Pour une identité qui soit celle de l’humanité

Par Réda Benkirane

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Le Temps, 21 avril 2009 


A nouveau, ces tristes tropismes: dans le cadre des Nations unies (l’observatoire suprême de la mondialité en devenir), la «communauté internationale» se dispute sans fin autour du racisme, de sa définition, de ses manifestations, des moyens de s’en prémunir. De plus en plus revendicatifs, les pays du Sud veulent un état des lieux qui tienne compte de la nuit coloniale (pour au passage les absoudre de leur propre actualité en matière de violation des droits humains); ceux du Nord ressortent les grands principes d’un universalisme abstrait (en la circonstance bien accommodant sur un lourd passif fait de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme). C’est que, malgré tout ce qui est clamé à propos du «village global», l’humanité du XXIe siècle ne parvient toujours pas à s’appréhender elle-même, selon une perspective cosmopolite qui englobe la multiplicité des perspectives historiques et le différentiel des énoncés et mémoires déployés.

Un repli «sur soi» survenu au sortir des idéologies communisantes: après la lutte des classes, la guerre des identités serait (re)devenue le moteur de l’histoire. Chacun «pour soi». Une nouvelle taxonomie qui ferait des civilisations, cultures et religions des essences primordiales supplanterait l’ancienne, fondée sur l’appartenance de classes. Les hommes seraient comptables de leurs origines ethniques et culturelles ainsi que de leurs affiliations confessionnelles; ils s’aligneraient selon un déterminisme encore plus accablant que celui de la condition paysanne ou ouvrière.

Mais à considérer que l’identité culturelle ou religieuse constituerait le fondement de nos sociétés, ne serions-nous pas en train de nous fourvoyer? Un être humain est-il réductible à ses appartenances? Quel est l’espace de sa liberté face à son hérédité sociale et culturelle? Ne serions-nous pas tous en train de nous auto-intoxiquer avec des notions de «valeurs» civilisationnelles, religieuses?

Une conception pathologique de Soi: même un pays universaliste comme la France consent désormais à dresser un culte à l’idole en un solennel ministère de l’identité. Même une religion universaliste comme l’islam voit son expression la plus martiale (le djihad comme guérilla) devenir la marque iconique des laissés-pour-compte de la mondialisation.

Le référent identitaire est cette vraie fausse divinité contemporaine source de tant d’empoisonnement qui sert de couverture pour la guerre, l’inégalité et l’exploitation des hommes. Détruire l’idole identitaire (qui, elle, permet de générer quasi ontologiquement le double standard entre Nous et les Autres), c’est accéder à une culture de la lucidité et comprendre que ce qui est au plus profond de nous peut être affecté par les mécanismes de la manipulation géopolitique.

La plus haute et discrète des singularités: l’identité, fonctionnelle et agissante, est tel un système immunitaire qui entretient des liens d’une ineffable complexité entre Soi et non-Soi. Dès lors qu’elle cesse d’être un processus machinal et inconscient, elle devient une pathologie de l’identique qui cherche le différend. Et nous ne sommes qu’au tout début de la découverte de cette immunité identitaire concrète et transformatrice du monde, qui aboutit à un désordre anomique chaque fois que l’on se met à la commémorer. L’identité devient dysfonctionnelle quand elle est surestimée, sur-nommée, sur-sollicitée.

Nous autres en tant que nous-mêmes: la pensée humaniste et l’action humanitaire pourraient permettre d’accéder au niveau de réalité où existe un collectif appelé humanité, ensemble de peuples vivant dans un unique espace-monde que l’on peut alors pleinement comprendre, accepter, accueillir et dont on peut honorer et même célébrer la variété et les variations des productions symboliques, des cultures et des religions.

La seule identité qu’il nous reste à nommer, découvrir et élucider est celle de l’humanité, cet être collectif que les hommes qui le composent ignorent jusqu’ici, ce méta-peuple qui ignore, plus pour très longtemps, sa propre finitude. Et le travail humaniste et humanitaire, dispersé et solidaire, qui s’impose à nous est de comprendre l’identité comme fibre ultime de l’humanité, corde vibrante ou lueur clignotante, oscillant entre unicité et multiplicité, et dont la fresque est ce tissu fait de tout le spectre possible de civilisations, cultures et spiritualités.

Un seul et même monde: plutôt que de s’épuiser à penser en termes d’identités factices, n’est-il pas venu le temps de concourir à inventer la prochaine civilisation, post-occidentale, celle d’un humanisme planétaire? Cet humanisme d’avenir regrouperait des hommes et des femmes de toutes conditions et origines, tous peut-être fort différents mais tous citoyens d’un même espace où le nord, le sud, l’occident et l’orient seraient des opérateurs fractals, c’est-à-dire des directions autant que des points de bifurcation existant et agissant à toutes les échelles (méta) physiques possibles d’un seul même monde.
 
Réda Benkirane
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