Chroniques insolites de l’histoire du Maroc, par Mouna Hachim

Mouna HachimMouna Hachim est une historienne et une femme de lettres marocaine. Elle est l’auteur de Les Enfants de la Chaouia (Casablanca,‎ Dictionnaire des noms de famille du Maroc (Casablanca, 2007, nouvelle édition augmentée, Casablanca, Édition Le Fennec, 2011) et vient de faire paraître Chroniques insolites de notre histoire (Maroc, des origines à 1907), Casablanca, 2016,  Autoédition – (ISBN 9789954371848), 382 pages.

Mouna Hachim, Chroniques insolites de notre histoireQu’est-ce que l’histoire si ce n’est « une fable convenue » selon la formule de Fontenelle attribuée à Napoléon !
Tenter de débroussailler les contes officiels élaborés au fil des siècles, soutenus avec force dans les manuels scolaires est un exercice périlleux mais somme toute passionnant.

Enigmes, anecdotes, contrevérités, épisodes insolites, trahisons, guerres intestines, bains de sang… Autant de pages que certains préfèrent édulcorer ou arracher des annales offrant une vue chronologique lisse, tournée sur les institutions et sur les réalisations dans une succession de dates et de noms rebutants.
Ces chroniques thématiques, s’inscrivent dans une logique du droit à l’initiative historique, reposant sur des bases documentaires variées, abordant l’histoire du Maroc dans son ancrage large, africain et méditerranéen, sous des angles moins conventionnels.

Elles remontent le fil du temps depuis l’histoire des Berbères durant la période antéislamique, en passant par leur rôle dans les guerres puniques, leur contribution au christianisme et à la latinité, les révoltes les opposants aux Arabes, les principaux mythes fondateurs de la conquête musulmane, les courants et royaumes hétérodoxes, jusqu’au système de Protection et le processus qui a mené à la signature du Traité du Protectorat.

Sans prétendre apporter de réponse systématique aux problématiques abordées, le livre pose de manière distanciée le débat, autant par rapport à certaines imageries nationalistes qu’occidentales, dans un souci d’invitation à une relecture de l’histoire, loin de toute tentative d’instrumentalisation, soucieuse de la rigueur scientifique tout en restant attractive pour le plus grand nombre.


Table des matières

Avant-Propos
D’où viennent les Berbères?
Aux sources africaines
Héritage africain de la Grèce antique
Royaumes antéislamiques
De la civilisation libyco-phénicienne
Rôle des «Berbères» dans les guerres puniques
Africanité et Romanité
Le berceau nord-africain du christianisme latin
Juifs marocains:Descendants des tribus d’Israël ou Berbères convertis?
Le souvenir oublié de Zarathoustra
Royaume de Nekour: Premier État du Maroc musulman
Révoltes berbères contre la conquête arabo-musulmane
Enigmatique principauté des hérétiques Berghouata
Les Béni Midrar kharijites, fondateurs de Sijilmassa
Les premiers idrissides étaient-ils chiites?
Quand les Idrissides furent expulsés de Fès
Origines maghrébines de l’empire fatimide
La parenthèse oubliée des principautés zénètes
Les gens du Ribat  (Réformateurs almoravides et almohades)
Au-delà de l’apport civilisationnel, la violence doctrinale
Les Béni Ghania princes almoravides des îles Baléares
Les autres «Mahdi», agitateurs politico-religieux et faux messies
La marche vers l’ouest des bédouins Béni Hilal
Les Mérinides. De la conquête politique à la conquête symbolique
Mythique Andalousie: Liens et ruptures
Peste noire, anarchie, Reconquista… Le temps des calamités
Une femme dans l’histoire: al-Hurra, reine de Tétouan
Effervescence maraboutique et toile complexe de la Jazouliya
Débuts de la dynastie Saâdienne, soutiens et turbulences
Montée vers le Nord des tribus sahariennes
Face à l’empire ottoman: une totale indépendance?
Autre regard sur les Sa’diens, victorieux de la bataille des Trois Rois et conquérants du Soudan
Sous le signe du chaos: Quand Larache fut cédée aux Espagnols
Principautés ethniques et religieuses et avènement des Alaouites
L’armée d’esclaves noirs de Moulay Ismaïl  et mises à l’épreuve
Moulay Slimane, les sympathies wahhabites et la crise dynastique
Guerre de Tétouan, guerre d’Afrique
Avant le traité du Protectorat: Occupation et système de protection

 

Extrait de livre :

Au-delà de l’apport civilisationnel, la violence doctrinale

L’histoire ne doit tomber ni dans la glorification ni dans la stigmatisation. Les ouvrages nationaux relatent à juste titre les réalisations almohades dont les traces sont encore éclatantes au Maghreb ou en Andalousie ; mais il est des épisodes que certains feignent ne pas connaître, les minimisant à outrance ou les passant totalement sous silence. Il s’agit des dérives almohades à l’encontre de ceux qui ne partagent pas leur doctrine, qu’ils soient musulmans ou Gens du Livre.

D’aucuns choisiront l’aspect relatif à l’étendue de leurs conquêtes, l’unification des deux-rives et l’élargissement de leurs territoires en Andalousie et au Maghreb jusqu’à Tripoli à l’est, en évoquant leurs célèbres batailles dont la victoire retentissante d’Alarcos en 1195 dans la Nouvelle Castille ou la débâcle qui sonnera le glas de l’empire en 1212 à Hisn al-Oqab, dit en espagnol Las Navas de Tolosa.

Il est certes confortable et valorisant d’exposer les réalisations architecturales, sans conteste  admirables, avec des chefs-d’œuvre comme la mosquée archétypale de Tinmel, au coeur du Haut-Atlas, berceau de leur mouvement ; la Koutoubia (mosquée des libraires) dans leur capitale impériale, au minbar en bois de cèdre et incrustations de pièces d’argent et de bois d’ébène et de santal, et au minaret modèle ; avec comme répliques, la Giralda, minaret de la Grande Mosquée almohade de Séville et la Tour Hassan subsistant de la mosquée inachevée à Rabat ; la Grande Mosquée de Taza que les Mérinides dotent plus tard d’un imposant lustre en bronze, unique par sa taille en Orient et en Occident musulman, décrit par les voyageurs et historiens à travers les temps…

Leurs édifices civils ou militaires, conformes à leur doctrine austère qu’il s’agisse des remparts de Séville ou d’Ecija ; de la Tour de la Calahorra à Cordoue, l’Alcazaba de Badajoz, l’Alcazar de Jerez de la Frontera, la Kasbah des Oudaya à Rabat…

On peut aussi disserter au-delà du rigorisme moral, de l’épanouissement intellectuel et l’éclosion d’une culture spécifique nourrie de ces influences synthétisées, sahariennes, méditerranéennes, orientales avec des figures comme les savants Abou-Bakr ibn Tufayl, originaire de Guadix, auteur entre autres du roman philosophique Hay ibn Yaqdan (Le Vivant, fils du Vivifiant) donnée comme œuvre source de Robinson Crusoé ; ou Abou-Marwan Abd al-Malik de Cordoue (dit Avenzoar) dont la famille était également au service des prédécesseurs almoravides.

Que dire de la prospérité économique, des productions agricoles et artisanales, du développement du commerce et de l’industrie et de l’ouverture sur la Méditerranée et échanges avec les grands ports européens comme Marseille ou avec les républiques maritimes de Venise, de Pise ou de Gênes…

Et si les dérives sont signalées, elles sont relativisées et mises sur le même plan que celles pratiquées par tous les États à travers les espaces et les temps, ce qui reste en partie juste compte tenue des violences inhérentes aux pouvoir politiques même à l’intérieur d’une communauté.

Dans son ouvrage, Les écrits avant l’Indépendance, l’historien marocain Germain Ayache fustige cette manie de certains écrits de l’ère coloniale de  parler couramment du « fanatisme » almohade  » comme si, sous les souverains de cette dynastie, toute l’activité pratique,  intellectuelle et artistique n’avait pas connu son plus bel essor ; comme s’ils n’avaient pas été eux-mêmes versés dans toutes les disciplines libérales de leur époque et n’avaient pas accordé leur amitié à des penseurs rationalistes parmi lesquels Ibn Rush lui-même »

Concernant justement ce rapport entre violence et pouvoir, le professeur-chercheur en pensée et civilisation arabe Dominique Urvoy écrit pour sa part: « Pour Platon déjà il ne saurait y avoir de guerre que contre les Barbares et entre Grecs, il ne pouvait y avoir que des « corrections fraternelles » ; ce qui n’a pas empêché que ces « corrections » aboutissent à la suppression de la moitié de la population grecque en quelques siècles.  De la même façon, si fort que soit l’esprit de la Oumma, il y a eu de nombreux conflits d’autorité, de nombreuses révoltes ou révolutions qui ont simplement abouti à ce que, si le rebelle triomphe, il dévalorise la religiosité de son adversaire (Les Abbassides contre les Omeyyades, les Almohades contre les Almoravides)… »

Sauf à rappeler que cette violence fait partie intrinsèque de la doctrine almohade au nom d’une conception du jihad qui englobe également les musulmans et considère les gens du Livre comme incroyants.

C’est ainsi qu’Ibn Toumert disait à ses disciples: « Appliquez-vous au Jihad des infidèles voilés, il est plus important de les combattre que de combattre les chrétiens et tous les infidèles deux fois ou plus encore ».

(…)

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