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- Avez-vous peur des militaires ?
- Extrêmement: quand j'étais sous l'uniforme, avec
mes cartouchières et mon lourd fusil je me faisais peur
à moi-même. J'aurais pu me tirer dans les pieds.
Des dizaines de millions de personnes partagent ce sentiment
pour de meilleures raisons que moi.
- Les soldats ont-ils peur eux-aussi ?
- Le "brave soldat Schweik" en tout cas, le fantassin
Bardamu du "Voyage au bout de la nuit" (Céline)
aussi, et ils l'avouent. Quant aux autres, je crois qu'ils passent
la moitié de leur vie dans cette même frayeur qu'ils
nous inspirent, au moins je l'espère. Je crois d'ailleurs
que certains choisissent cette profession par pure couardise:
traverser l'existence casqués et cuirassés comme
des homards leur donne un futile sentiment de sécurité.
- Comment ça, futile ?
- Parce qu'il suffirait de les faire trébucher pour qu'ils
s'embrochent sur leur propre épée. Celui que je
vous présente ici est exemplaire: le moins qu'on puisse
dire c'est que, malgré son large bouclier et ce petit
bout de moustache en croc qu'on devine, il n'en mène pas
large. Il me rappelle l'antique adage des stratèges chinois:
"Hésitant à avancer d'un pas, je choisis de
reculer de deux". Si vous tapiez du pied, poussiez un cri
rauque ou brandissiez le poing, il déguerpirait à
reculons comme une écrevisse, peut-être jusqu'à
l'horizon.
- Où avez-vous trouvé ce matamore poltron qui semble
vous réconforter ?
- Non seulement il me réconforte, mais il m'amuse et je
saisirai toute occasion de le publier. Je l'ai trouvé
dans un "Maniement d'armes" flamand du début
du XVIIè siècle, aux "Estampes" de la
Bibliothèque Nationale de Paris, à l'époque
où cette institution était encore fréquentable.
- C'est-à-dire ?
- Une époque où l'on avait accès aux originaux,
que l'on feuilletait avec l'émerveillement qui monte des
grimoires ou des vieux livres à planches et que l'on photographiait
ensuite avec tout le soin et les précautions qu'ils méritent.
Ce temps est hélas révolu. Quant à ce fantassin
qui me semble plutôt appartenir à la redoutable
infanterie espagnole formée au XVIè siècle
par six mille instructeurs suisses, je n'envie pas du tout son
sort: on aimerait savoir quel géant ou quel monstre il
a en face de lui pour avoir une telle frousse.
- Quand l'avez-vous photographié?
- Il y a trente-cinq ans, en illustrant une "Histoire de
l'armement". Cette recherche m'a valu des heures enchanteresses,
comme celles faites sur l'histoire de la médecine, des
voyages, de la zoologie, de la botanique. C'est dans ces domaines
que les plus somptueuses images inédites sommeillent et
vous attendent comme "belle-au-bois-dormant". Lorsqu'on
les trouve, on fond en larmes. Tuer, guérir, découvrir,
observer, classifier, sont les grandes marottes de notre espèce;
les machines à tuer, en particulier, sont d'une ingéniosité
qui stupéfie.
- L'amour?
- Presque tous les grands peintres ont fait des érotiques
que leurs veuves ou leurs maîtresses, devenues dévotes,
ont ensuite détruites. C'est le cas de Füssli qui
dessinait les corps accouplés avec une élégance
et un galvanisme inégalables: seuls quatre ou cinq de
ces merveilleux dessins gouachés ont survécu à
l'autodafé. Ou alors, les oeuvres qui avaient passé
cette censure étaient remisées à "L'Enfer"
des différentes bibliothèques et pratiquement inaccessibles.
Cette pruderie judéo-christiano-victorienne s'est heureusement
beaucoup relâchée ces dernières décennies.
- Donc une bonne nouvelle.
- Je ne vous le fais pas dire !

DOSSIER
© Le Temps stratégique,
No 66, Genève, octobre 1995. le.temps@edipresse.ch
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