La France, son universalisme et ses nouveaux barbares

par Réda Benkirane 
article paru dans Sézame, Paris, No 2, janvier 2006
 

L'embrasement des cités de l'automne 2005 a révélé au monde une France quelque peu schizophrénique et passablement déterminée par son passé colonial. Sur le plan international, la République projette son universalisme (clamant haut et fort que  «tous les hommes sont frères, libres et égaux») et, sur le plan national, elle reflète un différentialisme d'inspiration anglo-saxonne (pour qui «l'homme semblable est égal, le différent est inférieur»). Comment expliquer l'embarrassante asymétrie du modèle républicain dans la perception de l'humanité et de la citoyenneté?

Disons-le sans détour : derrière l'échec du modèle républicain d'intégration et les dénonciations convenues de la discrimination – terme vague et politiquement correct -, il y a une «maladie honteuse», le racisme, qui affecte épisodiquement la souche française et sur laquelle, somme toute, historiens, anthropologues et démographes sont en déficit d'hypothèse. Son expression, même feutrée et invisible, est terriblement efficace. Intériorisée, elle constitue la plus infranchissable des barricades – mentales – pour l'intégration et l'assimilation.

 

Au pays de la Révolution française, le racisme paraît non seulement injustifiable mais constitue une énigme anthropologique inexplicable. Comme si le discours universaliste émanant des Franciliens du XVIIIe siècle concernait certes le citoyen de la République ainsi que le mythique «bon sauvage» rêvé par Rousseau mais aucunement les populations réelles d'outre-mer dûment soumises, celles-ci, à la traite et/ou à l'exploitation durable et «civilisatrice» des colons.

Mais en quoi l'histoire coloniale a-t-elle à voir avec la question des banlieues et de ses jeunes, demandera-t-on à juste titre ? Le lien est direct mais il est en fait occulté. C'est l'objet d'un déni, celui d'une absence criante dans l'historiographie officielle. A l'école primaire et secondaire, les jeunes Français évoquent de manière superficielle et allusive l'histoire coloniale. Comment légitimement prétendre qu'il s'agit d'une histoire périphérique quand elle s'étire tout le long du XIXe siècle et une bonne partie du XXe siècle ? Comment ne pas voir de filiation entre cette histoire «sensible», refoulée – parce que l'universalisme français y fut mis entre parenthèses – et les habitants des quartiers sensibles qui s'originent dans l'émigration des ex-colonies et qui ont été sciemment concentrés – pour ne pas dire mis au ban – dans l'espace péri-urbain?

Lorsque le Ministre de l'intérieur, confronté en 2004 à un nombre phénoménal de profanations de lieux de culte et cimetières juifs et musulmans, mandate le médecin humanitaire Jean-Christophe Rufin pour établir un rapport sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, son diagnostic est sans appel. Il recommande et applique un traitement différentialiste de cette «lutte» au sein de la République. Face aux diverses formes de racisme, le Rapport Rufin (Chantier sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, Rapport au Ministre de l'intérieur, Ministère de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, Paris, 2004.  va s'attacher à établir un traitement asymétrique dans la prévention, la dissuasion et la répression du racisme et de l'antisémitisme. Tout est mis en oeuvre par exemple pour faire une distinction quasi ontologique entre judéophobie et islamophobie. Derrière cette dichotomie d'approche, on comprend que le travail mémoriel a été entrepris vis-à-vis des citoyens de confession juive et des atrocités commises à leur encontre mais pas encore s'agissant des Français dont le passé se mêle au fait colonial.

Pour comprendre la grille d'analyse du Rapport Rufin, encore faut-il savoir que son auteur, brillant essayiste et écrivain, est l'esprit visionnaire de l'Empire et les nouveaux barbares (Paris, Jean-Claude Lattès, 1992), une théorie sur l'humanité contemporaine dont la puissance explicative est sans commune mesure avec la version « fast-culture » du «choc des civilisations». «Le semblable est égal, le différent est inférieur» insiste Rufin qui fait du différentialisme un enjeu géopolitique.

Rufin distingue d'un côté l'Empire (le monde occidental, mûr, riche et repu) et d'autre part les terrae incognitaeoù croupissent les nouveaux barbares (une jeunesse pauvre et en très grand nombre). Une ligne de démarcation Nord-Sud, que Rufin nomme le limes sépare l'Empire et les terrae incognitae, le Centre et la Périphérie, la sur- et la sous-humanité. «L'idéologie du limes est une morale de l'inégalité» constate-t-il crûment et lucidement.

C'est bien cet imaginaire-là qui hante la société française confrontée à sa propre progéniture. Cette frontière entre les uns et les autres se reflète dans le Rapport Rufin sur le racisme et l'antisémitisme probablement parce qu'elle est profondément inscrite dans les structures mentales et l'inconscient collectif. Ainsi il devient évident que les banlieues correspondent aux fameuses terrae incognitae, ces zones de dissidence, de non-droit et de non-citoyenneté où grouillent la «racaille» et les voyous.

Ce n'est pas le mythe rousseauien du «bon sauvage» mais la mystique des nouveaux barbares que la République diffuse depuis ses zones suburbaines. Cette périphérie humaine et urbaine fonctionne comme le réceptacle des peurs et phobies de la société dominante : la violence et la délinquance chronique d'une jeunesse en déshérence, la religion dangereuse et ses adeptes fanatiques, la polygamie africaine et sa reproduction frénétique, les coutumes archaïques, le teint, le bruit, les odeurs de cette humanité-là…

Si l'universalisme a de tous temps été la marque de fabrique de la République, force est de constater que le différentialisme s'est largement déployé en intra-muros. Le plaidoyer actuel pour la discrimination positive, défendu non sans cohérence par une partie des décideurs économiques et politiques, est la reconnaissance de cet état de fait. Et l'alternative est la suivante; soit il faut changer la société, en travaillant sur ses mentalités profondes pour la hisser à nouveau à ses universaux de liberté, d'égalité et de fraternité, soit la situation économique, politique et sociale actuelle est entérinée et il faut logiquement réviser l'universalisme laïc et promouvoir une discrimination positive qui défende la diversité mais au prix de l'abandon de l'idéal égalitaire. L'heure du choix a sonné. Il n'y aura pas de solution d'entre-deux sans enfoncer la République  dans une schizophrénie identitaire et un dysfonctionnement récurrent.

 

Réda Benkirane
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