Il n'existe aucun moyen magique de prévoir
sans erreur si un produit nouveau va "marcher" ou,
au contraire, disparaître vite fait dans les oubliettes
de l'Histoire. Prétendre le contraire c'est mentir aux
autres ou, pire encore, se mentir à soi-même.
Faut-il baisser les bras pour autant? Non,
bien sûr. Et puisque les prévisions sont fondamentalement
dénuées de fiabilité, hé bien il
faut ruser et se passer d'elles!
A tout seigneur tout honneur, la première
de ces ruses est celle du scénario. Au lieu de prédire
l'avenir, le scénario propose en effet un éventail
de futurs plausibles, dont aucun n'est certain mais qui tous
sont possibles.
L'idée de tels scénarios
n'est pas nouvelle, mais a été popularisée
dans les années 50 par Hermann Kahn, qui travaillait à
l'époque à la Rand Corporation. Depuis lors les
méthodes de construction de scénarios se sont beaucoup
sophistiquées, et même mathématisées,
au point de faire souvent perdre de vue le problème de
base que l'on voulait résoudre.
En général, les scénarios
sont des récits en prose, écrits avec intuition,
créativité et imagination, qui mettent en évidence
les folles incertitudes de l'avenir. Ils se situent donc à
l'opposé des prévisions et des prédictions,
qui résultent souvent de calculs savants et donnent l'illusion
que l'avenir est cernable à quatre décimales près.
Les scénarios décrivent d'ordinaire de possibles
cheminements entre aujourd'hui et l'avenir. On les utilise d'ordinaire
en multipacks, pour éviter de bloquer la réflexion
sur un seul jeu d'hypothèses. Les scénarios permettent
de formuler trois types de stratégies: les stratégies
rustiques, les flexibles et les tous azimuts...
Une stratégie rustique est une stratégie tous terrains, défensive,
solide, qui garantit des résultats acceptables quelle
que soit l'évolution de la situation. C'est une stratégie
sûre, mais peu performante; pour nombre d'industries à
forte intensité de capital, qui doivent choisir entre
oui et non, tout et rien, se lancer ou ne pas se lancer, elle
est même carrément impraticable en raison même
de sa nature mi-figue mi-raisin.
La stratégie flexible, elle, requiert de garder ses options ouvertes
aussi longtemps que possible, et puis, lorsque la situation devient
enfin limpide, d'agir avec la rapidité de l'éclair.
La planification "toutes éventualités"
(contingency planning), très prisée des états-majors
militaires, est un exemple classique de stratégie flexible:
elle prévoit toutes sortes d'hypothèses, le type
de comportement que chacune de ces hypothèses devrait
entraîner, et postule alors une vigilance de tous les instants,
de manière à ce que la bonne hypothèse soit
détectée au plus tôt et l'action déclenchée
dans les meilleurs délais... Comme disait un manager de
Dow Chemical: "Les plans sont trop inflexibles. Ce qui compte
c'est de réagir vite". Pareille flexibilité
est particulièrement judicieuse lors du lancement de nouvelles
technologies, un stade où les prévisions, on l'a
vu, sont particulièrement peu fiables.
Au milieu des années 80, la compagnie
pétrolière ARCO, confrontée à l'évolution
éminemment incertaine des prix du pétrole, examina
ainsi des centaines de scénarios du style"Que ferions-nous
si...", et conclut que le scénario-catastrophe d'une
chute du prix du pétrole était une possibilité
réelle, quoique incertaine. Elle décida donc de
réduire ses dépenses d'explorations géologiques
et de production, de fermer ses entreprises en aval comme d'ailleurs
ses usines chimiques les plus marginales. Mais elle se prépara
aussi pour le cas où les prix du pétrole reprendraient
de la hauteur, en testant de façon intensive ses énormes
gisements pétroliers d'Alaska. Toutes options ouvertes,
ARCO s'était donc mise en situation de foncer quelle que
soit la tournure que prendraient les événements.
La stratégie tous azimuts, enfin, consiste à lancer plusieurs projets
à la fois, pour ne décider qu'ultérieurement
lequel est le bon. Cette stratégie est inapplicable par
les petites entreprises, bien sûr, mais est en revanche
idéale pour une entreprise qui a des ressources importantes:
elle lui donne en effet l'assurance de ne rater aucun bon coup.
C'est ainsi qu'à la fin des années 60 et durant
les années 70, RCA, incapable de prévoir laquelle
de deux technologies, le vidéodisque et l'enregistreur
vidéo serait la bonne, développa les deux à
la fois. Le vidéodisque fut un échec commercial.
RCA n'en eut cure: grâce à l'enregistreur vidéo
qu'elle avait en réserve, elle fut la première
compagnie américaine à lancer sur le marché
un enregistreur vidéo de format VHS (le format de Matsuhita)
pour contrer le Betamax de Sony.
Un mot d'avertissement enfin à ceux
qui, disposant de multiples scénarios, n'en considèrent
pourtant qu'un seul: ils perdent ce faisant tout le bénéfice
qu'ils eussent tiré de l'obligation de garder à
l'esprit des hypothèses divergentes, voire contradictoires.
Le scénario unique n'étant finalement rien d'autre
qu'une vulgaire prédiction.
Hélas, la tentation se rabattre
sur un seul scénarios semble être de l'ordre du
besoin physiologique, comme la faim ou le désir sexuel!
Pour échapper à cette tentation, je suggère
de ne jamais affecter aux différents scénarios
des probabilités (dans le style: plus probable/moins probable,
ou: optimiste/pessimiste/hypothèse moyenne). L'intérêt
des scénarios multiples est en effet qu'ils soient tous
d'une égale vraisemblance afin de créer dans l'esprit
de ceux qui y recourent une forme d'incertitude permanente. Chaque
fois que l'on attribue aux scénarios des probabilités,
les utilisateurs ne retiennent que le scénario "moyen",
et négligent les autres. Plutôt que des probabilités,
mieux vaut donc donner aux scénarios des titres, dans
le style: "cas où le marché réagirait
lentement", "cas où surgirait une technologie
concurrente", qui attirent l'attention sur les problèmes
qui risquent de surgir et non sur une illusoire échelle
de certitudes croissantes.
Si l'usage de scénarios ne suffit
pas, on peut imaginer de tâter d'une stratégie prédatrice.
Certaines entreprise ne faisant elles-mêmes aucune recherche
vont ainsi attendre qu'une entreprise innovatrice ait défriché
un nouveau marché, pour le lui "voler" alors
grâce à la puissance de leurs moyens financiers,
l'extension de leurs réseaux de distribution, le pouvoir
de leur publicité, etc. Comme le disait un responsable
du marketing de Coca-Cola: "Relax, en observateurs, nous
laissons les autres sortir du bois, et alors nous décidons
de faire ce qu'il faut pour leur prendre le marché"
("We let others come out, stand back and watch, and then
see what it takes to take the category over.")
La stratégie prédatrice n'est
pas très morale, mais est appliquée souvent et
avec succès, quand bien même la "sagesse des
nations" assure que l'entreprise osant se lancer la première
et s'emparer d'une large part du marché, a de bonnes chances
de la conserver par la suite, pour le plus grand embarras de
ses concurrents moins innovateurs, plus timides, contraints alors,
paraît-il, de "payer un prix élevé pour
s'être réveillés trop tard". L'un des
rares auteurs à s'être inscrit en faux contre cette
manière de voir hyperclassique, Ted Levitt, écrivait
avec humour, en 1965 déjà, dans la Harvard Business
Review: "L'ennui d'être pionnier est que les pionniers
sont tués par les Indiens." Une année plus
tard, il reconnaissait, dans la même revue, que dire du
mal de l'innovation était aussi mal vu que dire du mal
de la maternité ou de la tarte aux pommes. "N'empêche,
insistait-il, l'imitation est non seulement plus fréquente
que l'innovation, mais elle conduit bien plus sûrement
qu'elle à la croissance et aux profits".
L'Histoire conforte cette analyse. En 1947,
Cott fut le pionnier des soft drinks sans sucre, qui ne connurent
alors guère de succès. Dans les années 50,
Kirsch lança sa ligne de boissons "No-Cal" pour
diabétiques: il fit beaucoup de publicité et de
marketing et découvrit que la moitié de ses clients
étaient des gens qui n'étaient pas diabétiques
mais essayaient simplement de perdre du poids. En 1957, il vendait
7.5 millions de caisses de soft drink sans sucre. En 1962, Royal
Crown lança son Diet Rite Cola, en en abaissant le prix
au niveau de ceux des soft drinks sucrés. Ce fut un assez
grand succès: le timing, la forme du produit, les consommateurs,
tout était favorable. En 1962, Royal Crown vendit 50 millions
de caisses de Diet Rite Cola. Des concurrents régionaux
surgirent. Coca-Cola et Pepsi continuèrent à ne
pas bouger, doutant du potentiel de ces boissons sans sucre.
Une année plus tard, cependant, les deux géants
révisèrent leur jugement et lancèrent, respectivement,
Tab et Patio Cola. Patio Cola fut un échec et remplacé
rapidement par Diet Pepsi. Grâce à des campagnes
publicitaires massives, Coca et Pepsi se retrouvèrent
très vite leaders du marché.
Dans un tout autre domaine, l'enregistreurs
vidéo, même phénomène. Durant la décennie
60, diverses entreprises pionnières essayèrent
de le lancer, sans succès. En 1975, Sony leur vola le
marché avec le Betamax , puis se fit éjecter à
son tour par Matsushita.
Cela prouve bien qu'être pionnier
est une démarche lourde de risques. Le pionnier, outre
le fait qu'il n'est, malgré les prévisions et les
prédictions des spécialistes de marketing, jamais
sûr qu'un marché existera vraiment pour son produit,
va consacrer à son aventure des sommes et une énergie
folles, qu'il aurait pu consacrer à des ambitions plus
classiques et plus avantageuses. Il paie la recherche, construit
les premières fabriques, doit convaincre les consommateurs,
et si, par chance, il tire le bon numéro, doit défendre
alors son marché contre des imitateurs disposant d'une
force de frappe marketing plus grande que la sienne, qui auront
eu le temps d'améliorer le produit original et le produiront
en série à des coûts limés.
Il y a une justice pourtant: une stratégie
prédatrice ne met nullement à l'abri de nouveaux
nouveaux-venus plus prédateurs encore. Aussi longtemps
que les ordinateurs personnels ont évolué, IBM
pouvait attendre que les innovateurs se lancent et leur voler
alors le marché; mais aujourd'hui que les ordinateurs
personnels sont des produits plus ou moins stabilisés,
IBM subit à son tour la menace d'entreprises prédatrices produisant à l'étranger des imitations à
bas prix.
Une troisième manière de
contourner l'impossibilité de prévisions fiables
est d'innover en permanence: faire de tout pour être sûr
de ne rien rater; agir sans cesse au lieu de mener des études
et de consulter des gourous.
L'industrie de la chaussure de course applique
cette stratégie avec système. Elle lance constamment
de nouveaux modèles -avec bulles de gaz, coussinets de
colloïde, pour toutes sortes de coureurs, souffrant de toutes
sortes d'affections- qui ont une durée de vie très
courte. Certains, comme l'Air Max de Nike sont de fabuleux succès.
D'autres ne quittent guère les entrepôts de stockage.
Mais l'industrie, plutôt que de se casser la tête
à prévoir quels modèles se vendront bien,
en lance une multitude dont elle sait que deux ou trois seulement
connaîtront le boom.
Une stratégie d'innovation perpétuelle
réussira d'autant mieux qu'elle observera les trois règles
de conduite suivantes: commencer petit, faire des tas d'essais,
puis, une fois le temps venu d'entrer sur le marché, faire
les choses en grand.
Avec leurs produits nouveaux, plutôt
que prétendre emporter le jackpot d'emblée, les
entreprises ont intérêt à trouver des niches
sûres, petites mais profitables. A partir de ces niches
elles pourront alors se lanceront sur le marché plus vaste,
le jour où elles seront vraiment convaincues qu'un tel
marché existe.
Voyez le cas des cellules photovoltaïques.
Pour qu'elles puissent conquérir de vastes marchés,
il eût fallu que leur coût de fabrication tombe de
façon dramatique, ce qui n'est point encore produit. L'électricité
photovoltaïque reste donc beaucoup plus chère que
l'électricité classique. La chutes des prix du
pétrole n'a fait qu'aggraver cette évidence.
Cela n'a pas empêché le gouvernement
américain de consacrer à la recherche dans ce domaine
des fonds fédéraux considérables, dans l'espoir
de voir construites un jour de véritables usines photovoltaïques
capables d'accroître l'indépendance énergétique
du pays. L'industrie privée étant, quant à
elle, plus intéressée à obtenir ces fonds
de recherche gouvernementaux qu'à faire de l'argent avec
les cellules photovoltaïques elles-mêmes! Devant le
peu de résultats concrets de ces recherches grandioses,
le public américain finit par perdre son intérêt
et l'argent fédéral par se faire rare.
Dans le même temps, les Japonais,
intéressés eux aussi par cette technologie, au
lieu d'afficher des ambitions mammouths, cherchèrent (et
trouvèrent) des niches profitables: cellules photovoltaïques
pour les montres, les calculatrices de poche et autres machines
nécessitant de très faibles quantités d'énergie.
Si donc un jour le marché des cellules photovoltaïques
explose (ce que nul ne saurait prédire avec assurance
aujourd'hui), les Japonais disposeront , pour le conquérir,
d'une tête de pont toute prête, alors que les Américains,
eux, se seront découragés depuis longtemps.
Partir petit est donc important. Mais il
est au moins aussi important de financer à la fois plusieurs
projets de recherche limités, afin de n'être jamais
pris au dépourvu par l'explosion (par définition
inattendue) de nouveaux marchés. Bien qu'IBM, par exemple,
ait attendu qu'Apple et Tandy et bien d'autres déblaient
le marché des ordinateurs personnels avec de s'y lancer,
il n'a cessé de travaillé, durant toutes ces années,
sur des prototypes qui lui ont permis d'entrer sur le marché
le jour même où il décida que, pour lui,
la situation était mûre.
Ce jour là, IBM fit naturellement
les choses en grand. Ce qui est le plus sûr moyen, et à
vrai dire le seul, on l'a vu plus haut, de déloger les
concurrents pionniers de leur position dominante.
Une quatrième et dernière
manière de se passer de prévisions lors du lancement
de produits technologiquement neufs est de modifier à
son avantage les conditions mêmes du jeu.
D'abord en établissant des standards,
dont l'existence limite pour le consommateur le risque de se
retrouver avec une machine condamnée à une rapide
obsolescence parce qu'incompatible avec d'autres machines ou
d'autres systèmes. Souvenez-vous des deux cas exposés
dans un article précédent: celui du système
de quadriphonie, qui se lança sur le marché dans
une incroyable confusion de standards concurrents, et connut
l'échec, et celui du tourne-disques pour disques compacts,
qui fut l'un des grands succès commerciaux des années
80 parce que les fabricants avaient réussi à se
mettre d'emblée d'accord sur un standard pour l'ensemble
de l'industrie.
Les précédents historiques
sont eux-mêmes innombrables. Dans les années 1880,
aux États-Unis, lorsque débuta l'électrification
des ménages, la bataille était rude entre un George
Westinghouse, qui préconisait le courant alternatif, et
un Thomas Edison, qui ne jurait que par le courant continu. L'électrification
stagna jusqu'au jour jusqu'au jour où fut enfin établi
comme standard pour tout le pays le courant alternatif à
110 volts et 60 cycles.
Les standards sont établis de manières
très variées. Le gouvernement peut les suggérer
ou les imposer. Les entreprises d'une même branche peuvent
coopérer pour en un définir un qui leur soit commun.
Ce mode coopératif, courant en Europe et au Japon, est
de plus en plus accepté aux États-Unis par le gouvernement
et par l'opinion publique. Les entreprises qui y recourent afin
de contrebattre la concurrence transatlantique et transpacifique,
risquent néanmoins de se voir encore accusées,
au titre des lois antitrusts, de collusion en vue de faire obstacle
au libre commerce.
L'entreprise la plus forte peut enfin,
par son seul poids sur la marché, imposer son propre standard.
C'est ce qu'a fait IBM avec le standard MS-DOS pour les ordinateurs
personnels, en dépit du fait que le géant américain
ne soit entré sur ce marché que bien des années
après les entreprises pionnières.
Mais quelle que soit la méthode
utilisée, l'établissement d'un standard est, pour
une entreprise novatrice, une manière extrêmement
efficace de contrôler autant que faire se peut un environnement
toujours incertain et augmenter ainsi ses chances de réussite.
Dans le même ordre d'idée,
une façon radicale de contrôler l'environnement
est, lors le cas et la possibilité s'en présentent,
de créer soi-même ex nihilo toute l'infrastructure
nécessaire à la nouvelle technologie. C'est ainsi
que Thomas Edison, encore lui, organisa le financement du système
de distribution du courant électrique aux États-Unis,
depuis les centrales à l'ampoule, en passant par les poteaux et
les câbles électriques.
Il arrive aussi que certaines innovations
aient besoin, pour se développer, d'autres produits, un
problème que l'entreprise innovatrice aura souvent intérêt
à affronter carrément. La croissance du marché
des enregistreurs vidéo fut freinée pendant près
d'une décennie parce que les fabricants potentiels se
disaient: nous n'avons pas de films à vendre avec nos
machines. Certains décidèrent alors: faisons alliance
avec une compagnie cinématographique. CBS joua cette stratégie
au début de l'année 70, proposant à ses
clients sa machine et des films préenregistrés.
Il perdit des dizaines de millions de dollars, et déclara
forfait en 1971. AVCO, Montgomery-Ward, tâtèrent
ensuite de ce marché et y échouèrent aussi.
Sony, considérant que ces échecs étaient
dus au fait que le nombre des films proposés aux acheteurs
d'enregistreurs vidéo était trop faible, mit l'accent
sur la capacité de son Betamax à enregistrer des
programmes TV et appuya ce positionnement par la plus grande
campagne promotionnelle de son histoire. Grâce à
quoi elle domina ce marché plusieurs années durant...
jusqu'à ce que Matsushita, une nouvelle nouvelle-venue,
lui vole sa place.
Il arrive enfin que certains produits coûtent
trop cher pour réussir à conquérir le marché
qu'ils convoitaient. Même dans ce cas il est possible de
contourner l'obstacle. Les machines à photocopier lancées
par Xerox coûtaient à l'origine les yeux de la tête
(quelque 4000 dollars, soit quelque 6500 francs suisses au cours
actuel). A ce prix, faisaient remarquer les experts, il ne sera
pas possible d'en vendre plus de quelques milliers d'exemplaires,
la concurrence du papier carbone, qui ne coûte presque
rien, étant trop forte, et les entreprises n'ayant après
tout pas besoin de faire tant de copies... Xerox contourna la
difficulté en offrant ses photocopieuses en leasing, jusqu'à
ce que les utilisateurs, séduits par la facilité
d'emploi et la qualité des copies produites, mettent d'eux-mêmes
les avantages du nouveau procédé dans
un plateau de la balance, son coût dans l'autre, et cessent
peu à peu d'utiliser leur papier carbone. Pourtant même
cet équilibre prix/avantages n'a pas réussi à
faire démarrer en flèche les photocopieurs. Il
fallut attendre que de nouvelles technologies ajoutent encore
aux avantages offerts et permettent d'abaisser les prix pour
que, tout à coup, un juste équilibre prix/avantages
soit trouvé et le marché des photocopieurs explose.
L'ai-je assez répété,
prévisions et prédictions sont fausses neuf fois
sur dix. J'ai suggéré ici quelques moyens d'échapper
à cette difficulté. Il en est un dernier, qui relève
de la philosophie plus que du marketing, par lequel j'aimerais
conclure: contrairement à ce que la plupart des gens,
entraîné dans l'agitation de l'époque, finissent
par croire, demain, pour vous et moi, ne sera pas très
différent d'hier. Il n'y aura pas de "chocs du futur"
et autres "changements d'époques radicaux",
en vogue dans les années 60. Bien sûr il y aura
des changements, mais bien moins profonds et, surtout, beaucoup
plus lents, qu'on ne le croit encore aujourd'hui, intoxiqués
que nous sommes par l'idée que le monde change de plus
en plus vite. L'inertie fondamentale des sociétés
humaines suffit à expliquer pourquoi les prévisions
et prédictions évoquées dans cette série
d'articles ratent presque toujours leur cible, et de beaucoup.
Nos vies, demain, seront très semblables
à ce qu'elles sont aujourd'hui. Les goûts et les
styles changeront. Un certain nombre de découvertes et
d'inventions inédites nous rendront de réels services.
Mais nous ne vivrons pas de manière radicalement différente.
Nous dormirons dans des maisons en matériaux traditionnels.
Nous porterons du coton et de la laine. Croire que le monde demain
sera complètement différent, en déduire
de formidables prévisions, c'est s'emplir la tête
de bulles de savon.
© Le Temps stratégique,
No 36, Genève, Octobre 1990. le.temps@edipresse.ch