicté par l’Occident, une obéissance totale aux « conseils » des services de renseignements étrangers et aux directives des conseillers des pays protecteurs qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, l’absence totale de toute consultation populaire ou d’expressions collectives sur les aspirations de la société et l’inexistence de toute participation effective à l’élaboration des programmes d’actions destinés à relever les défis, réaliser les objectifs possibles et réalisables et à édifier un État de Droit. En effet, les élites au pouvoir ne sont préoccupés que par les mouvements de l’opposition croyant que toute inattention serait à l’origine de leur éloignement du pouvoir. Mais quand il s’agit de résoudre les problèmes de leurs sociétés, c’est alors l’improvisation totale avec des moyens de bord évitant ainsi toute vision globale et à long terme du futur estimant que tout changement qui pourrait intervenir sera résolu en son temps et qu’elles seraient les premières à l’entrevoir.

d) Le taux très élevé des analphabètes : les taux d’analphabétisme dans le monde islamique sont les plus élevés dans le monde et dépassent 80% dans certains pays islamiques et rares sont ceux qui y disposent d’un taux d’analphabétisme au-dessous de 50%. A cette situation grave s’ajoutent l’inexistence de tout programme d’alphabétisation et l’apparition d’un nouveau genre d’analphabétisme au sein des alphabètes à savoir les lavages de cerveau et leur ignorance totale de tout ce qui se passe dans leur pays et leur environnement. Il n’y aura donc aucune perspective d’un avenir meilleur pour le monde musulman sans une lutte effective contre l’analphabétisme qui ne demande pas plus de cinq ans dans le cas d’une mobilisation des bonnes volontés et le déploiement de tous les efforts pour son éradication.

Dans une situation pareille, il est normal que les taux de scolarisation, la construction d’écoles, et d’universités, la formation de médecins et de pharmaciens, la construction d’hôpitaux, de bibliothèques et de maisons d’édition soient faibles.

e) L’absence de recherche scientifique

La recherche requiert un environnement scientifique, de solides bases éducationnelles et le droit à la libre expression des citoyens. Ces besoins sont indispensables pour l’innovation et la création -conditions essentielles pour toute recherche scientifique. Le monde islamique, malheureusement, n’accorde pas beaucoup d’intérêt à la recherche scientifique, et investit des sommes extrêmement faibles dans ce domaine. Ceci est vrai pour l’ensemble du Tiers-Monde. Il en résulte une hémorragie permanente de cerveaux créateurs attirés, d’une part, par l’importance que l’Étranger leur accorde et les possibilités qu’il leur offre, et rebutés, d’autre part, par des sociétés qui bloquent tout épanouissement scientifique.

Je me permets de préciser à ce sujet, qu’il n’y aura aucune place pour la recherche scientifique, et partant, pour le progrès tant que les portes de l’Ijtihad (effort de réflexion et d’innovation dans le droit musulman) ne seront pas totalement ouvertes et qu’on n’aura pas formulé des conceptions modernes de l’Ijtihad -conceptions qui devront sauvegarder à l’Islam sa pure essence, et se débarrasser des obstacles et des entraves dressées par la réaction et qui ont enchaîné la communauté musulmane en l’emprisonnant dans le sous-développement et en la maintenant dans la décadence. Parallèlement à cela, il est nécessaire qu’une véritable pluralité politique soit instaurée et que le droit à la différence et à la multiplicité des opinions librement exprimées devienne une réalité tangible.

f) Une crise des valeurs socioculturelles de plus en plus aiguë

La vaste majorité de nos responsables jouissent de peu de crédibilité. Leurs politiques au niveau de l’économie nationale sont entachées de népotisme, d’indifférence et de grandes carences administratives. Le transfert de montants exorbitants à l’étranger est devenu chose légitime que les accapareurs utilisent pour assurer de loin, la permanence de leur influence à l’intérieur et protéger leur avenir contre les changements imprévus qui pourraient les surprendre. Cette panoplie peut être complétée par le trafic d’influence, l’injustice sociale, l’effondrement au sein des sociétés musulmanes de l’ordre des valeurs morales.

g) Des modèles de développement importés inadaptés

Nos plans de développement ont pour point de départ l’imitation aveugle de l’Occident, ainsi que la dépendance à son égard en matière d’assistance. Il est regrettable de constater chez les planificateurs dans le monde musulman des conceptions de développement qui marginalisent le rôle de la science et de la technologie. Le développement n’est pas un programme visant seulement à répartir le revenu et assurer les services, mais le développement c’est surtout la science quand elle devient culture, comme l’a si bien fait observer René Maheu, l’ancien directeur général de l’UNESCO.

h) L’absence de l’État de Droit et des libertés publiques

Les pays musulmans, dans leur ensemble, sont caractérisés par la tyrannie et l’accaparement du pouvoir. L’opinion est muselée et la personne humaine étouffée. Comment voulez-vous disposer d’un climat propice au développement de la recherche scientifique nécessaire au progrès, et à l’édification de la civilisation dans un tel environnement chargé de répression, d’atteintes aux libertés, et d’insulte à la dignité ? Le droit à la liberté d’expression, d’innovation, de création, le droit à différence et à la liberté de diffusion des idées ne saurait être assuré que grâce au respect des droits de l’homme et au règne de l’État de Droit.

i) La médiocrité de la situation réservée à la femme dont on ne reconnaît pas le droit important et essentiel à l’édification de la société. Ce faisant nous nous sommes condamnés à paralyser la moitié de la société dans son droit à l’épanouissement et nous avons ainsi commis le crime d’immobiliser les énergies et les cerveaux de plus de 500 millions d’âmes. Le sous-développement qui règne aujourd’hui dans la société musulmane a, pour une grosse part, pour origine la marginalisation du rôle de la femme. Puisque nous parlons de l’Islam et de son avenir, nous devons préciser qu’il est honteux que certains ignorants continuent à véhiculer des mensonges concernant la femme et qui remontent à une époque révolue qui fut caractérisée par la faiblesse, l’indolence et par des luttes interminables pour le pouvoir.

N’étant pas un spécialiste de la science islamique, je me suis renseigné auprès de gens compétents en la matière sur le statut de la femme en Islam. Ils m’ont affirmé que de nombreux falsificateurs et imposteurs ont forgé des textes de hadith que certains « doctes » répètent jusqu’à nos jours défigurant ainsi le vrai visage de l’Islam et faisant obstacle par ces contrefaçons à l’avènement d’un avenir prospère de leur société.

Parmi ces mensonges, citons celui qui conseille de consulter les femmes, mais de ne pas faire cas de cette consultation. Les spécialistes de la science du hadith affirment que ce soi-disant propos attribué au prophète n’est qu’un pur mensonge. Un autre hadith forgé pour la circonstance et qui a été répandu par les tyrans et les faux savants qui voulaient tenir en laisse les énergies de la communauté musulmane prétend que la fille du prophète a consulté son père pour savoir ce qui conviendrait le mieux à la femme et que le prophète aurait répondu ceci, « qu’elle ne voit aucun homme et qu’aucun homme ne la voie! ».

Il s’agit là d’un hadith fictif, forgé de toutes pièces, comme disent les spécialistes et qui ne saurait nullement être attribué au prophète, surtout qu’il est en contradiction flagrante avec les textes coraniques.

En nous référant aux ouvrages spécialisés du hadith et aux hommes de la science de la Tradition, nous remarquerons qu’un nombre important de femmes étaient des juristes du droit musulman, des transmetteuses de hadith, des combattantes de la foi ayant participé au Jihad, et assumé d’autres fonctions aux côtés des hommes. Nous pouvons en citer à titre d’exemple : Karima bint Ahmed de Merw, qui pouvait réciter tout le corpus du « Sahih d’Al Boukhari » et qui reçut pour sa connaissance par coeur de ce corpus les louanges du commentateur de Al Boukhari, Hafidh Ibn Hajar d’Askalon qui l’a citée dans son ouvrage « al Fath al Bari ».

Je ne voudrais pas trop insister sur ce sujet, mais je souhaiterais cependant que les éminents savants présents ici puissent éclairer l’assistance sur les traditions prophétiques qui appellent à honorer la femme, à la considérer comme l’émule de l’homme aussi bien dans les choses de la religion que dans les rapports de la vie matérielle.

La preuve de la marginalisation de la femme, c’est sa quasi absence dans ce colloque. Je n’ai pas arrêté d’insister auprès des organisateurs de cette manifestation pour que la femme y soit qualitativement et quantitativement bien représentée, car notre sujet concerne l’avenir de l’ensemble de la communauté islamique. La vision de l’avenir est une tradition en Islam. Le prophète, avant sa mort, au cours du pèlerinage de l’Adieu, adressa ses conseils à la communauté en ces termes : « Je vous recommande de traiter convenablement les femmes ». Est-il donc convenable de maintenir la femme dans l’ignorance, de minimiser son rôle, et mieux encore, d’essayer de l’éliminer presque totalement de la vie publique quotidienne. De quel droit ?

J’attire l’attention des grands savants ici présents, en proclamant tout haut qu’aucun espoir n’est possible pour les sociétés musulmanes sans la participation positive de la femme à qui la religion a assuré tous ses droits. Le problème est beaucoup plus d’ordre socioculturel que religieux. Il devrait être la priorité de nos priorités, au cas où nous voudrions sérieusement assurer l’avenir de la communauté de l’Islam, l’épanouissement de toutes nos énergies et l’encouragement de nos initiatives pour la compréhension des problèmes actuels et futurs.
Il est à souligner que la situation de la femme est encore assez mauvaise dans l’ensemble du monde. Le statut de la femme dans les pays sous-développés est à la fois un indicateur est une preuve du lien intime qui existe entre le développement économique et socioculturel, d’une part, et la sauvegarde des droits et de la dignité de la personne humaine, d’autre part. Au sein du Tiers-Monde et du monde islamique, c’est le monde arabe comme je l’ai souligné plus haut qui est le plus sous-développé dans les domaines de l’alphabétisation, de l’enseignement et de la recherche scientifique.

La question du statut de la femme dans la société musulmane, et plus particulièrement dans le monde arabe, pose des défis certains qui nécessitent des analyses sociales sérieuses, une autocritique ferme et un « Ijtihad » (recherche) hardi. Nous devons revenir à la source afin de réviser, à partir d’une nouvelle lecture du Coran, nos réflexions et en comprendre sans ambiguïté les finalités, les objectifs et les priorités qui en découlent afin de pouvoir trouver, à court et à moyen terme, les solutions efficaces aux problèmes de plus en plus aigus du fait de l’accélération de l’histoire.

Je suis convaincu que le problème de la femme dans le monde musulman est un des plus importants que nous affrontons à l’heure actuelle. Nous nous devons de lui trouver des solutions rapides avec la participation des forces vives de nos sociétés et sans poser pour cela à la femme, l’égale de l’homme, une quelconque condition préalable.

3. Problèmes nécessitant une solution urgente

a) Problèmes des minorités islamiques:

Il existe des minorités islamiques qui luttent pour leur survie à l’intérieur de groupements hégémoniques. Ce sont soit des populations qui sont restées fermement sur place après la chute de la civilisation islamique et la disparition du soutien de l’Islam, soit des groupements humains ayant émigré pour gagner leur pain quotidien lorsque l’émigration hors des patries est devenue moins pénible pour ces minorités que de se retrouver étrangères dans leur propre pays.

Parmi ces minorités, citons les ouvriers ayant émigré en Europe occidentale, les populations musulmanes des Etats asiatiques de l’URSS, les millions de musulmans de l’Inde, de la Chine et des Philippines. Si réellement nous aspirons à un avenir de progrès pour le monde islamique, nous devons réfléchir sérieusement au sort et à l’avenir de ces minorités et oeuvrer pour les protéger afin qu’elles puissent ne pas se fondre dans la masse de la majorité et perdre ainsi leur identité.

b) La cause palestinienne:

Il s’agit d’une question stratégique à l’intérieur du monde islamique. Libérer la Palestine de l’emprise sioniste est une obligation plus que nécessaire. Préparer nos forces sous toutes leurs formes est inévitable, si nous voulons réellement libérer ce territoire. Je ne pense pas que la voie dite « diplomatique » du style « Camp David » permettra de chasser l’occupant . Les israéliens sèment l’effroi et pratiquent l’oppression dans les rangs du peuple de Palestine, particulièrement à Jérusalem et sur les « territoires occupés ».

Israël a peur de l’avenir et ses dirigeants actuels semblent avoir opté pour des solutions dures visant à priver de leurs moyens de défense, tout Etat arabe de la région qui pourrait remettre en question la suprématie militaire d’Israël, tout en continuant leurs programmes d’expropriation et d’anéantissement des Palestiniens propriétaires légitimes de leurs terres. Israël bénéficie d’un soutien inconditionnel de l’Occident qui rend toute solution pacifique honorable fort difficile. Israël développe, avec l’aide des États-Unis et d’autres pays industrialisés, sa maîtrise des sciences atomiques et ceux de l’espace, parallèlement à notre propre défaillance dans ces domaines, alors que le monde islamique dispose de 45% des réserves en uranium dans le monde et de milliers de « cerveaux immigrés » dans ces secteurs.

III. Les perspectives

Ce qui semble caractériser l’ordre mondial actuel, c’est le déséquilibre qui existe entre le Nord et le Sud : moins de 20% des populations du globe possèdent plus de 80% des richesses matérielles qui s’y trouvent. C’est là une véritable injustice à l’égard des faibles qui ne pourra pas durer éternellement. En plus de cela, le modèle de développement industriel adopté par l’Occident ne saurait à son tour se perpétuer indépendamment de la situation du Tiers-Monde. Le Nord sera obligé de baisser son utilisation de l’énergie d’environ 20% au cours des 10 ou 15 prochaines années, car sa dilapidation de l’environnement vital (sur-utilisation de la biosphère) atteint aujourd’hui 40% et il s’agit là de la survie même de l’Humanité et de la Planète.

Bien que la session extraordinaire de l’Assemblée Générale de l’ONU sur le développement ait adopté récemment une résolution pour l’assistance au développement, n’oublions pas que la politique de l’aide a déjà prouvé son peu d’efficacité et son inutilité ainsi que ses méfaits à la lumière d’une expérience qui dure depuis plus de trente ans.

Il y a toute une série de questions qui mériteraient un examen approfondi dans le cadre de nos préoccupations prospectives telles que : l’hypocrisie internationale qui ne cesse de croître et dont sont complices des instances gouvernementales au Nord comme au Sud ; l’absence de coopération Sud-Sud dont une des conséquences est l’augmentation de la dépendance du Sud à l’égard du Nord ; et le rôle des musulmans dans les études prospectives.

Je me suis contenté d’un bref exposé des défis les plus graves auxquels la Communauté islamique devra faire face en ce qui concerne son devenir, en présentant à la fin de cette étude (voir annexe) des données statistiques sur le monde islamique. La lecture de celles-ci est véritablement édifiante et dégage, pour celui qui voudra approfondir ce sujet, les genres de défis et de transformations importantes dont nous subirons passivement les conséquences si nous n’agissons pas tout de suite pour y faire face avec sérieux.

La population du monde musulman dépasse un milliard d’êtres humains (dans les tableaux ci-dessous nous avons utilisé les chiffres minima). Le nombre de musulmans atteindrait entre 1.635.000.000 et 1.850.000.000 d’âmes en l’an 2020 et représenterait ainsi plus du cinquième du total de la population mondiale. Je souhaiterai maintenant, à la lumière de ces données, attirer l’attention sur deux importantes questions :

1. Le nombre des musulmans est en constante augmentation. Ceci inquiète l’Occident et les gens du Vatican qui surveillent de près cette évolution, car le nombre des musulmans a dépassé celui des catholiques. Afin de prendre conscience du poids de ce facteur démographique et comprendre pourquoi il dérange nous nous bornerons à trois données statistiques :

i) La population du monde musulman est égale, sinon supérieure, à ce qu’était le total de la population mondiale en 1830.

ii) Dans trente ans le nombre des musulmans sera égal à ce qu’était la population mondiale totale au début de ce siècle.

iii) Selon des statistiques de source occidentale (1) , en 1980, les adeptes du courant spirituel judéo-chrétien représentaient 31% et celui de l’Islam 18%. En l’an 2025, le taux du premier passera à 25% alors que celui de l’Islam s’élèvera à 31%. Les projections des mêmes sources pour la fin du XXIème siècle indiquent que le taux du courant judéo-chrétien sera de moins de 20%, alors que celui de l’Islam atteindra plus de 40%. A ce rythme, dans 4 ou 5 générations les musulmans représenteront près de la moitié de la population mondiale.

2. Les taux importants du 3ème âge en Occident : ce qui amènera l’Occident dans les 10 prochaines années, pour combattre la vieillesse démographique, à faire appel à un nombre croissant de migrants spécialement parmi les esprits créatifs et innovateurs, afin de conserver le niveau de son développement économique. Ce qui effraie davantage encore l’Occident c’est la jeunesse du monde musulman. Cette jeunesse est un acquis non durable qu’il faudra savoir fructifier d’une manière positive.

IV. Conclusion

Notre crise est, avant tout, une crise née d’une absence de vision de la part d’une classe dirigeante qui ne sait pas faire appel aux compétences et aux pensées éclairées dont nos pays disposent. Bon nombre de ces élites sont marginalisées ou devenues culturellement aliénées dans leur propre pays. Elles sont parfois forcées de s’imposer des formes d’autocensure quand elles ne sont pas récupérées par les gouvernements en place.

Cette crise est également spirituelle et morale, née de la méfiance à l’égard de certaines valeurs contradictoires entre un ordre statique ne sachant pas comment évoluer pour faire face aux défis nouveaux, d’une part, et un ordre de valeurs importées et non adaptées aux réalités de nos sociétés. C’est peut-être ce qui explique la désorientation de nos jeunes et ce qui nourrit leur méfiance à l’égard de nos générations.

Il existe, en somme, chez nous, un grand vide que tentent de combler de nombreux courants non musulmans. Citons entre autres, cette nouvelle secte dénommée « francophonie » actuellement prêchée dans les pays du Maghreb et qui vise à effacer notre langue et notre culture pour nous imposer une langue qui n’est parlée que par 4% de la population mondiale.

Cette situation nous dicte de prendre les devants pour remédier à notre présent et réfléchir sérieusement à notre avenir. La nature, comme on dit, a horreur du vide. Le même phénomène s’applique au monde musulman de l’Est et de l’Ouest. Notre vide est celui de la connaissance, de la science, de la créativité et de la liberté. Les solutions résident dans la mobilisation de toutes les valeurs islamiques dynamiques capables de combler ce vide humain.

Mahdi Elmandjra

Étude présentée au Symposium sur Les futurs du Monde islamique,
Alger, 4 – 7 mai, 1990.

ASHRQ AL AWSAT, 90/06/05, London, UK; L’OPINION, 90/05/06, Rabat, Maroc; AL MASA, 90/04/05 – 06 – 08, ALGÉRIE ACTUALITÉ, 90/05/10; Télévision Aléerienne 05/90; AL MUSTAQBAL AL ISLAMI, London, UK, 91/01; L’ÉVEIL, N° 0, Alger, 04/91; AL ALAM, 91/06/09 & 91/07/12, Rabat, AL KACHKOUL, 91/07/08, Rabat.

 


Futures of the Islamic World
Future studies: needs, facts and prospects *

[French version]

by Mahdi Elmandjra

I feel honored to be amongst such a distinguished assembly of men and women who have contributed so much to the identification of the problems besetting the Islamic World. The subject under consideration is of a highly strategic nature, especially at a time when the world is going through sweeping upheavals and disruptions which have been anticipated for years by specialists of future studies. I therefore have no illusions about the awesome task awaiting us here and am fully aware of the complexity of the subject.

I have been working in the field of future studies for over 25 years and have participated in approximately 200 international conferences and seminars related to this subject. It is the first time, I think, that an international symposium is entirely devoted to the identification and analysis of current and anticipated problems related to Islam. This is a sign of maturity of the Islamic world and similar initiatives must be encouraged in the future with the hope of initiating and supporting concrete research projects in this important area.

Given the countries of origin of the participants in this symposium, I hope that the sponsoring center will consider extending its activities beyond the scope of the Arab World. After all, Arabs account for only 20% of the Muslim population the world over. When dealing with Islam we must all beware of ethnocentric temptations, for Islam calls for diversity which is conducive to unity. This prescription is enshrined in the holy Quran which says « O mankind! Lo! We have created you male and female, and have made you nations and tribes that ye may know one another. Lo! the noblest of you, in the sight of Allah, is the best in conduct. » (XLIX, 13).

Accordingly, I consider this symposium to be a sort of rehearsal for other meetings to come and which will be more representative of the realities and potentialities of the Islamic world. We should therefore avoid the confusing generalization which has led the West to apply the specific reality of the Arab region to all the countries of the Islamic World. This is not to be regarded as a critical stand against this symposium, but rather as an expression of a personal reservation concerning possible attempts to confer universal validity on the proceedings and findings of this meeting.

I. THE IMPORTANCE OF FUTURE STUDIES

As we are addressing the future prospects of Islam, allow me, first, to clarify some Islamic concepts. In Islam, a clear distinction must be made between the arabic word « Al Ghayb » (unknown) which is within the realm of God, and the word « Mustaqbal » (future) which implies the anticipation of developments arising from what we do or fail to do today. We are not talking about prophecies but about forecasts. In fact, the word « mustaqbal » does not occur in the Quran. Instead, the Holy Book refers to one of its derivatives which is « mustaqbil. » In one of the Quranic verses, it is said:

« Then, when they beheld it as a dense cloud coming toward their valleys, they said: Here is a cloud bringing us rain. Nay, but it is that which ye did seek to hasten, a rain wherein is painful torment » (XLXI-24).

The Quran abounds with references to the notions of perception, outlook and future:

« Oh ye who believe! Observe your duty to Allah. And let every soul look to that which it sent on before for the morrow. »
(LIX-18)

« Have they not considered the dominion of the heavens and the earth, and what things Allah has created, and that it may be that their own term drew night? In what fact after this will they believe »? (IXL-18).

« Have they not seen how We have appointed the night that they may rest therein, and the day sight-giving? Lo! therein verily are portents for a people who believe. And (remind them of) the Day when the Trumpet will be blown, and all who are in the heavens and the earth, will start in fear, save him whom Allah wills. And all come unto Him, humbled. And you will see the hills you deemed solid flying with the flight of clouds: the doing of Allah who perfected all things. Lo! He is informed of what ye do » (XXVII-86,87,88).

All these verses from the Holy Quran call on us to make the best possible use of the present and to carefully and intelligently prepare for the future; the future meaning the rest of our life on earth and the hereafter. Here are other Quranic verses to the point:

« And let every soul look to that which it sent on before for the morrow » (LIX-18).

« Send him with us tomorrow that he may enjoy himself and play. And Lo! we shall take good care of him » (XII-12).

« And say not of anything: Lo! I shall do that tomorrow, » (XVIII-23).

« No soul knows what it will earn tomorrow, and no soul knows in what land it will die » (XXXII-34).

« Tomorrow they will know who is the rash liar » (LIV-26).

It should be noted that, whereas the first of the above verses calls for exploring the future with a view to strengthening the believer’s faith in God, the third and fourth verses dismiss any form of prophecy or divination.

In analyzing the above verses, we realize that the Quran advises against making presumptuous claims of prescience and foreknowledge, but it does recommend that we make projections and work out different options in order to enhance our ability to cope with the requirements of the future and to improve our well-being. Therefore the future should be approached in a pluralistic manner (« futures ») thus leaving open a wide range of options.

Islam, I believe, is a « vision » of life on earth and also in the hereafter. It carries a message which calls on Man to seek command of his own fate and to adopt, for this purpose, a dynamic approach in his political, economic, social and cultural initiatives. Indeed, change is an essential ingredient for a better future. Allah, in the Quran, says: « Lo! Allah changeth not the condition of a folk until they (first) change that which is in their hearts » (XIII-11).

One must therefore avoid making any confusion between the concept of « Bid’a » (heresy) and « Ibda’a » (innovation). The first is an opinion or attitude which is in violation of the basic tenets of Islam. The second is, on the contrary, an invitation to introduce changes and innovations in order to stimulate the community’s development and vitality. Any living organism which does not accept change is doomed to extinction. This applies to the human being and to his environment as well.

Those who are opposed to change are simply afraid to lose their privileges. That is why they tend to equate change with heresy. This conservative attitude was a determining factor in the decline of the Islamic world and the proliferation of its problems. Attempts to check the imagination and stifle innovative efforts began in the 10th and 11th centuries when so-called religious scholars « closed » the « door » of the « Ijtihad » (research and investigation).

How are we going to make up for lost time? It is in searching for an answer that one may realize the importance of the study of the future and the necessity of scouting and scrutinizing the « horizons ». The Quran says in this connection:

« We shall show them Our portents on the horizons and within themselves until it will be manifest unto them that it is the Truth. Doth not thy Lord suffice, since He is witness over all things? » (XLI-53).

The Prophet Muhammad always looked forward to the future and very rarely looked back on the past. It is even said that when he walked he always looked ahead and never returned his head. Islam is a faith and a way of life. It is also an exploratory vision of life on earth and in the hereafter. It is our outlooks that determine our deeds for which we are answerable to ourselves, to society and to God. In Islam Man, whatever he does, is mindful of the impact of his action on the rest of his life as well as on his fate in the Last Judgement.

The Prophet was reported as saying that Islam erases the past (sins), meaning that the new Muslim convert should no longer worry about his previous sins and must, instead, think about the future. It also means that he will be held responsible and answerable for his present and future deeds. The Quran says in this connection « And let every soul look to that which it sent on before for the morrow. »

These preliminary remarks are meant to ward off any misconception about Islam which portrays it as being fatalistic to the extent that individuals and society as a whole have no control over themselves. But, as Sheikh Mohamed Belarbi Alaoui put it 40 years ago, we must clean up our own brains thoroughly from the garbage which we have accumulated, before venturing to confront the challenges of the future.

The study of the future is a fairly recent exercise which began at the end of World War II. The first future surveys were carried out by the Rand Corporation for the Pentagon in 1946. That is why there is a fairly close relationship between strategic studies and future studies. It was in the late ’60s that future studies began as a distinct activity. Nowadays two-thirds of research work on the future is carried out by military institutions and multinational corporations. Scientific research activities are funded along the same lines.

Future studies are thriving in the industrialized nations which account for 97% of world expenditures on that activity, particularly in the fields of training, documentation, scientific research and its applications. With 80% of the world population, the Third World accounts for less than 3% of the output in the areas of future studies. In fact, the under-estimation of the strategic value of the future is one of the most significant symptoms of under-development. I have always found it difficult to explain a seemingly paradoxical rule whereby the more acute and pressing a phenomenon is, the more we need a long-term approach to deal with it efficiently. Development actually begins when people have secured the means to ponder over their future and reach a consensus on the type of society they wish to build.

Future studies are not a science in themselves, although they make use of exact and social sciences. It is the study from an open perspective and on the basis of alternatives and options, of the various developments of a given situation and of the possible consequences of a particular decision on these developments. This is why we always talk about the futures and not one future. The basic purpose of this exercise is to set desirable objectives and see how to achieve them in the medium or long term by acting upon the present.

When Einstein was asked why he was interested in the future, he simply answered, « I intend to spend the rest of my life there. » One of the major functions of future studies is of a pedagogical and educational nature, in that it changes mental attitudes and contributes to reducing the time needed to keep abreast with and make use of a rapidly expanding knowledge.

I have always emphasized that cultural values an essential ingredients of development. There is no doubt that Islam is a powerful factor of change and innovation and as such it is bound to play a vital role in the evolution of our society. This development is all the more likely as more and more people, especially the young, have a thirst for spiritual values to compensate for the excessive materialism of contemporary society.

When young muslims return to their cultural sources, it is because they are seeking guidance from their endogenous values. The future that the Arab-Islamic world is looking for depends on the revival of Islam in its innovative acceptation, not on Islam of blind imitation which led to the fall of a once brilliant civilization. If the Prophet Mohammed and his companions had failed to imagine and visualize the future, there would probably not be as many as 1,200 million Muslims in the world today.

II. CONTEMPORARY REALITIES
A. Distinct features of today’s world

The world today has many distinct features, the most prominent of which are:

1. An acceleration of history: the total amount of knowledge accumulated in the world doubles each 7 or 8 years. Every two minutes, there is a new scientific article published somewhere in the world.

2. There is an increasing complexity arising from this accelerated pace of history.

3. A shrinking of time and space.

4. We are moving from a production-based society into a knowledge-based society where human resources are becoming more important than raw materials (whose price is in constant down fall) and where capital is no longer sufficiently profitable unless it is accompanied by « added values » – intellectual input and innovation. To get an idea of the speed at which history is moving and the scope of the changes brought about as well as their implications – especially with respect to human resources -one should read a survey conducted by the Spanish Ministry of Higher Education in which it is said, among other conclusions, that training provided by post-secondary educational institutions does not cater for half of the jobs which will be on the labor market by the year 2000.

5. The role of culture is on the increase. During the first North-South panel sponsored by the Society for International Development (SID) in Rome in May 1978, I pointed out that the most determining aspect in North-South relations was the cultural aspect in that it concerned the values which determine the attitudes of individuals and societies:

« We must address the question of value systems as a matter of priority in order to show that the current crisis between the North and the South cannot be overcome merely through adjustment efforts. In fact, the crisis affects the system as a whole. Any solution therefore requires that the objectives, functions and structures be reconsidered. It also calls for redistribution of power and resources according to values and criteria which must be different from those which brought about the collapse of the current system. »

6. Whereas the South population is young and growing fast, that of the North has been stabilized and is ageing. (50% of the Muslim population is under 16 and more than 60% under 30).

7. Advanced technologies such as computer science, cybernetics, robotics, artificial intelligence, space technology and biotechnology are thriving in an industrial sector which devotes 8% to 12% of its turnover to Research and Development, and almost as much to staff training. The so-called « transfer of technology » is a hoax which consists in palming off obsolete products on the South at unjustifiably prohibitive prices. Control of technology requires internally expended efforts and endogenous research. This is not a commodity which can be purchased or sold. It is rather a long process which is based on knowledge and creativity.

8. Information and communication are an ever expanding activity which now accounts for over 40% of the world’s industrial output and 60% of the labor force. The gap between the North and the South is incredibly wide, with the North controlling over 85% of information-related activities. We have hardly begun to understand the political, economic, social and cultural impact of this sector.

9. There is need for economic integration and the establishment of economically viable entities. No economic community with less than 150 million inhabitants can make it successfully into the 21st century. (Europe (EEC): 350 millions; North America: 350 millions; South-East Asia: 350 million.)

10. Culture, in its full acceptation, is the most strategically important element in the relation between nations. More than political and economic problems, those related to cultural communication are likely to generate conflicts in the future.

11. The assumption that modernity equals westernization has turned out to be unfounded. This is best evidenced by the Japanese experience. The Nippon Institute for Research Advancement, NIRA, published a report in 1989, entitled » Agenda for Japan in the 90s. » Here is an excerpt which I quote quite often:

« It has become necessary to look at the world system differently, to put aside a long sustained view of world order based on stratification under American rule. The new world order may be called the « Age of Diverse Civilizations », based on the emergence of an age with multiple co-existing civilizations. Although Westernization led to progress on a worldwide basis in terms of material civilization, Japan’s modernization served as evidence that modernization is difference from westernization. »

12. There is a tendency for the « immaterialization of matter » and the « materialization of the immaterial ». Less and less raw materials go into industrial products. Conversely, the « grey matter » input generates more and more added value. One example of such « immaterialization » is the increasing utilization of optical fiber which led to a sharp decrease in the use of copper in miniaturized devices, micro-processors and electronic chips, etc. The economy is said to be getting more and more immaterial.

In addition, « new » scientific branches like particle physics, molecular biology and neurophysiology have developed and expanded to the extend that Newton’s conventional physics is being challenged on the grounds that it is basically mechanical physics and that it fails to explain all the phenomena that are observable in the universe. Similarly, Descartes’ rationalism is being criticized as an obstacle to the understanding of phenomena which do not fall within the rigid scope of Descartes’ « method ». The consequence is that there is no longer a clear cut demarcation line between the material and immaterial realms.

How can one claim to be a Muslim when one is not in a position to comply even with the first injunction from Allah. Indeed, the first Quranic verse calls on Muslims to « …read in the name of thy Lord… » and yet the majority of Muslims have no direct access to the Holy Book but through intermediaries?

One of the great merits of Islam lies precisely in the fact that it abolished the notion of clergy thus making it possible for the believer to communicate directly with God. Is the scourge of illiteracy still plaguing us just because we cannot afford the necessary means to eradicate it? or is it because there is no political will to fight it? Or maybe because some rulers are afraid that an educated Muslim society might bring about dramatic changes in the way the Muslim community is being ruled and managed?

Since 1901, 540 Nobel Prizes have been awarded so far. Although I have reservations about the selection and nomination procedures which have been applied, I must point out that only three Muslims so far have been awarded the Noble Prize (Abdus Salam, Anouar Al-Sadate and Naguib Mahfuz). They account for merely 0.05% of the total number of winners. Yet those three belong to a community which accounts for over 20% of the world population. The fact is that we have failed to develop our human resources which are the most valuable asset for any society and will be even more so in the future. Worse still is the fact that we are affording the luxury of holding back the emancipation of half the Muslim population, that is the 500 million or more women who are subjected to anti-Islamic policies in complete disregard for the prescriptions of the Quran which caters for all the rights of women. This is one of the most serious and pressing problems which must be dealt with promptly and efficiently in the Muslim world.

B. Main aspects of the backwardness of the Islamic world

Under-development is the major feature of the Islamic world. These are some of its aspects:

1) Economic and socio-cultural data on the Islamic world are unavailable. The best data banks and research programs on Islam are to be found in the industrialized nations. What is striking is that quite a few of these activities are funded by « donations » from our own countries. Another disturbing fact is that we are so poorly informed about our own affairs that it was the Vatican who published in the early 80s the first estimates about the size of the Muslim population on the basis of a survey for which it had mobilized 600 people for 10 years in not less than 200 countries and territories.

2) Our recent history is still colonized. Our present is, for the major part, beyond our control. Even our future is now mortgaged because we tend to rely blindly and unreservedly on scenarios and surveys which are drawn up and doled out to us by others. The chances are that our future might become but a distorted and useless image of the others’ past. The stark reality is that the Muslim world has no control over its destiny and that in many areas it enjoys only nominal independence. In short, decolonization is still a remote target. It will take decades before it materializes.

Another distressing evidence of our resignation with respect to our own future is the publication 108 years ago by British orientalist W.C. Blunt of a book entitled « The future of Islam. » It was not until 1985, that is 103 years later, that a Muslim from Pakistan, named Ziauddin Sardar, issued a similar book in London, entitled « Islamic Futures. »

3) One of the greatest handicaps of the Islamic world nowadays lies in the fact that the ruling elite has no clear vision of the future and its requirements. For it is unaware of the currents of thought that shape today’s reality and insensitive to the major preoccupations of the population. On the other hand, it is afraid that any move or initiative by a segment of society might impair or restrict its privileges, its authority and its influence.

Other related shortcomings and drawbacks include a tendency for blind imitation of the West and for docile compliance with « recommendations » coming from foreign intelligence sources and with « directives » issued by advisors sent to us by protecting powers both from the East and the West. In addition, there is no willingness to consult the population, seek its views or accommodate its aspirations. The citizen is kept away from the decision making process. He has no saying in the shaping of programmes and policies which might be instrumental in dealing with the growing challenges, and achieving possible and desirable objectives as well as developing a civil society with the necessary legal safeguards.

Our rulers’ attention is focused on the slightest move by their opposition, convinced as they are, that it is intent on toppling them and removing them from power. So much so that when it comes to tackling the ills of society they can only improvise patchwork solutions and soothing measures with no lasting effect. In fact they deliberately avoid any long term planning and concentrate their efforts on time-winning devices and fool themselves with the illusion that they are vigilant enough to foresee the oncoming changes and deal with them as they arise.

4) Illiteracy rates in Islamic countries are the highest in the world. In some of them they are as high as 80%. In most of them they are not lower than 50%. The situation is getting more serious as there are no effective literacy programmes underway. Worse still is the fact that a new type of illiteracy is emerging amongst literates who were subjected to brain-washing and turned into ignorants, totally unaware of what is going in their country and their surrounding. Therefore there is no hope for the Islamic world to improve its condition in the future unless it resolves to wage an effective war against illiteracy by implementing a five-year programme and mobilizing all energies and good will forces to eradicate this scourge for ever. But for the time being the sad reality is that the schooling rate is very low and the number of educational institutions, training centers, libraries, hospitals and publishing houses is far too inadequate.

5) The quasi-absence of scientific research – Scientific research requires a sound academic environment and a solid educational base as well as genuine freedom of expression which fosters creativity and innovation. Unfortunately, scientific research in the Islamic world, and in the Third World at large, is attracting only nominal interest and hardly any investment at all. As a result, the brain-drain phenomenon is on the increase with more and more scientists leaving for other countries either in search of better job opportunities or because their initial environment was not propitious for career development and self-accomplishment.

In this connection, I would like to make it clear that there can be no development of scientific research and, therefore, no progress, without the full restoration of the tradition of the « Ijtihad » (investigative and innovative effort). But the « Ijtihad » approach must be understood and accepted as a modern exercise which preserves the fundamental tenets of Islam and discards all obstacles, new and old alike, which have hindered the emancipation of the Muslim community and kept it in a state of decadence and backwardness. In addition to « Ijtihad », it is essential to provide for the establishment and unrestricted exercise of political pluralism and civil liberties.

6) The worsening crisis of socio-cultural values : most our leaders are suffering from a shaky and dwindling credibility. There is considerable improvisation, carelessness and nepotism in the way they run their country’s economy. Bribery amongst them is almost standard practice. Their massive bank transfers abroad – which is hardly a secret – are not only an insurance policy against adversity, but also an efficient tool to manipulate internal policies from the outside. Hence a collapse of moral and ethical values.

7) Exogenous development models : Development planning in our countries is based on blind imitation of the West and heavy dependence on Western assistance. It is sad to note that policy makers in the Islamic world make no allowance for science and technology in their development schemes. They just seem to forget that development is not merely programme for distributing revenue and providing services. « Development is when science becomes culture » (« Le developpement est la science devenue culture ») as it was put by Rene Maheu, former Director General of UNESCO.

8) Insufficient respect for the rule of law and lack of safeguards for the protection of civil liberties and human rights: too many islamic countries live under political systems where power is monopolized and where freedom of opinion and of speech are restricted. Where repression, denial of basic rights and violation of human dignity are the daily lot of the citizen, there is no hope to create a favorable environment for the development of human resources and knowledge and for the advancement of society as a whole. The right to speak, to express one’s difference, to innovate, to create and to publish one’s findings, will remain but an illusion so long as we have not ensured respect for human rights and for the rule of law.

9) The condition of woman in our societies is alarming : The essential role of women in development is not fully recognized. In hampering the advancement of women we are doing no less than preventing the emancipation of half our society. It is a crime that we should keep more than half a billion of our fellow citizens in such precarious conditions. If the Muslim society is essentially a backward one, it is mainly because we have confined women into a marginal role.

As we are addressing the issue of Islam and its prospects, we must make it clear that it is a shame that some practices, lies and other vestiges from bygone times which were motivated by the thirst and struggle for power are still prevailing in our society.

I, myself, am not a specialist of Islamic law. But I did consult qualified experts on the status of women in Islam. They maintain quite clearly that a number of impostors had forged the Prophet’s hadiths (texts) or written new ones and claimed they were of the Prophet’s doing. Those forged texts, they explained, were taken up by some pseudo religious scholars who kept relating them until nowadays. In so doing, they are distorting the true image of Islam and hindering progress and development in their own society.

One such allegation consists in telling men that they can consult women but should never act upon their advice. For Hadith specialists, to attribute such an allegation to the Prophet, is sheer lie. Another so-called Hadith which was fabricated and spread by tyrants and impostures to suit their own purposes and hold back the thrust of the Muslim community, claims that when the Prophet was asked by his daughter about the most suitable thing a woman can do, he allegedly answered that « she should see no man and arrange for no man to see her. » This is a fictitious hadith and a total fabrication which has nothing to do with the Prophet, especially that it is in blatant contradiction with Quranic prescriptions.

When we consult reference books on Hadith and read the writings of specialized commentators on the Prophet’s deeds and sayings, we realize that a large number of women were legal experts in Islamic law, custodians and relaters of Hadith or even soldiers fighting side by side with men to uphold the banner of Islam. To give but one example, Karima Bint Ahmed from Marw, knew by heart the whole corpus of the « Sahih » of Al Bukhary. She received praise and recognition for her outstanding achievement, from Hafiz Ibn Hajjar Ashkalani, in his famous book on the work of « Al Bukhary » entitled « Al Fath Al Barry. »

I do not wish to dwell too long on this subject, but I hope that the distinguished scholars who are with us today will enlighten the audience with the Prophet’s sayings and deeds calling for women to be respected, honored and treated on equal footing with men in the spiritual field as well as in earthly matters and dealings.

Another evidence of the marginal status of women is the fact that there are hardly any women attending this symposium. I kept telling the sponsors of this gathering that it was necessary to provide for equal representation of women in this meeting, especially that we are discussing the future of the entire Muslim community. I reminded them that during his « Farewell pilgrimage » just before he died, the Prophet had called on his community « to treat women well. » What good will it do us to keep her chained in ignorance and confined in a marginal status with hardly any role to play in public life?

I must emphasize that there is no future for Islam without effective involvement of women in the community’s affairs. There is no prospect for any Muslim society which will continue to deny women the rights granted to her by Islam. I believe that this matter demands urgent attention and consideration from all those who care about the future of the Islamic community and who wish to stimulate our potentialities and creativeness so that we may grasp and cope with the current problems and the challenges ahead.

The condition of women leaves much to be desired throughout the world, particularly in under-developed countries where this condition reflects the strong relationship which exists between the economic and socio-cultural aspects of development, on one hand, and the protection of public liberties and human rights, on the other. Within the Islamic world, Arab countries are even worse off than the others in the fields of education and scientific research.

Women’s condition in the Islamic world, and more particularly in Arab countries, is a real challenge for all of us. It calls for serious social surveys and analyses, and requires a great deal of self-criticism as well as the rehabilitation and mobilization of « Ijtihad » resources. We must take a fresh look at the original sources of our culture, and read again and more carefully, in the light of modern developments, the teachings of the Quran. I am sure we will end up with a deeper understanding of the nature and scope of our problems. We will also come out with a clear vision of the solutions which are needed in the short and medium term in order to cope with the demands and challenges arising from the fast running movement of history.

I strongly believe that the status of women is one of the most pressing and challenging issues with which we are confronted today. We must stand up to the challenge at once, and look for appropriate solutions by relying on ourselves, by using our own resources, by mobilizing all good will forces and by refraining from imposing on women any conditions other than those required of men.

C. Problems requiring urgent solutions

a) Muslim minorities : There are Muslim minorities which are fighting for survival within larger domineering groups. Some of them found themselves isolated following the sudden interruption of a merger-process with other segments of larger communities. Others stayed behind and clung to their land after the ebbing of Islamic civilization in which they used to thrive. Another category of Muslim minorities is made up of those who felt like aliens in their own countries and preferred to emigrate and look for a decent life in foreign lands.

Islamic minorities include Muslim workers who emigrated to Western Europe, Muslim populations in the East-Asian Republics of the USSR, and millions of other Muslims in India, China and the Philippines. If we really care about the development and prosperity of the Islamic world, we must think seriously about the present condition and the future prospects of these minorities, and provide them with the necessary help to preserve their identity and their cultural heritage.

b) The Palestinian issue : This question is of strategic importance for the whole Islamic world. To liberate the Palestinians from the sufferings they are enduring from occupation is more than just a moral obligation for all of us. We have no alternative but to pool our resources and unite our forces to stand up to this challenge.

I do not believe we can achieve this objective merely through diplomatic niceties of the « Camp David » style. Let us not forget the daily acts of terrorism and repression perpetrated against the Palestinians throughout the so-called « occupied territories, » including Jerusalem.

Israel is afraid of the future. She will have no rest until each one of her neighbors has been neutralized and reduced to impotence. With unconditional support from the West, particularly the United States, Israel has managed to build up nuclear capabilities and to control space technology. In the meantime, we have remained virtually idle, particularly in these two particular fields, although we know that 45% of the world uranium belong to Islamic countries.

III. PROSPECTS

The main feature of the international order nowadays is the increasing imbalance between North and South, with the former controlling 80% of the planet’s resources although it accounts for only 20% of the world population. Such a blatant injustice against 80% of the world population cannot go on indefinitely. The West simply cannot afford to carry on with the same pattern of industrial development while ignoring the deteriorating situation in the South. It will have to reduce its consumption of energy by approximately 20%, in the 10 to 15 years to come. Over-utilization by the West of the biosphere – which is a vital environment – has reached intolerable limits and caused serious concern about the very survival of mankind.

Although the UN General Assembly adopted at its recent special session on development, a resolution in support of development policies, we know from a 30-year experience that such policies are inefficient and counter-productive.

I had meant, in this presentation, to address the question of what I call international hypocrisy where governmental agencies from both the North and the South, are the real culprits. I was also going to address the question of South-South cooperation by pointing out the fact that it is virtually at a standstill and that the South’s dependence on the North is higher than ever before. It was also my intention to speak of the role of Muslims in prospective studies.

However, I decided to confine this presentation to some of the most serious challenges facing the Islamic community. Additional data and statistics on the Islamic world are attached to the present text (see tables and graphs at the end of this chapter).

The population of the Islamic world is reckoned to be at least one billion strong. By the year 2020, it will reach between 1.635 and 1.850 billion, that is approximately 25% of the world population. These figures call for two important remarks:

1. The size of Muslim population is steadily on the increase. This prospect is a source of serious concern for the West and the Vatican who have been closely monitoring the demographic trends in the Islamic world since Muslims outnumbered catholics for the first time in 1985. The following figures may explain why there is so much vigilance and concern about the demographic factor:

a. the size of the Muslim population will be equal or even superior to that the world population in 1830;

b. In 30 years, there will be as many Muslims as there were inhabitants in the world at the beginning of this century;

c. According to Western sources, in 1980 the population of Judaeo-Christian background represented 31% of the world population as against 18% for Muslims. In 2025, the trend is expected to be reversed with 25% for the Judaeo-Christians and 33% for Muslims. Projections for the end of this century put the ratio at 20% and 40% respectively. According to this trend, Muslims, after 4 or 5 generations, will account for 50% of the world population.

2. The Western population is increasingly aging. Consequently, it will be necessary within the 10 coming years to bring in more immigrants, preferably young and highly qualified, who will help the West maintain its comfortable living standards. But the West is even more worried by the youth of Muslim population. However, they are our best asset and must do everything to cater for their needs and provide them with adequate education and training.

3. The crisis we are going through is basically due to lack of vision and of a common project for society, on the part of a ruling class which tends to ignore or neutralize those who have the qualifications, the ability and the willingness to contribute to redressing the situation. Some of the educated alike have become culturally alienated in their own country. Others, out of self-imposed censorship, have confined themselves into silence and indifference. The rest have just given themselves up to the best bidders.

4. This is also a spiritual and ethical crisis reflecting the citizen’s disarray in the face of contradictory value systems: one is static and unable to adjust to the new developments and challenges, the other is alien and inconsistent with the requirements of the new environment. This dichotomy probably explains why our youth feel at a loss and are so suspicious toward the older generation.

5. There is a wide vacuum in our society and alien currents of thought are trying to sneak in and fill it up. One such intruders is the « francophonia sect » which is being preached in the Maghreb region by zealous advocates who are intent on erasing our language and culture only to replace them with an exogenous language which is spoken by hardly 4% of the world population.

Under the circumstances we have no alternative but to mobilize our resources and do everything in our power to redress the situation and pave the way for a more secure future. All Muslims, be they in the East or in the West, must endeavour to fill up the existing cultural vacuum. For it is said that nature does not tolerate vacuum.

Symposium on « the Future of the Islamic World »,
Algiers, 4-7 May, 1990.

Mahdi Elmandjra

* Asharq Al Awsat, 5/6/90, London
* L’Opinion, 6/5/90, Rabat
* Al Masaa, 5,6,8/4/90, Algiers
* Algérie actualité,10/5/90
* Algerian television, 5/90
* L’Eveil, 4/91, Algiers
* Al Mustaqbal Al Islami, 1/91
* Al Alam, 9/6 & 12/7/91,Rabat
* Al Kachkoul, 08/07/91, Rabat

Partager - Share Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on Google+Share on LinkedInEmail this to someonePrint this page

Les commentaires sont fermés