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ÉDITORIAL A quoi bon s'angoisser cent ans à l'avance ? Par Claude Monnier
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"Guerre des civilisations"! L'expression évoque
des cavaliers mongols labourant en technicolor et stéréo la poussière des steppes, des
hordes barbares arrasant l'Europe romaine, des foules appauvries traversant déserts et
océans dans l'espoir d'un emploi sous nos latitudes, des invasions de religions et de
cultures étrangères... Ces angoisses constellent l'Histoire. Chaque peuple, chaque civilisation, craint, une fois ou l'autre, d'être débordé, laminé, effacé. Mais ces craintes [voir le grand dossier de ce numéro] ont-elle un sens? "Guerre des civilisations": l'expression même est impossible. Parce que les civilisations sont lourdes, lentes et leur durée dépassant de cent fois, de mille fois, la durée d'une vie humaine n'évoluent que de manière insensible. Alors que les guerres sont rapides et brutales. Guerres et civilisations n'évoluent pas dans la même ligue. Leurs rythmes et leurs sens sont différents. Dans les guerres, il y a des vainqueurs et des vaincus. Dans le jeu millénaire des civilisations il n'y a, en revanche, ni vainqueurs, ni vaincus, seulement d'imperceptibles recouvrements de peuples les uns par les autres, d'insensibles mélanges de cultures et de coutumes. Jamais une civilisation ne disparaît comme ça, sans crier gare. Mais jamais non plus une civilisation ne reste intacte: sans cesse elle se transforme, change de nature, de configuration, et surtout de dominante. Si demain, ce qu'à Dieu ne plaise, des pays chrétiens entraient en guerre avec des pays islamiques, les civilisations chrétienne et islamique n'en seraient guère affectées, et ce quelle que soit l'issue des combats militaires. Car aucun événement bref, aussi violent et géographiquement étendu soit-il, ne peut infléchir la très longue durée - pas plus que la petite cuillère n'a le pouvoir de vider l'océan. C'est pourquoi, lorsqu'une civilisation, pour des raisons qui importent peu ici, glisse sur une pente longue, s'affaiblit inexorablement sur plusieurs siècles, rien de ce que l'une ou l'autre de ses générations vivantes pourra entreprendre d'audacieux, de volontaire, de brutal, ne pourra la sauver de son déclin. Nul, en effet, ne peut arrêter un fleuve qui roule vers la mer. Je ne sais si notre civilisation occidentale est en train de décliner. Le recul manque pour que l'on puisse l'affirmer de manière péremptoire. Je sais en revanche qu'elle a été dominante durant un siècle et demi, et qu'elle commence aujourd'hui à en subir des retours de bâton. Les technologies, les théories politiques et sociales, dont elle s'est servie pour exprimer sa puissance, lui reviennent sous forme de produits concurrents bon marché, de défis politiques, de contestations idéologiques. La Chine et le Japon lui tiennent haut le crachoir. L'Afrique n'est plus son nègre docile. L'Amérique latine a secoué son joug. Certains voient dans ce déclin tout relatif un grand malheur. J'y vois une chance unique. Hier, nous étions trop forts, et avons abusé de notre force. Nous avons réduit et humilié plusieurs générations de peuples colonisés. Mais le temps et notre relatif affaiblissement gomment aujourd'hui ces inéquités grossières. Les courbes d'évolution des principales civilisations se retrouvent pratiquement à même hauteur. La discussion devient plus équilibrée. Le respect, la curiosité, l'amitié mutuels deviennent possibles. C'est doux, c'est plaisant, et parfois excitant. Mais ce relatif équilibre durera-t-il? Il est probable qu'après leur croisement actuel, les courbes d'évolution des civilisations continueront à suivre leur pente naturelle et divergeront à nouveau, dessinant une configuration qui ne nous sera sans doute guère favorable. Mais ce sera là l'Histoire de nos arrière-arrière-petits-enfants. Elle échappe à notre pouvoir. C'est pourquoi, plutôt que de nous angoisser cent ans à l'avance, nous ferions mieux de profiter de l'actuelle embellie.
© Le Temps stratégique, No 82, Genève, juillet-août 1998. le.temps@edipresse.ch |
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© @rchipress 1998
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