On ne connaît la culture qu’à travers les cultures, Avant-propos d’Edgar Morin

Culture & cultures. Les chantiers de l'ethno. Sous la direction de Réda Benkirane et d'Erica Deuber Ziegler, Gollion: Infolio éditions / Genève: Musée d'ethnographie, coll. tabou 3, 2006.

Le mot culture est, selon l'expression de Heinz von Foerster, le plus vicieux des caméléons conceptuels. Il a un sens anthropologique (il concerne tout ce qui est acquis et non inné), un sens sociologique (comme culture d'une société ou d’une ethnie donnée) et un sens élitiste(«culture des cultivés», humanités, philosophie, arts, etc.) Et nous basculons inconsciemment en permanence d'un sens à l'autre.

On ne connaît la culture qu'à travers les cultures, le langage qu'à travers les langues, la musique qu'à travers les musiques. C'est-à-dire que la relation entre l'unité et la diversité est inséparable. Ceux qui ne voient que la diversité occultent l'unité humaine; ceux qui ne voient que l'unité occultent la diversité humaine.

Une culture riche est une culture qui, à la fois, sauvegarde et intègre. C’est une culture à la fois ouverte et fermée.

Contrairement à l'idée que chaque culture comporte en elle-même une plénitude, Magoroh Maruyama remarque justement que chaque culture a quelque chose dedisfonctionnel (défaut de fonctionnalité), de misfonctionnel (fonctionnant dans un mauvais sens), de sous-fonctionnel (effectuant une performance au niveau le plus bas) et de toxifonctionnel(créant du dommage dans son fonctionnement). Les cultures sont imparfaites en elles-mêmes, comme nous sommes nous-mêmes imparfaits. Toutes les cultures, comme la nôtre, constituent un mélange de superstitions, fictions, fixations, savoirs accumulés et non critiqués, erreurs grossières, vérités profondes. Mais ce mélange n'étant pas discernable de prime abord, il faut être attentif à ne pas classer comme superstitions des savoirs millénaires – comme par exemple, les modes de préparation du maïs au Mexique, qui ont été longtemps attribués par les anthropologues à des croyances magiques jusqu'à ce qu'on découvre qu'ils permettent à l'organisme d'assimiler la lysine, un acide aminé présent dans ce qui fut longtemps la seule nourriture des Indiens Pueblos.

D'où ce paradoxe qui sera celui du XXIe siècle: il faut à la fois préserver et ouvrir les cultures. Cela n'a, du reste, rien de novateur, car à la source de toutes les cultures, y compris celles qui semblent les plus singulières, il y a rencontre, association, syncrétisme, métissage. Toutes les cultures ont une possibilité d'assimiler en elles ce qui leur est d'abord étranger, du moins jusqu'à un certain seuil, variable selon leur vitalité, et au-delà duquel ce sont elles qui se font assimiler et/ou désintégrer.

Ainsi, selon un double impératif complexe dont nous ne pouvons annuler la contradiction interne – mais cette contradiction peut-elle être dépassée et n'est-elle pas nécessaire à la vie même des cultures? – nous devons en même temps défendre les singularités culturelles et promouvoir les hybridations et les métissages. Il nous faut lier la sauvegarde des identités et la propagation d'une universalité métisse ou cosmopolite, qui tend à détruire ces identités.

Comment intégrer sans désintégrer? Le problème se pose dramatiquement pour les cultures traditionnelles comme celle des Inuit. Il faudrait savoir les faire profiter des avantages de notre civilisation – santé, techniques, confort, etc. –, mais savoir les aider à conserver les secrets de leur médecine propre, de leur chamanisme, leurs savoir-faire de chasseurs, leurs connaissances de la nature, etc. Il faudrait des passeurs, comme l'est Jean Malaurie, qui ne seraient en rien des missionnaires religieux ou laïcs venus leur faire honte de leurs croyances et de leurs usages.

Il s'agirait d'aller vers une société universelle fondée sur le génie de la diversité et non sur le manque de génie de l'homogénéité, ce qui nous amène à une double exigence, qui porte en elle sa contradiction, et ne peut se féconder que dans la contradiction: partout préserver, étendre, cultiver, développer l'unité planétaire; partout préserver, étendre, cultiver, développer la diversité.

Aussi, il faut laisser aller les hommes et les cultures vers le métissage généralisé et diversifié, lui-même diversifiant en retour. Les interdits porteurs de malédiction, qui, dans l'ère de la diaspora humaine, constituaient les défenses immunologiques des cultures et des religions traditionnelles, sont devenus des obstacles à la communication, à la compréhension et à la création dans l'ère planétaire. Dans un premier temps, les mêleurs de style sont considérés comme des confusionnistes; les métis d'ethnies et de religions sont rejetés comme bâtards et hérétiques par leurs communautés d'origine. Ils sont les victimes et martyrs d'un processus pionnier de compréhension.

L'humanité est à la fois une et multiple. Sa richesse est dans la diversité des cultures, mais nous pouvons et devons communiquer les uns les autres dans la même identité terrienne C'est en devenant vraiment citoyens du monde, partageant une même culture aux cent fleurs, que nous deviendrons vigilants et respectueux des héritages culturels.

 

Edgar Morin

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