Critique de la domination

Critique de la domination

 par Pierre Lévy

Cyberculture, rapport au Conseil de l'Europe de Pierre Lévy[extraits]

L’impuissance des acteurs « médiatiques »
Dans les saynètes à la mode sur l’apocalypse virtuelle, certains professionnels de la
« critique » s’évertuent à faire jouer les marionnettes qui tenaient habituellement les
premiers rôles dans les spectacles moralisants d’antan : face aux Exclus et aux
Peuples du Tiers-monde (culpabilisants à souhait!), voici les méchants de toujours :
la Technique, le Capital, la Finance, les grandes Multinationales, les États.

Certes, les plus puissants États peuvent agir marginalement sur les conditions,
favorables ou défavorables, de l’épanouissement du cyberespace. Mais ils sont
notoirement impuissants à orienter précisément le développement d’un dispositif de
communication désormais inextricablement lié au fonctionnement de l’économie et
de la technoscience planétaire.

La plupart des grandes transformations techniques de ces dernières années n’ont pas
été décidées par les grandes compagnies qui sont généralement les cibles préférées
des pleureuses critiques. En la matière, l’inventivité est parfaitement
imprévisible et distribuée. Le meilleur exemple à cet égard est le succès historique du
World Wide Web. Lorsqu’au début des années 1990 la grande presse et la télévision
parlaient de l’industrie du « multimédia » et des « autoroutes de l’information » elles
mettaient en scène de gros acteurs tels que le gouvernement des États-Unis, les
patrons de grandes sociétés de logiciel ou de matériel informatique, les opérateurs du
câble ou des télécommunications… Or, quelques années plus tard force est de constater que les « acteurs médiatiques » ont bien réalisé quelques fusions, quelques investissements industriels mais qu’ils n’ont pas infléchi de manière significative le cours de l’édification du cyberespace. Entre 1990 et 1996, la principale révolution dans la communication numérique planétaire est venue d’une petite équipe de chercheurs du CERN, à Genève, qui a mis au point le World Wide
Web
. C’est le mouvement social de la cyberculture qui a fait du Web le succès que
l’on sait, en propageant un dispositif de communication et de représentation qui
correspondait à ses manières de faire et à ses idéaux. Les « critiques » regardent la
télévision, qui ne sait montrer que des têtes d’affiche spectaculaires, alors que les
événements importants se passent dans des processus d’intelligence collective
largement distribués, invisibles, qui échappent nécessairement aux médias
classiques. Le World Wide Web n’a été ni inventé, ni diffusé, ni alimenté par des
macro-acteurs médiatiques comme Microsoft, IBM, ATT ou l’armée américaine mais
par les cybernautes eux-mêmes.

Quand la critique ne sait que mettre en scène les épouvantails démoralisants de
toujours et passe sous silence le mouvement social, l’ignore ou le calomnie, il est
permis de mettre en doute son caractère progressiste.
Extraits de Cyberculture, rapport au Conseil de l’Europe de Pierre Lévy. Paris, Odile Jacob, 1998.

 

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