L’Algérie vit-elle sa deuxième libération ou plonge-t-elle dans la guerre civile?

par Réda Benkirane

Le Nouveau Quotidien, Lausanne

6 juillet 1992

5 juillet 1992 : trente ans d’indépendance. Après un premier gouvernement civil, puis un long régime militaire, le pays amorce depuis octobre 1988 un processus démocratique porteur de grands espoirs pour l’Algérie, autant que pour le Maghreb et le monde arabe. Mais il nous faut aujourd’hui déchanter : la démocratisation tant attendue a dramatiquement bifurqué. En effet en juin 1991, une junte militaire a pris soin de se débarrasser petit à petit de tous ceux qui n’ont pas la même « conception » de la démocratie.

Or l’Octobre algérien a révélé une force, un parti qui a émergé de la clandestinité pour marquer de plus en plus la vie politique algérienne, le FIS. Au-delà du mouvement politique, c’est la formidable mouvance qui le porte qui doit retenir ici notre attention. En effet, on peut imputer aux dirigeants islamistes des erreurs monumentales, et en premier lieu leur constant marchandage politique avec la présidence Chadli.

Sont-ils vraiment à la hauteur des espérances ? Sur le plan du projet de société islamique, si l’esquisse proposée prétend répondre aux problèmes du plus grand nombre, elle ignore en revanche sa diversité complexe. Effet retour des 132 années coloniales, certaines élites algériennes, qu’elles se revendiquent de la différence kabyle ou du prédicat islamiste, paient le prix de l’amnésie de leur propre Histoire : les premiers mettent sur une même balance « prédominance culturelle arabe » et « colonisation française », les seconds rêvent d’un avenir commué en souvenir de l’Epoque médinoise… La constitution d’un Etat islamique apparaît alors comme un paradigme fermé, à l’instar de certaines expériences actuellement en cours dans l’aire arabo-islamique.

Par ailleurs, l’inculture des leaders islamistes algériens contraste avec le niveau et la qualité de connaissance nécessaires pour penser l’Islam, courant spirituel majoritaire du XXIème siècle. Leur imperfection majeure ? Confondre l’Unité avec l’uniformité, d’où cette difformité dans la démarche intellectuelle. Leur réflexe premier ? Proclamer l’interdit en vrac sur la mystique (tassawuf), la pensée créative (ijtihad), l’art musical et pictural, la mixité des lieux, et plus prosaïquement, le jeu de dominos au café… La lecture fondamentaliste du Coran est dangereusement superficielle, parce qu’elle s’en tient strictement à la Lettre, sans recherche de Ses multiples sens cachés, ni de Sa symbolique.

L’islamisme est à la pensée ce qu’une milice est à l’armée, une espèce de scoutisme à credo monotone.

Il faut en outre porter son regard au-delà des apparences ; la jeunesse islamiste est une jeunesse imberbe. Son manque de maturité se repère au niveau du discours : des prêcheurs marginalisent les penseurs. Mais la vigueur de cette même jeunesse plonge dans les bas-fonds sociologiques du quotidien. Et c’est là une idée-force. A cet égard, la distorsion entre le discours et la pratique est volontairement entretenue. A la limite peu importe la portée logique du discours (qu’en est-il des autres discours socio-politiques ?), l’essentiel est de garder la cohérence dans l’action du quotidien. Dans cette perspective, force nous est d’admettre que la stratégie de prise de pouvoir par le vote populaire constitue une avancée dans la vie politique d’un pays du Tiers Monde. En remportant les élections municipales en 1990 et le premier tour des législatives en 1991, le FIS, parti des pauvres, a prouvé qu’il était possible d’accéder au Changement autrement que par la violence.

En optant pour la force immédiatement après le dernier scrutin, c’est le régime algérien qui se montre rétrograde. Non seulement il renforce son illégitimité mais en plus il prétend marginaliser les quelques trois millions d’électeurs partisans du FIS. Ainsi des Algériens, en majorité pauvres, se voient sanctionnés et assimilés à des « ignorants » , des « intolérants », etc.

Depuis lors, le « nouveau » pouvoir n’a su que réprimer. Le « nouveau » Président Boudiaf s’est montré résolu à créer un « nouveau » parti unique, le Rassemblement Patriotique…Janvier 1992, celui qui s’est toujours affirmé comme un fervent démocrate n’accepte de retourner dans sa patrie qu’une fois installé à la tête d’un régime… produit par un coup d’état. En moins de trois mois, le parti de la majorité absolue parlementaire est dissout, ses dirigeants emprisonnés et ses militants regroupés par milliers dans des camps sahariens…

Qu’il plaise ou pas, le Front Islamique du Salut constitue le plus grand parti politique algérien. Il a le plus et le mieux écouté les problèmes de société, même s’il ne peut y répondre à lui seul. Par ses succès immédiats, son assise populaire, et son attrait médiatique, le mouvement islamiste ressemble à s’y méprendre au mouvement nationaliste déclenché en 1954. Par ses discours violents, sa rhétorique simple et par sa soif d’absolu, le FIS atteste de sa filiation avec le Front vainqueur du colonialisme français. Par l’emprisonnement de sa jeunesse militante, et en dépit de son interdiction juridique, le FIS prouve qu’il est le fils légitime du Front du 1er novembre 1954. Et sur le plan de la sensibilité religieuse, il y a toujours eu continuité. De l’Emir Abdelkader à Ben Bella en passant par Messali Hadj, la référence des pères du nationalisme algérien s’appuie sur une dimension spirituelle.

L’Algérie vit une profonde crise de croissance: plus de 75% de la population a moins de trente ans, âge de son indépendance. Il faut en fait passer par Freud et Jung pour comprendre l’indice de crise de la société algérienne. Entre les pères de l’indépendance et les fils actuels de la jeune Algérie, il y a beaucoup plus qu’un fossé de génération, il y a présence de deux systèmes référentiels totalement décalés. Les uns voulaient libérer politiquement un sol et prêcher le message universel du socialisme (bien que fortement sous-tendu par la Foi), les autres parlent de libérer culturellement le même socle, et de prêcher le message universel de l’Islam. Pour les uns l’essentiel a été obtenu, l’indépendance, pour les autres tout est à construire, dans la persévérance et la sobriété. La jeunesse islamiste ne se fait pas d’illusion, elle n’attend ni croissance ni emploi, la seule profusion qu’elle entrevoit est celle de sa propre misère. Le miracle du FIS? C’est d’avoir fait de la pauvreté d’une majorité d’Algériens un ethos de la survie.

Est-ce une seconde révolution qui est en marche ou une guerre civile qui menace depuis le 4 mars 1992, jour où le régime a commis l’erreur d’interdire le principal front populaire? L’Algérie se croit-elle condamnée, pour survivre, à tuer ses pères ? C’est en tous cas l’un deux, en l’occurrence le détenteur de la carte numéro 1 du FLN, qui est tombé à Annaba sous des balles insensées. Depuis, le temps s’est comme précipité.

Réda Benkirane

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