|

DOSSIERS EN LIGNE
Des
ordinateurs
presque vivants
Spécial
prévisions
DOSSIER
La fin des
grandes
chaînes TV
ADDENDA
La folie Amérique
Ce qui vous a rivé
à votre écran de télé en 1994
D'un nom et de quelques termes
Les gamins veulent que l'écran
télé
obéisse à leurs ordres
Les adultes comparent (énervés)
leur télé
avec leur Macintosh
La télé monolithique
source de vérité centrale
est condamnée
Le temps des chaînes éclatées
est proche
|
Alain Le Diberder
est directeur des nouveaux programmes de Canal +, à Paris.

L'histoire de la prochaine décennie
de télévision pourrait être dominée
par un malentendu et aboutir à un divorce. Le malentendu
porte sur ce que l'on entend par télévision. Est-ce
l'ensemble des programmes regardés sur un téléviseur?
Ou bien ce que proposent les chaînes de télévisions?
C'est de moins en moins la même chose.
L'écart a commencé à se creuser avec les
magnétoscopes. Les enfants en font un usage considérable,
désapprenant ce que leurs parents avaient appris en plus
d'une génération, à savoir à attendre
patiemment les émissions de
leur goût en regardant des "interludes". Les
enfants, bouche bée, peuvent regarder une cassette de
Walt Disney vingt fois - autant de pris sur le flux désespérément
fugitif que leur proposent les programmateurs de télé.
Et ils n'accordent qu'une attention discrète à
la liturgie télévisuelle: programmes, horaires,
canapé. Dès leur premier babil, ils regardent leur
télévision-animal domestique couchés, télécommande en main. A l'avenir, la télévision sera leur; elle
devra leur obéir bien plus qu'elle n'obéissait
à leurs parents.
Ces derniers, d'ailleurs, ont appris eux aussi à violer
leur téléviseur, ce sanctuaire de la parole et
de l'image venues de loin. Ils y diffusent désormais de
la télévision familiale enregistrée au camescope: mariages, fêtes,
voyages lointains, à laquelle la "vraie" télévision
rend hommage à travers ses "home video shows"
et autres "vidéo-gags". Ils s'y amusent avec
des jeux vidéo, relégués souvent, il est
vrai, au deuxième poste trônant dans la chambre
des enfants. Ils s'y informent à volonté, grâce
au télétexte, cet ancêtre de vingt ans. Sans
rien dire du CD-I (compact-disc interactif),
console à usage universel qui leur permet de visionner
des films, de consulter des encyclopédies ou de jouer
à des jeux vidéo, mis à leur disposition
depuis deux ans par Philips. Ni du Photo-CD
de Kodak, un lecteur de photos numériques qui s'empare,
lui aussi, de leur téléviseur.
Ces nouveaux usages ne pèsent pas grand chose pour le
moment, quelques pour cents au total, rien de grave face aux
trois heures quotidiennes que chacun de nous consacre en moyenne
à regarder la télé. Mais les choses importantes
ne commencent-elles pas par être des épiphénomènes,
avant de renverser l'ordre établi?
Le regard découvre, aujourd'hui encore, une accumulation
rassurante de permanences. L'audience de la télévision
en Europe, qui avait crû fortement au cours des années
quatre-vingt, est en train de se stabiliser. Il y a bien, ici
ou là, des fluctuations locales, mais elles ne sont que
tempêtes dans un verre d'eau: c'est ainsi, par exemple,
que l'arrêt de la 5, en France, a commencé par provoquer
une baisse d'audience, qui s'est résorbée cependant
une dizaine de mois plus tard; quant aux pays qui se sont ouverts
récemment à la concurrence - l'Espagne, la Scandinavie,
les pays de l'Est - ils connaissent aujourd'hui un rattrapage.
Au total, cependant, la moyenne européenne est plutôt
stable.
Cette audience est gouvernée, elle aussi, par des permanences.
L'information, la fiction américaine et le football sont,
un peu partout, et depuis des décennies, ses programmes-phares.
Certes, dans de nombreux pays, lorsqu'une bonne fiction locale
est proposée, elle retient davantage l'attention qu'un
produit d'Hollywood. Mais la production locale est trop rare
et trop chère (malgré des aides publiques) pour
constituer une véritable solution de rechange. De temps
en temps, une formule de variétés ou un jeu se
hisse au sommet des hit-parades, mais en moyenne, le menu préféré
du téléspectateur européen de 1995 ressemble
fort à celui qu'il plébiscitait en 1985.
Y a-t-il des raisons pour que cela change d'ici 2005? Si ces
raisons existent, elles sont difficiles à voir. Aussi
les responsables de télévision, attentifs et prudents,
ont-ils tendance à prolonger les courbes, à parier
sur la stabilité de leur système, à le croire
éternel. Ce d'autant qu'aucune des prévisions mirifiques
du début des années quatre-vingt - chaînes
transeuropéennes, mini-télévisions locales,
audiovisuel interactif autogéré, télévidéothèque
- ne s'est à ce jour réalisée.
Pourtant, même les Tartares de Buzzati ont fini par surgir
du désert. En apparence, rien ne change à l'intérieur
de la bulle télévisuelle: programmes inchangés,
audiences inchangées. Mais peut-être est-ce la bulle
elle-même qui est en train de changer.
Les téléviseurs du début des années
quatre-vingt étaient des objets peu différenciés
et chers. Alors que ceux de cette fin de siècle sont très
hétérogènes. La taille des écrans,
comprise jadis entre 36 et 67 cm, se disperse désormais
entre 5 cm et 1m20. Le récepteur peut être simple
ou à double fréquence d'affichage, comprendre ou
non un décodeur télétexte, être au
format 4/3 (classique) ou au format 16/9, être mono ou
stéréo, recevoir ou non le Ni-cam.
C'est dire que le meuble standard rassemblant autour de lui toutes
les couches de la société est mort, remplacé
des meubles de "segments", qui vont du petit poste
"designé" par Stark pour futur-jeune-cadre-qui-n'aime-pas-la-télé,
jusqu'au poste sans marque, quatre fois moins cher, ou au micro-ordinateur
équipé d'une carte spéciale permettant de
regarder une sitcom américaine
entre deux rapports tapés sur traitement de texte.
Le téléviseur est aujourd'hui en fin de cycle de
vie du produit, comme disent les spécialistes du marketing.
Il faut donc, pour le vendre, recourir massivement au design,
à la publicité... et à la délocalisation
de la fabrication dans des pays à bas salaires.
Les fabricants espèrent bien inverser cette tendance grâce
au "numérique". Dans un premier temps, la transmission
des signaux de télévision sous forme numérique
va requérir l'usage d'un boîtier spécial
qui transformera les informations binaires en images de télévision
compatibles avec les téléviseurs actuels. Rien
n'interdira de transmettre aussi, par ce biais, des textes, des
photos, des programmes informatiques, qui feront du téléviseur
le premier récepteur multimédia domestique. Par
la suite, les fabricants entendent bien intégrer le décodeur
dans le poste. Si le téléviseur des années
cinquante était un poste de radio avec un écran,
celui de l'an 2000 sera un micro-ordinateur déguisé
en télé, avec lecteurs de disquettes, mémoire
de masse, imprimante et liaison au réseau téléphonique.
Mais pendant que les fabricants de téléviseurs
vont vers l'informatique, les constructeurs de micro-ordinateurs,
eux, découvrent la télévision. Grâce
à quoi le micro-ordinateur, qui proposait hier des images
sautillantes et décolorées, est capable d'afficher
désormais un signal vidéo impeccable et de lire
des disques laser. Il peut en outre stocker images et sons, les
transformer, et même les produire.
Les consommateurs souhaiteront-ils disposer de deux "terminaux
multimédia"? L'un de ces terminaux l'emportera-t-il
sur l'autre? Il est trop tôt pour le dire, mais une chose
est sûre: cette évolution accentuera la banalisation
de la télévision, laquelle devra composer à
l'avenir avec d'autres usages et d'autres traditions.
La télévision en est avertie depuis longtemps déjà.
En mars 1963, Nam June Paik exposait
à la galerie Parnass de Wuppertal, en Allemagne, ses "13
distorted TV sets" [Treize téléviseurs déformés],
reliés à un générateur de fréquences
ou à un magnétophone, qui provoquaient sur l'écran
des écritures vidéo primitives, sous forme de zébrures
et de crachotis. L'intuition de Nam June Paik - le destin du
téléviseur dépasse la télévision!
- était géniale. En brisant pour la première
fois le caractère unidirectionnel de l'émission
télévisée, en réalisant le rêve
alors impossible d'écrire soi-même dans le poste,
il explorait déjà, au-delà de terminal passif,
réceptacle d'un message délivré par une
autorité centrale, les possibilités de l'écran
vidéo.
Nombreux sont les professionnels de la télévision
qui considèrent cette évolution positive, au prétexte
que la banalisation et l'interactivité agrandiront le
cercle de leurs spectateurs ou de leurs clients, élargiront
la base de la démocratie, et, en réduisant à
néant la fascination technique traditionnellement exercée
par la télévision, feront tomber le mur qui sépare
aujourd'hui encore les créateurs des téléspectateurs.
Je ne partage pas entièrement leur avis. Je crains en
effet que la télévision, si elle est privée
de sa magie technique, ne se dégrade vite en une forme
pataude de radio.
Elle a eu pendant trente ans la chance exceptionnelle de faire
figure de technologie de pointe. En 1953, à l'intérieur
des rares foyers européens équipé d'un téléviseur,
on voyait des installations sanitaires vétustes, un chauffage
au charbon... et un téléviseur, ovni domestique
dont le propriétaire mettrait un certain temps
à domestiquer l'usage. La fascination qu'exerçait
l'objet était totale, à la mesure de celle éprouvée
par Tintin lorsqu'il découvrait, dans l'édition
1941 de "L'île noire", que le vrombissement d'avion
qu'il entendait émanait de ce parallélépipède
étrange: "Un appareil de télévision!"
sursauta-t-il. Ou par cette vieille dame, citée par les
auteurs de "La télé des allumés",
qui recouvrait son poste d'un rideau pour que les gens de la
télé ne la voient pas se déshabiller. En
1983 encore, la famille européenne moyenne n'avait, chez
elle, aucun objet plus "high tech" que son poste, majoritairement
noir-blanc, sans télécommande, qui pourtant la
fascinait.
Longtemps l'écran de télévision et sa liturgie
demeurèrent une norme incontestée de la modernité.
Dans les années soixante, et même soixante-dix,
on pouvait, pour certaines consommations populaires, exprimer
l'idée de nouveauté en inscrivant simplement un
slogan, une photo ou un dessin dans un cadre symbolisant le téléviseur.
Un nettoyeur à sec affichait sa modernité en inscrivant
"Pressing 2000" dans le fameux rectangle aux côtés
bombés, et un coiffeur son dynamisme en proposant dans
la même géométrie sa "coupe de l'homme
moderne".
Les gestes quotidiens qui entouraient le téléviseur
étaient chargés d'un grand respect pour la technique:
l'attente de la montée en température des lampes;
les changements de chaînes, opération que l'on consentait
de loin en loin, parce qu'il fallait se déplacer, tourner
un gros bouton à crans ou enfoncer une touche à
longue course; le branchement des régulateurs de courant,
qui protégeaient parfois des parasites produits par les
solex et autres mobylettes; le tout rythmé par le ballet
des speakerines, des interludes, des horloges, des mires.
Les hommes de télévision profitaient largement
de cette aura. Les "dispositifs de soirée électorale",
les "grands événements en direct", les
génériques, les spots, les clips, fonctionnaient
parce que les gens étaient fascinés par la technologie.
Fascination qui survécut longuement à l'arrivée
des transistors, à la télécommandes et à
la gestion scientifique du conducteur d'antenne - jusqu'à
ce qu'il apparaisse en vérité que, les téléspectateurs
étant des consommateurs, le temps d'antenne était
trop précieux pour être gaspillé de la sorte.
Vint alors la micro-informatique, qui a rongé la magie
de la télévision dans la tête des enfants
d'abord, dans la pratique professionnelle des adultes ensuite.
Dans les pays très développés, plus d'un
enfant sur deux vit dans un foyer où l'on trouve soit
une console pour jeux vidéo, soit un micro-ordinateur.
Aux États-Unis, les consoles sont utilisées, en moyenne,
une heure et demie par jour, En France, le même niveau
d'usage est atteint sans doute les mercredis, les samedis et
les dimanches, un temps pris en grande partie sur celui de la
télévision.
Ce détournement de l'attention des jeunes finira par décourager
certains annonceurs publicitaires et pèsera donc sur les
ressources à long terme de la télévision,
c'est-à-dire sur la qualité de ses programmes.
Mais il y a pire. Les jeunes, garçons surtout, ne préfèrent
leur console que quelques années. Après quoi, ils
reviennent à la télévision. Mais ils y reviennent
complètement changés. Ils ne la voient plus comme
leurs parents la voient. Elle leur apparaît désormais
comme un jeu vidéo auquel ils n'ont pas le droit de jouer,
comme une version dégradée de loisirs qu'ils avaient
connus plus chatoyants. Ils ne s'y résolvent que parce
qu'ils doivent se socialiser. La différence ressemble
à celle entre le sport pratiqué dans un club, avec
liberté de choix et matériel performant, et le
sport pratiqué à l'école, standardisé,
pauvre, mais que l'enfant apprécie puisqu'il lui permet
de jouer avec ses copains.
On observe un détournement d'attention similaire chez
la plupart des adultes occupés dans le tertiaire. Guichetiers
et journalistes, golden boys et caissières, employés
des chemins de fer et policiers, professeurs et chercheurs, utilisent
tous un micro-ordinateur compatible IBM ou un Macintosh, et jonglent
avec les souris, les menus déroulants, les icônes,
les aides contextuelles. Chaque heure passée devant leur
machine inscrit dans leur mémoire un univers, une liturgie,
un rapport à l'écran, qui les détachent
de la relation traditionnelle qu'ils avaient avec leur bon vieux
téléviseur.
A l'orée du troisième millénaire, ils se
sont réhabitués à une image qui assume sa
platitude, sans point de fuite, sans perspective - un événement
esthétique de première grandeur. Leur il s'est
accoutumé à la superposition de plans déliés
les uns des autres (c'est le principe des "fenêtres"
de Windows et de Macintosh). Ils acceptent donc sans peine les
habillages que leur propose désormais la télévision,
qui eussent bien surpris un téléspectateur des
années soixante: l'écran découpé
en tranches, des pointeurs comme ceux des souris informatiques,
des infographies pour illustrer les news, aux États-Unis en tout
cas.
La pratique du micro-ordinateur leur a enseigné surtout
que les images de télévision peuvent se stocker,
se rappeler, se modifier, se transmettre. Ils s'irritent donc
de ne point disposer des mêmes fonctions sur leur poste
de télévision. Ils éprouvent le sentiment
que la télévision a cessé d'être "la"
chose, pour n'être plus qu'une sous-chose.
Cette sape de la télévision par l'informatique
ne concerne pas qu'une mince élite. Elle est un mouvement
massif et populaire, porté notamment par des millions
de secrétaires et des millions d'enfants, qui disent:
"Nous voulons du pouvoir sur ce qui se passe dans l'écran."
La télécommande ne leur suffit plus, ils veulent
une souris, une touche F1 donnant
une aide contextuelle par télétexte. Ils veulent,
comme avec le CD-I, promener une flèche sur l'écran
et donner leurs ordres en cliquant sur des icônes. Ils
veulent qu'une partie de la surface supplémentaire de
leur écran télé 16/9 soit dévolue
à une barre d'icônes. Il veulent des téléviseurs
disposant de plusieurs mégas de mémoire pour stocker
des images. Ils veulent une interface normalisée entre
leur téléviseur et leur micro-ordinateur. Toutes
choses d'ores et déjà possibles, techniquement
et économiquement.
D'ailleurs, les choses bougent. Deux indices: depuis 1993, les
producteurs de disques américains sont de plus en plus
nombreux à faire la promotion de leurs nouveautés
en diffusant des clips non plus sur les chaînes de télévision,
mais sur les réseaux de téléinformatique,
sur Compuserve notamment; et CNN,
symbole de la nouvelle télévision thématique
des années quatre-vingt, a ouvert "CNN on-line",
un services de débats en prolongement d'émissions,
accessible par micro-ordinateurs.
Jadis, l'entreprise de télévision agençait
ses programmes au sein d'une grille qu'elle diffusait sur un
canal unique, sur une fréquence qu'elle était seule
à utiliser. Un même terme - "la chaîne"
- désignait l'entreprise, le canal et la grille. A Paris,
TF1 diffusait le programme TF1 sur le canal 25, celui du bouton
TF1 de la télécommande; à Rome, Mamma RAI
diffusait les programmes de la RAI Uno sur le canal 1.
Mais peu à peu, ces trois niveaux se différencièrent
les uns des autres et prirent leur autonomie. Une même
entreprise de télévision se mit par exemple à
produire plusieurs programmes: c'est, en France, le cas de TF1
qui produit aussi LCI, de France 2, qui propose France Supervision,
de M6 qui offre Série Club. Certaines fréquences,
c'est-à-dire, plus prosaïquement, certains boutons
de la télécommande, se mirent à donner accès
à des programmes différents, produits par des entreprises
différentes: sur le câble, en France, par exemple,
Canal J devient, en soirée, Canal Jimmy; en Grande-Bretagne
où cette situation existe depuis longtemps, la "3"
est occupée le matin par Sunrise, la journée en
semaine par Carlton TV, et en fin de semaine par London Week-End.
Enfin, plus spectaculaire, les programmes, que les chaînes
de télévision tentaient de s'approprier symboliquement,
même si elles ne les produisaient pas, se sont mis à
circuler de chaînes en chaînes: les films, les séries,
les retransmissions sportives et, bien sûr, les animateurs
eux-mêmes.
De ce maelström ne sortent intacts que les deux extrémités
de la filière télévision: le téléspectateur
et ses pratiques d'un côté, le producteur de programmes
de l'autre. Tout le reste se recompose selon un schéma
beaucoup plus complexe que l'ancienne organisation autour des
"chaînes" de télévision.
Cette désagrégation de blocs monolithiques - dont
les monopoles publics, ORTF, BBC, RAI, SSR, étaient les
figures extrêmes - n'est pas complètement achevée.
Mais déjà l'on voit apparaître un système
de blocs spécialisés, organisés en un réseau
mouvant de marchés précaires: les régies
publicitaires tendent à devenir indépendantes des
"diffuseurs", lesquels recourent désormais à
une pléiade de prestataires techniques et confient la
conception de leurs programmes à des producteurs indépendants,
lesquels à leur tour s'appuient sur des consultants ou
commercialisent leurs droits via des distributeurs.
Cette désagrégation ne signifie pas, pour autant,
la disparition de la télévision généraliste.
Il y a deux raisons à cela.
La première est que l'ancien système, celui des
monopoles publics en Europe, ou des networks aux
États-Unis, ne disparaîtra pas d'un coup, même
s'il a cessé d'avoir le vent en poupe; pendant de nombreuses
années encore il restera majoritaire.
La deuxième est que même des "petites chaînes",
M6 en France, Channel Four en Grande-Bretagne ou Fox aux États-Unis,
peuvent offrir des programmes "de rassemblement". Beaucoup
d'observateurs estiment que le public désire, consciemment
ou non, fréquenter un média de rassemblement, que
ce soit pour des raisons familiales et sociales, et en déduisent
que les "chaînes généralistes"
dureront éternellement.
Je pense que les "chaînes généralistes"
devraient être plus méfiantes. L'évolution
de la radio française montre que la concurrence peut remplacer
le confortable partage du marché entre compères
généralistes et conduire à un éclatement
des positions de marché entre une dizaine d'acteurs, qui
tous peuvent se prétendre "généralistes"
à leur manière: RTL, France-Inter et Europe 1 en
tentant de satisfaire tous les publics le matin; NRJ en diffusant
toutes les musiques que les jeunes veulent consommer; France
Info en couvrant les besoins d'informations d'un public très
varié. "La" radio généraliste
se porte donc bien en France, mais "les" stations généralistes
se portent moins bien. Les groupes de media propriétaires
de ces stations ont réagi d'une manière simple:
ils ont multiplié les enseignes. Le groupe Hachette a
flanqué Europe 1 d'Europe 2 et, indirectement, de Skyrock;
le service public a maintenu sa part de marché grâce
à France Info; RMC a acheté Nostalgie; etc.
La télévision de la fin des années quatre-vingt
dix connaîtra sans doute une évolution similaire,
à une importante nuance près: la radio s'est mise
à évoluer à cause de l'ouverture physique
des réseaux, au début des années quatre-vingt,
alors que la télévision doit fonctionner dans un
espace hertzien restreint, avec un câble au nombre de canaux
limité et une réception satellite qui, sauf en
Grande-Bretagne, balbutie. Elle n'aura donc pas assez d'espace
pour qu'éclatent bientôt les tendances dont elle
est travaillée.
Les amateurs de permanences peuvent donc se rassurer. La télévision
du début du XXIe siècle ressemblera beaucoup à
la télévision d'aujourd'hui. Les grandes entreprises
de 1995 y tiendront toujours le haut du pavé. L'audience
globale du media n'aura pas beaucoup bougé, ni sa répartition
par genres de programmes. La télévision généraliste
nationale fournira toujours l'essentiel du menu des téléspectateurs.
Les innovations majeures - le numérique, la télévision
interactive, le multimédia - seront encore minoritaires.
Sous cette enveloppe stable, cependant, l'organisation de la
télévision aura entamé une mue profonde,
en direction d'une télévision plus informatique,
plus internationale, plus locale, plus banale, et, qui sait,
plus modeste.

ADDENDA
DOSSIER
© Le Temps stratégique,
No 66, Genève, octobre 1995. le.temps@edipresse.ch
[haut
de la page] |