
ADDENDA
Internet avant le Web
Mot clés
Bibliographie virtuelle
Histoire vraie
de voyageurs
qui ont été sauvés
par une carte fausse
Oui, le virtuel
est du faux
qui aide à penser juste!
L'univers privilégié
du virtuel?
Ce sont les ordinateurs
bien sûr
Et Internet?
C'est simplement du virtuel
planétaire encyclopédique
Mais les mondes
"virtuels" en revanche
vous les construisez vous-même
pour voir avant d'agir.
Ils sont imparfaits? Qu'importe! |
Patrick Mendelsohn est professeur ordinaire à
la Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Éducation (Université
de Genève), où il dirige notamment l'Unité TECFA
(Technologies de Formation et Apprentissage). Son e-mail: Patrick.Mendelsohn@tecfa.unige.ch

"Virtuel", vous avez dit "virtuel"? Ce
vocable, sésame de cette fin de millénaire, exprime à la fois la fascination et la
crainte que nous inspirent les univers impalpables, irréels, sans limites. Tout est
désormais virtuel: les bibliothèques, les musées, les mondes, qui fleurissent sur nos
écrans d'ordinateur. Si l'on s'en tient au sens littéral du terme, ces mondes n'existent
pas vraiment. Pourtant ils sont là, près de nous, bien réels, cachés au détour d'une
commande informatique anodine que vous pouvez taper en tout innocence sur le clavier de
votre ordinateur.
Je vous sens un brin sceptique. Vous pensez sûrement que je vais vous entretenir de jeux
pour internautes noctambules. Détrompez-vous. J'aimerais seulement vous aider à
abandonner quelques idées reçues. Pour me suivre, acceptez de reconsidérer le statut de
certaines de vos représentations familières. Vous entrerez ainsi de plain-pied dans le
monde des métaphores informatiques. Et, comme Alice, découvrirez ce qui se passe de
l'autre côté du miroir...
Mais pour atténuer le choc, permettez-moi de commencer par vous raconter une
histoire vraie, rapportée en 1977 par l'écrivain Albert Szent-Gyorti. Alors qu'un
régiment roumain s'entraînait dans les Alpes suisses, une de ses sections, une dizaine
d'hommes, entreprit un raid de survie loin de sa base. Le deuxième jour, la section fut
surprise par la neige, le brouillard et le froid. Les responsables du régiment, inquiets,
tentèrent d'organiser des secours, mais les conditions climatiques étaient trop
mauvaises. Or le troisième jour, la section arriva au complet, exactement selon l'horaire
prévu. Son chef, pressé de questions, expliqua: "Lorsque la tempête nous a
surpris, nous avons vite perdu nos repères. Mes hommes commençaient à perdre courage.
Mais l'un d'eux trouva alors dans son paquetage une carte topographique. Nous avons
étudié l'itinéraire sur la carte. C'est comme cela que nous avons pu nous tirer
d'affaire." Le responsable demanda au chef de section de lui montrer la carte et
constata, médusé, qu'il s'agissait d'une carte des Pyrénées!
Que s'était-il donc passé dans la tête des "naufragés des montagnes"? Ils
avaient tenté de se repérer en confrontant les données du terrain avec celles de la
carte. Dit en termes scientifiques: "Ils avaient traité les informations qu'ils
percevaient pour résoudre leur problème d'orientation". Cette activité leur avait
permis de combattre la résignation, de retrouver une attitude active et positive, elle
les avait poussés à construire une représentation mentale de leur situation réelle:
ici une combe, là une arête, plus loin un vallon. Les efforts consentis pour se
positionner sur une carte qui n'avait, et pour cause, que de très lointains rapports avec
la réalité dans laquelle ils se déplaçaient, les avait finalement aider à se tirer
d'un très mauvais pas.
Cas limite? Histoire romancée? Peut être, mais il en va de même pour un grand nombre
des représentations que nous utilisons communément pour réfléchir, imaginer et
communiquer: jadis, par exemple, les contes de fées, les récits historiques et les
croyances de toutes sortes transmises de générations en générations; aujourd'hui, le
réseau Internet, qui n'entretient avec le réel que des relations très lâches et peu
vraisemblables dans le détail. Mais qu'importe car veuille Descartes me pardonner même
une représentation "fausse" permet de raisonner juste, ou disons plutôt qu'une
représentation n'a pas besoin d'être "juste" pour permettre d'agir en
conformité avec le réel!
C'est à l'illustration de cette proposition peu scientifique que je vous invite à
présent. Entrez avec moi dans l'univers étonnant des métaphores informatiques [la
métaphore est, rappelons-le, une comparaison, une image, une représentation].
Préparation au voyage: les métaphores. Les métaphores sont comme l'alcool. Il
est dangereux d'en abuser, mais consommées avec modération, elles aident à voir la
réalité en face, surtout lorsque cette réalité est trop difficile pour qu'on puisse
l'affronter dans sa totale complexité. Pour comprendre comment fonctionnent les mondes
informatiques "virtuels", il faut d'abord imaginer les technologies du réseau
informatique comme une "planète" dont la partie visible serait ce qui se passe
sur l'écran de notre ordinateur et la partie souterraine l'univers des fichiers et du
hardware.
Il est important de considérer sérieusement cette première étape. Les novices
négligent trop souvent, en effet, de faire la distinction entre un fichier sur un disque
dur et sa représentation à l'écran. On peut comparer les microprocesseurs, les
serveurs, les multiples connexions et les fichiers contenus dans ces "boîtes
noires" que sont nos ordinateurs, à autant de mines souterraines, de galeries et de
lieux de stockage dont l'ordonnancement est complexe et labyrinthique. Humainement, il est
impossible d'avoir une vue d'ensemble du réseau que forme l'interconnexion des serveurs,
impossible de s'imaginer ce qui se passe dans un ordinateur, car on s'y meut sans lumière
et sans carte, sur un mode binaire pratiquement inaccessible à notre entendement. Et
pourtant ça marche!
Mais, heureusement, notre écran d'ordinateur est une fenêtre qui s'ouvre sur ce monde
souterrain. Sur notre écran, les informaticiens s'ingénient à faire apparaître des
représentations métaphoriques de plus en plus sophistiquées, destinées à rendre la
manipulation des "objets" informatiques aussi proche que possible de nos
schémas mentaux familiers: prendre, pointer, détruire, copier, se déplacer. Leur
entreprise de longue haleine a donné naissance à plusieurs générations de métaphores:
les fichiers, les messages, les hyperdocuments et, enfin, les "mondes virtuels"
autant d'étapes d'un voyage de découverte que je vous invite à faire avec moi
maintenant.
Première étape du voyage: les fichiers dans les boîtes noires. La métaphore des
fichiers est la plus ancienne. C'est elle qui permet de ranger les "objets"
informatiques les textes, les images, les programmes, etc. dans des boîtes et d'attribuer
à ces "paquets" d'information une étiquette afin de les retrouver plus
facilement. Il existe des boîtes spéciales dont la seule fonction est de contenir
d'autres boîtes: les répertoires ou les dossiers. On peut ranger ainsi à l'infini
toutes les informations dans un vaste réseau de répertoires munis d'étiquettes portant
les noms et les attributs des fichiers.
La métaphore des fichiers est très utile pour mettre de l'ordre. Elle permet de
retrouver un objet lorsque l'on connaît son nom, son propriétaire, sa date de
fabrication. Il suffit de disposer pour cela d'un outil de recherche puissant;
l'informatique traditionnelle excelle à mettre au point ce genre d'engins.
La représentation en "fichiers" souffre cependant de plusieurs limitations.
Premièrement, il n'existe pas de lien logique véritable entre le nom figurant sur
l'étiquette et le contenu effectif d'une boîte, ce qui peut réserver des surprises
désagréables; il suffit, pour s'en convaincre, d'essayer de chercher un fichier dans
l'ordinateur d'un collègue en se fiant aux seuls noms figurant sur les étiquettes...
Secondement, ce mode de représentation permet difficilement de mettre en valeur le
contenu des boîtes: l'utilisateur qui cherche une information particulière dans une
arborescence de fichiers est dans la position pitoyable du consommateur qui, dans un grand
magasin, tente, mais en vain, de percer le secret des emballages.
Avec la métaphore des fichiers, les informaticiens proposent au fond un monde
"bureaucratique" bien ordonné, dont tous les citoyens appliqueraient avec
docilité et respect les mêmes consignes strictes. Au début d'Internet cela ne faisait
pas problème., Les internautes, peu nombreux et techniquement bien équipés, passaient
des heures à explorer des "grandes surfaces" pleines de fichiers les serveurs
FTP (File Transfer Protocol) anonymes en se laissant guider par le libellé des
étiquettes. Ils téléchargeaient alors sur leur machine des quantités énormes
d'information qu'ils tentaient ensuite de décoder et d'analyser. Cela impliquait de leur
part une grande discipline. Mais aujourd'hui, l'utilisateur moyen d'Internet démultiplié
et démocratisé n'accepte plus qu'on lui dicte son comportement.
Deuxième étape: les boîtes aux lettres. Dès que le réseau a permis de relier
entre eux tous les ordinateurs de la planète, les informaticiens ont profité de
l'aubaine pour inventer le courrier électronique, qui permet aux individus d'échanger
directement des fichiers, plutôt que de devoir les stocker sur un serveur anonyme. Le
courrier électronique, simple transposition du modèle du courrier classique, permet
d'envoyer un message à toute personne qui possède une adresse sur le réseau. Le
destinataire "relève sa boîte aux lettres virtuelle" pour prendre connaissance
des messages qui lui ont été envoyés, et répond par le même moyen. Le temps de
transmission des messages, très rapide, ne dépend pas de la distance. Pour peu que les
correspondants lisent leur courrier fréquemment, ils peuvent donc échanger plusieurs
messages dans la même journée, où qu'ils se trouvent dans le monde. A la différence du
téléphone, mais comme le courrier postal, le courrier électronique est asynchrone,
c'est-à-dire que son destinataire n'a pas besoin d'être en ligne au même moment que ses
correspondants pour recevoir leurs messages. Il est en outre possible d'attacher à ces
messages des documents textuels, visuels ou sonores, ce qui fait du courrier électronique
le moyen le plus sûr, le plus rapide et le plus économique d'échanger des informations
entre particuliers.
L'usage du courrier électronique modifie les formes de la lettre classique. Les formules
de politesse sont réduites au minimum, le style devient direct et parfois familier. La
rapidité des transmissions incite les correspondants à échanger des questions/réponses
dans un style télégraphique proche du langage oral. Les jeunes générations se sont
appropriées ce médium avec enthousiasme, ce qui prouve que leur désir de communiquer
reste intact.
L'exemple du courrier électronique montre qu'une métaphore bien construite a la
capacité de séduire rapidement de très nombreux utilisateurs.
Troisième étape: la bibliothèque idéale. Internet en ses débuts était certes
intéressant, mais ne représentait guère qu'une transposition des modes de communication
standard: courrier postal, téléphone, fax.
Les concepteurs d'Internet, gens de rêve et d'exigences, se sont alors demandé pourquoi
l'on ne rendrait pas totalement transparent le contenu de toutes les "boîtes"
du monde, qui serait ainsi à disposition de quiconque y trouverait intérêt. Pour rendre
la chose possible, ils ont donc imaginé un "viewer" (un visionneur) qui affiche
directement à l'écran le contenu des fichiers téléchargés. A ce dispositif, ils ont
ajouté également la possibilité de créer des liens grâce auxquels, à partir du
document affiché, l'utilisateur peut rechercher puis afficher d'autres documents existant
sur le réseau.
Ces innovations déclenchèrent aussitôt une réaction en chaîne, un raz-de-marée, dont
nul ne sait s'ils s'arrêteront jamais, je veux parler du World Wide Web (ou www, ou Web).
Grâce à quoi, aujourd'hui, chacun est propriétaire en puissance de toutes les
informations du Web, que l'on peut consulter "chez soi" par l'effet d'un simple
clic. Le rêve des encyclopédistes est réalisé: la bibliothèque "idéale",
qui contient potentiellement tous les documents et toutes les informations de la planète,
est désormais à portée de tous.
La percée phénoménale du Web, avec ses possibilités de navigation intuitives, sa
bibliothèque aux dimensions planétaires, son extraordinaire simplicité, a ouvert
l'accès du réseau au grand public. Il est aujourd'hui le standard universel de la
communication branchée. Grâce à lui, chaque habitant de la planète peut librement
éditer et présenter au monde ses propres documents, à un prix de revient dérisoire, et
bénéficier de la compétence d'autrui au travers d'échanges citoyens.
Il existe naturellement sur Internet des canaux privés, qui mettent à disposition de
l'utilisateur des informations de plus en plus commerciales. Mais cela ne remet pas
véritablement en question l'esprit d'ouverture et de collaboration du Web. Je compare
volontiers le réseau mondial à la géographie de nos villes: nos rues sont des espaces
publics où nous pouvons circuler librement; que ces rues conduisent à des espaces
privés d'accès limité, quoi de plus normal?
En tout état de cause, grâce à une toute petite métaphore (et beaucoup de technique!)
un nouvel espace "virtuel" de communication se développe aujourd'hui à grande
vitesse.
Quatrième étape: les mondes "virtuels". Si le Web est en fait une
immense encyclopédie virtuelle de millions de documents physiquement dispersés mais
accessibles depuis un seul ordinateur, il ne constitue toutefois pas un "vrai"
monde virtuel. Il n'a, en effet, aucune des caractéristiques physiques et sociales d'un
véritable espace. Si par exemple vous consultez une page Web du musée du Louvre, vous ne
pouvez entrer en communication avec les gens qui, ailleurs dans le monde, regardent le
même tableau au même moment à la différence de ce qui se passerait dans un vrai
musée. Le site Web du Louvre fonctionne en réalité comme un livre; lorsque vous passez
de salle en salle, vous ne faites que tourner les pages du livre.
Le Web est donc une métaphore achevée de la bibliothèque idéale. Mais le problème est
que dans la réalité nous ne passons pas nos journées à lire des livres. Nous avons
aussi besoin d'agir sur la réalité, de la transformer, parce que nous sommes
des aménageurs d'espaces, des bâtisseurs, des aventuriers, des créateurs, et que nous
aimons délimiter, nous approprier notre territoire, découvrir celui d'autrui, nous
retrouver dans des frontières, désigner des espaces privés et publics, échanger de
vive voix des informations... Chacun de nous aspire à construire un micromonde à son
image, sans pour autant se couper du reste de la planète.
Les informaticiens, portés par ce rêve, ont donc élaboré sur nos écrans d'ordinateur
des espaces ayant les mêmes propriétés sociales et visuelles que la réalité, où nous
pouvons donc parler, agir et exister en tant qu'individus, où les objets ont une
existence permanente, où l'action est synchronique, les lieux ont des limites, etc. Cet
univers fonctionne donc comme un miroir de la réalité, ou presque.
Mais trêve de discours. Depuis le temps que je vous parle des "vrais" mondes
virtuels, il faut franchir le pas! Souris bien en main, entrons d'un pied ferme dans les
nouveaux espaces de nos écrans.
Étape ultime: le passage derrière le miroir, petit guide pratique. Voici, en
pratique, comme je procède habituellement pour entrer dans un monde virtuel. Je commence
par me connecter à un serveur spécialisé (par exemple, à l'Université de Genève: http://tecfa.unige.ch:7777), puis décline mon
identité. Je suis en effet un habitué, un membre. Si vous-même ne l'êtes pas, ou pas
encore, vous serez mon "invité". Dans l'univers qui s'affiche alors sur
l'écran, je suis représenté par mon "avatar", mon personnage si vous
préférez. Mon personnage répond aux commandes que je lui donne: il peut donc
"parler", "avancer", "saisir un objet",
"s'émouvoir"... Mais attention, nous ne sommes pas dans un jeu vidéo ou de
simulation comme vous pourriez en trouver dans le commerce, mais dans un système
permanent et distribué, accessible depuis n'importe quel ordinateur du réseau, où vous
aussi vous pouvez "jouer votre propre rôle", comme dans la vie. Côté
souterrain, ce monde fonctionne comme une base de données "orientée objet".
C'est-à-dire que, peu importe que je sois connecté ou non, les "objets" de ce
monde virtuel persistent, et peuvent donc être vus et manipulés par d'autres
utilisateurs même si je suis absent.
Je puis décider que dans la salle virtuelle où je me trouve maintenant, tout le monde
doit entendre ce que je vous dis, ou au contraire que je vais vous "murmurer" à
l'oreille un secret que personne d'autre ne devra entendre. Ainsi interpellé, vous pourrez
laisser libre cours à votre émotion, "sourire" si vous le souhaitez: ceux qui
sont présents dans la salle apprécieront!
Les membres de ce monde virtuel possèdent là un bureau, qui représente leur espace
personnel de travail. Dans ce bureau ils disposent des meubles, des étagères notamment,
pour ranger leurs documents, c'est-à-dire les petites boîtes évoquées plus haut (les
fichiers) ou certaines pages www (appartenant à la grande bibliothèque idéale).
L'avantage, ici, est que ces documents sont disposés dans un espace qui leur donne un
sens particulier. Si je laisse tel article sur mon bureau, cela signifie sûrement que j'y
travaille. Si je dépose tel autre dans le hall d'entrée, cela signifie que je le mets à
la disposition des visiteurs. Dans un monde virtuel, les "objets" tirent une
grande partie de leur signification de la position qu'ils occupent dans l'espace.
Ainsi puis-je décider de laisser une note sur mon bureau virtuel, de telle manière que
toute personne entrant dans la pièce puisse la lire, à n'importe quelle heure du jour ou
de la nuit. Et si je déplace cette note, elle restera à sa nouvelle place jusqu'à ce
que quelqu'un la prenne. Je puis aussi griffonner un message sur le tableau blanc
accroché au mur. Et puis j'oubliais: je me suis doté d'un petit "robot"
sympathique qui accueille mes visiteurs lorsque je suis absent.
Les mondes virtuels proposent donc une métaphore de l'espace physique réel, mais avec
l'avantage de me libérer de ses contraintes. Je puis par exemple faire communiquer mon
bureau avec celui de mon collègue par un "tunnel" qui se joue des distances. Je
puis repeindre les murs de mon bureau chaque jour sans déplacer mes meubles. Je puis
imaginer pour mon bureau des formes architecturales nouvelles sans crainte de gêner
spatialement mes voisins. Je puis doubler, voir quintupler, la surface
"virtuelle" de mon bureau sans contrainte le prix du mètre carré, qui suit
celui de la mémoire informatique, étant en chute libre!
Les mondes virtuels permettent aussi, sans avoir à se déplacer, de faire de
"vraies" rencontres avec de "vraies" personnes qui se trouvent en un
point quelconque du globe, par la magie du voyage virtuel entre sites. Cela dit, les
règles de politesse s'appliquent là comme dans la réalité: on frappe à la porte, on
s'annonce, on prend rendez-vous. Tout contrevenant peut se voir interdire l'accès d'un
site.
Vous êtes sceptique? Vous pensez que je suis un rêveur. Il faudra vous y faire,
cependant: la vraie "virtualité" existe. Bien sûr, elle n'est pas encore
parée de tous les effets visuels habituels au cinéma et à certains jeux vidéos en 3D.
Pourtant, sous sa forme actuelle en deux dimensions, encore squelettique et peu
spectaculaire, elle est déjà terriblement efficace. Certains centres de recherche
l'utilisent quotidiennement dans leur travail depuis plusieurs années déjà. De grandes
entreprises s'y intéressent pour établir de véritables guichets virtuels où elles
accueilleront et conseilleront leur clientèle. Mes propres étudiants utilisent les
salles de notre campus "virtuel" pour réaliser à distance des réunions de
travail ou des expériences.
La force des mondes "virtuels"? Elle tient à leur capacité d'entraîner des
comportements sociaux, émotifs et intellectuels tout à fait compatibles avec ceux de
notre vie de tous les jours. Les mondes "virtuels" donnent, paradoxalement, un
très fort sentiment d'exister.
Remarques sur ce voyage du réel au virtuel. A quoi bon construire des images
virtuelles du monde, me dira-t-on, si nous avons déjà tant de peine à faire tourner
correctement le monde réel?
C'est oublier un peu vite que le "virtuel" est la forme peut-être la plus
accomplie de l'imaginaire, lequel n'a pas été inventé par Internet. Les contes de fée
qui ont façonné notre imagination d'enfants, la littérature, le cinéma, la
télévision, contiennent tous une certaine dose de "virtuel". L'imaginaire
soutient notre capacité à inventer de nouvelles solutions aux problèmes qui nous
assaillent quotidiennement, il nous invite à nous projeter dans l'avenir. Jean Piaget, le
psychologue genevois, a construit sa théorie de l'intelligence sur l'idée que la pensée
réflexive est une action "intériorisée", une manière de réaliser l'action
"virtuellement", c'est-à-dire sans avoir à la mettre en oeuvre réellement.
Juste pour voir. Cette "réflexion" en miroir de nos actions fonde la pensée
humaine.
Les mondes "virtuels" nous offrent de manière analogue la possibilité d'être
"présents" dans un univers collectivement partagé, d'y agir, d'en modifier le
cours, de le construire à notre image. Juste pour voir. A l'instar de l'apprenti pilote
qui utilise le simulateur de vol pour tester ses réflexes dans des situations extrêmes,
nous pourrions donc utiliser les mondes "virtuels" pour apprendre à collaborer,
à résoudre nos problèmes communs, à vivre la rencontre avec l'inconnu sans le mettre
lui, ni nous-mêmes, en danger.
Qu'importe si les mondes "virtuels" ne nous donnent qu'une vision déformée et
approximative de la vraie réalité. Comme la carte pyrénéenne qui a permis aux
"naufragés des Alpes" de se tirer d'affaire, les mondes "virtuels"
devraient nous aider à réagir aux dangers qui guettent notre planète plutôt que d'en
rester les spectateurs passifs, nous aider à retrouver les chemins de l'observation
critique et de l'action partagée .

ADDENDA
© Le Temps stratégique, No 82, Genève,
juillet-août 1998. le.temps@edipresse.ch
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