Big pharma ou les dérives de l’industrie pharmaceutique

par Réda Benkirane


Lectures, Le Temps, 26 février 2014

Big_Pharma

Big pharma.  Une industrie toute puissante qui joue avec notre santé, coordonné par Mikkel Borch-Jacobsen, Les arènes, 528 pages

Cette grande enquête internationale passe au crible le fonctionnement interne de l’industrie pharmaceutique. Il réunit des contributions de « lanceurs d’alerte » d’horizons divers (médecins généralistes et psychiatres, anthropologues et historiens de la médecine, experts et journalistes de la santé publique).

Du point de vue de la forme, ce livre collectif est assez pénible à lire et il n’est pas de la meilleure facture sur le plan de l’édition. Du point de vue de sa teneur, des analyses documentées et des informations au-dessus de tout soupçon, il reste de la plus haute importance. Le lecteur est dans un premier temps comme anéanti par l’ampleur de ce qui est ici révélé ; puis il se sent, dans un second temps, comme un citoyen déniaisé, devenu finalement clairvoyant.

Derrière le vocable neutre et scientifique de « laboratoires » pharmaceutiques se déploient des empires industriels regroupant une vingtaine d’entités transnationales, générant un chiffre d’affaires annuel dépassant mille milliards de dollars (volume triplé en quinze ans). Cette industrialisation des médicaments a commencé dans les années 30 du siècle dernier avec la généralisation des antibiotiques…en un temps où on ne traitait efficacement que sept maladies.

Big Pharma a su tirer profit de la crédulité des citoyens qui la perçoivent faussement comme une institution d’utilité publique ou une organisation étatique de recherche. Les auteurs montrent qu’elle est une entreprise extrêmement lucrative, soucieuse de pérenniser ses bénéfices colossaux autour de médicaments vedettes comme ses « blockbusters » générant annuellement plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires.

Mais Big Pharma est grandement nocif : que l’on considère le bouillon chimique qui se déverse dans les rivières et les océans après avoir transité par nos organismes, l’accoutumance et l’addiction médicamenteuses ou bien encore les effets « secondaires » comme ceux des antidépresseurs neurotoxiques (hausse de la suicidalité et des crimes de « zombis » victimes de leur pensées meurtrières et suicidaires). Autre fait accablant : tous les pays riches qui sont de grands consommateurs de médicaments, à l’instar des États-Unis (10% de la population sous psychotropes), connaissent un fléchissement de leur courbe d’espérance de vie et plombent leur PIB dont une part croissante (bientôt 20%) est dépensée pour la santé. Les auteurs montrent aussi comment les effets secondaires ou les résultats négatifs des essais placebo en double aveugle sont maquillés par l’industrie, comment s’achètent les services de leaders d’opinion et de mandarins de la médecine. Où l’on découvre notamment la manière qu’ont les marketeurs de blanchir l’information d’une fast-science (parvenant même à rédiger des articles de l’encyclopédie en ligne Wikipedia). Ces virtuoses de la communication médicalisent des étapes obligées de la vie : ainsi la ménopause présentée comme une « maladie » affectant irrémédiablement la féminité ou encore l’invention de « troubles » autour de phénomènes courants d’anxiété, de timidité, de baisse de la libido ou de l’attention profonde. Big Pharma doit son essor à cette « pharmacisation » de la vie et à la production des lifestyle drugs, ces produits « qualité de vie » qui ne soignent plus des pathologies mais entretiennent la santé en mettant les individus sous perfusion continue. Cette transformation de la fonction du médicament et de la définition de la santé, qui ne concernent plus des signes (cliniques) mais des risques (assurantiels), se fait au détriment de maladies ravageant des populations pauvres du Sud qui n’ont pas encore de réponse thérapeutique faute de marché porteur. L’industrie n’hésite pas, en revanche, à délocaliser ses essais médicamenteux auprès de millions de cobayes-patients d’Afrique-Asie, là où contestation et réparation se négocient au plus bas.

Au-delà des scandales pharmaceutiques comme celui du Mediator ou de la fausse (mais lucrative) alerte contre la grippe H1N1 lancée par l’Organisation mondiale de la santé (elle-même sous influence car financée à 50% par le secteur privé et Big Pharma), les auteurs contournent l’image naïve du « conflit d’intérêt » entre santé publique et marché pharmaceutique, pour révéler les mécanismes fins d’une véritable « confluence d’intérêt ».

Ces « lanceurs d’alerte » ne condamnent pas l’industrie du médicament en tant que telle mais constatent ses dérives qui, d’une certaine manière, reflètent les délires et la démesure de sociétés postmodernes consommant toujours plus de services de santé et de traitements thérapeutiques. Ce qui est à l’œuvre derrière Big Pharma, c’est l’effet d’une certaine mondialisation affaiblissant toujours plus l’État et le secteur public (notamment dans son soutien à la recherche) qui n’ont plus les moyens de définir des politiques de santé, de contrôler ou d’orienter les pratiques. Les auteurs pointent du doigt le rôle déclinant des États mais aussi la faiblesse des sociétés civiles (non informées et peu alertes) dans la gouvernance de la santé mondiale.

À l’heure de la complexification croissante des systèmes de santé et de l’explosion de ses coûts, ce livre démontre que Big Pharma constitue envers et contre tout le test acide du capitalisme financier, seul capable de dissoudre toute autre forme de rationalité économique ou de logique sociale.

 Réda Benkirane

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