Sagesse des sages

Sagesse des Sages,
conversations avec des personnalités remarquables

Fritjof Capra (L’Age du verseau, Paris, 1988)

Fritjof Capra« Depuis quinze ans, Fritjof Capra plaide pour l’abandon d’une conception trop mécaniste -voire cartésienne- du monde ». Ce livre est une rencontre avec des personnes tels que Werner Heisenberg, Krishnamurti, Ronald D. Laing, Alan Watts, Gregory Bateson et surtout Hazel Henderson. « Capra a approfondi une réflexion singulière (…) Notre avenir, notre survie même, passent par une nouvelle sagesse : celle d’individus susceptibles de travailler à l’élargissement de leur propre conscience ».

L’auteur est physicien diplômé de l’université de Vienne. Il a écrit Le Tao de la Physique et Le temps du changement .

extraits significatifs :

p. 10 ; « (…) tout au long des quinze dernières années, j’ai poursuivi un seul thème avec cohérence -le changement fondamental de la conception du monde qui a lieu dans les sciences et dans la société, le déploiement d’une nouvelle conception de la réalité et les implications sociales de cette transformation culturelle ».

p. 13 ; « Mon intérêt pour un changement de conception du monde en science et dans la société s’accrut lorsque, à dix-neuf ans, jeune étudiant en physique, je lus Physique et Philosophie , le célèbre essai de Werner Heisenberg sur l’histoire et la philosophie de la physique quantique.

(…) Cette exploration les mit en contact avec une réalité étrange et inattendue qui détruisit les bases de leur conception du monde et les obligea à penser d’une façon totalement nouvelle. Le monde qu’ils observaient n’apparaissait plus comme une machine composée d’une multitude d’objets distincts, mais plutôt comme un tout indivisible , un réseau de relations incluant l’observateur humain d’une manière essentielle ».

p. 14 ; « Niels Bohr, de seize ans l’aîné de Heisenberg, était un homme doté d’une grande intuition et d’une conscience profonde des mystères du monde ; un homme influencé par la philosophie religieuse de Kierkegaard et les écrits mystiques de William James.

(…) Beaucoup de ces paradoxes étaient dus à la nature double de la matière subatomique, qui apparaît tantôt en tant que particule, tantôt en tant qu’onde. « Les électrons, disaient les physiciens en ces temps-là, sont des particules tous les lundis et mercredis, et ondes tous les mardis et jeudis. » »

p. 17 ; «  »La limitation cartésienne, écrivait Heisenberg, a profondément pénétré l’esprit humain durant les trois siècles qui suivirent Descartes, et il faudra longtemps avant qu’elle ne soit remplacée par une attitude vraiment différente à l’égard du problème de la réalité. »

(…) On peut dire en fait que les années 60 ont cessé seulement en décembre 80 avec le coup de feu qui a tué John Lennon ».

p. 18 ; paroles d’une chanson de Lennon :

«  »Vous pouvez dire que je suis un rêveur,

Mais je ne suis pas le seul.

J’espère qu’un jour vous nous rejoindrez,

Et le monde vivra dans l’unité. »

(…) Le livre de Kuhn me fit vraiment connaître la notion de paradigme scientifique, qui devait devenir essentielle à mon travail bien des années plus tard. Le terme « paradigme », était employé par Kuhn pour marquer un cadre conceptuel partagé par une communauté de scientifiques et qui leur fournissait des problèmes et des solutions types.

(…) Un paradigme, pour moi, devait signifier la totalité des pensées, des perceptions et des valeurs qui forment une conception particulière de la réalité, conception qui est à la base de l’organisation d’une société ».

p. 19 ; « Les hippies s’opposaient à beaucoup d’aspects de la civilisation que nous aussi trouvions peu séduisants. Pour se distinguer des coupes en brosse et des costumes en polyester des hommes d’affaires bien-pensants, ils avaient les cheveux longs, portaient des vêtements colorés et personnalisés, des fleurs, des perles et d’autres bijoux. Ils vivaient de façon naturelle, sans désinfectants ni déodorants , beaucoup étaient végétariens, beaucoup pratiquaient le yoga ou toute autre forme de méditation. Ils faisaient souvent leur propre bain ou pratiquaient quelque art. Ils étaient appelés « sales hippies » par la société bien-pensante, mais se nommaient eux-mêmes « le Beau Peuple ». Mécontents d’un système éducatif qui était organisé pour préparer les jeunes à une société qu’ils rejetaient, beaucoup de hippies sortirent du système éducatif, même s’ils étaient souvent très doués. Cette subculture fut immédiatement identifiable et très fortement agencée. Elle eut ses propres rituels, sa musique, sa poésie et sa littérature, une fascination commune pour le spirituel et l’occultisme, et la vision partagée d’une société paisible et belle. La musique rock et les drogues psychédéliques furent des liens puissants qui influencèrent l’art et le mode de vie de la culture hippie ».

p. 38 ; « Pendant que Heisenberg me racontait ces histoires, je remarquai qu’il avait sur son bureau Le Hasard et la Nécessité de Jacques Monod et, comme je venais de lire ce livre avec intérêt, j’étais curieux de connaître l’opinion de Heisenberg. Je lui dis que je pensais que Monod, dans sa tentative de réduire la vie à un jeu de roulette dirigé par des probabilités de mécanique quantique, n’avait pas vraiment compris la mécanique quantique. Heisenberg m’approuva et ajouta qu’il avait trouvé triste que l’excellente vulgarisation de Monod en biologie moléculaire s’accompagnât de tant de philosophie de bas étage.

Cela me conduisit à discuter du cadre philosophique général sous-jacent à la physique quantique, et en particulier de sa relation avec celui des traditions mystiques orientales. Heisenberg me dit qu’il avait souvent pensé que les contributions importantes des physiciens japonais au cours des décennies récentes pourraient être dues à la similitude des bases des traditions philosophiques orientales et de la philosophie de la physique quantique. Je remarquai que les discussions que j’avais eues avec des collègues japonais ne m’avaient pas indiqué qu’ils étaient conscients de cette connexion, et Heisenberg approuva : « Les physiciens japonais ont un véritable tabou pour parler de leur propre culture, tellement ils ont été influencés par les États-Unis. » Heisenberg pensait que les physiciens indiens étaient un peu plus ouverts en cela, ce qui avait été aussi mon impression.

Lorsque j’interrogeai Heisenberg sur ses propres opinions au sujet de la philosophie orientale, il me dit que non seulement il avait été très conscient des parallèles entre la physique quantique et la pensée orientale, mais aussi que son propre travail avait été influencé, au moins au niveau subconscient, par la philosophie indienne.

En 1929, Heisenberg passa quelque temps en Inde, invité par le célèbre poète Rabindranath Tagore, avec qui il eut de longues conversations sur la science et la philosophie indienne. Cette introduction à la pensée indienne lui procura un grand réconfort. Il commença à voir que la reconnaissance de la relativité et de l’impermanence en tant qu’aspects fondamentaux de la réalité physique, qui avait été si difficile à accepter pour ses collègues physiciens et pour lui-même, était le fondement même des traditions spirituelles indiennes. « Après ces conversations avec Tagore, dit-il, quelques-unes des idées qui avaient paru si folles prirent soudain un sens. Cela m’aida beaucoup. »

(…) « Vous savez, nous sommes des physiciens d’un genre différent, vous et moi. Mais, de temps en temps, nous devons juste hurler avec les loups. » »

p. 51 ; Déclaration du physicien Chew lors d’une conférence publique donnée à Boston : « Je me souviens très vivement de mon étonnement et de ma contrariété -je crois que c’était en 1969- quand mon fils, alors en dernière année de lycée et qui étudiait, la philosophie orientale, me parla du bouddhisme Mahayana. J’étais stupéfait et gêné quand je découvris que mes recherches étaient en quelque sorte fondées sur des idées qui avaient l’air terriblement non scientifiques quand elles étaient associées à des enseignements bouddhiques.

Maintenant, bien-sûr, d’autres physiciens des particules, puisqu’ils travaillent sur la théorie des quanta et la relativité, sont dans la même situation. Cependant, la plupart d’entre eux admettent difficilement ce qui arrive à leur disciplines, qui est appréciée pour son caractère objectif. Mais, pour moi, l’embarras que j’ai ressenti en 1969 a été peu à peu remplacé par une sensation d’émerveillement, combinée à une sensation de gratitude parce que je suis vivant pour assister à une telle période de développement . » »

p. 55 ; « Chew est un penseur lent, méticuleux et intuitif, et le voir se battre avec un problème est devenu une expérience fascinante. Souvent, une idée surgissait des profondeurs de son esprit jusqu’au niveau conscient, et je le regardais éclaircir sa pensée avec des gestes hésitants, avant de la formuler avec des mots soigneusement choisis. J’ai toujours senti que Chew avait sa matrice-S dans la peau, qu’il utilisait son langage corporel pour donner une forme tangible à ses idées abstraites.

Depuis le début de nos discussions, je m’étais interrogé sur les références philosophiques de Chew. Je savais que la pensée de Bohr avait été influencée par Kierkegaard et William James, et que Heisenberg avait étudié Platon, et Schrödinger les Upanishads. Etant donné la nature radicale de la philosophie bootstrap de Chew, j’étais curieux de déterminer l’influence de la philosophie, de l’art ou de la religion sur sa pensée. Mais, chaque fois que je parlais avec lui, je m’absorbais tellement dans nos discussions de physique que cela me semblait une perte de temps d’interrompre le flot de la discussion et de lui demander quelles étaient ses références philosophiques. Il me fallut plusieurs années pour lui poser la question et, quand je le fis, je fus totalement surpris par la réponse.

Il me dit que, pendant sa jeunesse, il avait essayé de se modeler d’après son professeur, Enrico Fermi, célèbre pour son approche pragmatique de la physique. « Fermi était un pragmatiste extrême qui ne s’intéressait pas vraiment à la philosophie, expliqua Chew (…) ».

p. 57 ; «  »Portée jusqu’à son extrême logique, écrit Chew, la conjecture bootstrap implique que l’existence de la conscience, de même que tous les autres aspects de la nature, est nécessaire à l’autocohérence du tout. » »

p. 60 ; « (…) à l’inverse de Chew, Bohm a été fortement influencé par un philosophe et sage, Krishnamurti qui, au fil des ans, devint son maître spirituel ».

p. 62 ; « (…) Heisenberg écrivit dans Physique et Philosophie que les fondements de la physique classique, c’est-à-dire de l’édifice même que Descartes avait construit, bougeaient :

« La réaction violente aux récents développements de la physique moderne peut seulement être comprise quand on se rend compte qu’ici les fondements de la physique ont commencé à bouger et que le mouvement a causé le sentiment que le sol pourrait se dérober sous la science . » »

p. 63 ; « Einstein, dans son autobiographie, décrivit ses sentiments en termes très similaires à ceux de Heisenberg :

« C’était comme si le sol s’était dérobé sous nos pas, sans fondements solides nulle part sur lesquels on aurait pu construire . »

p. 64 ; « Quand les physiciens commencèrent à explorer les phénomènes atomiques au début du siècle, ils prirent conscience du fait que tous les concepts et théories que nous utilisons pour décrire la nature sont limités. a cause des limitations essentielles de l’esprit rationnel, nous devons accepter le fait que, comme l’a dit Heisenberg, « chaque mot ou concept, aussi clair qu’il semble, a seulement une étendue limitée d’application ». Les théories scientifiques ne peuvent jamais fournir une description complète et définitive de la réalité. Elles seront toujours des approximations de la vraie nature des choses. Les scientifiques ne s’occupent pas de la réalité ; ils s’occupent de descriptions limitées et approximatives de la réalité ».

p. 65 ; « La plus belle illustration de l’attitude de Chew a été, pour moi, une interview qu’il accorda à la télévision britannique il y a quelques années. Lorsqu’on lui demanda ce qu’il considérait comme la plus grande découverte de la science dans la prochaine décennie, il ne mentionna aucune grande théorie unificatrice ou nouvelle découverte exaltante, mais dit simplement : « l’acceptation du fait que tous nos concepts sont des approximations ». »

p. 70 ; « Descartes, comme je devais l’apprendre plus tard, utilisa la métaphore d’un arbre pour présenter le savoir humain, ses racines étant la métaphysique et les branches toutes les autres sciences ».

p. 72 ; Dans La Nature et la Pensée , Bateson écrivit :

«  »Au cours de mon existence, j’ai mis les descriptions de briques et de brocs, de boules de billard et de galaxies dans une boîte… et je les y ai laissées en paix. Dans une autre boîte, j’ai mis les choses vivantes : les crabes, les hommes, les problèmes de beauté…«  »

p. 92-93 ;  » (…) Laing remettait en question l’autorité des institutions psychiatriques qui privaient les malades mentaux de leurs droits élémentaires d’êtres humains :

« La personne « emprisonnée » étiquetée comme malade, et spécifiquement comme « schizophrène », est rabaissée de son statut légal et complètement existentiel d’agent humain et personne responsable, au rang de quelqu’un qui n’est plus en possession de sa propre définition de lui-même, incapable de garder ses propres possessions, exclu de l’exercice de sa liberté en ce qui concerne les gens qu’il rencontre, ce qu’il fait. Son temps ne lui appartient plus et l’espace qu’il occupe n’est plus de son choix. Après avoir subi un cérémonial de rabaissement appelé examen psychiatrique, il est dépourvu de ses droits civiques en étant emprisonné dans une institution totalitaire appelée hôpital « psychiatrique ». Plus complètement, plus radicalement que n’importe où dans notre société, il est invalidé en tant qu’être humain . » »

p. 93 ;  » Au lieu de traiter la schizophrénie et les autres formes de psychoses comme les maladies, il les considéra comme des stratégies spéciales que les gens inventent pour survivre dans des conditions impossibles à vivre. Cette démarche mena à un changement radical de perspective, ce qui conduisit Laing à voir la folie comme une réponse sensée à un environnement social fou. Dans La politique de l’expérience , il exprima une critique sociale tranchante qui s’accorda avec la critique de la contre-culture et demeure aussi valable aujourd’hui qu’il y a vingt ans ». Laing vit à Hampstead en Angleterre.

p. 96 ; « Cette conclusion provoqua un changement énorme dans ma perspective, continua Grof. Je me suis rendu compte que, plutôt que d’étudier les effets spécifiques d’une drogue psychoactive sur le cerveau, je pourrais utiliser le LSD comme un outil puissant pour l’exploration de l’esprit humain. La capacité du LSD et des autres drogues psychédéliques à révéler à l’investigation scientifique des phénomènes et des processus invisibles sans cela donne à ces substances un potentiel unique. Il ne me semble pas exagéré de comparer leur importance pour la psychiatrie et la psychologie à celle du microscope pour la médecine ou du télescope pour l’astronomie.

(…) Le résultat en fut une nouvelle cartographie psychologique, que Grof publia dans son premier livre,Royaumes de l’inconscient humain « .

p. 97 ; « Ce dont nous avons besoin maintenant est une « psychologie bootstrap  » qui intégrerait les différents systèmes dans une collection de cartes couvrant toute l’étendue de la conscience humaine ».

p. 109 ; « L’un des savants à qui j’ai rendu visite était David Bohm, avec qui j’avais discuté des récentes découvertes en physique bootstrap et des relations que je voyais entre ses théories et celles de Chew. Une autre visite mémorable fut celle à Joseph Needham, à Cambridge. Needham est à la fois biologiste et l’un des plus importants historiens de la science et de la technologie chinoises. Son travail monumental, La tradition scientifique chinoise , a grandement influencé ma pensée quand j’écrivais Le Tao de la physique , mais je n’avais jamais osé lui rendre visite. Maintenant j’avais suffisamment confiance pour prendre contact avec lui, et il m’invita très gentiment à dîner à son collège, Gonville-et-Caïus, où j’ai passé une soirée très intéressante en sa compagnie ».

p. 117 ; « L’histoire de mon amitié avec Grof est aussi celle de mon association avec Esalen, qui a été un lieu d’inspiration et de soutien pour moi pendant toute une décennie. L’Institut Esalen a été fondé par Michael Murphy et Richard Price dans une partie magnifique de la propriété appartenant à la famille Murphy. Une grande mesa côtière forme plusieurs terre-pleins séparés par une rivière où les Indiens Esalen enterraient leurs morts et célébraient leurs rites sacrés. Des sources chaudes jaillissent des rochers sur une falaise au-dessus de l’océan. Le grand-père de Murphy avait acheté ce morceau de terrain en 1910 et y avait construit une demeure aujourd’hui surnommée « la Grande Maison » dans la communauté d’Esalen ».

p. 119-120 ; « Au cours de ces quatre semaines, un groupe de deux douzaines de participants vit dans la Grande Maison et collabore avec divers conférenciers invités pour deux ou trois jours chacun. Le séminaire est organisé autour d’un thème central, la nouvelle conception de la réalité qui émerge et l’expansion de la conscience correspondante. La caractéristique unique des « mois Grof », c’est que Stan et Christina proposent à leurs participants non seulement un enrichissement intellectuel par le biais de la discussion stimulantes et provocatrices mais un contact empirique avec les idées discutées, par le biais de l’art, de la pratique de la méditation, du rituel et d’autres modes de connaissance non rationnels. Depuis que j’ai rencontré Grof, j’ai participé à leur séminaire chaque fois que je le pouvais, et ceci m’a énormément aidé à formuler mes idées et à les mettre à l’épreuve.

(…) Au cours du débat, un psychiatre de Harvard remarqua : « Il me semble que vous avez aidé ces patients à résoudre leurs problèmes névrotiques, mais vous les avez rendus psychotiques. »

-Ce commentaire, expliqua Grof, est typique d’un malentendu très répandu et problématique en psychiatrie. Les critères utilisés pour définir la santé mentale -sens de l’identité, reconnaissance du temps et de l’espace, perception de l’environnement, etc.- demandent que les perceptions et les opinions d’une personne soient conformes au cadre cartésien-newtonien. La conception cartésienne du monde n’est pas seulement le principal cadre de référence, elle est vue comme la seule description valable de la réalité. Tout le reste est considéré comme psychotique par les psychiatres conventionnels.

Ses observations d’expériences transpersonnelles lui ont montré que la conscience humaine semble capable de deux modes de conscience complémentaires. Dans le mode cartésien-newtonien, nous percevons la réalité quotidienne en termes d’objets séparés, d’espace à trois dimensions et de temps linéaire. Dans le mode transpersonnel, les limitations habituelles de la perception sensorielle et du raisonnement logique sont transcendées et notre perception passe d’objets solides à des

structures d’énergie fluide. Grof souligna qu’utilisait délibérément le terme « complémentaire » pour décrire les deux modes de conscience, parce que les modes de perception correspondants peuvent être appelés « du genre d’une particule » et « du genre d’une onde », par analogie à la physique quantique.

J’étais fasciné par ce commentaire, voyant soudain un cercle fermé d’influence dans l’histoire des sciences. Je fis remarquer à Grof que Niels Bohr avait été inspiré par la psychologie quand il avait choisi le terme de « complémentarité » pour décrire la relation entre les aspects de particule et d’onde de la matière subatomique. Il avait été impressionné, en particulier, par la description de William James des modes complémentaires de conscience chez les schizophrènes. A présent, Grof ramenait le concept à la psychologie, l’enrichissant encore par l’analogie à la physique quantique ».

p. 121 ; « Grof approuva : « Une personne fonctionnant exclusivement sur le mode cartésien peut être exempte de symptômes manifestés mais ne peut pas être considérées comme mentalement saine. De tels individus mènent une vie centrée sur leur ego, compétitive, orientée vers un but. Ils ont tendance à être incapables de tirer satisfaction des activités ordinaires de la vie quotidienne et éloignées de leur monde intérieur. Pour les gens dont l’existence est dominée par ce mode d’expérience, aucun degré de richesse, de pouvoir ou de célébrité n’apportera une satisfaction authentique. ils deviennent inspirés par une sensation d’insignifiance, de futilité et même d’absurdité qu’aucun succès extérieur ne peut dissiper. » »

p. 123 ; « A cette époque, je connaissais le cadre cartésien-newtonien de la psychanalyse, après ma première conversation avec Stan Grof, mais j’en savais très peu sur la psychologie jungienne. Il apparut, lors de ces conversations avec June Singer sont équivalentes à celles existant entre la physique classique et la physique moderne. Singer me dit que Jung lui-même, qui était en contact avec plusieurs des physiciens de pointe de son temps, était conscient de ces parallèles.

(…) Son concept de l’inconscient collectif, en particulier, implique un lien entre l’individu et l’humanité en entier, qui ne peut être compris dans un cadre mécaniste. Jung eut aussi recours à des concepts similaires de ceux utilisés en physique quantique. Il voyait l’inconscient comme un processus « des structures dynamiques collectivement présentes » qu’il appelait archétypes. Ces archétypes, selon Jung, sont inclus dans un réseau de relations où chacun, en fin de compte, implique tous les autres ».

p. 124 ; « Ce fut seulement plusieurs années plus tard, grâce à l’influence de Gregory Bateson et d’autres théoriciens systémiques, que ma pensée changea d’une manière significative. Une fois que j’avais mis la conception systémique de la vie au centre de ma synthèse du nouveau paradigme, il devint relativement facile de voir que la théorie jungienne de l’énergie psychique pouvait être reformulée en langage systémique moderne et rendue ainsi cohérente avec les développements courants les plus avancés dans les sciences de la vie ».

p. 13; «  »Cette situation découle de quelque chose qui est arrivée à la conscience européenne à l’époque de Galilée et de Giordano Bruno, expliqua Laing, commençant son argumentation. Ces deux hommes incarnent deux paradigmes -Bruno, qui a été torturé et brûlé pour avoir affirmé qu’il y avait des mondes infinis ; et Galilée, qui a dit que la méthode scientifique était d’étudier le monde comme s’il n’y avait pas de conscience ni de créatures vivantes dedans. Galilée énonça que seuls les phénomènes quantifiables étaient admis dans le domaine de la science. Galilée dit : « Rien de ce qui ne peut être mesuré et quantifié n’est scientifique. » Et dans la science post-galiléenne cela en est venu à signifier : « Ce qui ne peut être quantifié n’est pas réel. » Ce fut la plus profonde corruption de la vision grecque de la nature en tant que physis , qui est vivante, toujours en transformation, et non divorcée de nous. Le programme de Galilée nous propose un monde mort : dehors la vision, le son, le goût, le toucher et l’odorat, et avec eux sont partis depuis la sensibilité esthétique et éthique, les valeurs, la qualité, l’âme, la conscience, l’esprit ».

p. 133 ; «  »L’Univers est une grande machine aujourd’hui, dit-il. C’est un hologramme. Qui sait quelle crécelle intellectuelle nous allons secouer demain. » Nous nous renvoyâmes des arguments pendant un certain temps, et à un moment, Ronnie se pencha à nouveau vers moi et dit doucement : « Tu te rends compte que ces questions, je me les pose aussi. Je ne suis pas simplement en train de t’attaquer, toi ou d’autres scientifiques. Je suis à mettre dans le même panier. Je ne serais pas aussi agressif, s’il ne s’agissait pas d’un combat personnel. »

(…) Dans cette phase critique, Laing me défiait de d’étendre mon cadre encore plus loin -plus loin que tout ce que j’avais essayé- pour incorporer la qualité, les valeurs, la qualité, les valeurs, l’expérience, la conscience ».

p. 142-143 ; « Le cadre de ce système est radicalement différent du cadre ordinaire de notre vie quotidienne, continua Grof. Il se fonde sur le concept d’Esprit Universel, ou Conscience Cosmique, qui est la force créatrice derrière le dessein cosmique. Tous les phénomènes dont nous faisons l’expérience sont compris comme des expériences dans la conscience, exécutées par l’Esprit Universel dans une pièce créatrice infiniment ingénieuse. Les problèmes et les paradoxes déroutants associés à l’existence humaine sont considérés comme des déceptions combinées d’une façon compliquée, inventées par l’Esprit universel et construits dans le jeu cosmique, la signification ultime de l’existence humaine est d’expérimenter complètement tous les états d’esprit associés à l’aventure fascinante de la conscience, être un acteur et un partenaire de jeu intelligent dans le jeu cosmique. Dans ce contexte, la conscience n’est pas quelque chose que l’on peut déduire ou expliquer en termes de quelque chose d’autre. C’est un fait premier de l’existence d’où tout le reste s’élève. Tel serait, très brièvement, mon credo. C’est un contexte dans lequel je peux vraiment intégrer toutes mes observations et expériences.

Il y eut un long silence après le résumé inspiré de Grof sur les plus profonds aspects de ses recherches psychédéliques, et ce fut Laing qui le rompit avec un énoncé poétique très fort : « La vie, tel un dôme de verre multicolore, teinte la blanche splendeur de l’éternité. »

(…) Bien-sûr, nous prenons des risques en utilisant des mots pour nous référer à ces mystères. Il n’y a pas grand-chose que l’on puisse réellement dire sur ce qui est ineffable ».

p. 145 ; « (…) avant qu’il y ait les outils adéquats les visions intérieures n’ont pu être reliées aux faits scientifiques extérieurs. Serais-tu d’accord, pour dire que, maintenant que nous avons ces outils, nous devrions pouvoir combiner l’information venant des états intérieurs avec une connaissance acquise par la science et la technologie objectives dans une nouvelle conception de la réalité ?

– Oui c’est vrai, approuva Laing. Je pense… que la jonction est l’aventure la plus excitante de l’esprit contemporain. alors que tout est toujours là depuis le début et à la fin, il y a aussi un processus d’évolution, et l’évolution de notre temps est exactement cette possibilité de synthèse de ce que nous voyons en regardant les choses de l’extérieur avec ce que nous pouvons savoir de l’intérieur ».

p. 146 ; « C’est par le biais de l’expérience, insiste Laing, que nous nous révélons l’un l’autre, et c’est l’expérience qui donne un sens à notre vie. « L’expérience tisse le sens et les faits en une robe sans couture », avait-il dit une fois à Saragosse, et le livre qu’il était en train d’écrire à ce moment-là est intitulé, d’une façon caractéristique, La Voix de l’expérience « .

p. 149 ;  » * Un ouvrage cosigné par Carl Simonton et sa femme a été traduit en français sous le titre Guérir envers et contre tous (Edition de l’Epée) « .

p. 151 ; « Les participants ont tous reconnu que l’évolution des paradigmes dans la science s’écartait d’une vision mécaniste et réductrice de la nature humaine, en faveur d’une approche holistique et écologique. ils ont très bien vu que l’approche mécaniste de la médecine conventionnelle, qui dérive de la conception cartésienne selon laquelle le corps humain serait un mécanisme d’horlogerie, constitue la cause principale de la crise que traversent aujourd’hui les soins de santé. ils ont très sévèrement critiqué notre système de médecine intensive, fondée sur l’hospitalisation et axée sur le médicament ; nombre de participants pensaient que la médecine scientifique moderne a trouvé ses limites et n’est plus capable d’améliorer la santé publique, ni même d’en maintenir le niveau »:

p. 153 ; « Simonton a alors donné une description des schémas significatifs de la vie et de la réactivité émotionnelle de malades cancéreux. Ces schémas lui ont suggéré la notion de « personnalité cancéreuse », c’est-à-dire la notion d’un schéma comportemental de réaction au stress, qui contribue largement à l’apparition du cancer, de la même façon qu’un autre type de comportement contribue aux affections cardiaques ».

p. 156 ; « Les ouvrages de Needham m’avaient laissé le souvenir que la philosophie chinoise prise dans son ensemble s’intéressait plus aux relations réciproques entre les diverses parties du corps qu’à la réduction de celles-ci à des éléments de base. Margaret Lock partageait ce point de vue, ajoutant que l’attitude chinoise appelée par Needham « pensée corrélative » mettait aussi l’accent sur les schémas de synchronisme, plutôt que sur les relations de causalité. Selon Needham, dans la conception chinoise, si toute chose se comporte comme elle le fait, c’est parce que sa position au sein d’un univers de relations réciproques lui donne une nature qui lui est propre et qui l’empêche de se comporter différemment.

(…) Margaret Lock m’a dit que l’une des meilleures interprétations qu’elle connaisse avait été donnée par Manfred Porkert dans sa grande étude sur la médecine chinoise, dont elle m’a vivement incité à étudier les travaux. Avec Needham, m’a-t-elle expliqué, Porkert est un des rares chercheurs occidentaux qui soient capables de lire les classiques chinois dans les textes originaux. D’après Porkert, le terme yin correspond à tout ce qui est constricteur, réactif et conservateur, le terme yang correspondant à tout ce qui est dilatateur, agressif et exigeant ».

p. 181 ; « Au cours d’une longue conversation qui a suivi ma conférence, Dimalanta m’a dit apercevoir plusieurs parallélisme entre mes idées et sa pratique de la psychiatrie. Il a insisté sur les limitations du langage courant, sur le rôle du paradoxe et sur l’importance des méthodes intuitives et non rationnelles ».

p. 204-205 ; « – Je pense que c’est tout à fait possible ; mais je ne crois pas que ce serait particulièrement bon pour notre culture.

– Parce que, alors, nous découvririons autre chose ?

– Tout juste. Le psychisme remplacerait le cancer par quelque autre maladie. Si nous regardons les schémas pathologiques à travers l’histoire, nous nous apercevons que c’est ce qui est toujours arrivé : qu’il se soit agi de la peste, de la tuberculose, de la poliomyélite ou de toute autre maladie, nous sommes passés à autre chose dès qu’elle a été maîtrisée ».

p. 206 ; « J’ai poursuivi la synthèse de mon cadre conceptuel, tout en reconnaissant ses incohérences et en espérant que je finirais par mettre au point un modèle cybernétique de la santé intégrant les dimensions psychologiques et sociales. Cette situation bien peu satisfaisante devait se modifier du tout au tout un an plus tard, lorsque j’ai étudié la théorie des système auto-organisateurs de Prigogine et que je l’ai reliée à la notion d’esprit chez Bateson ».

p. 208 ; « (…) j’ai pratiqué la prévention par la chiropraxie et le travail corporel… »

p. 211 ; « La critique était empreinte de scepticisme, mais elle résumait assez bien les principaux thèmes présentés par Schumacher. « Comment peut-on soutenir que l’économie américaine est efficace si elle utilise quarante pour cent des ressources mondiales en produits de base pour subvenir aux besoins de six pour cent de la population du monde, sans amélioration notable du bonheur et du bien-être de l’homme, de la paix et de la culture ? » »

p. 212 ; « L’American Way of Life est la véritable religion de la majorité des Américains. Leur dieu, c’est l’argent et la maximisation du profit leur tient lieu de liturgie. Le drapeau américain est devenu le symbole de ce mode de vie et son culte est entouré d’une ferveur religieuse. (…)

La société américaine est entièrement tournée vers le travail, le profit et la consommation de biens matériels. L’objectif essentiel des Américains est de gagner le plus d’argent possible …

(…) L’expansion économique détruit la beauté des paysages à coups de vilaines constructions ; elle pollue l’air, elle empoisonne les rivières et les lacs. Par un incessant conditionnement psychologique, elle dépouille les gens de leur sens esthétique, cependant qu’elle détruit peu à peu la beauté de leur environnement . » »

p. 214-215 ; « (…) toute théorie économique est assise sur un certain système de valeurs et sur une certaine conception de la nature humaine.

(…) L’un correspond au système matérialiste que nous connaissons aujourd’hui, dans lequel le niveau de vie se mesure par le volume annuel de la consommation et qui s’efforce par conséquent de maximiser la consommation en optimisant simultanément la production. L’autre système est celui de l’économie bouddhiste, fondée sur les notions de « subsistance convenable » et de « voie moyenne » ; il vise à maximiser le bien-être de l’homme en optimalisant la production.

(…) « L’idée qu’il pourrait exister une croissance de caractère pathologique, une croissance malsaine, perturbatrice ou destructrice constitue (aux yeux de l’économiste moderne) une idée perverse qu’il faut empêcher de s’exprimer », poursuit Schumacher dans sa cinglante critique.

(…) « l’intuition toute simple suggère qu’une progression infinie de la consommation n’est pas possible dans un monde fini ».

(…) Pour Schumacher, « l’écologie devrait être une matière obligatoire dans les études d’économie » ; il observe que, à la différence de tous les systèmes naturels, qui s’équilibrent, s’adaptent et se purifient d’eux-mêmes, notre pensée économique et technologique ne reconnaît aucun principe d’auto-limitation. « Dans le système subtil de la nature, la technologie et en particulier la supertechnologie du monde moderne se comporte comme une corps étranger, et nous apercevons d’innombrables signes de rejet », conclut Schumacher.

(…) L’ouvrage de Schumacher ne contient pas seulement une critique éloquente et solidement articulée ; il propose aussi l’esquisse d’une vision alternative. Celle-ci est tout à fait radicale. Nous avons besoin d’un mode de pensée entièrement nouveau, qui ait pour principe de cas de l’homme, d’une économie politique conçue sous une optique selon laquelle « l’homme a une importance ». Mais l’homme ne peut être lui-même qu’à l’intérieur de groupes réduits dont il puisse faire le tour facilement, observe Schumacher qui en vient ainsi à sa conclusion : il nous faut apprendre à penser en termes d’unités petites et maniables ; d’où l’aphorisme « Small is Beautiful « .

(…) « La sagesse exige un changement d’orientation des sciences et de la technologie, dans la direction de l’organique, de ce qui est mesuré, non violent, de ce qui est beau. »

p. 219 ; «  »C’est tout le concept de modèle mathématique qu’il faut mettre en question. La contrepartie de ce genre de modèle, c’est la perte de la qualité, c’est-à-dire de ce qui a le plus d’importance. » »

p. 229 ; « (…) Bacon représentait un lien très important entre deux des principaux maillons du paradigme d’autrefois : d’un côté, la conception mécaniste de la réalité et de l’autre, l’obsession dominatrice du mâle dans la société patriarcale. Bacon a été le premier à formuler une théorie claire de l’approche empirique de la science et prônait sa méthode d’investigation en des termes chargés de passion et souvent même de perversité : il faut « pourchasser la nature dans ses vagabondages », « l’asservir », « la placer sous contrainte », l’objectif de l’homme de science étant de lui « extorquer ses secrets par la torture » ».

p. 238 ; « Au printemps 1978, j’ai acheté l’ouvrage de Hazel Henderson intitulé Creating Alternative Futures(« Vers des avenirs alternatifs »), recueil d’essais qui venait d’être publié ».

p. 241 ; « L’ouvrage de Hazel Henderson débute sur l’affirmation claire et vigoureuse que la mauvaise gestion de notre économie remet en question les concepts fondamentaux de la pensée économique. L’auteur cite à l’appui de sa thèse une foule de preuves et notamment des déclarations de grands économistes reconnaissant que leur discipline est entrée dans une impasse. Elle observe, ce qui est peut-être plus important, que les anomalies devant lesquelles les économistes ne savent plus quoi dire sont désormais douloureusement évidentes pour tout un chacun.

(…) Pour Hazel Henderson, l’économie politique se trouve dans une impasse parce qu’elle repose sur un système de pensée dépassé qui appelle une révision radicale ».

p. 242 ; « Les coûts sociaux, tels que ceux des accidents, des procès, de la santé publique, sont ajoutés au PNB comme s’ils représentaient des contributions positives, alors qu’ils devraient en être retranchés. Hazel Henderson cite ici une remarque incisive de Ralph Nader : « Chaque accident de la route se traduit par une progression du PNB » ».

p. 243 ; « Comme le dit Hazel Henderson : « L’économie politique a placé sur un podium quelques-unes de nos dispositions naturelles les plus vilaines : le matérialisme, l’esprit de compétition, la gloutonnerie, la vanité, l’égoïsme, la myopie intellectuelle et la toute bête cupidité. »

Le déséquilibre de notre échelle des valeurs, poursuit Hazel Henderson, est à l’origine d’un problème économique fondamental, celui de notre obsession de croissance sans limites.

Mais Hazel Henderson montre, preuves à l’appui, le caractère totalement irréaliste de ce modèle de croissance fondé sur le « dégoulinement ». Les taux de croissance élevés ne facilitent guère la solution des problèmes sociaux et humains ».

p. 244 ; « Hazel Henderson souligne aussi que l’obsession générale de la croissance s’est traduite par une ressemblance frappante entre les économies capitalistes et les économies socialistes : « L’inanité de la dialectique stérile du capitalisme et du communisme apparaîtra d’elle-même, car les deux systèmes sont fondés sur le matérialisme, (…) l’un et l’autre ont pour dieux la croissance industrielle et le progrès technologique, accompagnés d’une décentralisation et d’un contrôle bureaucratique toujours renforcés. » »

p. 246 ; Hazel Henderson ; «  »Je ne suis pas économiste, a-t-elle corrigé. je ne crois pas en l’économie politique.

(…) Je n’ai pas de patience avec les gens qui, en matière de changement dans la société se contentent de paroles : je passe mon temps à leur dire qu’il faut parler en marchant » ».

p. 248 ; Adrienne Rich, Naître d’une femme

Betty Friedan, La Femme mystifiée

« Elle m’a rappelé que, dans notre société, les valeurs qui sont favorisées et investies d’un pouvoir politique sont des valeurs typiquement masculines -l’esprit de compétition, le goût de la domination, le besoin d’expansion-, tandis que les valeurs ignorées et souvent méprisées -l’esprit de coopération, les activités nourricières et éducatives, l’humilité, et l’amour de la paix- sont qualifiées de féminines.

(…) Et Hazel Henderson de prolonger ma pensée : « C’est généralement aux femmes et aux minorités ethniques que reviennent les travaux qui rendent la vie plus agréable et créent l’ambiance dans laquelle réussissent les champions de la compétition. »

p. 249 ; « (…) le sous-titre de son livre était La Mort de l’économie politique et qu’elle soutenait à plusieurs reprises que l’économie politique n’était plus viable en tant que science sociale.

(…) Les sciences conserveront donc une valeur sur le plan micro-économique ? Au niveau de la gestion d’entreprise, par exemple ? »

p. 252 ; « (…) le prestigieux Institute for Advanced Study, où ont vu le jour bien des découvertes en physique théorique ».

p. 254 ; « _ A strictement parler, l’économie politique moderne est une invention du XVIIème siècle, due à Sir William Petty, lequel était contemporain de Newton et fréquentait les mêmes milieux que lui, je suppose. Je crois que la Political Arithmetics de Petty devait beaucoup à Newton et Descartes ».

p. 255 ; « John Locke, le remarquable philosophe des Lumières, a posé une autre pierre angulaire de l’économie politique moderne, a poursuivi Hazel Henderson. C’est lui qui a émis l’idée que les prix sont déterminés de manière objective par l’offre et par la demande. Cette loi de l’offre et de la demande a reçu même statut que les lois mécaniques de Newton et le conserve de nos jours dans la plupart des analyses économiques, ce qui donne une bonne illustration des relents newtoniens de notre économie politique. Ainsi les courbes de l’offre et de la demande, dont l’interprétation figure dans tous les manuels élémentaires d’économie politique, reposent sur l’hypothèse que les agents économiques « gravitent » de manière automatique et sans « frottements frictionnels » vers la situation « d’équilibre » correspondant au prix déterminé par l’intersection des courbes.

(…) D’où les efforts qui ont été faits par la suite pour transformer l’économie politique en une science mathématique exacte. « Mais le problème qui se posait, et qui se pose toujours, est que les variables retenues dans ce modèles mathématiques ne peuvent être quantifiées de façon rigoureuses, mais sont définies à partir d’hypothèses qui souvent enlèvent tout réalisme aux modèles. »

(…) J’ai alors entendu une description très vivante du climat intellectuel à l’époque de Smith -sous l’influence de David Hume, de Thomas Jefferson, de Benjamin Franklin et de James Watt-« .

p. 256 ; « C’est la « main invisible » du marché qui guide les intérêts particuliers dans la voie de l’harmonie du bien commun…

(…) – C’est toute la notion de liberté des marchés qui paraît problématique de nos jours.

(…) Dans la plupart des sociétés industrielles, des entreprises géantes contrôlent l’offre de biens, créent des demandes artificielles par la publicité et exercent une influence décisive sur la politique nationale. La puissance économique et politique de ces géants s’infiltre dans tous les aspects de la vie publique. Il y a bien longtemps qu’ont disparu les marchés libres, équilibrés par le jeu de l’offre et de la demande. Ils n’existent plus que dans l’esprit de Milton Friedman* !

(…) * Economiste américain fondateur de l’école monétariste dite de Chicago, dans les années 70 « .

p. 257 ; « (…) Marx, comme la plupart des penseurs du XIXème siècle, se souciait beaucoup d’adopter une approche scientifique et a souvent tenté de formuler ses théories dans un langage cartésien.

(…) D’un autre côté, la pensée de Marx est tout à fait abstraite et très éloignée des humbles réalités de la production au niveau local. Il partageait en cela l’opinion de l’élite intellectuelle de son temps sur les vertus de l’industrialisation et sur la modernisation de ce qu’il appelait « l’idiotie de la vie rurale ».

p. 258 ; « (…) une phrase trouvée dans Le Capital :

« Tout progrès de l’agriculture capitaliste constitue un progrès non seulement dans l’art de dépouiller, mais aussi dans celui de dépouiller le sol . »

(…) C’est pourquoi, supposait-elle, les marxistes ont si longtemps ignoré le « Marx écologique ».

« (…) Voilà peut-être pourquoi Marx disait à la fin de sa vie : Je ne suis pas marxiste » ».

p. 259 ; « La plupart des économistes tentent aujourd’hui d’obtenir un « réglage fin » de l’économie en se servant des remèdes keynésiens que sont la création monétaire, la manipulation des taux d’intérêt, l’allégement ou l’alourdissement de la fiscalité, etc.

(…) La théorie classique a été pratiquement mise la tête en bas ».

p. 260 ; « -Ces méthodes ne sont pas efficaces, car elles ignorent la détail de la structure de l’économie et ne tiennent pas compte du caractère qualitatif de ses problèmes. Le modèle Keynésien est désormais inadéquat, parce qu’il néglige un grand nombre de facteurs sans lesquels on ne peut comprendre la situation de l’économie.

Hazel Henderson m’a précisé que le modèle keynésien est centré sur l’économie nationale, qu’elle dissocie du contexte mondial, sans tenir compte des arrangements conclus au plan international. Il oublie la puissance politique écrasante des sociétés multinationales, il ignore le contexte politique et ne prend pas en considération le coût social et environnemental de l’activité économique : « L’approche keynésienne est capable, au mieux, de fournir une série de scénarios possibles ; elle est incapable de déboucher sur des prévisions ponctuelles. Comme la plus grande partie de la pensée économique cartésienne, son utilité appartient au passé. »

(…) – L’inflation, ce n’est que l’addition de toutes les variables que les économistes ont oublié de mettre dans leurs modèles. Toutes ces variables viennent maintenant nous hanter, comme des revenants ».

p. 261 ; « La première de ces sources, d’après elle, est liée au fait, encore ignoré par la plupart des économistes, que la production de richesses repose sur les ressources naturelles et sur l’énergie.

(…) « La dépendance excessive de notre économie par rapport aux ressources naturelles et à l’énergie est bien traduite par le fait qu’elle est assise sur le capital plus que sur le travail, m’a expliqué mon interlocutrice. Le capital représente le potentiel de demain, qui a été extrait de l’exploitation menée hier des ressources naturelles. Ces ressources tendant à se réduire, le capital devient lui-même une ressource rare. »

(…) – Votre idée serait donc qu’une économie largement assise sur le capital engendre à la fois l’inflation et le chômage ?

– Exactement. La sagesse conventionnelle en matière d’économie veut que, sur un marché libre, l’inflation et le chômage constituent des aberrations temporaires par rapport à une situation d’équilibre et qu’il faille choisir entre l’inflation et le chômage.

(…) Le prétendu choix entre l’inflation et le chômage est un concept totalement irréaliste. Nous nous trouvons aujourd’hui au beau milieu de ce que nous appelons la « stagflation » des années 70 et la coexistence de l’inflation et du chômage est désormais courante dans toute les sociétés industrielles ».

p. 262 ; « Pour Hazel Henderson, ce sont les coûts sociaux sans cesse accrus de la croissance illimitée qui constituent la seconde des causes principales de l’inflation :

(…) – Notez bien qu’aucune de ces activités n’ajoute quoi que ce soit à la production de biens réels. Elles contribuent donc toutes à l’inflation ».

p. 263 ; « (…) il y a le coût des soins aux victimes humaines de toute cette technologie désordonnée : les marginaux, les drogués, les gens sans formation, tous ceux qui ne savent pas se débrouiller dans le labyrinthe de la vie urbaine. » Elle m’a rappelé aussi les pannes et les accidents de plus en plus fréquents, qui ajoutent encore à tous ces coûts sociaux imprévus. « Si vous prenez tout cela en compte, vous vous apercevez que l’on passe plus de temps à maintenir le système en état de marche et à réglementer qu’à produire des biens et services utiles. Autant d’activités qui sont donc hautement inflationnistes. »

« J’ai toujours dit, a-t-elle ajouté pour résumer son idée, que nous rencontrerions les limites sociales, psychologiques et intellectuelles de la croissance bien avant de nous heurter à ses limites physiques. »

(…) Mon interlocutrice avait rendu évident pour moi que l’inflation est beaucoup plus qu’un problème économique, qu’il faut y voir le symptôme économique d’une crise de la société et de la technologie.

(…) Hazel Henderson m’a ensuite assuré que les méthodes keynésiennes traditionnelles ne peuvent plus résoudre nos problèmes économiques : elles déplacent seulement les problèmes à travers le réseau des relations sociales et écologiques ».

p. 265 ; « Mes entretiens de l’été précédent avec Gregory Bateson m’avaient rendu bien conscient qu’il était important de reconnaître l’absence de linéarité dans tous les systèmes vivants.

(…) Une stratégie qui peut réussir à un moment donné peut être tout à fait inappropriée à un autre ».

p. 266 ; « – Il en va de même dans une économie. La maximisation du profit, de l’efficacité et du PNB accroît les rigidités de l’économie et de l’environnement.

(…) Elle devait aussi souligner l’existence de cet autre type de fluctuation qu’est le cycle de la croissance et du déclin, caractéristique de toute forme de vie.

(…) Ils ne peuvent (les dirigeants de sociétés) tout simplement pas comprendre que, dans tout système vivant, le dépérissement et la mort sont la condition préalable d’une nouvelle naissance ».

p. 276-277 ; « La technologie actuelle, à laquelle je donne le nom de « technologie du machisme » ou de « technologie du big band », a sûrement quelque chose à voir avec le fait que sont récompensées les activités de concurrence et découragées celles de coopération.

(…) L’erreur du darwinisme appliqué à la société a été de considérer la nature d’une manière très rudimentaire et de voir seulement la taille des griffes et des dents : seulement la compétition et pas du tout l’échelon moléculaire de la coopération, qui est tout simplement trop subtil ».

p. 278-279 ; « Le prochain bond en avant, s’il s’en produit un, devra être de nature culturelle, et je crois que c’est bien d cela qu’il s’agit dans tout ce dont nous sommes en train de parler ».

p. 288 ; « Lock : A Montréal, l’hôpital des Enfants malades incite son personnel à limiter à une quarantaine le nombre des médicaments qu’il utilise. la direction estime que cette quarantaine de spécialités permet de traiter tous les problèmes, et figurent dans ce nombre l’aspirine, la pénicilline, etc. »

p. 289 ; « Simonton : (…) il y a ces démarcheurs qui entrent chez vous avec des cadeaux. Ces gens-là gagnent leur vie avec le nombre de médicaments qu’ils arrivent à vous imposer. Ils vous mettent en condition dès la faculté de médecine , ils vous apportent un tout nouveau stéthoscope ; ils vous font cadeau de sacs de voyage , ils vous invitent à des réceptions. Il y a quelques aspects malsains dans tout cela. Mon beau-frère est généraliste dans l’Oklahoma et je ne vous dirai pas tout ce que les démarcheurs lui apportent, mais il passe son temps à utiliser des médicaments nouveaux ».

p. 290 ; « Simonton : (…) l’on ne sait généralement pas à quel point la santé de nos médecins est mauvaise. L’espérance de vie des médecins américains est de dix à quinze ans inférieure à celle de l’Américain moyen.

Lock : Non seulement le taux de maladie physique est plus élevé chez les médecins, mais les divorces, les suicides et autres pathologies sociales sont plus fréquentes chez eux ».

p. 291 ; « Shlain : (…) La compétition et l’agressivité sont particulièrement vigoureuses dans les facultés de médecine ».

p. 292 ; « Dimalanta : En psychiatrie, la pression qui tend à contraindre le praticien d’être un missionnaire est considérable : il faudrait sauver les autres et s’oublier soi-même. C’est l’une des raisons qui expliquent le taux élevé des suicides chez les psychiatres. Les patients transfèrent leurs problèmes sur le psychiatre et, si celui-ci n’est pas en mesure de prendre soin de lui-même, il arrive à un point où il tombe dans le désespoir et où il se suicide ».

« Nous rencontrerions les limites sociales, psychologiques et intellectuelles de la croissance bien avant de nous heurter à ses limites physiques ». Hazel Henderson
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