Introduction

Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M'sik (Casablanca)

 
1. Le cadre conceptuel
1.1 A l'origine de l'enquête
C'est en septembre 1985 que nous est venue l'idée de travailler sur karyan Ben M'sik. Notre fréquentation d'un groupe dynamique d'architectes nous avait permis de visiter l'ensemble de la préfecture Ben M'sik-Sidi Othman, qui était à l'époque à l'état de chantier. Avant cette date, Ben M'sik signifiait pour nous le quartier à risque, notre totale ignorance du lieu et de ses habitants nous le faisait voir comme le Harlem ou le Bronx casablancais. Ben M'sik représentait un espace de dissidence marqué notamment par les émeutes de juin 1981. Depuis, nous savions que le quartier faisait l'objet d'un traitement urbanistique particulièrement ambitieux.
 

Nos amis architectes accomplissaient leur service civil au sein de la préfecture, et certains parmi eux étaient responsables du chantier de la ville nouvelle Moulay Rachid. Ce qui nous avait frappé tout de suite, au-delà de la compétence et de la motivation des architectes en question, c'était l'abstraction faite des habitants qui contrastait avec leur connaissance parfaite de la topographie des lieux, du cadre à bâtir, des prévisions du schéma directeur, et même de la toponymie de l'espace bidonvillois. L'habitant était évoqué d'un point de vue assez caricatural, notamment au travers de quelques scènes et observations "caractéristiques" (progéniture nombreuse, ruralité marquée, illettrisme, délinquance latente). Certes, une sincère bienveillance à l'égard des karyanistes accompagnait les propos de nos amis architectes, mais il y avait une méconnaissance totale du milieu social concerné. L'aspect "tuteur du peuple" prédominait. Des discussions intéressantes s'étaient néanmoins engagées entre nous, notamment concernant l'habitat du plus grand nombre. Sur ce domaine précis, nous avions même pu nous rendre compte de certaines expériences-pilotes d'architecture de terre dans la région du Haouz, mais il fallait se rendre à l'évidence : la nouvelle construction en terre promue par une poignée d'architectes était destinée essentiellement au gotha cosmopolite de Marrakech et aucunement aux ghettos urbains, tout cela n'avait en fait rien à voir avec l'habitat du plus grand nombre. Déçu, il nous fallait donc revenir sur l'étude d'un milieu pauvre économiquement débarrassé de tout a priori.

Notre contact avec le groupe d'architectes s'était maintenu, tant et si bien que lorsque notre enquête débuta, des comptes-rendus hebdomadaires furent établis, et la confrontation s'avéra fructueuse. Nous avions besoin les uns et les autres de soulever pour un même problème l'ensemble des interprétations possibles. Les architectes connaissant les plans d'aménagement et les acteurs officiels du projet de recasement, nous-mêmes rapportant propos d'habitants et situations habitantes, il était intéressant de constater les décalages entre concepteurs et destinataires du recasement.

Mais avant même de nous porter sur le choix de notre sujet, notre intérêt à la dimension culturelle des questions de développement était acquis. C'est notamment par le travail de Chadly Fitouri sur le bilinguisme et le biculturalisme 1 que nous avions commencé à nous familiariser avec ce type d'approche. L'auteur s'était intéressé à la scolarisation des jeunes en Tunisie, et au travers d'une étude dense et fouillée sur les niveaux socioculturels des étudiants, il abordait le problème de l'acculturation. Cette thèse de doctorat d'État constitua pour nous notre première référence sur les problèmes socioculturels du développement. Plus tard, quand le choix de notre sujet se porta sur karyan Ben M'sik, Chadly Fitouri enrichit notre approche culturelle de l'urbanisation par une analyse historique : nous avons étudié alors les fameux concepts d'Ibn Khaldoun concernant les cycles de civilisations urbaine et bédouine ('umran hadari, 'umran badawi). En nous faisant retourner à la source de la Muqaddima 2, Chadly Fitouri signalait un référant ancien à notre problématique. Il voulait suggérer par là que l'urbanisation accélérée du XXème siècle s'était faite à partir d'une riche tradition urbaine. La combinatoire féconde des différentes caractéristiques culturelles (persane, grecque, indienne) n'a plus rien de commun avec le choc contemporain des cultures et l'acculturation que subissent nos sociétés urbaines. Et la sémantique n'a toujours pas eu raison de ces belles ambiguïtés couplées entre bédouïnité et citadinité, nomadisme et sédentarité. Jusqu'à aujourd'hui, des lectures nouvelles sont proposées : elles éclairent chaque fois un peu mieux l'incohérence et la désintégration produites par l'urbanisation contemporaine. Les villes maghrébines connaissent une crise de croissance et une crise de sens. Il est bon d'en avoir une connaissance historique.

1.2. Points de départ
Notre recherche s'intéresse à la société bidonvilloise d'un quartier périphérique de Casablanca. Celle-ci vit depuis dix ans un événement majeur : un recasement de population à une échelle de quelque 12 000 ménages. L'espace bidonvillois de Ben M'sik est en train de laisser place à une ville nouvelle, la cité Moulay Rachid. Devant pareil enjeu urbanistique, notre propre démarche a cherché à privilégier la dimension socioculturelle pour un certain nombre de raisons. Retenons provisoirement :

– que dans les études du développement, un intérêt tout particulier doit être accordé à la dimension culturelle. Celle-ci reste en amont de toutes les autres dimensions du développement : toute production économique, sociale ou politique est d'abord une production culturelle.

– que notre approche de l'urbanisation s'insère dans l'orientation récente des études de développement; celles-ci s'attachent désormais à rendre compte de phénomènes parallèles, mal contrôlés, et qui vont de l'économique au politique. Ces phénomènes, pour autant qu'ils aient paru un temps secondaires, n'en sont pas moins déterminants quant à l'évolution actuelle des sociétés dites en développement. Pour qui veut voir le lieu culminant de ces phénomènes, la ville constitue dès lors un lieu d'observation privilégié. En effet, c'est en ville que leurs dimensions et leurs implications prennent le relief escompté; il s'agit là réflexes d'autorégulation destinés à des sociétés pour qui progrès, modernité, consommation, etc., ont d'abord été synonymes de déstructuration. Ainsi ce qu'on évoque de plus en plus sous les notions génériques d'informel, de non-réglementaire, de clandestin, voire spontané sont des formulations de ce que l'on a longtemps considéré comme du désordre socio-économique (le "chaos urbain", l'"explosion urbaine", etc.,…). Tout le monde se plaît à conclure aujourd'hui que ce sont là les traductions d'une même réalité, mais qui ont néanmoins été appréciées différemment selon les moments de la modernisation : durant la croissance, l'urbanisation clandestine et le secteur informel étaient considérés comme des "obstacles au développement" , et tous deux sont, en période de crise, l'objet d'une "réhabilitation". Peut-on repérer ces pratiques de la modernité, c'est-à-dire la modernisation, sur le plan culturel ? De là naît notre démarche.

– qu'alors, l'urbanisme en tant qu'"épistémologie de l'espace" 3 traduit une manifestation essentielle de la culture, en ce sens qu'il révèle les attitudes de l'homme vis-à-vis de son espace de vie.

– qu'une approche culturelle de l'urbanisation paraît d'autant plus pertinente qu'elle semble combler une lacune importante : peu de travaux de ce genre dans la recherche urbaine au Maroc. Si le cadre de notre ancrage (une population bidonvilloise marocaine) a été un abondant objet d'étude de monographies, évaluations de projet de restructuration, de recasement, et d'enquêtes sociologiques, la majorité de ces recherches se rangent dans une perspective socio-économique. Néanmoins, pour notre recherche documentaire, nous nous sommes appuyés sur deux auteurs importants;

– André Adam 4 qui s'impose désormais à tous ceux que tente l'étude de l'urbanisation de Casablanca. Son étude restitue parfaitement le règne colonial dans le développement de Casablanca. Le titre de sa thèse est à cet égard on ne peut plus explicite – Mohamed Naciri qui, au-delà de sa conceptualisation de la sous-intégration urbaine, aboutit à démontrer que l'urbanisation est aussi une forme de régulation sociale pour aborder le changement, qu'elle correspond à la "gestation" d'une société nouvelle (celle du plus grand nombre), urbaine, dont le substrat rural est latent.

En ce qui concerne le milieu bidonvillois marocain, les écrits de F. Navez-Bouchanine constituent la référence la plus importante. Tout au long de notre travail, nous nous y référons. Pour ce qui est de karyan Ben M'sik, une thèse de doctorat a été présentée en 1992 à Aix-en-Provence par Abdelmajid Arrif. Elle consacre la première recherche sur la cité de recasement Moulay Rachid, et constitue un remarquable document anthropologique. Elle s'intitule Le passage précaire. Du bidonville au lotissement. Anthropologie appliquée d'une mutation résidentielle. Le cas de Hay Moulay Rachid à Casablanca.

1.3. Problématique générale et hypothèse de travail
L'urbanisation de Casablanca est un phénomène complexe. La situation géographique, l'échelle physique de la ville, la typologie de l'habitat, l'écart de densité et de niveau de vie des quartiers, l'histoire récente de cette mégalopole et son interaction avec le reste du pays, tout cela montre la difficulté d'appréhender au travers d'une seule grille d'analyse l'ensemble du processus de l'urbanisation. La question des bidonvilles est la partie immergée de l'iceberg. L'urbanisme officiel a longtemps représenté cet espace comme une "ville en négatif", de même le casablancais moyen a lui aussi perçu son concitoyen bidonvillois comme "quelqu'un qui vit derrière le soleil". Mais la réalité est plus complexe que les représentations de certains acteurs sociaux. A l'intérieur même de la population bidonvilloise, il existe une grande diversité. Celle-ci s'exprime par des niveaux de vie, les origines culturelles, le type d'activité, la taille et la structure familiales, les modes d'accès au logement, etc.,… Mais cette diversité qui imprègne le milieu social bidonvillois se conjugue au quotidien avec la contrainte générale que représente une densité située entre 800 et 1000 habitants à l'hectare. Diversité et densité spécifient l'habitat du plus grand nombre. Il nous paraît d'autant plus important de réfléchir sur ces deux caractéristiques à l'heure où s'achève un programme de recasement de bidonville de grande envergure.

Le bidonville est pour nous un sujet de recherche centré sur l'espace urbain et non pas un lieu décentré (propre à la marginalité sociale) comme on l'a longtemps cru. Étudier le milieu social bidonvillois implanté en périphérie urbaine, c'est appréhender la société urbaine en gestation, toute faite de mutations, de continuum et de ruptures multiples et provisoires.

Notre problématique consiste à appréhender le milieu bidonvillois de Ben M'sik alors qu'il fait l'objet d'un programme de recasement de population. En effet l'étude sociologique de karyan Ben M'sik paraît d'autant plus appropriée que nous nous trouvons à un tournant historique. Le bidonville doit objectivement disparaître pour laisser à un quartier nouveau, déplacé dans le temps (plusieurs étapes étalées sur une décennie) et dans l'espace (déplacement de population vers l'extrême périphérie des communes urbaines de la préfecture). L'action de l'État aura été déterminante, mais ce n'est pas tant ce qui nous intéresse dans notre étude. En effet, nous n'avons pas voulu suivre l'étude du projet à partir du versant institutionnel. Ici, il ne s'agissait pas d'évaluer un projet de développement au sens classique du terme. Ce qui nous intéressait de savoir, c'était les demandes et aspirations des principaux intéressés en matière d'habitat et comment il percevaient le projet Moulay Rachid. Recueillir les réflexions des habitants sur l'opération en cours étaient aussi importants sinon plus que les déclarations des "développeurs" de l'espace urbain. En ciblant sur la population, nous avons resserré le plus possible notre échantillon de personnes autour de la jeune génération, car il est ressorti au cours de l'enquête que c'est la génération la plus porteuse ou du moins la plus impliquée en termes de changements socioculturels.

Notre hypothèse de travail est que le recasement vers la cité Moulay Rachid ne correspond pas aux aspirations socioculturelles des habitants. Même si les habitants ont assuré les 75% du financement du recasement Moulay Rachid, ils se sont vus malgré tout largement ignorés quant à la conception du projet. Et ceci n'est pas un constat définitif pour tout les programmes d'habitat. Les deux premières tranches de l'opération de recasement du bidonville El Massira démontrent si besoin en est qu'un programme d'habitat peut devenir efficient et harmonieux pour peu qu'on laisse participer l'habitant à la conception et à la construction de sa maison. Les propos des habitants de karyan Ben M'sik, la formulation des problèmes qu'ils ont rencontré lors de la phase initiale du projet Moulay Rachid (recensement et inscription des habitants) illustrent bien l'ignorance de l'environnement social et culturel des principaux concernés (en montrant notamment les critères de solvabilité que retient l'administrateur). La représentation de l'espace et du temps n'est pas la même selon que l'on se trouve dans la situation des habitants ou dans celle des administrateurs. Ce problème n'est pas propre uniquement au traitement de l'espace bidonvillois, mais c'est c'est là qu'on le retrouve le plus accentué. Les urgences socio-économiques n'ont pas la même interprétation d'un côté ou de l'autre. Le concepteur du projet va répondre non pas tant à des demandes spécifiques émanant de l'habitant mais entreprend plutôt d'inventer des besoins qui puissent être satisfait par ses choix urbanistiques. Il ne connaît pas l'habitant sous l'angle sociologique, il le perçoit essentiellement d'un point de vue statistique. Taille moyenne du ménage, revenus du ménage, taux d'occupation par baraque, nombre de familles par numéro de baraque, densité à l'hectare, densité du cadre bâti (en zribat), voilà quelques-uns des indicateurs qui permettent aux auteurs du projet Moulay Rachid de mettre définitivement en équation les habitants. Et même à ne retenir que le critère statistique, comment justifier par les chiffres que la population restante de karyan Ben M'sik (soit environ la moitié des habitants bidonvillois) soit finalement logée dans des immeubles, alors que les premiers recasés (1985-86) ont pu malgré tout bénéficier de maisons individuelles ?

Pour valider notre hypothèse, nous nous sommes appuyés sur des entretiens semi-directifs. En privilégiant la récolte d'une parole sociale sur l'habitat, nous avons voulu repérer là où il y avait émergence et revendication de l'individu et quand il y avait prédominance et pression du groupe social. L'individu vit parfois la question de l'habitat comme une question existentialiste, et il est fort révélateur de constater que la communauté est le plus souvent spécifiée en situation bidonvilloise, ou alors de manière rétrospective et nostalgique pour ceux qui se trouvent recasés à Moulay Rachid.

2. L'ancrage du travail de terrain
L'enquête devait appréhender les questions relatives à l'habitat et à l'urbanisation d'une part, et les signes de changements socioculturels en milieu bidonvillois d'autre part. Mais auparavant, il fallait définir l'ancrage socio-géographique de ce qu'il y avait lieu d'observer ; au niveau social, l'objet d'étude porte sur la population bidonvilloise de Ben M'sik-Sidi Othman. Les enquêtés étant les habitants bidonvillois, il restait à déterminer l'échantillon de personnes à interviewer dans trois types d'espaces urbains.

2.1. Les espaces de l'enquête
– Karyan Ben M'sik tout d'abord : c'est le noyau historique du grand bidonville anciennement implanté à l'entrée de la commune urbaine de Ben M'sik, dans l'axe que recouvre actuellement l'autoroute urbaine de Casablanca. En 1979, un projet de restructuration de bidonville, financé par l'USAID, est étudié pour cette importante zone d'habitat précaire, lorsque finalement, c'est un projet de recasement qui sera retenu (Projet Ben M'sik, Opération Moulay Rachid). Dès 1979, le Maroc avait opté pour la réhabilitation de ses bidonvilles avec l'aide de la Banque Mondiale. Ainsi le Projet de Développement Urbain de Rabat va entreprendre de restructurer les bidonvilles de Douar Doum, Hajja et Maadid avec le financement de la BIRD. L'aménagement des quartiers concerne quelques 12 000 logements et l'objectif essentiel est d'équiper et durcir l'habitat bidonvillois, sans opérer de déplacement de population. Le PDU prévoyait en outre une zone d'activité pour favoriser l'emploi. Le PDU sera également expérimenté à Meknes dans le cadre de la restructuration de Bordj Moulay Omar et à Kenitra pour le site de Saknia. Pour le cas casablancais, l'expérience du PDU n'est pas prise en considération. En 1982-83, à l'occasion d'un changement ministériel au sein du ministère de l'habitat et de l'aménagement du territoire, le projet de restructuration du grand bidonville de Ben M'sik financé par USAID est abandonné. L'option retenue est maintenant le recasement, qui ne bénéficiera pas cette fois-ci du financement de l'institution américaine mais de fonds nationaux ; ce choix de dernière instance est essentiellement motivé par l'aversion esthétique d'un bidonville restructuré. L'adoption du programme d'habitat de Moulay Rachid en découlera, même si le coût du nouveau projet s'avère plus élevé que celui de la restructuration. Il faut également rappeler qu'en juin 1981, éclatent les émeutes de Casablanca qui toucheront de manière amplifiée Karyan Ben M'sik, et plus particulièrement la zone bidonvilloise longeant l'autoroute urbaine. Pour nous, cet événement marquant de l'histoire sociale de Ben M'sik est l'une des causes principales du changement de projet voulu par les autorités publiques à l'intention de karyan Ben M'sik. D'où l'opération Moulay Rachid actuellement en cours, dont deux tranches du projet sont achevées, et qui ont d'ores et déjà absorbé un peu plus de la moitié de la population bidonvilloise. C'est sur l'espace restant du bidonville qu'il s'agissait de mener l'enquête de terrain.

– Hay Moulay Rachid est l'aboutissement des deux tranches de l'opération de recasement Moulay Rachid (Projet Ben M'sik), ayant touché quelques 6800 ménages bidonvillois, auxquels il faut ajouter d'autres habitants venus en qualité de partenaires associés ou de simples locataires. La Cité Moulay Rachid couvre une importante superficie au sein de la commune urbaine de Sidi Othman et elle est divisée en six groupes (ou unités de quartier). L'intérêt d'y mener des entretiens avec certains de ses habitants consistait à parvenir à une sorte d'évaluation de l'opération Moulay Rachid, du point de vue des destinataires du projet, en même temps que seraient posés les nouveaux problèmes d'une population aux caractéristiques sociologiques bidonvilloises. La cité se trouve au sein de la commune urbaine de Sidi Othman.

– Karyan El Massira est un bidonville de taille plus petite. C'est un bidonville "de regroupement", né du déplacement d'une zone bidonvilloise faisant partie du grand bidonville de Ben M'sik, située sur le site où devait passer l'autoroute urbaine de Casablanca. 1976 est l'année du déplacement de populations en même temps que celle de la Marche Verte d'où le nom fameux du bidonville. Un projet de recasement a été prévu (projet El Massira), qui, à l'instar du projet Ben M'sik, ne relève pas de la coopération avec USAID. Deux tranches du projet El Massira sont terminées et habitées (1986-1987), la troisième étant en cours de finition lors du déroulement de l'enquête. La zone actuelle de Karyan El Massira recouvre non seulement des baraques à usage d'habitation mais aussi des baraques à usage commercial ; le souq d'El Massira (fruits, légumes, viandes, épices…) et une quissariya (vêtements, chaussures, appareils électroménagers, mobilier, cafés, gargotes, salles de jeux, coiffeurs…) témoignent d'une grande activité, concomitante à celle d'une zone d'activités comprenant un centre de récupération (verre, bois, ferrailles, plastique,…) et des petites entreprises artisanales (cordonneries, menuiseries, charpenteries, soudures, ateliers de matelassiers,…). Le bidonville El Massira ainsi que les sites de recasement se trouvent au sein de la commune urbaine de Sidi Othman.

2.2. Objectif
Pour ce travail, l'objectif principal était, parallèlement à l'approche théorique définie auparavant, de recueillir une parole sociale sur l'habitat. A partir de situations concrètes en milieu bidonvillois, il s'agissait de savoir comment des habitants parlent de leur espace vécu, en tant qu'individus et en tant que communauté, comment ils se représentent un espace perçu (la ville et ses différents centres), comment ils conçoivent un habitat, un aménagement de leur quartier qui tienne compte de leur propre expérience, tout aussi bien que de leur aspiration au changement. Il fallait saisir des situations diverses et nombreuses en matière de conditions de logement, pour une première compréhension du milieu bidonvillois, dans des conditions objectives de la réalité (précarité de l'habitation, des équipements urbains, de la santé, de la scolarité et de l'emploi…). Ces objectifs ne pouvaient être atteints qu'à force de recenser, à notre échelle, une diversité complexe de cas dans les statuts socio-économiques et les itinéraires migratoires des habitants bidonvillois, les stratégies familiales pour l'acquisition d'un logement et l'obtention d'un emploi. La société bidonvilloise n'est pas faite d'un seul moule social ; la définir comme lumpen prolétariat, c'est d'emblée la réduire comme classe ou couche sociale. Les implications vont forcément au-delà de l'analyse économique. Celle-ci a dans l'ensemble assez bien rendu les niveaux de vie de la population bidonvilloise marocaine, lorsqu'il a fallu rendre compte de la solvabilité des habitants en vue d'éventuels programmes d'habitat. Et ce qu'il faut retenir des diverses enquêtes sur les revenus et dépenses des ménages bidonvillois, c'est qu'au sein même du bidonville, il existe une importante diversité des niveaux de vie, même si l'on retrouve une certaine homogénéité dans les modes de vie.

En second lieu, l'objectif de l'enquête était de repérer des signes de changements culturels, à partir de nouvelles attitudes, pratiques, normes et valeurs d'une société d'origine rurale 5. Y avait-il toujours un contact avec le milieu rural d'origine? Si oui, quelle était la nature de cette relation? Telles étaient les questions de départ, celles qui par principe nous préoccupaient avant d'entamer la recherche sur le terrain.

Se posa ensuite le choix de l'échantillon de population ; à partir de comportements culturels significatifs de changement social, il fallait porter notre investigation sur une génération porteuse de changements ; celle des jeunes habitants bidonvillois (grosso modo de 15 à 30 ans).

2.3. Méthode
Avant de commencer l'enquête, nos moyens d'investigation avaient été définis comme suit :

– Les entretiens semi-directifs devaient constituer l'outil principal d'investigation. La méthode des biographies ou histoires de vie était, vis-à-vis du milieu humain à étudier, la plus appropriée tout en étant également la plus proche d'une problématique socioculturelle : pour les habitants bidonvillois (la plupart faiblement alphabétisés), adopter la méthode du questionnaire (à questions ouvertes ou fermées) aurait été un projet non abouti. Par contre, les histoires de vie, privilégiant l'oralité du discours, permettaient d'abord de contourner l'obstacle d'une faible scolarisation, et rendait possible une mise en relief d'une rationalité propre aux interviewés, suggérant déjà une représentation conceptuelle, par là même culturelle, de l'espace bidonvillois. Pour ce qui est du choix de la technique d'enregistrement des entretiens, nous avions sans hésiter préférer le stylo à l'enregistreur : il s'agissait d'éviter la crainte et la suspicion que suscite l'enregistreur, qui laisserait l'interviewé "retenir" son discours.

Initialement, à partir d'un ancrage géographique défini, il était prévu de mener une quarantaine d'entretiens pour retenir de manière définitive une vingtaine de cas significatifs. A la fin de l'enquête, les entretiens concernèrent 77 cas. L'objectif initial avait été largement dépassé, car au fur et à mesure que nous plongions dans la complexité de l'espace social bidonvillois, des situations et des problèmes nouveaux se mettaient à jour. Au début de l'enquête, nous n'avions à disposition qu'une méthode (celle des entretiens semi-directifs), et de la rencontre avec ces situations-problèmes, s'est montée une méthodologie de terrain : celle-ci obéissait d'entrée de jeu à une logique qui rejoignait finalement notre approche d'ensemble. Diversité des origines, des statuts socio-économiques et socioculturels, des stratégies familiales, des modes d'accès au logement, des entraves de l'accès au logement. Voilà la contrainte que nous avions préférée dans le choix de notre échantillonnage comme alternative à une contrainte d'ordre statistique.

Il fut essayé autant que possible de compléter une image de famille à partir du discours d'un jeune bidonvillois, par des entretiens avec le père, la mère ou un chef de ménage. Par la suite nous eûmes la possibilité d'interviewer les membres d'une famille dispersés sur les trois espaces urbains définis précédemment. Pour une famille, nous sommes allés rencontrer le fils dans le milieu d'origine, pour d'autres, il était important de savoir comment, n'ayant jamais habité le bidonville, elles étaient devenues karyanistes. Sur l'ensemble des histoires de vie, nous avons essayé le plus possible de souligner des itinéraires (migratoires, s'ils existaient, mais surtout urbains et périurbains), indices de la mobilité résidentielle des habitants.

– Concernant la collecte d'informations dans les institutions publiques, nous avons défini une ligne d'approche en corrélation avec notre méthodologie d'enquête. L'enquête n'entra en relation avec les organismes officiels qu'au cours de deux moments particuliers ; celui de la pré-enquête et au final de la recherche. L'enquête s'était fixée comme domaine de définition le champ socioculturel bidonvillois, et comme objectif d'investigation principal la récolte d'une parole sociale sur l'habitat et l'urbanisation, aussi la récolte des informations au sein des institutions officielles était une étape complémentaire. La recherche documentaire présenta un certain nombre de difficultés, mais par contre le contact avec des responsables de la délégation régionale de l'habitat (cellule Ben M'sik) fut très fructueux. Ces fonctionnaires, chargés des programmes d'habitat en cours au sein de la préfecture de Ben M'sik-Sidi Othman et relevant du Ministère de l'Intérieur, n'en sont pas moins des hommes de terrain, vu leur expérience dans les enquêtes de sondage et de recensement en milieu bidonvillois. Ils étaient donc à même de compléter nos informations ; retracer la politique urbaine de la décennie 80 à Ben M'sik, confirmer ou infirmer certaines zones sombres des programmes d'habitat destinés au bidonvillois, signaler les résistances et les aptitudes au changement des populations concernées, formuler la difficulté d'être et du faire de l'acteur étatique et le manque de partenariat dans l'action de l'urbanisme. Ces responsables sont en général des jeunes techniciens souvent de passage au sein de l'administration, ils ne présentent pas un profil de fonctionnaires au sens carriériste du terme. A travers leurs propos émerge un discours de jeunes débutants qui se sentent investis d'une mission vis-à-vis des populations concernées. Leur motivation et leur compétence sont évidentes. Les fonctionnaires de la délégation régionale de l'habitat-cellule Ben M'sik, plus que leurs supérieurs, sont les acteurs sociaux de référence au sein de la préfecture de Ben M'sik Sidi Othman. C'est à eux qu'ont eu à faire les habitants de Karyan Ben M'sik, Karyan El Massira, Hay Moulay Rachid et Hay El Massira lors des recensements, des opérations de recasement et du suivi des projets de recasement. C'est leurs noms qui reviennent constamment lors des entretiens menés dans les différents quartiers de la préfecture. La rencontre fut donc fructueuse, d'autant qu'elle correspondait tout à fait à notre méthode d'investigation ; ne retenir que les acteurs sociaux cités comme tels par les habitants bidonvillois. Dans ce sens, lorsqu'était souvent mentionné dans les entretiens le nom d'une personnalité, nous allions aussitôt prendre contact avec elle afin de compléter nos entretiens.

2.4. Moyens
Une fois arrivé à Ben M'sik, nous nous rendîmes compte à l'évidence, que le type d'enquête pressentie ne pouvait être menée à bien que dans le cadre d'une équipe de recherche. Pour entreprendre repérage géographique, répertoires des différents types d'habitat dans les zones sous-intégrées, approche 6 et sondage des habitants, maîtrise des premiers entretiens semi-directifs et suivi de l'ensemble des interviews à mener, il a fallu constituer sur le terrain une petite équipe d'enquêteurs. C'est ce qui fut fait lors de la phase de pré-enquête, lorsque des contacts furent entrepris avec deux étudiants en histoire et géographie, un bachelier et un jeune chômeur. Ces jeunes étaient tous les quatre d'anciens bidonvillois habitant maintenant la cité Moulay Rachid, et ils avaient été, dès le départ, intéressés par le sujet de la recherche et motivés à l'idée de participer à une enquête de terrain. L'un d'entre eux avait mené une recherche universitaire sur la résistance armée à Casablanca et une partie de son travail d'enquête couvrait le milieu bidonvillois, vu le rôle prépondérant que celui-ci avait joué dans la lutte pour l'indépendance nationale. Au-delà de leur rôle d'assistants, ces jeunes étaient également des informateurs ; ils devaient permettre une approche des habitants qui ne soit pas verticale, mais aussi participer au déroulement de l'entretien proprement dit ; il fallait d'abord maîtriser nos énoncés ainsi que le discours de l'interviewé dans une conceptualisation vernaculaire.

2.5. Obstacles
Les obstacles sont inhérents à toute recherche universitaire. Ils constituent le lot quotidien, si l'on peut dire, de l'étudiant mais ceux-ci peuvent être gérés, une fois insérés dans un calendrier de recherche, anticipés au travers d'une méthodologie souple qui puisse les dépasser.

La première barrière que nous rencontrâmes fut, lors de la pré-enquête, l'obtention d'une autorisation d'enquête ; la longue procédure aboutit à ce qui est le passeport obligatoire de tout étudiant menant une recherche universitaire. Ce qui est critiquable dans cette démarche, ce n'est pas tant l'acte administratif (l'autorisation d'enquête facilite l'accès à des organismes officiels, légalise une démarche entreprise auprès d'une population donnée) mais la durée et la lourdeur de l'opération ; elle peut porter un préjudice fatal à un calendrier de recherche : les quinze jours de délai d'obtention initialement annoncés peuvent durer en général plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Personnellement, nous eûmes beaucoup de chance ; nous n'attendîmes que deux mois.

La deuxième difficulté dont notre recherche eut à souffrir concerne l'accès à la documentation officielle. Ainsi à l'Agence Urbaine de Casablanca, nos tentatives sont restées vaines ; une lettre, adressée au gouverneur de l'Agence selon la procédure d'usage et demandant une autorisation…"d'accès à la bibliothèque" resta jusqu'à ce jour sans réponse.

 

 
 

Notes

1 C. Fitouri, Biculturalisme, bilinguisme et éducation, analyse du cas tunisien, thèse de doctorat d'État, Université René Descartes (Paris V), 1980.
 

2 Ibn Khaldoun, Al Muqaddima, Discours sur l'histoire universelle, traduction de V. Monteil. 3 tomes. Sindbad, Paris, 1978.

3 Le mot est de P. Pellegrino, et de fait "si la détermination économique rend dépendantes les différentes parties du territoire, elle les rend en même temps toutes équivalentes, du moins quant à leur destin de valeur potentielle, qu'elles soient actuellement valorisées ou dévalorisées. Au contraire, le fait culturel suppose l'autonomie, dans le double sens de pouvoir se nommer, se désigner, se reconnaître et de ne pas être dépendant à tel point que cette dépendance implique d'être assimilé aux autres s'en pouvoir s'en distinguer",Identité régionale et représentations collectives de l'espace, Centre de Recherche en Architecture et en Architecturologie, Université de Genève, 1983.

4 A. Adam,Casablanca, Essai sur la transformation de la société marocaine au contact de l'Occident, C.N.R.S., Paris, 1968.

5 Ici, l'origine rurale de populations migrantes n'exclut pas que ces mêmes populations aient été porteuses de l'urbanisation dès leur départ du milieu d'origine.

6 Concernant l'approche des personnes à interviewer, deux possibilités s'offraient à nous : 1) muni de la fameuse autorisation d'enquête, contacter un agent des forces auxiliaires de la préfecture de Ben M'sik-Sidi Othman et s'en aller taper à la porte de l'habitant pour le sommer d'avoir un entretien avec nous. 2) trouver un autre type d'approche, moins agressif, plus informel, permettant d'abord un contact humain qui favoriserait une souplesse et une liberté de ton lors de l'entretien à mener… La deuxième solution fut choisie pour des raisons évidentes.

 

Extraits de Réda Benkirane, Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M'sik (Casablanca), Institut Universitaire d'Études du Développement (IUED), Université de Genève, 1993, 200 pages.

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