Jacques Berque, les ultimes explications

par Réda Benkirane

Le Temps stratégique, Genève
Le Temps stratégique, No 66, Genève, octobre 1995

Le Temps stratégique, GenèveDans son numéro 64 de juin 1995, « Le Temps stratégique » a publié un essai de Jacques Berque consacré au troisième grand courant spirituel de l’Humanité: « Quel Islam? ». Ce texte était le dernier écrit de Jacques Berque, qui s’est éteint le 27 juin 1995. En avril dernier, la chaîne thématique franco-allemande ARTE a consacré à Jacques Berque une émission entière, où cet éminent spécialiste du monde arabo-musulman s’est exprimé de manière très pointue sur les grands dossiers de l’actualité. Il nous a paru intéressant de nous en faire ici l’écho.
Observateur depuis plusieurs décennies d’un terrain qui va de l’Euphrate à l’Atlas (titre de l’un de ses livres), Jacques Berque voit dans l’actualité troublée de l’aire islamique l' »émergence de situations à l’oeuvre depuis longtemps » et qui appellent à des « solutions à long terme ». C’est donc par le biais de l’Histoire qu’il cherche à éclairer ces « phénomènes profonds ».

L’Islam trop proche
De manière générale, l’Islam, dit-il, « est toujours un grand méconnu, toujours en discordance avec ce qui l’entoure ». Il reste le « le frère rejeté, et qui se sent tel ». Contrairement à ce qui paraîtrait de prime abord, le malentendu entre Occident et Islam viendrait non pas d’un éloignement des cultures mais de ce que ce dernier « est trop proche peut-être, géographiquement, historiquement et même essentiellement, car les deux civilisations, gréco-romaine d’un côté, et islamique de l’autre, ont pratiqué au cours de leur histoire beaucoup d’échanges ». L’Islam souffre « du trop de proximité, et peut-être même du trop de fraternité avec la civilisation méditerranéenne ».

N’ayant pas connu l’équivalent de la Renaissance et de la Révolution, « géopolitiquement, l’Islam est acculé à un rattrapage, et il se situe jusqu’à présent dans des formes de rattrapage plus ou moins réussies ».

« La démarche islamiste théoriquement plaidable »
Approfondissant la question du retard par rapport à l’expansion « en impérialismes » de l’Occident industriel, Jacques Berque précise que l’enjeu, à l’aube des années 2000, n’est pas celui du rejet de la modernité. Le problème est posé différemment par les nouvelles générations: « ceux qu’on appelle aujourd’hui islamistes ne sont pas comme les vieux croyants de la génération précédente qui étaient anti-progrès (opposés par exemple à la diffusion du Coran sur les ondes). Les islamistes sont au contraire pour le progrès technique, la Révolution Industrielle, l’informatique et tout le reste… Seulement ils ne veulent pas que leur collectivité acquière ce progrès matériel en passant par le même chemin que l’Occident: celui de la démocratie, de la critique et des Lumières. Ils veulent un chemin qui leur soit propre et qu’ils situent, eux, dans les perspectives d’une morale religieuse ».

L’historien suggère d’essayer de comprendre cette position, en avançant les faits qui militent pour une divergence avec la voie occidentale, dont le progrès matériel et technologique s’est accompagné de « laxisme, d’amoralisme, de cynisme et de massacres ». Les scénarios futurs de l’humanité ne sont pas forcément inscrits dans ce que l’Occident est aujourd’hui. C’est pourquoi la démarche islamiste « est théoriquement plaidable ».

« Mais pas jouable pour l’heure »
Berque estime pourtant que, pour l’heure, le projet islamiste « n’est malheureusement pas jouable »: « La position [islamiste] serait crédible si elle s’assortissait d’une renaissance spirituelle. Or cela n’est pas le cas.[Si cela l’était,] je serais bien placé pour le savoir, car je verrais se multiplier les études originales sur le Coran et le Hadith [ensemble des paroles prophétiques], qui me seraient utiles à moi, traducteur du Coran. » Aucune revivification de ces sciences religieuses n’a lieu actuellement dans la zone islamique. Il y a simplement « un transport de la religion dans la politique ». Cette « procédure » a existé dans le christianisme, mais « a toujours échoué ».

« Nous voudrions croire qu’il existe d’autres voies que la voie occidentale que la voie technologique, poursuit le vieil orientaliste. Pour l’instant ce n’est pas ce qu’ont joué ces peuples ».

La « faute algérienne » de la France
Évoquant l’Algérie, sa terre natale, où tous ces enjeux se posent de façon tragique, Berque observe que « de tous les pays arabes, il est celui qui n’a pas résolu sa question culturelle, ni sa question linguistique ». Pour Berque la responsabilité historique n’en incombe pas uniquement à ses dirigeants politiques, même s’il les invite à entreprendre une « vigoureuse autocritique ». « L’erreur, dit-il, vient de plus haut: c’est parce que la France, en 130 ans, n’a pas voulu ni su éduquer les Algériens, qu’une grande part des population algériennes en sont restées à un certain stade, qui les a rendues sensibles à certaines propagandes ».

Pour sortir de la guerre actuelle, qui oppose le régime militaire algérien aux groupes islamistes armés, Berque prône le dialogue: « Le problème n’est pas de savoir si le FIS est démocrate, c’est de savoir si on peut dialoguer avec un autre que lui. (…) Il vaut mieux s’orienter vers une conciliation, une inter-compréhension plutôt que vers le massacre réciproque ».

Les conséquences désastreuses de la guerre du Golfe
Berque attribue une bonne part des désordres actuels, l’éclatement du monde arabe notamment, aux effets secondaires de la guerre du Golfe. « J’aurais apprécié de la part des Américains, qui ont été très lents à se mobiliser contre le véritable Hitler, de ne pas faire tant d’histoires pour l’Hitler métaphorique [Saddam Hussein] qui leur a donné l’illusion d’une puissance quasi divine, (…) plus facile à exercer dans les plaines de Mésopotamie que sur les montagnes de Serbie, où avaient été mises en déroute deux ou trois divisions de SS pendant la dernière Guerre mondiale ».

Berque regrette amèrement la position que les Français ont perdue en rejoignant « une coalition contre l’Irak plus nombreuse que contre Hitler ». La France était jusqu’alors pour « une grande puissance, qui comptait comme médiatrice en Méditerranée, et s’installait sur les rivages de la Mer Rouge, du Golfe et de l’Irak, où elle avait entièrement supplanté les Britanniques. A ce jour, les Arabes n’ont donc pas compris que la France ait accepté de jouer la supplétive des Américains dans une affaire où elle avait tout à perdre… Ou alors c’est qu’elle éprouvait une sorte de haine désintéressée pour l’Islam et les Arabes. »

Plaidoyer pour un Islam « gallican »
Pour Jacques Berque, la France pourrait être un foyer de dialogue entre cultures. Il souhaite qu’y soient établis des instituts islamiques spécialisés qui participeraient à la création d’un Islam de France, d’un Islam « gallican ». La France pourrait être le laboratoire où s’élaborerait « un Islam de progrès, au fait des problèmes d’une société moderne (…) Figurez-vous le retentissement que cela aurait sur le reste de la zone islamique. Un Islam de progrès est le seul adversaire capable de faire reculer l’islamisme! »

L’auteur de L’Islam au défi et d’Andalousies rattache cette esquisse de « solutions à long terme » à une solidarité méditerranéenne, déjà effective entre les deux rives, qu’il s’agit de mieux outiller, et dont il regrette qu’elle n’intéresse guère l’Europe de Maastricht . « Plus cette Europe progresse, entre guillemets, plus elle devient nordique et anglophone. » Le projet méditerranéen, estime Berque, devrait se faire d’abord « entre les trois nations latines et le Maghreb » mais il s’agirait, dans un second temps, de « ne pas écarter la Turquie, l’Égypte et la Syrie ».

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