Fernand Braudel... Ce texte est extrait de l'article
de Fernand Braudel "Histoire des Civilisations: le passé
explique le présent" publié en 1959 dans L'encyclopédie
française et repris en 1997 dans Les Ambitions
de l'Histoire (Paris, Éditions de Fallois, 1997). Le titre
et les intertitres sont de la rédaction du "Temps
stratégique".

Ce que l'historien des civilisations peut affirmer, mieux
qu'aucun autre, c'est que les civilisations sont des réalités
de très longue durée. Elles ne sont pas "mortelles
", à l'échelle de notre vie individuelle surtout,
malgré la phrase trop célèbre de Paul Valéry.
Je veux dire que les accidents mortels, s'ils existent et ils
existent, bien entendu, et peuvent disloquer leurs constellations
fondamentales les frappent infiniment moins souvent qu'on ne
le pense. Dans bien des cas, il ne s'agit que de mises en sommeil.
D'ordinaire, ne sont périssables que leurs fleurs les
plus exquises, leurs réussites les plus rares, mais les
racines profondes subsistent au-delà de bien des ruptures,
de bien des hivers.
Réalités de longue, d'inépuisable durée,
les civilisations, sans fin réadaptées à
leur destin, dépassent donc en longévité
toutes les autres réalités collectives; elles leur
survivent. De même que, dans l'espace, elles transgressent
les limites des sociétés précises (qui baignent
ainsi dans un monde régulièrement plus vaste qu'elles-mêmes
et en reçoivent, sans toujours en être conscientes,
une impulsion, des impulsions particulières), de même s'affirme dans le temps, à leur bénéfice,
un dépassement que Toynbee a bien noté et qui leur
transmet d'étranges héritages, incompréhensibles
pour qui se contente d'observer, de connaître "le
présent" au sens le plus étroit. Autrement
dit, les civilisations survivent aux bouleversements politiques,
sociaux, économiques, même idéologiques que,
d'ailleurs, elles commandent insidieusement, puissamment parfois.
La Révolution française n'est pas une coupure totale
dans le destin de la civilisation française, ni la Révolution
de 1917 dans celui de la civilisation russe, que certains intitulent,
pour l'élargir encore, la civilisation orthodoxe orientale.
Je ne crois pas davantage, pour les civilisations s'entend, à
des ruptures ou à des catastrophes sociales qui seraient
irrémédiables. Donc, ne disons pas trop vite, ou
trop catégoriquement, comme Charles Seignobos le soutenait
un jour (1938) dans une discussion amicale avec l'auteur de ces
lignes, qu'il n'y a pas de civilisation française sans
une bourgeoisie, ce que Jean Cocteau traduit à sa façon:
"La bourgeoisie est la plus grande souche de France... Il
y a une maison, une lampe, une soupe, du feu, du vin, des pipes,
derrière toute oeuvre importante de chez nous." Et
cependant, comme les autres, la civilisation française
peut, à la rigueur, changer de support social, ou s'en
créer un nouveau. En perdant telle bourgeoisie, elle peut
même en voir pousser une autre. Tout au plus changerait-elle,
à cette épreuve, de couleur par rapport à
elle-même, mais elle conserverait presque toutes ses nuances
ou originalités par rapport à d'autres civilisations;
elle persisterait, en somme, dans la plupart de ses "vertus"
et de ses "erreurs". Du moins, je l'imagine...
Aussi bien, pour qui prétend à l'intelligence du
monde actuel, à plus forte raison pour qui prétend
y insérer une action, c'est une tâche "payante"
que de savoir discerner, sur la carte du monde, les civilisations
aujourd'hui en place, en fixer les limites, en déterminer
les centres et périphéries, les provinces et l'air
qu'on y respire, les "formes" particulières
et générales qui y vivent et s'y associent. Sinon,
que de désastres ou de bévues en perspective! Dans
cinquante, dans cent ans, voire dans deux ou trois siècles,
ces civilisations seront encore, selon toute vraisemblance, à
peu près à la même place sur la carte du
monde, que les hasards de l'Histoire les aient, ou non, favorisées,
toutes choses égales d'ailleurs, comme dit la sagesse
des économistes, et sauf évidemment si l'humanité,
entre-temps, ne s'est pas suicidée, comme malheureusement
elle en a, dès aujourd'hui, les moyens.
Ainsi notre premier geste est de croire à l'hétérogénéité,
à la diversité des civilisations du monde, à la
permanence, à la survie de leurs personnages, ce qui revient
à placer au premier rang de l'actuel cette étude
de réflexes acquis, d'attitudes sans grande souplesse,
d'habitudes fermes, de goûts profonds qu'explique seule
une histoire lente, ancienne, peu consciente (tels ces antécédents
que la psychanalyse place au plus profond des comportements de
l'adulte). Il faudrait qu'on nous y intéresse dès
l'école, mais chaque peuple prend trop de plaisir à
se considérer dans son propre miroir, à l'exclusion
des autres. En vérité, cette connaissance précieuse
reste assez peu commune. Elle obligerait à considérer
en dehors de la propagande, valable seulement, et encore, à
court terme tous les graves problèmes des relations culturelles,
cette nécessité de trouver, de civilisation à
civilisation, des langages acceptables qui respectent et favorisent
des positions différentes, peu réductibles les
unes aux autres.
Et pourtant, tous les observateurs, tous les voyageurs, enthousiastes
ou maussades, nous disent l'uniformisation grandissante du monde.
Dépêchons-nous de voyager avant que la terre n'ait
partout le même visage! En apparence, il n'y a rien à
répondre à ces arguments. Hier, le monde abondait
en pittoresque, en nuances; aujourd'hui toutes les villes, tous
les peuples se ressemblent d'une certaine manière: Rio
de Janeiro est envahi depuis plus de vingt ans par les gratte-ciel;
Moscou fait penser à Chicago; partout des avions, des
camions, des autos, des voies ferrées, des usines; les
costumes locaux disparaissent, les uns après les autres...
Cependant, n'est-ce pas commettre, au-delà d'évidentes
constatations, une série d'erreurs assez graves? Le monde
d'hier avait déjà ses uniformités; la technique
et c'est elle dont on voit partout le visage et la marque n'est
assurément qu'un élément de la vie des hommes,
et surtout, ne risquons-nous pas, une fois de plus, de confondre
la et les civilisations ?
La terre ne cesse de se rétrécir et, plus que jamais,
voilà les hommes "sous un même toit" (Toynbee),
obligés de vivre ensemble, les uns sur les autres. A ces
rapprochements, ils doivent de partager des biens, des outils,
peut-être même certains préjugés communs.
Le progrès technique a multiplié les moyens au
service des hommes. Partout la civilisation offre ses services,
ses stocks, ses marchandises diverses. Elle les offre sans toujours
les donner. Si nous avions sous les yeux une carte des répartitions
des grosses usines, des hauts fourneaux, des centrales électriques,
demain des usines atomiques, ou encore une carte de la consommation
dans le monde des produits modernes essentiels, nous n'aurions
pas de peine à constater que ces richesses et que ces
outils sont très inégalement répartis entre
les différentes régions de la terre. Il y a, ici,
les pays industrialisés, et là, les sous-développés
qui essaient de changer leur sort avec plus ou moins d'efficacité.
La civilisation ne se distribue pas également. Elle a
répandu des possibilités, des promesses, elle suscite
des convoitises, des ambitions. En vérité, une
course s'est instaurée, elle aura ses vainqueurs, ses
élèves moyens, ses perdants. En ouvrant l'éventail
des possibilités humaines, le progrès a ainsi élargi
la gamme des différences. Tout le peloton se regrouperait
si le progrès faisait halte: ce n'est pas l'impression
qu'il donne. Seules, en fait, les civilisations et les économies
compétitives sont dans la course.
Bref, s'il y a, effectivement, une inflation de la civilisation,
il serait puéril de la voir, au-delà de son triomphe,
éliminant les civilisations diverses, ces vrais personnages,
toujours en place et doués de longue vie. Ce sont eux
qui, à propos de progrès, engagent la course, portent
sur leurs épaules l'effort à accomplir, lui donnent,
ou ne lui donnent pas un sens. Aucune civilisation ne dit non
à l'ensemble de ces biens nouveaux, mais chacune lui donne
une signification particulière. Les gratte-ciel
de Moscou ne sont pas les buildings de Chicago. Les fourneaux
de fortune et les hauts fourneaux de la Chine populaire ne sont
pas, malgré des ressemblances, les hauts fourneaux de
notre Lorraine ou ceux du Brésil de Minas Gerais ou de
Volta Redonda. Il y a le contexte humain, social, politique,
voire mystique. L'outil, c'est beaucoup, mais l'ouvrier, c'est
beaucoup aussi, et l'ouvrage, et le coeur que l'on y met, ou que
l'on n'y met pas. Il faudrait être aveugle pour ne pas
sentir le poids de cette transformation massive du monde, mais
ce n'est pas une transformation omniprésente et, là
où elle s'accomplit, c'est sous des formes, avec une ampleur
et une résonance humaine rarement semblables. Autant dire
que la technique n'est pas tout, ce qu'un vieux pays comme la
France sait, trop bien sans doute. Le triomphe de la civilisation
au singulier, ce n'est pas le désastre des pluriels. Pluriels
et singulier dialoguent, s'ajoutent et aussi se distinguent,
parfois à l'oeil nu, presque sans qu'il soit besoin d'être
attentif. Sur les routes interminables et vides du Sud
algérien, entre Laghouat et Ghardaïa, j'ai gardé
le souvenir de ce chauffeur arabe qui, aux heures prescrites,
bloquant son autocar, abandonnait ses passagers à leurs
pensées et accomplissait, à quelques mètres
d'eux, ses prières rituelles...
Ces images, et d'autres, ne valent pas comme une démonstration.
Mais la vie est volontiers contradictoire: le monde est violemment
poussé vers l'unité; en même temps, il reste
fondamentalement divisé. Ainsi en était-il hier
déjà: unité et hétérogénéité
cohabitaient vaille que vaille. Pour renverser le problème
un instant, signalons cette unité de jadis que tant d'observateurs
nient aussi catégoriquement qu'ils affirment l'unité
d'aujourd'hui. Ils pensent qu'hier le monde était divisé
contre lui-même par l'immensité et la difficulté
des distances: montagnes, déserts, étendues océaniques,
écharpes forestières constituaient autant de barrières
réelles. Dans cet univers cloisonné, la civilisation
était forcément diversité. Sans doute. Mais
l'historien qui se retourne vers ces âges révolus,
s'il étend ses regards au monde entier, n'en perçoit
pas moins des ressemblances étonnantes, des rythmes très
analogues à des milliers de lieues de distance. La Chine
des Ming, si cruellement ouverte aux guerres d'Asie, est plus
proche de la France des Valois, assurément, que la Chine
de Mao Tsétoung ne l'est de la France de la Ve République.
N'oublions pas d'ailleurs que même à cette époque,
les techniques voyagent. Les exemples seraient innombrables.
Mais là n'est pas le grand ouvrier de l'uniformité.
L'homme, en vérité, reste toujours prisonnier d'une
limite, dont il ne s'évade guère. Cette limite,
variable dans le temps, elle est sensiblement la même,
d'un bout à l'autre de la terre, et c'est elle qui marque
de son sceau uniforme toutes les expériences humaines,
quelle que soit l'époque considérée. Au
Moyen Age, au XVIe siècle encore, la médiocrité
des techniques, des outils, des machines, la rareté des
animaux domestiques ramènent toute activité à
l'homme lui-même, à ses forces, à son travail;
or, l'homme, lui aussi, partout, est rare, fragile, de vie chétive
et courte. Toutes les activités, toutes les civilisations
s'éploient ainsi dans un domaine étroit de possibilités.
Ces contraintes enveloppent toute aventure, la restreignent à
l'avance, lui donnent, en profondeur, un air de parenté
à travers espace et temps, car le temps fut lent à
déplacer ces bornes.
Justement, la révolution, le bouleversement essentiel
du temps présent, c'est l'éclatement de ces "enveloppes"
anciennes, de ces contraintes multiples. A ce bouleversement,
rien n'échappe. C'est la nouvelle civilisation, et elle
met à l'épreuve toutes les civilisations.
Mais entendons-nous sur cette expression: le temps présent.
Ne le jugeons pas, ce présent, à l'échelle
de nos vies individuelles, comme ces tranches journalières,
si minces, insignifiantes, translucides, que représentent
nos existences personnelles. A l'échelle des civilisations
et même de toutes les constructions collectives, c'est
d'autres mesures qu'il faut se servir, pour les comprendre ou
les saisir. Le présent de la civilisation d'aujourd'hui
est cette énorme masse de temps dont l'aube se marquerait
avec le XVIIIe siècle et dont la nuit n'est pas encore
proche. Vers 1750, le monde, avec ses multiples civilisations,
s'est engagé dans une série de bouleversements,
de catastrophes en chaîne (elles ne sont pas l'apanage
de la seule civilisation occidentale). Nous y sommes encore,
aujourd'hui.
Cette révolution, ces troubles répétés,
repris, ce n'est pas seulement la révolution industrielle,
c'est aussi une révolution scientifique (mais qui ne touche
qu'aux sciences objectives, d'où un monde boiteux tant que les sciences de l'homme n'auront pas trouvé leur
vrai chemin d'efficacité), une révolution biologique
enfin, aux causes multiples, mais au résultat évident,
toujours le même: une inondation humaine comme la planète
n'en a jamais vue. Bientôt trois milliards d'humains: ils
étaient à peine 300 millions en 1400.
Si l'on ose parler de mouvement de l'Histoire, ce sera, ou jamais,
à propos de ces marées conjuguées, omniprésentes.
La puissance matérielle de l'homme soulève le monde,
soulève l'homme, l'arrache à lui- même, le
pousse vers une vie inédite. Un historien habitué
à une époque relativement proche le XVIe siècle
par exemple a le sentiment, dès le XVIIIe, d'aborder une
planète nouvelle. Justement, les voyages aériens
de l'actualité nous ont habitués à l'idée
fausse de limites infranchissables que l'on franchit un beau
jour: la limite de la vitesse du son, la limite d'un magnétisme
terrestre qui envelopperait la Terre à 8 000 km de distance.
De telles limites, peuplées de monstres, coupèrent
hier, à la fin du XVe siècle, l'espace à
conquérir de l'Atlantique... Or, tout se passe comme si
l'humanité, sans s'en rendre compte toujours, avait franchi
du XVIIIe siècle à nos jours une de ces zones difficiles,
une de ces barrières qui d'ailleurs se dressent encore
devant elle, dans telle ou telle partie du monde. Ceylan vient
seulement de connaître, avec les merveilles de la médecine,
la révolution biologique qui bouleverse le monde, en somme
la prolongation miraculeuse de la vie. Mais la chute du taux
de natalité, qui accompagne généralement
cette révolution, n'a pas encore touché l'île,
où ce taux reste très haut, naturel, à son
maximum... Ce phénomène se retrouve dans maints
pays, telle l'Algérie. Aujourd'hui seulement, la Chine
connaît sa véritable entrée, massive, dans
la vie industrielle. La France s'y enfonce à corps perdu.
Est-il besoin de dire que ce temps nouveau rompt avec les vieux
cycles et les traditionnelles habitudes de l'homme? Si je m'élève
si fortement contre les idées de Spengler ou de Toynbee,
c'est qu'elles ramènent obstinément l'humanité
à ses heures anciennes, périmées, au déjà
vu. Pour accepter que les civilisations d'aujourd'hui répètent
le cycle de celle des Incas, ou de telle autre, il faut avoir
admis, au préalable, que ni la technique, ni l'économie,
ni la démographie n'ont grand-chose à voir avec
les civilisations.
En fait, l'homme change d'allure. La civilisation, les civilisations,
toutes nos activités, les matérielles, les spirituelles,
les intellectuelles, en sont affectées. Qui peut prévoir
ce que seront demain le travail de l'homme et son étrange
compagnon, le loisir de l'homme? Ce que sera sa religion, prise
entre la tradition, l'idéologie, la raison ? Qui peut
prévoir ce que deviendront, au-delà des formules
actuelles, les explications de la science objective de demain,
ou le visage que prendront les sciences humaines, dans l'enfance
encore, aujourd'hui ?
Dans le large présent encore en devenir, une énorme
"diffusion" est donc à l'oeuvre. Elle ne brouille
pas seulement le jeu ancien et calme des civilisations les unes
par rapport aux autres; elle brouille le jeu de chacune par rapport
à elle-même. Cette diffusion, nous l'appelons encore,
dans notre orgueil d'Occidentaux, le rayonnement de notre civilisation
sur le reste du monde. A peine peut-on excepter de ce rayonnement,
à dire d'expert, les indigènes du centre de la
Nouvelle-Guinée, ou ceux de l'Est himalayen. Mais cette
diffusion en chaîne, si l'Occident en a été
l'animateur, lui échappe désormais, de toute évidence.
Ces révolutions existent maintenant en dehors de nous.
Elles sont la vague qui grossit démesurément la
civilisation de base du monde. Le temps présent, c'est
avant tout cette inflation de la civilisation et, semble-t-il,
la revanche, dont le terme ne s'aperçoit pas, du singulier
sur le pluriel.
Semble-t-il. Car je l'ai déjà dit cette nouvelle
contrainte ou cette nouvelle libération, en tout cas cette
nouvelle source de conflits et cette nécessité
d'adaptations, si elles frappent le monde tout entier, y provoquent
des mouvements très divers. On imagine sans peine les
bouleversements que la brusque irruption de la technique et de
toutes les accélérations qu'elle entraîne
peut faire naître dans le jeu interne de chaque civilisation,
à l'intérieur de ses propres limites, matérielles
ou spirituelles. Mais ce jeu n'est pas clair, il varie avec chaque
civilisation, et chacune, vis-à-vis de lui, sans le vouloir,
du fait de réalités très anciennes et résistantes
parce qu'elles sont sa structure même, chacune se trouve
placée dans une position particulière. C'est du
conflit ou de l'accord entre attitudes anciennes et nécessités
nouvelles, que chaque peuple fait journellement son destin, son
"actualité".
Quelles civilisations apprivoiseront, domestiqueront, humaniseront
la machine et aussi ces techniques sociales dont parlait Karl
Mannheim dans le pronostic lucide et sage, un peu triste, qu'il
risquait en 1943, ces techniques sociales que nécessite
et provoque le gouvernement des masses mais qui, dangereusement,
augmentent le pouvoir de l'homme sur l'homme? Ces techniques
seront-elles au service de minorités, de technocrates,
ou au service de tous et donc de la liberté? Une lutte
féroce, aveugle, est engagée sous divers noms,
selon divers fronts, entre les civilisations et la civilisation.
Il s'agit de dompter, de canaliser celle-ci, de lui imposer un
humanisme neuf. Dans cette lutte d'une ampleur nouvelle il ne
s'agit plus de remplacer d'un coup de pouce une aristocratie
par une bourgeoisie, ou une bourgeoisie ancienne par une presque
neuve, ou bien des peuples insupportables par un Empire sage
et morose, ou bien une religion qui se défendra toujours
par une idéologie universelle , dans cette lutte sans
précédent, bien des structures culturelles peuvent
craquer, et toutes à la fois. Le trouble a gagné
les grandes profondeurs et toutes les civilisations, les très
vieilles ou plutôt les très glorieuses, avec pignon
sur les grandes avenues de l'Histoire, les plus modestes également.
De ce point de vue, le spectacle actuel le plus excitant pour
l'esprit est sans doute celui des cultures "en transit"
de l'immense Afrique noire, entre le nouvel océan Atlantique,
le vieil océan Indien, le très vieux Sahara et,
vers le Sud, les masses primitives de la forêt équatoriale.
Cette Afrique noire a sans doute, pour tout ramener une fois
de plus à la diffusion, raté ses rapports anciens
avec l'Égypte et avec la Méditerranée. Vers l'océan
Indien se dressent de hautes montagnes. Quant à l'Atlantique,
il a été longtemps vide et il a fallu, après
le XVe siècle, que l'immense Afrique basculât vers
lui pour accueillir ses dons et ses méfaits. Mais aujourd'hui,
il y a quelque chose de changé dans l'Afrique noire: c'est,
tout à la fois, l'intrusion des machines, la mise en place
d'enseignements, la poussée de vraies villes, une moisson
d'efforts passés et présents, une occidentalisation
qui a fait largement brèche, bien qu'elle n'ait certes
pas pénétré jusqu'aux moelles: les ethnographes
amoureux de l'Afrique noire, comme Marcel Griaule, le savent
bien. Mais l'Afrique noire est devenue consciente d'elle-même,
de sa conduite, de ses possibilités. Dans quelles conditions
ce passage s'opère-t-il, au prix de quelles souffrances,
avec quelles joies aussi, vous le sauriez en vous y rendant.
Au fait, si j'avais à chercher une meilleure compréhension
de ces difficiles évolutions culturelles, au lieu de prendre
comme champ de bataille les derniers jours de Byzance, je partirais
vers l'Afrique noire. Avec enthousiasme.
E n vérité, aurions-nous aujourd'hui besoin d'un
nouveau, d'un troisième mot, en dehors de culture et de
civilisation dont, les uns ou les autres, nous ne voulons plus
faire une échelle des valeurs? En ce milieu du XXe siècle,
nous avons insidieusement besoin, comme le XVIIIe siècle
à sa mi-course, d'un mot nouveau pour conjurer périls
et catastrophes possibles, dire nos espoirs tenaces. Georges
Friedmann, et il n'est pas le seul, nous propose celui d'humanisme
moderne. L'homme, la civilisation, doivent surmonter la sommation
de la machine, même de la machinerie l'automation qui risque
de condamner l'homme aux loisirs forcés. Un humanisme,
c'est une façon d'espérer, de vouloir que les hommes
soient fraternels les uns à l'égard des autres
et que les civilisations, chacune pour son compte, et toutes
ensemble, se sauvent et nous sauvent. C'est accepter, c'est souhaiter
que les portes du présent s'ouvrent largement sur l'avenir,
au-delà des faillites, des déclins, des catastrophes
que prédisent d'étranges prophètes (les
prophètes relèvent tous de la littérature
noire). Le présent ne saurait être cette ligne d'arrêt
que tous les siècles, lourds d'éternelles tragédies,
voient devant eux comme un obstacle, mais que l'espérance
des hommes ne cesse, depuis qu'il y a des hommes, de franchir.
