Préface de Salah Stétié

 

Le désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporainesRéda Benkirane, Le désarroi identitaireJeunesse, islamité et arabité contemporaines.
Préface de Salah Stétié, Paris, Editions du Cerf, 352 pages, 2004, La Croisée des chemins, Casablanca, 2012.

 

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Jeux de piste

Peut-on, d'un seul regard, éclaté il est vrai, se saisir de toute une civilisation, passé et avenir, complexité et unité, discours et aventures, ouvertures et apories, faits et symboles, introspection et prospective ? Et j'oublie beaucoup d'autres possibilités inscrites dans le projet de ce livre qui ne se dit poétique que par pudeur et pour voiler sous le léger brouillard de l'émotion affleurant ici et là l'acuité, blessante souvent, de ses analyses acérées. Pas si acérées pourtant que ne pourrait le donner à penser l'arborescence thématique qu'on découvre à ne parcourir que la table des matières : riche, explosée et en tout sens épanouie autour de beaux vides comme une architecture baroque. Tout de ce livre qui décrit les torsions et les contorsions de l'Islam et de l'arabité modernes, dans des traversées rapides qui sont autant de coupes socioculturelles dans la géologie de sociétés médiocrement stabilisées ou d'ensembles évasifs et migrants – j'entends de ce type de migration que signe moins le seul déplacement géographique que les dérives de l'intériorité – oui, tout de ce livre invite, à travers signes et confins, au principe même de tout voyage qui est la jointure avec le centre. Or le centre, qui est opaque, est, subtil paradoxe, le lieu, l'instant du dévoilement. Et c'est pourquoi ce livre, après avoir disserté, discouru, soupesé, évalué, conclu, après avoir – dans chacune de ses orientations – joué avec les faits d'histoire et les concepts, se plaît à des haltes brusques et fraîches, comme un repos de chameliers dans le désert, et c'est alors l'anecdote qui vient illustrer le propos resté jusque-là plus ou moins théorique, c'est le souvenir (celui délicieusement délivré de corps de passage) qui remonte à la surface et noue un peu la gorge, c'est la palpitation aérée du poème sur les aridités de la monstration ou de la démonstration, – jamais conclusives heureusement, jamais définitives.

La richesse, l'extraordinaire richesse du livre de Réda Benkirane est là, dans cette réflexion ouverte qui est la sienne, en forme de jeu de pistes. L'information est toujours sérieuse, la documentation au-delà de tout soupçon, la description de la situation et le diagnostic opératoire rigoureux l'un et l'autre ; mais l'auteur, fidèle en cela à son esthétique de l'éclatement, ne veut rien imposer et laisse le lecteur libre de déchiffrer lui-même, et pour son compte, le sens et la valeur des traces laissées. C'est sans doute en cela que ce livre, écrit par un Marocain occidentalisé et, par ses fonctions, internationalisé, reste si profondément arabe, autrement dit sidécousu pour que soient mieux cousus ses espaces par la rêverie interprétative et intégrante, si déconcertéapparemment pour que mieux monte dans la chambre d'échos le son pur et cristallin de la flûte à bec unique, flûte simple de roseau et presque fruste : le nây.

Car, et c'est l'essentiel, ce livre a une vocation à l'unité, et, par delà l'exil imposé, ici si finement raconté et analysé, une qibla, une direction centralisante, un seuil vers la patrie spirituelle. C'est d'ailleurs sur cette notion émouvante de qibla que s'achève l'entreprise de détection et d'aimantation intellectuelle et sociologique. On était parti à l'origine de Gibraltar, en extrême Occident, et nous voici, par la grâce du géographe-sociologue-poète, ramenés au centre du monde, à cette Mecque intérieure autour de laquelle, en son cube, sa Kaa'ba, a si souvent tourné et retourné le Maître bien-aimé, Ibn ‘Arabi, le philosophe natif de Murcie, en terre andalouse, et qui s'en était allé mourir en terre syrienne, à l'endroit de l'origine première et augurale. Le périple est ainsi bouclé. Le serpent de l'intellect se forme en anneau mythique et métaphysique, et il se mord la queue. Ibn ‘Arabi, philosophe, était également poète, grand poète. Le dernier mot lui reviendra donc, à juste titre, car dans cette géographie seconde qui est celle du cœur et qui voyage avec l'homme – Réda Benkirane ne cesse de nous le répéter – le temps et le lieu de la Jahiliya, la sublime ignorance défrichante et déchiffrante, doivent nécessairement se forclore sur ce temps et ce lieu de la verticalité qui est simultanément, selon la logique de l'instantanéité chère à notre auteur, poésie et révélation.

 

Salah Stétié

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