Michael Tracey,
spécialiste de la télévision, a écrit
de nombreux rapports à l'intention des professionnels
de la communication. Il publiera prochainement The Ceremony of
Innocence: Public Broadcasting and the Modern World (New York,
Sage).
Les télévisions de service
public connaissent aujourd'hui, partout dans le monde, de grands
malheurs. Faut-il en déduire qu'elles sont condamnées,
au profit absolu des télévisions privées
à but commercial? Ou leur actuel déclin annonce-t-il
au contraire une renaissance triomphale?
Pour tenter de répondre à ces deux questions, mon
collègue Willard Rowland de l'Université du Colorado
et moi-même avons enquêté deux ans durant.
Nous avons étudié sur place les télévisions
publiques de plusieurs pays, nous sommes entretenus avec
de très nombreux responsables de chaîne, fonctionnaires,
journalistes et universitaires. Nous avons réuni des milliers
de pages d'interviews, analysé de nombreux rapports officiels,
lu je ne sais combien d'articles de presse et autres documents.
Au terme de ce parcours du combattant, nous avons buté
sur deux questions centrales: comment faire une télévision
publique "nationale" si, comme certains signes l'annoncent, l'Etat-nation doit disparaître? Et, en fin de compte, quel
type de société voulons-nous pour l'avenir? Ce
ne sont pas là des questions abstraites. Notre enquête
nous a montré que dans les nouvelles démocraties
d'Europe centrale, comme la Pologne, la Hongrie ou la Tchécoslovaquie,
le corps politique ne sait trop quel statut donner à ses
télévisions nationales. Un statut "public"?
Après un demi-siècle de communisme, cela sonne
trop étatique, d'autant que l'Europe centrale n'a jamais
connu de télévision à la fois publique et
indépendante, et imagine donc mal ce qu'elle pourrait
être, et qu'elle est sensible, par ailleurs, au chant suave
des "sirènes du marché".
Mais enfin, prenons notre bâton de pèlerins, et
marchons.
Sur notre chemin, d'emblée, un exemple emblématique,
celui de la BBC, télévision de service public jadis
prestigieuse, financée par les redevances des téléspectateurs.
Dès la fin des années 1980, un vocabulaire nouveau
envahit les étages de BBC Television: "coproductions",
"cofinancements", "parrainages", "ventes
à l'étranger" - seul manque à ce lexique
du parfait commerçant le mot "publicité",
laquelle est interdite à la BBC. Fallait-il voir là
des méthodes innocentes pour mettre un peu de beurre sur
les épinards de la BBC, ou, au contraire, les premiers
signes d'un hiver mortel pour le service public?
En février 1990, la BBC annonçait qu'elle avait
conclu un accord, le premier du genre, avec la Banque Lloyd,
qui acceptait de parrainer l'émission "Le Jeune Musicien
de l'Année" à hauteur de 1.3 millions de livres
sterling. En juillet de la même année, David Waddington,
alors ministre de l'Intérieur, avertit la BBC qu'elle
devrait maîtriser mieux ses coûts et se débrouiller
pour compléter ses revenus, produits de la redevance,
laissant entendre que la redevance pourrait ne plus être
indexé au coût de la vie, en d'autres termes, que
les ressources publiques de la BBC pourraient décliner
en valeur réelle. Le ministre fit remarquer de surcroît,
histoire d'enfoncer le clou, qu'au cours des trois années
précédentes les télévisions privées
britanniques avaient réussi à réduire leur
personnel de 15 % , alors que la BBC, en réduisant le
sien de 30'000 à 27'000 personnes, n'avait "fait"
que du 10 %.
C'est que le Conseil des Gouverneurs de la BBC, décidé
depuis belle lurette à lui faire subir une cure d'amaigrissement,
était tombé sur un bec. Il avait nommé en
1987, comme directeur-général, un comptable, Michael Checkland, dans l'espoir que celui-ci introduirait dans la maison
une rigueur financière accrue, raboterait les dépenses,
serrerait les contrôles, réduirait le personnel.
Or Checkland, une fois en place, avait refusé d'agir avec
la brutalité que l'on attendait de lui, par crainte de
mettre trop à mal "la capacité de création"
de la BBC. Le Conseil crut découvrir alors chez John Birt,
adjoint de Checkland et homme de programme, un papable plus "réaliste",
plus "pragmatique", c'est-à-dire plus disposé
que son chef à manier la hache. Entre-temps, les taux
d'audience de BBC Television s'étaient mis à chuter.
En novembre 1991, les télévisions commerciales
cartonnaient à 43 %, alors que la BBC ne faisait plus
que 32.9%. Le Conseil des Gouverneurs annonça donc que
Michael Checkland serait remplacé par John Birt au terme
de son contrat, dix-huit mois plus tard.
La presse britannique laissa entendre aussitôt que la situation
financière de la BBC la contraindrait à licencier
8000 collaborateurs supplémentaires, à fermer plusieurs
studios et à privatiser plusieurs de ses activités.
Des prédictions que l'avenir révéla exactes.
Cela dit, l'histoire de BBC Television, pour emblématique
qu'elle soit, n'a d'intérêt que confrontée
au paysage bouleversé de notre époque. La "communication"
n'est pas une chose abstraite, que l'on peut isoler de son contexte
social.
Or l'âge postindustriel dans lequel nous sommes paraît-il
entrés ressemble curieusement aux débuts de l'âge
capitaliste. Les Murdoch, Berlusconi et Malone n'ont pas inventé
la poudre. Comme jadis les Carnegie, Mellon et Ford, ils parlent
de marché, pas de société; de consommateurs,
pas de citoyens; de désirs, pas de besoins; de quantité,
pas de qualité; de prix, pas de valeur; de planète,
pas de nation. Leur discours est si dominant, à l'heure
actuelle, qu'on le trouve même dans la bouche des responsables
de télévisions publiques, où il devrait
être aussi obscène que "merde" dans la
bouche d'une nonne.
Rappelons le contexte politique, social, culturel et économique
de cette fin de 20e siècle.
A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les sociétés
occidentales industrialisées ont établi un ordre
fondé sur des notions telles que le plein-emploi, la stabilité
des monnaies, la croissance perpétuelle, la cohérence
de l'Etat-nation, la stabilité internationale par la crainte
d'une guerre atomique, la sécurité sociale étatique
pour tous. Cet ordre supposait un consensus sur la nature de
la communauté national et sur la nécessaire solidarité
de ses membres.
Les syndicats, en exigeant le partage des fruits du capitalisme,
ont contribué de façon importante à l'élaboration
de cette éthique collective. Les partis conservateurs
aussi, en acceptant, de manière bénignement paternaliste,
de s'entendre avec les partis sociaux-démocrates, bénignement
réformistes: la fin des idéologies a été
à l'ordre du jour longtemps avant que ne fût proclamée
"la fin de l'Histoire".
Les "communicateurs", dans quoi j'inclus les télévisions
et les radios de service public, porte-parole efficaces et indiscutés
de cet ordre consensuel, payés sur les deniers de la collectivité,
les télévisions et les radios commerciales, les
journaux et les magazines, les compagnies téléphoniques
enfin, ont trouvé, dans cet ordre douillet, une niche
à leur goût.
Cet ordre fut cependant altéré, dès les
années 1970, par des tensions nouvelles, parmi lesquelles
la stagflation, les crises pétrolières, le sous-investissement,
la concurrence du tiers monde, l'avidité d'une classe
ouvrière s'étant découvert des goûts
de luxe, et le monde économique en vint à chercher
de nouveaux moyens d'assurer sa prospérité, fût-ce
au risque de démanteler certaines institutions-clés,
mises en place au lendemain de la guerre.
S'est surajouté à ces changements structurels le
désir de vengeance d'une droite politique humiliée.
Il est difficile de dater les "tournants" qui se produisent
dans l'histoire des mentalités. En l'espèce, deux
moments me paraissent pourtant s'imposer: l'humiliation de l'ultra-conservateur
Barry Goldwater après qu'il
eut été battu aux présidentielles américaines
de 1964 par le "progressiste" Lyndon B. Johnson, et
l'humiliation du Parti Conservateur britannique, et d'Edward
Heath son Premier ministre, après leur effondrement
conjoint de 1974. Des "gifles" qui provoquèrent
chez beaucoup de gens de droite, haut placés et bien financés,
la froide détermination de corriger ces "dérapages"
de l'Histoire. Ainsi sont nés les mouvements reaganien
et thatchérien, dont les partisans arguaient, en se fondant
sur les travaux de Milton Friedman
et de ses Walkyries de l'École de Chicago, que la crise économique
et sociale des années 1970 ne tenait nullement aux contradictions
structurelles du capitalisme, mais au virus du collectivisme
et de l'étatisme, lâchés dans la nature depuis
la fin de la guerre, qui avait fini par tuer le potentiel créatif
tant des individus que du "marché".
Ces néo-conservateurs estimaient que rien, dans l'ordre
d'après-guerre, ne méritait de rester intact. Et
que si les choses ne changeaient pas d'elles-mêmes, il
fallait les dynamiter politiquement, en sabotant des carrières
professionnelles, en bouleversant les organisations, en privilégiant
le commercial, en soutenant les régimes étrangers
accommodants, fussent-ils néo-fascistes ou autoritaires,
en démolissant les syndicats, en multipliant enfin, dans
une espèce de formidable in vitro social, une nouvelle
race de bureaucrates maniaques de l'économie. Et qu'une
fois ces constructions intellectuelles installées, puis
sanctifiées par l'élection de gouvernements de
droite, il suffirait, pour achever la contre-révolution,
d'ériger en valeurs primordiales les besoins des individus-consommateurs
et des entreprises.
C'est ce qui advint.
Disparurent alors, sous les décombres de l'ordre ancien,
des concepts aussi enracinés que le bien public, l'intérêt
collectif, la communauté, la culture générale,
la citoyenneté, la nécessité de gouverner.
L'idée même d'Etat-nation commença à
être contestée. Il est vrai que les grandes entreprises
commençaient à se trouver à l'étroit
sur leurs marchés nationaux. Elles entonnèrent
donc, avec une belle ferveur, des hymnes au "marché
mondial" et à la "mondialisation". Or il
se trouve que, technologies nouvelles aidant, rien ne se prête
mieux à la "mondialisation" et au marketing
que la communication...
Le Culte du Marché conduisit en outre à ce que
George Ritzer appelle la "macdonaldisation" de la société.
De plus en plus d'institutions adoptèrent en effet les
valeurs du géant du fast-food: l'efficacité, la
vitesse d'exécution, le mise à disposition de biens
et de services donnant au consommateur le sentiment qu'il "en
a pour son argent", la prévisibilité, le contrôle
étroit des processus, le remplacement des hommes par les
machines.
Max Weber avait prédit au
19è siècle déjà que notre quête
de rationalité - nous dirions aujourd'hui notre quête
de mondialisation et d'efficacité à tout prix -
finirait par enfermer les affaires humaines dans une "cage
de fer" bureaucratique. Il n'y a évidemment aucun
mal à devenir plus efficace, surtout si l'on dépense
un argent public devenu rare. Le danger, et je mesure le poids
de ce mot, est que la quête d'efficacité tend, l'expérience
le montre, à devenir une fin en soi, et l'on finit par
réorganiser non pour atteindre un objectif d'excellence,
mais pour réorganiser.
Dans le même temps se produisit un formidable rétrécissement
du domaine public, phénomène dont la communication
moderne, parce qu'elle est profondément individualisante,
destructrice du sens de ce qui est public, est largement responsable.
Lloyd Morrisett, président de la Fondation Markle, qui
finance de nombreux projets liés au media, inquiet de
ce que 50 % seulement des électeurs aient pris la peine
de voter lors des élections présidentielles de
1988, avait décidé de lancer une étude sur
la couverture de cette consultation par la télévision.
Ce qui m'intéresse ici, c'est moins l'étude elle-même
que la raison invoquée par Morrisett pour l'organiser:
sa nostalgie d'une Amérique disparue, innocente et communautaire,
qu'il espérait faire revivre grâce à la télévision.
Pour illustrer son projet, il racontait ainsi les visites qu'enfant
il faisait à sa cousine Mary Ellen. (Imaginez-le lisant
ces lignes avec la voix d'un homme mûr, cependant que des
images à la Norman Rockwell, le célèbre
peintre de "l'Amérique profonde", défilent
dans sa tête.)
"Les soirs d'été, lorsqu'il faisait doux,
nous allions souvent à pied jusqu'au magasin de glaces
de Main Street [la Grand-Rue]. C'était un endroit où
l'on aimait voir et être vu, et j'étais heureux
de baigner dans l'admiration que ma cousine provoquait chez les
autres garçons. (...) Durant la journée, Main Street
était le cur des affaires; le soir, le centre de la vie
sociale. Enfant, j'étais fasciné seulement par
le charme de ma cousine, le goût des laits frappés,
et le sentiment de possibles aventures. Mais aujourd'hui, avec
le passage des années, je me rends compte à quel
point Main Street était importante pour tous ceux qui
vivaient à Jerseyville, Illinois. Elle réunissait
les habitants de la bourgade; lorsqu'ils venaient faire du lèche-vitrines,
prendre livraison de leurs achats, ou déposer des vêtements
chez le teinturier, ils s'arrêtaient et faisaient un brin
de causette.(...) Mainstreet contribuait puissamment à
forger un sentiment de communauté."
Quelqu'un faisait observer récemment que si Norman Rockwell
vivait encore, il se présenterait en disant: "Salut!
Je suis Norman. Je peins des mensonges." Mais qu'importe.
Les souvenirs mélancoliques de Morrisett ont une valeur
allégorique évidente.
Comme il le dit d'ailleurs lui-même, le rôle rassembleur
de Mainstreet a commencé à décliner dès
la fin de la Deuxième guerre mondiale et, "bien que
souvent pleuré, il semble impossible à recréer".
Il aurait pu dire: "impossible à recréer au
sens physique du terme". Morrisett étant en effet
convaincu que les gens continuent à éprouver le
besoin d'une communauté, mais qu'aujourd'hui, au lieu
de le concrétiser autour des pavés de Mainstreet,
ils le concrétisent virtuellement: "La télévision,
écrit-il, est devenue la Mainstreet de l'Amérique
[moderne]". Pour preuve, il cite les audiences énormes
que la télévision américaine réunit
lors des finales de baseball, ou qu'elle a réuni lors
des funérailles de Kennedy, du couronnement d'Elizabeth,
de la tragédie de Challenger, de la première nuit
de la Guerre du Golfe.
Vivre au même moment la même expérience. Se
sentir unis. Exister plus fort. Ce sont là, en effet,
des indices qui suggèrent la réalité d'une
communauté. J'ai des doutes cependant. Considérez
les funérailles de Kennedy, qui furent, si l'on en croit
l'écrivain Norman Mailer,
"l'un de ces moments de l'Histoire où nous nous retrouvons
ensemble dans le même lieu de douleur". Il est, je
crois, une caractéristique universelle: lorsqu'un convoi
funéraire passe dans la rue, nous le regardons passer,
ou nous arrêtons, en douloureux silence. Par compassion
sans doute, mais surtout parce qu'il nous rappelle que nous aussi
mourrons un jour. Cet instant de recueillement, loin de nous
relier à la communauté, nous conduit à penser
à nous-mêmes. Le monde moderne et ses nouvelles
technologies de communication nous inclinent semblablement à
penser à nous-même et à notre vie privée.
Ils ne laissent guère de place à la culture publique
et au sens de "l'autre".
Le domaine public est le lieu où l'on prend plaisir à
rencontrer des inconnus. La famille, elle, est le lieu où
l'on se console des déceptions que ces inconnus nous infligent.
Or la famille a été exilée au 20è
siècle dans les banlieues et les HLM, décentralisée,
dispersée. Depuis cet exil, elle est desservie par un
réseau technologique de lignes électriques, de
canalisations, de téléphones, de routes, elle est
amusée et informée par une télévision
centrée par définition sur l'habitat individuel.
Nous avons réalisé cette dispersion avec une efficacité
technique redoutable. Mais plus nous avons été
efficaces et plus nous avons détruit la possibilité
même d'une vie communautaire et d'une culture publique.
Elmer Johnson écrit en conclusion de son essai remarquable
sur la place de la voiture dans la société américaine:
"L'empiétement du marché sur nos vies tend
à nous rendre insensible à l'intérêt
général, ce complexe de biens communs qui s'étend
au-delà de nos âmes privées, au-delà
de nos âmes utilitaristes."
Les nouvelles technologies de communication aggravent encore
ce tableau. Un ingénieur m'expliquait il y a peu le système
de communication interactif qu'il développait quelque
part en Californie: "Le signal vidéo d'une caméra
située dans la maison A, s'enthousiasmait-il, peut être
envoyé sur l'écran d'un poste de télévision
située dans une maison B, ce qui permet aux gens de disposer
de leur propre vidéophone. Grâce à ce dispositif,
la grand-mère habitant à un bout de la ville pourra
regarder la fête d'anniversaire de son petit-fils, organisée
à l'autre bout..." J'eus envie de hurler: "Mais
pourquoi la grand-mère n'a-t-elle pas été
invitée?" Il en va de même avec l'usage que
certains snobinards font d'Internet, avec ses communautés
virtuelles, ses relations virtuelles, sa sexualité virtuelle,
situées dans le monde supposément merveilleux du
cyberespace [on lira à ce propos, dans "Le Temps
stratégique" No 63, d'avril 1995, "Nous allons
tous pouvoir nous shooter au virtuel..." par Philippe Quéau].
En nous retirant ainsi dans le royaume de notre domicile privé
et de notre psyché individuelle, nous construisons un
avenir dans lequel la technologie, loin de nous libérer,
désocialisera notre vie et nous empêchera d'exprimer
notre humanité.
On peut résumer de la manière suivante le paysage
géopolitique de cette fin de siècle: libéralisation
économique, mondialisation, rationalisation, déclin
du domaine public, désintégration sociale, déshumanisation
des relations humaines. Quels effets aura ce paysage sur le devenir
de la communication en général, des télévisions
de service public en particulier?
La communication en général. On ne peut
à ce propos éviter de faire référence
au projet d'"autoroutes de la communication", popularisé
par Al Gore, vice-président des États-Unis. Comme il l'expliquait
à Buenos Aires en mars 1994: "Nous disposons désormais
de moyens technologiques et économiques qui nous permettent
de rassembler toutes les communautés du monde. Nous pouvons
créer un réseau d'information planétaire
capable de transmettre des messages et des images de la plus
grande ville au plus petit village de chaque continent. Le président
des États-Unis et moi même sommes convaincus que la création
de ce réseau de réseaux est la précondition
essentielle à un développement durable qui bénéficie
à tous les membres de la famille humaine. (...) Ce réseau
nous permettra de partager de l'information, de nous relier entre
nous, d'être enfin une communauté planétaire.
Ces liens nous permettront de développer (...) des démocraties
fortes (...), nous aideront à éduquer nos enfants,
nous permettront d'échanger des idées à
l'intérieur d'une même communauté et entre
nations. Ils permettront aux familles et aux amis de transcender
les barrières du temps et de l'espace. Ils permettront
l'existence d'un marché planétaire de l'information,
où le consommateur pourra acheter et vendre ses produits.
(...) Je vois venir un nouvel Age Athénien de la démocratie..."
A première vue, bravo. Qui pourrait être contre
davantage de démocratie, davantage de richesses pour tous,
contre une harmonie planétaire, contre un sens accru de
notre appartenance à la "famille humaine"? Je
crains cependant qu'Al Gore, en liant le développement
des autoroutes de l'information aux besoins des consommateurs
et du marché, prépare, pour l'an 2000, quelque
chose qui ressemblera plus à la galerie marchande d'Athènes
(Géorgie, États-Unis) qu'au forum qui existait il y a
vingt siècles à Athènes (Grèce).
Ray Smith, PDG de Bell Atlantic, dont la tentative avortée
de fusion avec Telecommunications Inc. avait fait rêver
beaucoup de monde à la prompte concrétisation des
"autoroutes de l'information", n'indiquait-il pas,
en décembre 1993, que quatre "applications imparables"
(four killer applications) allaient permettre de trouver
les milliards de dollars nécessaires au financement du
projet: les films à la demande, le télé-achat,
les jeux vidéos à la demande, et la publicité
permettant le télé-achat immédiat? "Les
fruits sont mûrs", assurait-il (plums are ripe
to be picked).
Dans le réseau de réseaux annoncé par Al
Gore il y a donc deux modèles possibles: Internet, qui
permet l'échange d'information, et "les autoroutes",
qui ne livrent que du plaisir. D'un côté le forum
civique, de l'autre le cirque.
Abordons maintenant, il est temps, la télévision.
Le paysage géopolitique de cette fin de siècle
a sur elle deux types de conséquences. Il favorise en
premier lieu l'avènement du "multi-chaînes",
un bombardement de matière télévisée
qui tend à son tour, ce n'est pas un mince paradoxe, à
désinstitutionnaliser la télévision... Je
m'explique.
A l'origine, la télévision, publique notamment,
concentrée dans les mains de l'establishment politique,
social et culturel, entretenait avec ses téléspectateurs
un dialogue rationnel et de bon goût. Cela non à
cause de sa vertu, mais parce qu'en ce temps-là, elle
ne disposait que de très peu de longueurs d'onde pour
émettre. La pénurie obligeait chacun à se
restreindre, à mesurer ses propos.
Puis soudain, l'entreprise Home Box Office eut, au milieu des
années 1970, l'idée de diffuser des signaux de
télévision par satellite. La pénurie technologique
fut remplacée par une abondance presque illimitée.
Certains proclamèrent aussitôt: "Pourquoi continuer
à biberonner télévisuellement les gens?
La technologie leur donne désormais les moyens de choisir
eux-mêmes ce qu'ils ont envie de voir sur leur petit écran.
Ils peuvent enfin affirmer leur souveraineté. La même
chose s'est-elle pas produite pour l'écrit, qui a explosé
avec l'apparition des technologies modernes d'impression?"
La télévision multi-chaînes va, à
mon sens, contribuer à démolir plus encore le sens
de ce qui est public, sans lesquels, faut-il le répéter,
il ne peut y avoir de service public. Mais soyons honnêtes:
cette démolition n'est possible que parce que vous et
moi, téléspectateurs, acceptons d'en être
les complices.
L'actuelle situation géopolitique de cette fin de siècle
met par ailleurs l'idée même de culture publique
au défi, puisque dans une société dominée
par l'idéologie de marché, ce qui compte ce ne
sont pas les réflexions et les décisions qui viennent
d'en haut, mais les myriade de décisions individuelles
qui surgissent d'en bas. Avant que ne se développe ce
Culte du Marché, l'establishment politique estimait avoir
le droit et le devoir d'intervenir dans le fonctionnement de
la télévision, par le biais d'institutions publiques,
afin de garantir la variété, la profondeur et la
qualité des programmes, et promouvoir ainsi le bien-être
de tous. Mais aujourd'hui, avec un Culte du Marché exacerbé
par le "multi-chaînes", une telle intervention
"publique" paraît inutile et inconvenante. Il
faut, dit-on, laisser le consommateur, titulaire de droits démocratiques,
manifester sa souveraineté sans entrave.
Dans ces conditions, l'on comprend mieux pourquoi les télévisions
publiques se sont engagées dans une course folle pour
redéfinir leurs missions, se restructurer, débusquer
des ressources nouvelles, revoir leur philosophie de programme,
et trouver enfin une "meilleure réponse" à
la question de leur positionnement dans la société:
doivent-elles être haut de gamme, moyen de gamme ou bas
de gamme? Élitaires ou populaires? Universelles ou enracinées
dans le terreau local?
Je retiendrai ici pour rapide discussion trois thèmes
centraux et récurrents: les cures d'amaigrissement imposées
aujourd'hui aux télévisions publiques; les suggestions
qui leur sont faites de trouver des modes de financement non
publics; les efforts entrepris par certains pour les enfermer
dans un ghetto ultra-élitaire.
L'amaigrissement. Les autorités de tutelle exigent
des télévisons publiques qu'elles se redimensionnent
et soient plus efficaces. Michael Checkland, alors directeur-général
de la BBC, nous a expliqué ce que cela signifiait en pratique:
"Licencier du personnel, donner des travaux à faire
au dehors (...) Dans toute grande organisation, vous réévaluez
sans cesse la manière dont vous gérez la maison,
le nombre de gens dont vous avez réellement besoin. Aujourd'hui,
à la BBC, vous entendez les gens parler partout de bi-media
c'est-à-dire de fusion des départements radio et
télévision traitant du même genre de sujets
[l'information, les émissions religieuses, les émissions
scolaires, par exemple]. Hé bien, à l'époque
où je suis devenu directeur-général, personne
n'aurait pensé la chose possible (...) mais aujourd'hui,
où que j'aille, tout le monde réorganise. (...)
Vous pouvez avoir ainsi une masse de création plus intéressante.
Je ne crois pas que les valeurs que défend [la BBC] puissent
être défendues par des organisations trop petites.
(...) Je ne crois pas non plus que nous ayons atteint la limite
de ce que nous pouvons faire. Dans les années à
venir, la BBC continuera à maigrir."
L'ennui de tels amaigrissements est que les organismes de télévision
ne sont pas tous aussi obèses que Polski Telewizi y Radio
avec ses 11'000 employés faisant Dieu sait quoi. Mais
enfin, comme le disait Checkland, personne ne dispute la nécessité
de rendre les choses plus efficaces. La vraie question est de
savoir où s'arrêter pour ne pas mettre en péril
les qualités intangibles mais vitales de la maison. L'une
des forces de la télévision publique a toujours
été sa capacité à faire éclore
de nouveaux talents. Non par des mesures techniques, pointues
et limitées à un département spécialisé,
mais par une qualité générale d'accueil,
permettant à tel scénariste, tel réalisateur,
tel journaliste, de mûrir ses qualités sans précipitation
excessive. Or les télévisions publiques sont en
train de perdre cette capacité, par manque de moyens matériels,
par manque d'espace pour les expériences lentes, par déficit
de mémoire institutionnelle. Elles dépendent de
plus en plus de producteurs extérieurs dont le souci principal
est de survivre.
Pour David Plowright, l'homme qui a longtemps présidé
aux destinées de Granada TV, télévision
commerciale de service public, l'époque où l'on
pouvait encore "prendre le temps" - de former de nouveaux
talents, ou tout simplement de penser - est révolue. "Maintenant,
dit-il, ce qu'il faut que nous fassions, c'est commencer à
former les politiciens. Pour eux, la télévision
n'est pas l'activité de loisirs la plus importante [de
cette fin de 20è siècle], mais surtout un truc
où ils voudraient être vus. Je crois que les politiciens
ont tout fait foiré, pas seulement en Grande-Bretagne,
mais aussi en France, en Italie, en Allemagne, et qu'ils commencent
tout juste à se rendre compte de ce qu'ils ont perdu.
(...) Ils devraient comprendre que la télévision
[publique] est avant tout un reflet de la société
qu'ils sont censés gouverner et organiser. (...) Or quel
genre de Grande-Bretagne est reflétée aujourd'hui
sur les écrans? Une Grande-Bretagne stupide, ou franchement
vulgaire. Rares sont les occasions où ce que vous voyez
à la télévision vous inspire un peu. Là
est le danger, si la BBC perd ses nerfs et se met à courir
derrière l'audimat des débuts de soirée."
Une chose est claire, en tout cas: les télévisions
publiques consacrent désormais trop d'énergie à
faire des économies et trop peu à faire de bons
programmes.
Comme nous le faisait remarquer de manière sardonique
un responsable de télévision européenne:
"Nous avions jadis des directeurs de télévision
qui avaient un objectif social décent, plus l'envie de
faire de l'argent sans trop s'ennuyer. Aujourd'hui, nous avons
des directeurs qui ne savent parler que de segments de marché.
Désormais, les télés sont dirigées
par les comptables. (...) Je n'ai rien contre les comptables,
mais j'ai toujours pensé que l'argent devait servir les
idées, et non les dominer."
En tout état de cause, l'amaigrissement des télévisions
publiques ne semble pas près de s'arrêter. Partout
l'argent se fait rare - qu'il proviennent des caisses de l'Etat,
des taxes de redevance, du parrainage ou de la publicité
-, partout l'on introduit de nouvelles procédures: comptabilité
plus stricte, budgets à base zéro, budgets par
production, marché interne aux chaînes de télévision,
privatisation d'activités, etc. Efforts certes louables,
mais qui, dans une perspective historique, tiennent du marchandage faustien, les télévisions de service public abandonnant
au diable leur âme, en échange du droit de survivre.
Le financement non public. La question est de savoir s'il
est sain, pour une télévision de service public,
d'être obligée de "trouver de l'argent ailleurs".
L'idée traditionnelle du financement public est d'assurer
à la télévision publique non seulement les
moyens de fonctionner, mais aussi de garder une indépendance
sans compromis. Si le téléspectateur paie directement
les programmes qu'il regarde (comme dans le système de
la Pay TV par exemple), la télévision est contrainte
aux compromis permanents.
Les responsables de télévision publique que nous
avons interrogés se disent tous prêts à se
lancer dans certaines aventures "commerciales" afin
de s'assurer des revenus supplémentaires, à la
condition exprès, toutefois, que ceux-ci restent marginaux
dans le financement de leurs chaînes. Cela posé,
ils admettent qu'ils ne peuvent revendiquer un socle de financement
solide et indexé si, dans le même temps, ils sont
incapables de produire des programmes assez populaires pour que
leurs taux d'audience restent suffisants.
Deux questions s'imposent: des taux d'audience suffisants, c'est
quoi? Et populaire, c'est quoi?
Si j'en crois les discussions que nous avons eues, à la
BBC notamment, il est difficile, pour une télévision
publique, en-dessous de 30% d'audience, de se dire "nationale".
Et si elle veut être à la fois populaire et intègre,
le risque est grand qu'elle ne cède à la tentation
de banaliser ses programmes. Explications d'un responsable de
télévision publique: "Beaucoup de mes collègues
disent que les temps ont changé, qu'il sont désormais
commerciaux et durs. Et que comme il faut bien que nous grandissions,
que nous progressions, que nous nous renforcions, il faut aussi
que nous produisions des "programmes à formule",
des séries en somme, qui soient non seulement des succès
commerciaux en termes généraux, mais: a) des succès
immédiats - qui attrapent le téléspectateur
par le collet, dont les coûts soient aisément analysables,
qui soient reproductibles immédiatement, qui puissent
être co-produits, qui attirent des parrainages, qui puissent
être vendus à l'étranger, et b) des succès
qui génèrent eux-mêmes de solides profits.
Il faut se demander alors: "Quel niveau de profits veut-on
atteindre? Quelle formule est capable de satisfaire à
tant ces critères à la fois?" La réponse
sera forcément que le produit, pour être vendable,
devra être mou, un vrai sac de compromis."
Le ghetto ultra-élitaire. Certains arguent qu'une
télévision publique a le devoir de proposer des
programmes "difficiles", ceux que les télévisions
commerciales ne peuvent ni n'ont l'intention de diffuser. L'idée
séduit certains responsables de télévisions
publiques, qu'ils soient fatigués de se défendre
("Vous coûtez trop cher et n'êtes même
pas capables de faire de l'audience!"), qu'ils se méfient
des velléités populistes des télévisions
contemporaines, ou n'aient d'autre ambition que d'agrandir leur
empire personnel...
La plupart d'entre sont cependant opposés à une
telle marginalisation. "La seule manière pour la
télévision publique de garder un rôle vigoureux
est de proposer aux téléspectateurs un bon mélange
de programmes. Chez nous, nous faisons de très bonnes
comédies par exemple, ce qui est assez inhabituel pour
une télévision publique. Nous sommes aussi très
forts en sport. (...) Il nous serait évidemment facile
de dire, OK, nous abandonnons tous ces trucs populaires, nous
les laissons à d'autres. (...) Mais ce n'est pas en nous
marginalisant que nous survivrons (...) C'est au contraire en
ayant le courage de proposer un éventail de programmes
très large." On notera à ce propos que les
espèces ayant disparu de la surface de la Terre avaient
toujours eu pour stratégie de se replier sur des pâtures
dédaignées par leurs ennemis...
La vraie difficulté est de déterminer ce qu'est
un programme populaire et de qualité. Lorsque l'on en
discute, la crainte de "l'élitisme", les jugements
de valeur, les hiérarchies sous-jacentes entrent dans
la mêlée. Les responsables des télévisions
publiques, lorsqu'on les interroge à ce sujet, s'en tirent
généralement par une pirouette: pour être
à la fois populaires et de qualité, disent-ils,
ils font tout ce qu'ils font "avec classe", avec une
"conscience professionnelle supérieure", dans
le but de fournir un "service de qualité" au
plus grand nombre... Un "plus grand nombre" qu'ils
considèrent toutefois moins comme un objectif de survie
économique que comme la raison d'être philosophique
de leur mission de service public.
Voilà, il est temps de conclure. La plupart des responsables
de télévision publique que nous avons rencontrés
sont convaincus que leur media doit être créatif
et intellectuellement indépendant; doit servir le public
et non se servir de lui; maintenir la qualité de sa production
à un niveau élevé; rechercher l'excellence
dans ses programmes; fuir comme la peste le nivellement par le
bas.
De telles professions de foi n'ont de sens, cependant, que si
la société qu'elle sert a pour sa télévision
publique un minimum de compréhension et d'empathie. C'est
là que le bât blesse.
La société, en son état moderne, n'éprouve
en effet pour la télévision publique et les valeurs
qu'elle prétend défendre qu'une sympathie modérée.
Les gouvernements lui cherchent des poux dans la tête,
portés par l'idéologie du temps et soutenus silencieusement
par des téléspectateurs-consommateurs plus soucieux
de leur confort personnel que de bien commun. Les entreprises
géantes réduisent à une insignifiance comparative
"les simples individus" que la télévision
publique entend éclairer. Pendant ce temps, la dérégulation,
le commerce, le multimédia, érigés en cultes
nouveaux, sabotent la notion même de communauté,
hors de laquelle la télévision publique n'a plus
de raison d'être. Cependant que la télévision
commerciale, par son refus de l'excellence, son goût de
la médiocrité, du trivial, du superficiel, et son
exploitation vampirique du marché, ébranle chaque
jour que Dieu fait la foi de la télévision publique
en sa mission.
La télévision publique, quel que soit son courage,
ne pourra durer si elle est n'est plus en phase avec les réalités
sociologiques du temps. Elle est certes optimiste par définition:
n'a-t-elle pas construit un outil de divertissement haut de gamme,
développé un journalisme de qualité, insufflé
un esprit de perspicacité, d'audace, bref, d'excellence,
à tous ses collaborateurs, convaincue que des efforts
aussi méritoires suffiraient à faire venir les
gens à elle?
Et au début ils vinrent. Mais c'était à
une époque où la télévision nationale
publique était en situation de quasi-monopole; les gens
n'avaient donc pas le choix. Aujourd'hui, en revanche, la concurrence
privée est omniprésente, obligeant la télévision
publique à se poser de rudes questions: "Se pourrait-il
que nous soyons comme une station scientifique installée
sur une banquise en train de se disloquer? Se pourrait-il que
les grands principes sur lesquels nous fondons notre action,
que nos grandes hypothèses sur la nature de la société,
soient en train de se disloquer sous les coups d'une réalité
nouvelle?"
Au coeur de cette réalité nouvelle, on trouve la
mise en cause de la nécessité même de gouverner,
au prétexte que l'individu-consommateur-souverain est
parfaitement capable de s'exprimer et de s'organiser à
travers les mécanismes automatiques du marché.
Margaret Thatcher disait qu'à ses yeux la "société"
n'existe pas. Ronald Reagan, que le gouvernement est le problème,
pas la solution. Mark Fowler, président de la Commission
Fédérale de Communications nommé par Ronald
Reagan, que l'intérêt public, c'est "ce qui
intéresse le public".
"La légitime raison d'être du gouvernement,
écrivait Abraham Lincoln dans les années 1850,
est de faire pour les gens ce qui doit être fait mais qu'ils
ne peuvent faire, ou faire aussi bien, eux-mêmes."
Theodore Roosevelt observait, quant à lui, qu'une "société
simple et pauvre peut être démocratique en se fondant
sur le pur individualisme des gens, [mais qu'une] société
industrielle riche et complexe ne le peut pas. [Dans une telle
société, en effet], certains individus, notamment
ces individus artificiels appelés entreprises, deviennent
si grands, que l'individu ordinaire, à côté
d'eux, fait figure de simple nain, et ne peut traiter avec eux
d'égal à égal. Il faut donc que les individus
ordinaires combinent leurs forces (...) dans la plus grande de
toutes les combinaisons: le gouvernement."
Richard Steiner suggérait, dans un article récent
sur la nécessité de faire revivre l'héritage
de Lincoln et des deux Roosevelt, qu'il est aujourd'hui urgent
d'envisager crânement la fracture entre "les anges
positifs" de notre nature et les anges sombres qui nous
poussent sans cesse à "dégrader et dominer
les autres" (Lincoln). Steiner commente très justement:
"Le côté oppressif de la nature humaine? On
ne peut l'annuler. En revanche, on peut le gouverner."
Plus récemment, George Will tournait en ridicule ceux
qui défendent l'idée aujourd'hui dominante que
"l'intérêt personnel suffit à faire
tic-taquer l'horloge de la société". Il faisait
observer qu'un pays bien gouverné "enveloppe l'individu
d'un riche tissu de relations - droits, interdictions, devoirs,
privilèges, coutumes - qui renforcent ce qu'il a de meilleur
en lui, et tempèrent ce qu'il a de pire."
Je reste pour ma part convaincu que la médiocrité
et l'avilissement doivent être combattus; que l'esprit
public doit être exalté; que les citoyens doivent
être informés et éduqués, pour développer
leur sens de cohérence et d'appartenance; qu'en un temps
enfin où la société est menacée par
des forces centrifuges dangereuses, radio et télévision
publiques sont des contre-forces centripètes vitales.
L'Etat-nation démocratique a besoin d'une télévision
publique, parce qu'il a besoin de qualité de vie, de cohérence,
de stabilité, parce qu'il a besoin de permettre le vol
de ses "anges positifs" et de tenir en respect les
anges de la division, de la dégradation, de la domination. L'Etat-nation démocratique doit donner à la télévision
publique les moyens de remplir une aussi haute mission. La télévision
publique, en contrepartie, doit se débrouiller pour garder
une large audience, sans rien renier de ses exigences de qualité.
Acrobatique? Oui, acrobatique.

ADDENDA