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DOSSIER
La fin des
grandes
chaînes TV
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"La télévision abrutit
les gens cultivés et cultive ceux qui mènent une
vie abrutissante."
Cette pirouette d'Umberto Eco souligne une vérité:
la télévision a pour chacun la valeur de l'usage
qu'il en fait.
Dimension de notre vie quotidienne, extension du système
nerveux des hommes ou des femmes d'aujourd'hui, elle est, que
cela nous plaise ou non, un morceau de nous-mêmes.
Dans "Memories of the Ford Administration", le romancier
John Updike décrit un homme à l'agonie qui regarde
avec tristesse son équipe de base-ball favorite perdre
un match en direct à la télévision. En même
temps, il entend sa femme parlementer au téléphone
avec le fournisseur d'une nouvelle machine à laver et
se dit qu'elle se fait rouler. Il se demande s'il pourra voir
un nouvel épisode de son feuilleton préféré...
Même à l'heure de sa mort, tant de choses lui occupent
la tête qu'il n'arrive pas à penser à lui-même.
Bien entendu, la satire d'Updike ne vise pas la télévision,
mais la vie émiettée, caractéristique de
notre modernité.
Ce n'est pas la télévision qui a inventé
le monde moderne, mais l'inverse.
La nostalgie sans avenir
Il faut donc vivre avec la télévision, comme il
faut vivre ici et maintenant, et non pas dans l'Angleterre de
Jane Austen ou dans la Provence d'Alphonse Daudet.
A dire vrai, nous nous y sommes habitués et nos bouffées
de nostalgie ne portent pas à conséquence. Mais
voilà qu'on nous annonce, à grand renfort de trompettes,
l'avènement d'une société de l'information
qui bouleversera tout. Certains disent que ce sera pour le pire
et envisagent la destruction de notre civilisation par un bombardement
d'images hollywoodiennes. D'autres imaginent au contraire un
âge d'or où chacun renoncerait à sa consommation
molle de télévision pour se brancher énergiquement
sur une nouvelle bibliothèque d'Alexandrie virtuelle.
La révolution sans réalité
Sans nier la rapidité de l'évolution technologique,
je pense qu'il n'y aura pas de révolution dans le comportement
majoritaire de nos concitoyens.
Les satellites, la compression digitale, les autoroutes de l'information
multiplieront certes l'offre télévisuelle, mais
pour la rendre comparable à celle d'une librairie ordinaire
dans le domaine de l'écrit.
Les fictions hollywoodiennes ne seront guère plus présentes
qu'aujourd'hui, où elles ne dominent le marché
télévisuel qu'aux heures de moindre écoute.
Il n'y a tout simplement pas assez de talents, ni à Hollywood
ni ailleurs, pour faire éclore chaque année davantage
de films et de séries susceptibles de séduire un
large public international.
Quantité de canaux spécialisés verront en
revanche le jour, parmi lesquels (je ne cite que des exemples
réels) une télévision consacrée aux
travaux de couture et de ménage, une autre au bricolage,
une troisième à l'art de la conversation, et mille
autres spécialités innocentes (parfois aussi moins
innocentes).
Les limites de l'abondance
Devant cette abondance, chacun fera des choix selon ses affinités
et, comme c'est aujourd'hui le cas dans le domaine de l'écrit,
la profusion des publications spécialisées n'empêchera
nullement la place prépondérante dévolue,
dans le temps de lecture moyen, aux journaux généralistes
et aux livres à grand tirage. En ce qui concerne la télévision,
les chercheurs américains et européens s'accordent
sur une fourchette de quatre à sept comme le maximum absolu
de chaînes de télévision que le grand public
est susceptible de suivre, quelle que soit la palette de l'offre.
Dans ce nouvel environnement, non seulement la Télévision
suisse romande (TSR) ne s'effacera pas, mais elle sera toujours
la première dans sa zone de chalandise, parce que la plus
indispensable, à la fois comme refuge face à l'overdose des images et des informations
venues de toutes parts, et comme lieu du débat politique
et social de la Suisse romande.
L'exemple américain montre le renforcement de l'ancrage
régional des grands networks généralistes,
au détriment du menu unique des images centralisées.
La plus grande concurrence de CNN ne vient pas aujourd'hui de
ses rivaux sur le plan de l'information globale, mais de l'extraordinaire
développement de l'information régionale, notamment
la couverture des grands événements sous l'angle
local (le débarquement américain à Haïti
vu par les "boys from home"). Ce n'est pas un hasard
si la moitié de l'immense marché de la publicité
télévisuelle américaine (plus de 10 milliards
de dollars) est aujourd'hui un marché régional
en pleine expansion.
Un rôle politique et social grandissant
Selon Dominique Wolton, dans "l'Italie, la télévision
et l'Europe", "les transformations sociales et culturelles,
en détruisant les autres situations de communication,
ont fait en un demi siècle de la télévision
le seul lien entre les personnes. (...) On touche ici à
l'essentiel de ce que les élites ne veulent pas voir:
la place essentielle de la télévision dans l'anthropologie
contemporaine."
En Suisse, nous mesurons très bien cette évolution,
qui donne à la petite TSR un rôle grandissant dans
le tissu social de nos concitoyens. La réflexion comme
quoi "ne pas suivre les débats politiques à
la TSR est un acte d'abstentionnisme" n'est pas une boutade.
Ce serait un sujet de thèse que la relation entre l'audience
de nos émissions de préparation aux votations et
la participation des électeurs aux urnes. Un récent
sondage de la revue "Construire" confirme en tout cas
que la TSR joue le premier rôle dans la formation de l'opinion
romande et bénéficie d'un degré de confiance
inégalé.
La nécessité d'une télévision proche
des hommes et des femmes de ce pays se manifeste également
dans d'autres domaines: la fiction, le sport, le divertissement,
où l'attachement passionné aux paysages, aux parlers,
aux manières d'être, aux sensibilités particulières
de nos régions, est d'une intensité croissante.
Le plus haut envol
La tâche modeste, mais exaltante, de la TSR est de renvoyer
à la Suisse romande et à ses habitants une image d'eux-mêmes sans servilité, en s'efforçant
de nouer de vrais dialogues, de susciter l'interrogation et la
critique, de "nous emmener plus haut", selon la jolie
formule d'un groupe de téléspectateurs analysés
par des psychologues spécialistes de la recherche qualitative
sur l'audience.
Seule à l'oeuvre sur son tout petit marché, la
TSR échappe aux dilemmes service public vs. télévision
privée, culture vs. divertissement, pour se vouer à
une mission d'identification et même d'incarnation nationale
et régionale, dont rien n'annonce qu'elle cessera d'être
utile et appréciée dans les années à
venir, surtout dans un pays comme la Suisse, à la croisée
des chemins...
Les saveurs de la vie
Si j'ai volontairement négligé le multimédia,
l'interactivité, les ordinateurs protéiformes,
etc., c'est que ce sont à mes yeux des secteurs d'activité
d'une autre nature, qui se développent sur les terrains
de la lecture, de l'écriture, du commerce, etc. Leur évolution
est passionnante, mais ne concurrence pas sérieusement
la télévision.
On peut certes arguer que le développement des jeux vidéo
empiétera sur la consommation de télévision
des enfants, et que les femmes au foyer seront sollicitées
de la même manière par des jeux adaptés et
par le téléshopping. Mais la télévision
de demain restera prépondérante comme instrument
de consommation détendue et conviviale, à la fois
futile et irremplaçable dans le tissu du quotidien, exprimant
les saveurs diverses de notre vie elle-même...
Guillaume Chenevière est directeur de la Télévision
suisse romande.

DOSSIER
© Le Temps stratégique,
No 66, Genève, octobre 1995. le.temps@edipresse.ch
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