Description du bidonville

Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M'sik (Casablanca)

Enquête à Karyan Ben M'sik

Chapitre premier

 

1. Une micro-géographie de l'espace bidonvillois
Les informations statistiques recueillies sur le milieu bidonvillois au Maroc sont, soit générales (les zones d'habitat clandestin sur l'ensemble du Maroc, couvrant également d'autres formes d'habitat que celle bidonvilloise) soit ponctuelles sur des bidonvilles donnés (Saknia à Kenitra, Douar Doum à Rabat, Bordj Moulay Omar à Meknes, Carrières Centrales à Casablanca,…). Les enquêtes menées étaient inscrites dans le cadre d'études de projet de restructuration (Saknia, Doum, Bordj Moulay Omar) ou de recasement (Carrières Centrales). Concernant le cas de Ben M'sik, des enquêtes de recensement et de sondage furent entreprises dans le cadre du Projet Ben M'sik (Opération Moulay Rachid), elles constituent un matériel statistique de première importance pour l'étude géographique de Karyan Ben M'sik et doivent être publiées par la préfecture de Ben M'sik Sidi Othman. Les seules données consultées sont extraites d'un document, qui, bien que de moindre importance n'est tout de même pas négligeable. Ce document date de 1979 et il concerne l'ensemble des bidonvilles de Karyan Ben M'sik (alors qu'il reste en 1990 un peu moins de la moitié de la population qui n'est pas encore recasée), il fut entrepris sous l'action d'un acteur international, USAID. Celle-ci, intervenant à Ben M'sik pour promouvoir un programme de restructuration (qui fut en fin de compte abandonné par les autorités marocaines pour le cas spécifique de Ben M'sik), entreprit avec le ministère de l'habitat et de l'aménagement du territoire une étude de faisabilité du projet, c'est le "rapport préliminaire du projet de restructuration des bidonvilles de Ben M'sik" 1. Les chiffres relatifs à la société bidonvilloise de Ben M'sik communiqués ici sont extraits de ce document. Ils ont une valeur indicative plutôt que celle de la rigueur statistique. Les chiffres et les statistiques concernant la sous-intégration urbaine au Maroc, sont eux aussi en voie de développement ; ils sont approximatifs d'un état donné…

L'enquête réalisée en 1979, dans le cadre du projet de restructuration développé par la Banque Mondiale et s'appuyant sur le recensement de population de 1978, donne une population bidonvilloise de 72 019 habitants, soit 12 335 ménages installés sur 11 378 parcelles ou zribas couvrant une superficie totale de 85 hectares. La densité de population est donc de 847,2 habitants à l'hectare et la densité du cadre bâti (exprimé en zriba) est d'environ 134 zribas à l'hectare.

Le recensement du nombre de baraques existant sur chaque zriba, révèle que 4% des ménages ont une baraque par zriba, 49% disposant de deux baraques par zriba, et 46% possèdent trois baraques par zriba. Or, par ailleurs, il ressort que 81% des zribas sont occupées par un seul ménage. D'après les réponses obtenues, on peut se demander quel est le sens exact que recouvre le terme "baraque(s)" (beraka / brarek ); en fait, l'énoncé des enquêteurs concevait explicitement par "baraque" une unité d'habitation et les réponses entendent implicitement par ce terme une pièce d'habitation (bit ). Cette grossière erreur d'interprétation peut fausser des résultats d'enquête, lorsqu'il s'agit par exemple d'évaluer le nombre de personnes par baraque (entendez le taux d'occupation par pièce d'habitation) et le nombre de personne par unité d'habitation. Les zribas sont de taille variable, 43% couvrent une superficie de plus de 50 mètres carrés et 35% ont une superficie inférieure à 40 mètres carrés, 22% des zribas se situant entre 40 et 50 mètres carrés.

Les façades, à l'instar des zribas, ont différentes longueurs. L'enquête de juin 1979 révèle que 46% des façades ont une longueur de plus de 6 mètres, 44% entre 3 et 6 mètres et 10% ont une façade inférieure à 3 mètres.

Pour les matériaux de construction utilisés dans la baraque, la tôle et le bois prédominent très largement en ce qui concernent les murs (respectivement 55% et 42%) et les plafonds (70% et 20%). Quant au sol, le ciment constitue l'unique dallage (90% des baraques).

Le mode d'éclairage dominant à Karyan Ben M'sik en 1979 est la bougie (61% des zribas), viennent ensuite le butagaz (19%) et le pétrole (14%).

La localisation de la cuisine est en général dans une pièce (70% des zribas), parfois dans un abri (19%), accessoirement dans la cour (9%). Par ailleurs et contrairement aux réponses fournies dans l'enquête de 1979, sur le terrain nous n'avons jamais remarqué une localisation de la cuisine ailleurs que dans une cour (mrah ) ou un "abri" (encore faudrait-il préciser ce qu'est en fait un "abri", et si quelquefois il ne remplacerait pas ce que représente par ailleurs la cour dans l'unité d'habitation).

Enfin, il faut préciser que le cadre bâti du grand bidonville de Ben M'sik (Karyan Ben M'sik et Karyan Khalifa Ahmed) comprenant 23 blocs se situait en 1979 sur deux types de terrain ; domanial pour Karyan Ben M'sik (70 hectares), et privé pour Karyan Khalifa Ahmed (15 hectares appartenant à la famille du Khalifa). A l'origine, karyan Ben M'sik regroupe quatre zones bidonvilloises : karyan Rhamna, karyan Wastani, karyan Jdid et karyan Sidi Mohamed (déplacé à El Massira depuis la construction de l'autoroute en 1976).

2. Petit historique
2.1. Du mot karyan
Karyan signifie en dialecte marocain bidonville. Les deux noms ont d'ailleurs les mêmes date et lieu de naissance. C'est dans les années 20, à proximité de la centrale thermique de Roches Noires à Casablanca, qu'apparaissent les premières baraques construites à partir de matériaux des plus hétéroclites. Leurs promoteurs sont des ouvriers du chantier de construction de la centrale thermique, ils choisiront la proximité d'une carrière pour implanter leurs logements sommaires. D'où le nom du premier "bidonville" : Carrières Centrales. Ce nom sera en définitive "marocanisé" pour donner le nom Karyan Centra. A partir de là, le mot Karyan (déformation de "carrière") désignera sur un mode générique cette forme particulière de quartier installé à proximité de carrières.
De la même manière, la baraque devient beraka (pluriel brarek) pour désigner l'unité d'habitation au sein du bidonville. L'étymologie du mot karyan (comme du mot bidonville) n'est pas sans utilité. Elle postule la proximité constante de l'environnement industriel dans l'avènement de cette forme de croissance. Si tous les spécialistes insistent sur l'origine rurale de la population bidonvilloise, peu d'entre eux expliquent le passage de la hutte (nouala) ou de l'habitation rurale (tenkira) à la baraque. La baraque tout comme la hutte ne se construit pas, elle se monte et peut même à l'occasion être déplacée à dos d'homme. Mais à la différence de la hutte, la baraque emprunte des matériaux spécifiques de l'époque industrielle ; morceaux de planches, plaques de zinc, tôle ondulée, bidons en plastique, etc.,… Tout ce qui forme un fragment préfabriqué (de l'industrie) et qui est jugé récupérable (dans un chantier de construction) pourra alors facilement participer à la composition de la baraque.

En deuxième analyse, les fondateurs de bidonvilles du Casablanca des années 20 et 30 ne sont pas seulement d'anciens ruraux, mais d'abord les premiers ouvriers qu'embauche la jeune industrie. Ce n'est qu'une fois bien implantés, que les bidonvilles accueillent de manière plus ou moins directe les populations migrantes. Et encore faut-il relativiser cette généralité par le constat de décalage entre date d'arrivée en ville et date d'installation dans le bidonville 2. Dans le cadre de notre enquête, nous avons même rencontré des cas d'habitants venus au bidonville après avoir habité un logement en dur. Dans ce cas-là, il faut y voir une régression socio-économique. Le chef de famille après avoir vendu sa petite propriété s'installe quelques temps dans un quartier populaire, puis décide d'acheter une baraque en bidonville, seul moyen de s'accorder avec son niveau de vie. Et même après vingt années passées au bidonville, celui-ci s'estimera n'être pas un vrai bidonvillois. La baraque est donc un habitat urbain dont les modes de construction et d'organisation de l'espace sont en rupture avec l'habitat de type rural. Et s'installer dans un bidonville, c'est aussi une stratégie pour devenir propriétaire de son logement.

2.2. Du mot zriba
Zriba signifie parc ou enclos. Ce terme est de la même famille que le mot zarb (plante épineuse qui sert à clôturer l'enclos). Le terme a fait son apparition dans le milieu bidonvillois dès le début de la croissance urbaine de Casablanca. Il est rattaché aux ancêtres premiers de la beraka : la tente (kheima) et la hutte (nouala), ceux-ci ayant besoin, à leur alentour, d'un espace vital pour l'élevage domestique. On peut en déduire que lorsqu'apparaît la forme spécifique de la baraque, cette terminaison de zriba fut alors utilisée par ses habitants pour désigner l'unité d'habitation avec sa parcelle adjacente de terrain dans laquelle on garde des moutons ou une basse-cour, et où est entretenu un petit jardin potager. La zriba indique donc un espace parcellisé de type rural, elle implique donc une superficie, fut-elle minime, non construite au sein de l'unité d'habitation. L'emploi de ce terme par les habitants, puis par les autorités publiques, était pertinent à l'époque des premières implantations de bidonvilles à Casablanca, car les parcelles des baraques étaient assez grandes. Lorsque le bidonville arrivait à saturation sur un espace donné, les superficies des zribas étaient diminuées au fur et à mesure de la parcellisation intérieure.

Actuellement la majorité des parcelles de terrain sont inférieures à 50 mètres carrés (57% en 1979) ; et si nous partons d'une densité du cadre bâti de 134 zriba à l'hectare nous avons une surface moyenne de 74 mètres carrés par zriba : est-il pertinent d'utiliser le terme de zriba pour des surfaces de cet ordre (surface bâtie comprise), alors qu'il est censé, à l'origine, représenter un parc pour des animaux d'élevage ? D'autant que les habitants bidonvillois n'utilisent plus ce mot ; il est employé uniquement pour désigner de vastes habitations (inexistantes à Karyan Ben M'sik mais repérables dans la commune de Sidi Moumen) de type rural ou ce que représentait une parcelle de terrain dans le Karyan des premiers temps. Sinon ils préfèrent utiliser les termes de numéro (nemra ) ou de porte (bab ), ce qui traduit la perspicacité des habitants pour désigner un espace lui aussi en mutation. Alors que l'Administration appelle aujourd'hui zriba un espace minimal, la plupart du temps construit et couvert, issu de multiples parcellisations et en deçà duquel un morcellement supplémentaire est impossible.

Pour nous la zriba est une mesure vague et inopérante du cadre bâti actuel en bidonville de Ben M'sik car elle peut masquer un fait irrécusable ; "il y a 3 familles par zriba" est une affirmation qui n'indique pas grand-chose sur la densification des ménages par rapport à l'habitation, par contre déclarer qu'"il y a 3 familles par porte ou numéro de baraque" indique déjà mieux l'état de promiscuité des ménages concernés. Si nous insistons sur un problème de vocabulaire, c'est qu'il n'est pas sans conséquences. Cette question de définition procède de la part des autorités d'une vision déformante de la réalité, qui se fait jour lors des opérations de recensement, à partir de laquelle sont conçus des projets de recasements et qui permet de minimiser l'espace social domestique pour renforcer l'espace physique de l'habitat. La zriba correspond à une sorte d'étalon de mesure des programmes d'habitat 3. D'où les multiples problèmes qui en découlent, ils sont d'ailleurs abondamment évoqués dans les entretiens semi-directifs.

Les intérieurs de l'habitat bidonvillois sont, à l'image de ses habitants, différenciés ; l'organisation et l'occupation de l'espace domestique varie suivant le nombre de personnes et le statut socio-économique de la famille. Néanmoins, la spécificité d'un mode de vie en milieu bidonvillois façonne un modèle dominant d'habitat auto-construit. Et le mode de vie bidonvillois se distingue des modes de vie rural et urbain en raison de conditions particulières d'espace habité : absence d'égouts, d'eau courante et d'électricité, et une densité de population variant entre 800 et 1000 habitants à l'hectare.

3. Anatomie de la baraque
On pénètre dans la baraque par une porte (en bois ou en tôle, en général fermée par un cadenas ou un système de fil barbelé) et celle-ci débouche dans la plupart des cas sur une cour. Ce que l'habitant désigne par cour, même lorsque cette dernière n'a plus la forme, les dimensions et l'orientation significative de sa fonction architecturale, l'observateur étranger le désigne comme "hall" ou "couloir". Ici à l'origine, la cour n'était pas couverte d'un toit, elle le devient quelquefois pour bénéficier d'une pièce supplémentaire d'habitation. Il peut arriver que dans un emplacement de la cour soit creusée une fosse pour l'aménagement d'un W. C., celui-ci étant alors séparé par des cloisons du reste de la maison. Ce qui rend pertinent la désignation de la cour utilisée par les habitants bidonvillois, c'est lorsqu'on en réfère à certaines fonctions d'utilisation. Cet espace est utilisé pour des déplacements (entrer et sortir de la maison sans passer (pour le visiteur) par des pièces, pour circuler d'une pièce à l'autre), pour des tâches domestiques (cuisiner, coudre à la machine, tisser un tapis), enfin pour le rangement (d'ustensiles de cuisine, localisation d'une commode, parcage de nuit d'une motocyclette ou d'un vélo) et de manière accessoire pour le dormir (dans le cas d'une famille nombreuse). Ainsi la cour, dans le cas de l'habitat précaire, revêt une double signification : – celle relevant des architectures de l'Islam définissant les fonctions symboliques et domestiques de cette pièce à ciel ouvert, – celle d'une nouvelle interprétation, à partir d'une occupation intensive, maximale, de l'espace domestique.

La cour amène à des pièces qui généralement sont de l'ordre de deux à trois. Ces pièces servent de chambres pour dormir, mais une d'entre elles doit nécessairement faire office de pièce de séjour et de réception ; les repas y sont servis, on y regarde la télévision (pour ceux qui en disposent), les visiteurs y sont reçus, et de nuit elle est occupée pour le dormir. Les pièces n'ont généralement pas de fenêtres, si elles existent, elles sont petites et sont situées en hauteur ; elles ne servent pas à éclairer de jour les pièces, mais plutôt à les aérer. De jour, les pièces restent sombres. Les murs des pièces intérieures sont faits de bois ; ils sont peints d'un bleu, d'un vert, ou d'un rose pâles, sinon calfeutrés (avec du carton habilement agrafé, des feuilles de plastique coloré ou du vieux papier peint).

Les toits sont en bois recouvert de tôle. Des objets hétéroclites peuvent participer au renforcement et à l'étanchéité de la toiture. Lorsqu'il pleut, l'eau pénètre dans la maison par le toit ; des récipients sont alors disposés aux endroits critiques pour recueillir les fuites d'eau. La saison des pluies est l'occasion pour les habitants d'entretenir la toiture des baraques ; si la plaque de tôle maintenant rouillée n'a pas été complètement remplacée, le toit est recouvert d'une feuille de plastique qui assurera l'étanchéité. Mais celle-ci restera de courte durée, les chats installés sur les toits ayant vite fait de déchirer à maints endroits la couche plastique.

Le mobilier de base d'une maison est constitué essentiellement de banquettes, de nattes (en alfa ou en synthétique) et de couvertures de laine, ainsi que d'une batterie élémentaire de cuisine. A partir de ce minimum, le mobilier peut s'enrichir, selon le statut économique des habitants, pour apporter un minimum de confort ; dans certaines baraques, les quelques meubles sont cassés et l'ensemble de l'intérieur témoigne d'un délabrement prononcé, dans d'autres cas, on trouve installé le mobilier complet de la maison citadine ; banquettes et matelas recouverts de tissu, tables, commode où est rangée la vaisselle d'apparat, armoire pour les habits, nattes voire tapis de laine, poste T. V., radio-cassette, boîte à pharmacie…

4. De quelques constituants de l'espace bidonvillois
Des premières journées passées à parcourir le bidonville, nous retiendrons beaucoup d'impressions fortes, et quelquefois ambiguës. Concrètement, les premières lectures étaient en rapport avec les sols foulés, les odeurs qui délimitaient l'espace, les bruits qui le définissaient. Un peu plus tard, le boire et le manger venaient participer à cette lecture première du Karyan. S'il y eut un moment privilégié de lisibilité et d'intelligibilité du terrain, ce fut bien celui-là.

Le sol, jonché la plupart du temps d'immondices de toutes sortes, est d'une grande éloquence ; tout ce qui fait objet de consommation dans le karyan se retrouve là, quelque part, par fragments parfois, sous sa forme dégradée le plus souvent. Le terrain, selon des itinéraires de marche, est indicateur de quantité de choses bidonvilloises datant de la saison dernière, d'hier ou d'aujourd'hui.

Les odeurs sont constitutives de l'espace habité. Elles délimitent l'espace par fonctions domestiques : l'alimentation, le blanchissage, les latrines, l'élevage. Dans le cadre de promiscuité sociale, les odeurs de cuisine, par exemple, distillent de l'information. Toute la ruelle repère ainsi quand l'un de ses membres travaille à la cuisson d'un plat, mieux encore, elle peut connaître à distance et sans difficulté la nature du plat en question. De la sorte, les odeurs alimentaires constituent d'ores et déjà des indices de niveau de vie. Parfois les odeurs se mêlent en intensité et en genre : abondamment nauséabondes, elles signalent le caractère évidemment concentrationnaire du karyan : près de 1000 habitants à l'hectare…

Les bruits également font partie du domaine de définition du Karyan. La variété du "champ phonique" bidonvillois reste propriété publique du voisinage. Le manque d'intimité se vit également par la collectivité objective des bruits. Cette collectivité des bruits n'est pas uniquement négative, elle est aussi d'utilité publique. Tout en remontant sa ruelle, telle femme consulte une voisine invisible, elle lui demandera un peu d'huile, de sel ou des allumettes. C'est que les bruits participent à l'identité propre des habitants, ou plutôt les bruits sont utilisés par eux pour recréer des rapports de type social et culturel. Arrif cite par exemple une commerçante qui se rappelle entendre parler le commerçant voisin, et il lui semble l'entendre encore et lui tenir compagnie alors qu'elle vit à Moulay Rachid. Un jeune de la cité Moulay Rachid, quant à nous, a émis le voeu de construire une beraka sur le toit de la maison familiale, simplement pour pouvoir entendre le bruit de la pluie sur le toit en zinc. Dans la cité de recasement, les bruits du bidonville inspirent de la nostalgie… Les bruits concernent le logement en tant que tel, mais aussi la ruelle, le bloc ou le bidonville en général. Au niveau du logement, ils témoignent d'une très grande promiscuité sociale. Au niveau de la ruelle, ils aident à repérer des acteurs : les femmes et les enfants. Au niveau du bloc, c'est aux commerçants et aux groupes de jeunes adolescents qu'ils en réfèrent, enfin au niveau du bidonville, ils le spécifient par rapport aux autres composantes du tissu urbain.

Concernant la présence des forces de l'ordre dans le bidonville, il est à remarquer qu'elle est très rare. Les agents de la sécurité nationale ne pénètrent pas dans le bidonville. On les retrouve seulement dans les axes de la circulation automobile, appréhendant tel motocycliste ou tel charretier. Sinon ils n'interviennent pas dans la vie interne du quartier 4 , et cela, au regret même des habitants bidonvillois interviewés qui se plaignent de ne pas bénéficier d'une proximité immédiate d'un arrondissement de police.

5. Autre forme d'habitat "clandestin"
Au sein de la préfecture de Ben M'sik-Sidi Othman, il y a des zones d'habitations qui se confondent, à première vue, facilement avec de l'habitat précaire de type bidonville. Voisines de karyan Ben M'sik ou situées à la périphérie de la préfecture, ces zones d'habitations, une fois observées de l'intérieur, montrent une diversité qu'on ne retrouve pas à karyan Ben M'sik et karyan El Massira. Concrètement, la variété concerne en l'occurrence la taille des parcelles, la forme, le matériau, la décoration des habitations. Même l'aménagement d'ensemble du quartier peut en être radicalement affectée.

A côté d'une immense carrière désaffectée, se trouve le bidonville de Sidi Moumen. De loin, ce sont les toits de zinc et les antennes éparses qui dominent l'impressionnante étendue du site. Au bas d'une des falaises de la carrière, des femmes lavent le linge dans ce qui fait un petit lac d'une eau stagnante et verdâtre. Par la route principale menant au douar, l'on passe devant une grande mosquée et un "complexe" qui lui est rattaché (comprenant entre autres hammam et café). La route est en dehors de la zone urbaine de Sidi Moumen et c'est déjà la campagne ici, au vu du type d'habitation, des enclos de cactus délimitant les petites propriétés et des troupeaux de moutons. A hauteur de la grande mosquée, il y a le terminus du bus et au virage, l'on débouche immédiatement sur le grand douar. Dans son environnement, et à y voir de plus près, karyan Sidi Moumen rappelle plutôt une agglomération villageoise, bientôt rattrapée par la ville. Le tracé des ruelles étroites et non pavées est sinueux, au gré des habitations qui se sont au fur et à mesure implantées là. Les habitations sont de type rural (murs en briques et toits de zinc), très spacieuses. Les zribas font au minimum trois fois la superficie de celles de Karyan Ben M'sik ou d'El Massira. Nous pénétrons dans l'une d'entre elles, vaste cour sur laquelle donnent trois grandes pièces. Nous entrons dans celle de gauche, au fond de celle-ci il y a la cuisine et à droite on débouche sur une chambre rectangulaire, c'est le salon de réception où les banquettes et leurs matelas courent le long de tous les murs sans fenêtre et peints d'un bleu pâle. Là nous menons un entretien avec un fils et sa mère qui nous expliquent que leur zriba couvrait, au début de leur installation dans ce douar, une superficie de 1600 mètres carrés. Mais à mesure que le douar grossissait, des parcelles de leur zriba étaient louées pour être quelques années plus tard cédées. Cette parcellisation intensive correspond d'ailleurs à la forme de spéculation du pauvre. De la sorte pour le nouvel arrivé, il y a possibilité de loger à moindre frais, pour le propriétaire de zriba, il y possibilité d'accroître ses revenus, soit en louant une baraque soit en la vendant. A partir d'un certain moment, le bidonville croît jusqu'à saturation, il ne peut plus s'étendre sur le plan spatial. Les nouveaux venus trouveront néanmoins encore la possibilité de louer une pièce à l'intérieur d'une baraque. Le bidonville croît alors de l'intérieur, et continue de se densifier. Dès lors que les autorités publiques interviennent dans le bidonville (dans le cadre d'un recensement), les locataires cessent de payer toute forme de loyer .

Structurellement, le morcellement des parcelles ne se distingue pas tellement du phénomène général de spéculation foncière et immobilière que l'on retrouve dans les lotissements privés de Casablanca.

6. Espace du bloc 3, karyan El Machakil
Les premiers entretiens eurent lieu avec les habitants du bloc 3, ces derniers ont la particularité d'être des refoulés de l'opération de recasement de Moulay Rachid 5. Le bloc 3 est entouré dans sa partie inférieure d'un mur d'enceinte. A une centaine de mètres en face de l'entrée du bidonville, il y a un arrondissement de la sûreté nationale, à l'entrée du poste se trouve une cabine téléphonique juxtaposée à une pharmacie et à un café. Entre l'arrondissement de police et l'entrée du bloc 3, un terrain vague a été aménagé en terrain de football par les jeunes bidonvillois. Face au terrain de jeu, une imposante demeure domine le site, c'est celle du Khalifa Ahmed, personnage important dans l'histoire de Karyan Ben M'sik 6. La famille du Khalifa y réside toujours.

Quelques bandes de gamins en bas âge jouent à l'entrée du bloc 3 sur les seules aires de jeux disponibles ; monticules de détritus, longs et sinueux cours d'eaux usées, sols parsemés de rocaille agressive, verre brisé, excréments humains, gros rats en putréfaction…

Les baraques actuelles du bloc 3 sont agencées de manière assez disparate, en tous cas pour la partie inférieure du bloc. Certains emplacements de baraques sont aujourd'hui vides, on n'y retrouve qu'un dallage sommaire en ciment, témoin d'une ancienne occupation du sol. C'est tout ce qui reste de l'aménagement précédent, celui des vrais habitants du bloc 3 qui se trouvent désormais recasés à la cité Moulay Rachid. Les ruelles, à l'instar de celles du bloc 16, sont pavées et au milieu de celles-ci passe une rigole transportant les eaux sales jusqu'au bout du bloc 3, là où le mur d'enceinte sépare le bidonville restant d'un jardin public. La rigole évoque quelquefois un autre environnement ; c'est ce qu'a évoqué, non sans humour et cynisme, l'un des jeunes interviewés. Selon lui, le bruit des eaux sales descendant le long de la rigole recrée une ambiance bucolique, rappelant selon lui celle d'un petit oued. Ce fils illettré de fquih reste la plupart du temps stationné devant l'entrée de sa beraka, un poste radio-cassette de voiture (encastré dans un beau cadre en bois et branché à une vieille batterie automobile) trône à côté de lui au milieu des quelques plantes vertes décorant l'entrée de sa maison.

Au bloc 3, les arbres ne sont pas nombreux et s'ils existent, ils se situent dans l'enceinte d'une baraque ; pour le cas de l'une d'entre elles, par exemple, l'arbre a constitué le point central de la cour sur laquelle donnent deux autres baraques, c'est-à-dire deux pièces, le tout serré dans un espace domestique ne dépassant pas 20 mètres carrés. Il y a aussi quelques tentatives de décoration végétale; lierre, petits arbustes à fleurs, menthe et chiba nécessaires à la confection du thé…

La partie supérieure du bloc 3, concomitante du bloc 16 où l'implantation des habitants est maximale, est plus compacte que la partie inférieure où l'aménagement d'ensemble est rare : éloignement des fontaines, des latrines et du lieu de ramassage des ordures ménagères, absence de peinture blanche sur la façade principale des baraques… La partie inférieure du bloc témoigne d'une sorte d'abandon physique et moral de la part de ses habitants. Tout au bas du bloc, la dernière baraque qui fait face au mur d'enceinte est celle d'un vieillard. Il y vend bougies, charbon, huile, sucre, cigarettes au détail et autres denrées de première nécessité à la vie en bidonville. Le jour, il est vendeur et la nuit, il y dort tout seul. On le voit toujours au seuil de sa porte, entouré de quelques jeunes chômeurs qui aiment à le fréquenter pour d'interminables parties de dames.

Ici, l'aspect extérieur de l'habitat montre des raccords grossiers de grandes planches de bois ou de tôle calfeutrées par des matériaux annexes des plus hétéroclites : fer blanc aplati de grosses boites de peinture, plastique de bidons d'huile refaçonné… Là, c'est un travail beaucoup plus achevé, plus systématique dans la façon d'assembler des plaques de tôle qui rappelle celle des tuiles ; celui qui a construit cette baraque a fait manifestement preuve d'un savoir-faire dans la construction. Pour les baraques qui donnent sur les ruelles pavées (moins de 5 dans la partie inférieure du bloc 3), la plupart ont leur entrée blanchie à la chaux. Dans cette partie du bidonville, les baraques à deux niveaux restent assez rares.

De manière générale, les baraques sont laides et délabrées. Apparemment leurs habitants ne veulent pas les entretenir ou les améliorer. C'est qu'elles n'ont pas été conçues par eux, d'autant que les gens du bloc 3 sont en situation provisoire, même si ce provisoire dure depuis près de trois ans et qu'il n'est pas prêt de changer avant au minimum trois autres années.

Sur la place principale du bloc 3, il y a une boutique en zinc qui fait office d'épicerie. Tout près de celle-ci, deux vendeurs ambulants ont leurs marques ; Bâ Bouchaïb, cordonnier de son état, accessoirement vendeur de cigarettes, assis à l'entrée de sa baraque – la porte d'entrée savamment ornée de lianes grimpantes, peinte en blanc, recouverte totalement de versets coraniques et surtout de devises en l'honneur du Commandeur des croyants – et exposant un attirail des plus insolites, et un bossu qui vend sur étalage, cigarettes au détail et friandises.

Pas loin de là, tout au bas du bloc 3, il y un grand jardin public. C'est l'ancienne zone bidonvilloise de Karyan Khalifa Ahmed d'où les habitants ont déménagé pour Moulay Rachid. Sur l'ancien domaine du zinc, c'est aujourd'hui le règne des végétaux : arbustes divers et fleurs de toute sorte… Apparemment le geste des autorités publiques a été apprécié, vu qu'ici la nostalgie des anciens bidonvillois est vécue en harmonie avec l'environnement actuel du site. Ainsi les anciens bidonvillois reviennent au jardin public, retrouvent l'emplacement de leur baraque et évoquent des souvenirs. Quant à ceux qui restent en situation bidonvilloise, le jardin est perçu comme un palliatif à l'entassement dans les baraques. Plusieurs jeunes bidonvillois, interrogés à propos du jardin public, affichent quelques notions de spéculation foncière et immobilière :"quand le prix du terrain aura suffisamment augmenté, le jardin public disparaîtra pour laisser la place aux immeubles" entend-on assez souvent.

7. El Massira
Après un mois et demi d'enquête menée à karyan Ben M'sik, les entretiens semi-directifs furent poursuivis à karyan El Massira puis à hay Moulay Rachid. A El Massira, il y avait une particularité ; trois des familles interviewées habitaient des logements en dur au sein du bidonville. L'implantation de ces bâtisses à un ou deux niveaux, qui formait le quartier de Lahrawiyin, était antérieure à celle de Karyan El Massira. Le bidonville allait petit à petit entourer Lahrawiyin pour finalement l'intégrer à son ensemble et désormais c'était un seul et même quartier. Tout comme leurs voisins des baraques, les habitants de Lahrawiyin ne bénéficient pas d'électricité, ni d'eau courante (certains, à titre privé, ont pu poser de sommaires installations). Tout comme les karyanistes, ils n'ont pas de titre de propriété inscrit au registre foncier ; quelques-uns exhibent tout de même un contrat coutumier ('urfi), mais le terrain sur lequel est bâti Lahrawiyin a été exproprié par l'État. Ce qui revient à classer Lahrawiyin comme un quartier d'habitat "clandestin".

Les habitants de Lahrawiyin sont généralement propriétaires de leurs maisons, mais le système locatif reste néanmoins répandu ; on loue une pièce ou deux, voire un étage de la maison à des personnes qui, pour la plupart, ont un commerce ou une activité liée au bidonville. Pour tenter de lutter contre certains de leurs problèmes d'habitat, les habitants de Lahrawiyin se sont regroupés en une association d'habitants : amener l'eau courante et l'électricité et surtout faire évacuer les détritus (provenant principalement des activités du marché) qui s'amassent au-devant du seuil des maisons furent les principales revendications adressées à la commune urbaine de Sidi Othman. Mais d'après ce qu'en rapportent certains de ses membres, l'association n'a pas eu une vie très active. Au bout de quelques temps, les habitants de Lahrawiyin se sont petit à petit désintéressés de l'association, étant donné qu'ils avaient constaté certains abus de la part de ses principaux responsables. D'autant que le problème des ordures engendré par l'activité du marché reste entier. Avant l'implantation du bidonville d'El Massira, il y avait là un vaste champ agricole où l'on cultivait le maïs, ce qui a fait dire plus tard aux habitants de Lahrawiyin, non sans humour que "les graines de maïs ont fait pousser le zinc ".

Karyan El Massira a lui aussi son projet de recasement, il est actuellement en voie d'achèvement. Les deux tranches du projet sont terminées et les recasés ont investi ces deux nouveaux quartiers, Massira I et II. Il reste à finir la réalisation de la troisième et dernière tranche du projet pour recaser la population bidonvilloise restante. Deux problèmes restent posés ; qu'en sera-t-il des habitants de Lahrawiyin et de la zone commerciale du Karyan ?

Karyan El Massira est entouré par la cité Moulay Rachid (groupe 1 et 3) et un autre quartier en dur, Hay El Falah. La caractéristique principale du bidonville est son grand souq et sa zone d'activités. A ce propos, nous avons pu par nous-mêmes constater l'observation de Arrif selon laquelle "la fréquentation des commerces implantés dans le bidonville dépasse largement les limites géographiques de celui-ci. Ils sont utilisés, aussi par les riverains, habitant dans les quartiers en dur. Ce qui infirme l'idée d'enclavement total du bidonville" 7. La partie recouvrant les habitations ne bénéficie pas de ruelles pavées ou d'autres aménagement de la sorte, les fontaines et les latrines sont encore plus rares que dans le grand bidonville de Ben M'sik. Mais le problème qui est vécu avec le plus d'acuité à El Massira, c'est l'énorme concentration de détritus engendrés par le souq et la zone d'activités ; des montagnes d'immondices occupent parfois de grands espaces au sein du Karyan, des troupeaux de moutons y paissent, des enfants y jouent, les conditions les plus élémentaires de l'hygiène publique y font cruellement défaut…

8. Moulay Rachid
Entourant Karyan El Massira (de part et d'autre de l'avenue Driss Harti), se trouve la cité Moulay Rachid qui couvre une superficie très grande au sein de la commune urbaine de Sidi Othman. La cité est actuellement divisée en six groupes et l'opération de recasement dite Moulay Rachid est loin d'être achevée, étant donné que la troisième tranche du projet a à peine débuté en 1989. Cette dernière partie du programme Moulay Rachid viendra résorber le reste de la zone bidonvilloise de Karyan Ben M'sik. Pour cette dernière tranche de logements, l'option des immeubles est définitivement retenue, ce qui ne va pas être sans soulever d'énormes problèmes. En effet, les karyanistes interviewés se montrent très réticents à l'idée du mode de vie en immeuble, façon banlieue casablancaise.

En ce mois d'août 1989, les travailleurs marocains à l'Étranger sont de retour, et le nombre de voitures en provenance de France, d'Italie, de Belgique et d'Hollande est impressionnant. Pas une rue de Moulay Rachid qui n'accueille pas l'une ou plusieurs d'entre elles.

La cité Moulay Rachid, bien que formellement construite, présente les aspects désordonnés d'un chantier en perpétuelle construction : c'est une caractéristique qui n'est d'ailleurs pas spécifique au milieu bidonvillois. Beaucoup de quartiers d'habitat légal présentent cet aspect d'inachevé 8.

Si les "logements embryonnaires" 9 ont bien été fournis à la population concernée, et que celle-ci s'est hâtée d'en achever la finition (construction de l'étage), il n'en reste pas moins que certains équipements collectifs, qui à l'origine devaient faire partie intégrante de la cité, sont inexistants trois ans après la deuxième tranche du recasement. De manière générale, ce sont les équipements socioculturels (souq, hammam, four, mosquée, dispensaire,…) qui manquent aux habitants de la cité. L'éloignement de la cité, cumulé au problème de l'insuffisance des transports publics a mis à la marge de la ville et de la préfecture une population habituellement en contact avec d'autres quartiers populaires de Casablanca. Il faut aller loin pour s'approvisionner, cuire le pain au four, aller au hammam ou à la mosquée. Les concepteurs du projet Ben M'sik viennent tout juste de construire des locaux pour magasins qu'ils soumettent à des prix très élevés (10.000 Dhs le mètre carré en 1989) pour pallier le manque de marchés d'alimentation dans les différents groupes de la cité. Entre les groupes 5 et 3, une zone verte a été aménagée, et un stade de 25 000 places est actuellement en construction derrière les facultés de lettres et sciences.

Lorsque l'on parcourt la cité, on remarque que la très grande majorité des maisons ont le premier niveau construit (pour un associé, un locataire, une école ou un "commerce", sinon pour le reste de la famille). Théoriquement il était interdit d'utiliser la terrasse ou d'y amener un escalier, mais les habitants de la cité ont manifestement contourné cette directive jugée irréaliste pour non seulement investir le toit afin d'y étendre leur linge ou entreposer certains de leurs effets personnels, mais certains ne se sont pas gênés outre mesure pour y aménager une baraque en zinc.

9. A la Délégation de l'habitat, cellule Ben M'sik
Les bureaux de la délégation régionale de l'habitat se situent à l'avenue Driss El Harti, en bordure du groupe 2 de Moulay Rachid, juste en face du bidonville El Massira. Contrastant nettement avec la facture luxueuse des bâtiments de la préfecture située pas très loin de là, ces sobres locaux administratifs accueillent l'équipe responsable du suivi des programmes d'habitat de Moulay Rachid et El Massira. Des entretiens furent menés avec deux responsables chargés des deux opérations en cours. Et durant les quinze derniers jours de l'enquête, nous prîmes l'habitude de nous rendre souvent à la cellule Ben M'sik, chaque fois qu'une complication administrative était soulevée lors de nos entretiens avec les habitants. L'amabilité, la disponibilité et la compétence des responsables de la cellule Ben M'sik fut pour nous très utile, surtout à la phase finale de notre enquête. La présentation des projets Ben M'sik et El Massira est extraite des entretiens menés avec deux responsables directement en contact avec les habitants bidonvillois.

9.1 Le projet Ben M'sik, un bilan d'ores et déjà contrasté
C'est à la cellule Ben M'sik de suivre les différentes opérations en cours au sein de la préfecture. Pour le grand bidonville de Ben M'sik, il avait été initialement prévu un projet de restructuration. A l'origine de ce projet non abouti, il y eut une collaboration avec la Banque Mondiale. En 1979, cette institution dépêcha deux émissaires américains chargés de mener une enquête pour évaluer les aspects techniques et sociaux d'une restructuration de bidonville. Mais dès le début du projet, les autorités marocaines se montrèrent réticentes quant au choix d'une restructuration. Aussi, l'occasion d'un changement ministériel survenu en 1982, le projet de restructuration est finalement abandonné 10 pour laisser la place à un projet de recasement, motivé essentiellement par des raisons d'esthétique architecturale. Le montage financier est alors assuré principalement par le C.I.H. et la C.D.G. 11. Cette dernière devait également assurer le support comptable 12 de l'opération Moulay Rachid.

Une nouvelle enquête est ordonnée en 1982, et elle est menée par la Délégation régionale de l'habitat. Elle porte sur 12 056 familles bidonvilloises. A cette phase du projet, l'ordre de priorité dans l'attribution des logements dépend du paiement 13. Cette fois-ci, il est défini comme impératif de raser immédiatement les blocs de baraques, une fois leurs habitants recasés. La raison invoquée découle de l'expérience menée par exemple à Hay Mohammadi, où des baraques étant restées sur les lieux malgré un recasement de leurs habitants, elles furent à nouveau occupées par d'autres familles. L'opération de recasement est supervisée par un comité de suivi, elle-même présidée par le gouverneur de la préfecture (l'un des principaux décideurs en l'occurrence), la société semi-publique Tacharouk étant chargée en seconde phase de la construction de la cité.

Concernant la troisième et dernière tranche de l'opération Moulay Rachid (prévue pour fin 1992), il a été définitivement choisi la solution des immeubles de trois étages. Et bien que la population concernée ait clairement manifesté son refus pour une solution jugée inadaptée (espérant ainsi influer un changement d'option), les décideurs, essentiellement localisés à Rabat, ont malgré tout maintenu leur choix. Les raisons avancées pour justifier la construction d'immeubles invoquent une pénurie de terrain au sein de la préfecture (un problème essentiellement foncier), conjuguée avec un changement de données du schéma directeur de la ville (d'où un coût de construction plus élevé que prévu). En dernier argument, on rappelle le fait que la première tranche de Moulay Rachid n'avait pas été une grande réussite au niveau architectural…

Pour les fonctionnaires de la délégation régionale de l'habitat, les aspects déficients des programmes d'habitat prennent source en amont des projets; dans la sphère des décideurs ("il nous est difficile de savoir qui a pris la décision du choix des immeubles" nous répond un responsable de la cellule Ben M'sik 14 ), mais aussi chez des concepteurs suffisamment éloignés du terrain social pour multiplier les échecs 15: "nous aspirons à ce qu'un jour ce soit des Marocains qui conçoivent les grands travaux d'urbanisme au Maroc, de sorte que s'il y ait des erreurs de projet, qu'elles soient au moins les nôtres, assumées par notre propre subjectivité" suggère le même responsable.

Si, au niveau de la population, la préfecture de Ben M'sik est la première du pays, c'est aussi la région la plus défavorisée du point de vue du niveau de vie de ses habitants. La préfecture supporte ainsi beaucoup de charges (assainissement, adduction d'eau) et ne perçoit pas de recettes. D'autant qu'il a fallu emboîter le pas aux changements d'orientation du schéma directeur de Casablanca. C'est ainsi qu'il en a été des terrains destinés aux bidonvillois qui ont, du coup, été réservés en zone immeuble. Pour la dernière tranche de Moulay Rachid, les karyanistes logeront en appartement. Le long de l'avenue N et Driss El Harti, courra prochainement une cité et un centre commercial, en façades des groupes 2, 3 et 4 de Moulay Rachid. C'est-à-dire qu'au moins trois groupes de Moulay Rachid n'existeront probablement plus d'ici une vingtaine d'années. A partir du nouveau projet immobilier, la spéculation est prévisible 16. Parce qu'il s'agit de financer la suite de l'opération Moulay Rachid grâce à la vente des futurs appartements 17 que va fournir la société Tacharouk, la combinaison de circonstance tient lieu de constante (choix entre maisons et immeubles, habitat du plus grand nombre et zone immeuble). De la sorte, il s'agit de terminer la suite du projet Ben M'sik (15 000 appartements pour quelques 6000 ménages bidonvillois) et de mener en parallèle la suite des opérations (avenues N et Driss El Harti) qui financeront le projet (les appartements de Moulay Rachid resteront toutefois propriété de Tacharouk).

Les enjeux urbanistiques de Ben M'sik-Sidi Othman sont manifestes : de plus en plus éloignés des conceptions de la population concernée, ils sont le produit de besoins de plus en plus précis, définis par une sphère de concepteurs qui crée sa propre demande en matière d'urbanisme. Parce qu'au niveau du schéma directeur il a été prévu une délocalisation du centre urbain, Ben M'sik s'urbanise (et rurbanise par empiétement sur ses communes rurales), pour se transformer en un grand centre urbain. Son aspect artificiel reste patent, tant, jusqu'à présent, les questions de niveau de vie et d'emploi des habitants ont été minorées par l'urbanisme casablancais.

9.2. El Massira, opération réussie
Le projet El Massira concerne quelques 4500 familles bidonvilloises. Il a consisté à recaser la population de karyan El Massira sur des terrains viabilisés (un total de 4089 lots). Le projet a été programmé en trois temps. La première tranche (Massira I) a été achevée en octobre 1986, délivrant 987 lots de terrains totalement attribués. La seconde tranche (Massira II) fut effective en février 1987, elle viabilisait 1519 lots de terrain eux aussi totalement attribués. En septembre 1989, la dernière tranche était en cours de viabilisation, débouchant sur l'octroi de 1983 lots. Elle devait être prête pour avril-mai 1990. Ici, le recasement a touché deux zones du bidonville. La zone I, actuellement encombrée de baraques, recouvrant deux types de zriba ; celles à usage d'habitation, et celles à usage commercial. D'où l'un des deux grands problèmes du projet El Massira : il n'a rien été prévu pour les 1600 commerces du bidonville, parce qu'il y a pénurie de terrain et qu'aucun site n'a été programmé à l'intention des commerçants.

La zone II, quant à elle, a été évacuée pour mener les travaux d'équipement (assainissement, voirie, eau potable, électricité). Une fois viabilisée, la zone II accueillera les habitants de la zone I (bénéficiaires de 1222 lots, à l'exception des propriétaires de baraques commerciales). Grâce à cette méthode de viabilisation par roulement, la zone I sera par la suite équipée.

Le principal obstacle sur lequel bute le projet El Massira, c'est l'existence d'un quartier en dur, dit Lahrawiyin, au sein de karyan El Massira. Sur l'espace qu'il recouvre, il a été prévu 400 lots de terrains pour la troisième tranche de l'opération. Et si ces terrains ne sont pas débloqués, l'opération d'El Massira risque de se trouver en déficit de lots. Certes, les propriétaires de Lahrawiyin possèdent bien des contrats de propriété de type coutumier, ils ne sont toutefois pas détenteurs de titres fonciers individuels. D'autre part, les terrains recouverts par les bâtisses de Lahrawiyin ont été expropriés dès 1975. D'où la montée d'un problème social qui risque de toucher directement plus de 280 ménages sur quelques 170 logements 18. Sur l'ensemble d'El Massira et Lahrawiyin 19 , il faudra compter quelque cinq cents familles "refoulées" de l'opération. Mais contrairement à ce qui va se passer au bloc 3 de karyan Ben M'sik, les familles bénéficieront tout de même de lots de terrain. Comparé au projet Ben M'sik qui lui n'a rien prévu pour les familles exclues du recasement, voilà un des paradoxes entretenus par les concepteurs.

La seconde différence, fondamentale, qui démarque le quartier El Massira de celui de Moulay Rachid, c'est l'habitat lui-même. Non pas tant par la superficie (60 mètres carrés), mais par sa répartition (5 X 12 et 6 x 10 mètres). A l'instant de la cession des lots, l'auto-construction démarre: à partir d'un plan (R + 1) délivré par la délégation de l'habitat, et bénéficiant d'une simple assistance technique. Un délai de trois mois est imposé pour achever la construction du rez-de-chaussée. Au niveau de l'étage, il a été autorisé d'avoir accès à une terrasse, l'échec de Moulay Rachid en ce domaine ayant servi d'exemple.

Pour les responsables de la délégation, la réussite du projet d'El Massira tient à un seul facteur : la part d'auto-construction assurée par les bidonvillois. Enfin, sur le plan esthétique, Massira I et II sont totalement réussis.

 
 

Notes

1 Rapport préliminaire du projet de restructuration des bidonvilles de Ben M'sik, Projet de restructuration des bidonvilles de Ben M'sik, Royaume du Maroc, ministère de l'habitat et de l'aménagement du territoire, Délégation Régionale de Casablanca, juin 1979.

2 "Dès que les circonstances s'y prêtent, le chef de ménage et sa famille quittent les frontières de la cité, ces zones péri-urbaines mal desservies (…) pour s'installer dans une baraque qui représente le premier signe d'une démarche intégrationniste. Locataire ou propriétaire, l'accession à la baraque et au bidonville représente pour celui qui se prête à cette "ascension socioculturelle" une promotion. Mais cette étape risque d'être la dernière de cette ascension, une impasse pour la majorité des personnes." R. Escallier, Citadins et espace urbain au Maroc,C.N.R.S.-Université de Tours, fascicule de recherche n. 9, tome II, Tours, 1981, p. 271.

3 "A titre d'exemple, l'enquête recensera les "zribats" et non les ménages occupant celles-ci. (…) Les conséquences d'une telle démarche sont dramatiques". Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… , op. cité, p. 120.

4 Durant le mois de septembre 1989, il y eut une échauffourée démarrée par une bagarre d'adolescents, généralisée entre les blocs 16 et 20. Ces deux blocs se trouvant face à face, séparés par une très large avenue (anciennement zone de baraques) aménagée récemment. La circulation routière s'y fait sur un côté uniquement, l'autre voie étant constamment occupée par les jeunes karyanistes pour des parties de football. La police essaya d'intervenir, en vain. Et au tour d'autres forces de la sécurité de débarquer en autobus, et là ce furent des centaines de pavés de la chaussée lancés des deux côtés de l'avenue qui bombardèrent l'autobus, ce qui le contraignità quitter les lieux.

5 D'après les renseignements recueillis à la Délégation régionale de l'habitat (cellule Ben M'sik), les habitants regroupés au bloc 3 représentent au total 135 familles.

6 A l'époque du protectorat français, le khalifa Ahmed représentait le principal intermédiaire entre les autorités françaises et la population bidonvilloise. Une partie des habitants, installée sur un vaste terrain lui appartenant, lui payait une taxe locative pour l'emplacement des baraques. Par la suite, cette pratique fut abandonnée, Khalifa Ahmed allant même jusqu'à construire une mosquée, un hammam et un cinéma destinés aux karyanistes. Le personnage, lorsqu'il est évoqué par les habitants, reste généralement respecté, même si l'on rappelle volontiers que durant la résistance armée, la suspicion de collaboration a longtemps pesé sur lui.

7 Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… op. cité, p.57.

8 "… le caractère inachevé des quartiers légaux, de leurs infrastructures, et certains dysfonctionnements des services mettent clairement en évidence la difficulté d'atteindre certains objectifs jusque dans les secteurs les plus "contrôlés" de la ville". F. Navez-Bouchanine, Modèle d'habiter et crise de l'urbain : la situation vue à partir du Maroc in Espaces et sociétés, n. 65, n. 2, Paris, l'Harmattan, 1991, p. 87.

9 "La surface des parcelles est de 60 m2 qui doivent recevoir une construction à deux niveaux, de 50 m2 de plancher chacun (…) Le logement réalisé dans le cadre du projet est un logement embryonnaire d'une superficie couverte de 28 m2 (2 pièces et d'une salle d'eau). L'extension horizontale et verticale est laissée au soin de l'acquéreur." Hay Moulay Rachid, une ville nouvelle pour la résorption du bidonville de Ben M'sik, Conférence donnée par le Ministre de l'Habitat et de l'Aménagement du territoire le 28 novembre 1983 à Ben M'sik Sidi Othman, op. cité, p. 10 et 11.

10 Parmi les quatre grands projets avancés pour la restructuration de bidonvilles au Maroc, seul celui de Ben M'sik a été refusé. La Banque Mondiale avait néanmoins maintenu ses propositions pour d'autres villes : Rabat (Douar Doum), Kenitra (Saknia), Meknes (Bordj Moulay Omar). Dans la conception de la Banque Mondiale, les projets d'habitat devaient assurer en tout premier lieu des projets d'emploi, son but principal étant de promouvoir le niveau de vie des habitants.

11 Ont également participé au financement la C.B.M., le P.B.M. .

12 En 1982, le nouveau ministre de l'habitat était en même temps directeur de la C.D.G. .

13 Les familles qui ne paient pas ne peuvent avoir droit au logement. D'autre part, les familles ne pouvant présenter les divers documents demandés par le C.I.H. et la conservation foncière (par exemple, dans le cas d'un décès du chef de famille) se voient alors suspendues de l'opération de recasement. De la sorte, sur les deux tranches de l'opération de recasement, 135 familles n'ont pu être recasées et résident provisoirement au bloc 3 de karyan Ben M'sik, tandis que 6885 familles ont emménagé dans la nouvelle cité.

14 A la question de savoir comment pourront loger deux familles associées dans un seul appartement, le même responsable, quoique parfaitement conscient du problème, nous répond qu'officiellement l'opération Ben M'sik est chargée de fournir des logements, et en aucun cas de considérer le type de stratégie qui permette l'accès au logement. Cette aspect important du recasement, précise-t-il, est du ressort de l'organisme financier Crédit Immobilier et Hôtelier (C.I.H.) chargé du paiement des nouveaux logements.

15 Ainsi observé en 1985 dans la commune de Sidi Moumen un boulevard extérieur à deux voies dont la construction est brusquement interrompue… Pour en saisir la raison il suffit de lever les yeux sur un grand pylône à haute tension planté en plein axe du boulevard. Ainsi en définissant sur le schéma directeur cette voie de circulation menant à Tit Mellil, l'équipe de l'architecte parisien Pinseau n'avait pas connaissance de l'existence à cet endroit d'une ligne de haute tension. De même, on peut déplorer la faiblesse de l'ordonnancement architectural des façades du boulevard principal menant à la préfecture, dans un style incertain (faussement traditionnel, faussement moderne).

16 Été 1989, on signalait une maison à Moulay Rachid dont le prix de vente atteignait 300 000 Dhs.

17 …destinés à des couches moyennes, et plus particulièrement à une majorité de locataires de Hay El Salama qui verra son quartier (proche de la préfecture) détruit en bonne partie pour restructuration.

18 Lahrawiyin en 1988 ; 113 ménages propriétaires, 165 ménages locataires et 7 sous-locataires.

19 Le projet El Massira comprend également la fourniture d'équipements socio-culturels… Four, hammam, mosquée et maison des jeunes.

 

Extraits de Réda Benkirane, Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M'sik (Casablanca), Institut Universitaire d'Études du Développement (IUED), Université de Genève, 1993, 200 pages.

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