Trop souvent les prédictions
courtisent le désastre parce qu'elles tablent sur des
innovations offrant des avantages certes réels, mais si
coûteux que le consommateur renonce à faire le saut.
Pour éviter pareil gâchis, il aurait pourtant suffit,
la plupart des fois, de poser quelques questions de bon sens.
Quels avantages supplémentaires le nouveau produit propose-t-il?
Pour acquérir ces avantages, les consommateurs devront-ils
payer un prix lui aussi supplémentaire? Seront-ils disposés
à le payer? D'ailleurs, les avantages du nouveau produit
justifient-t-ils ce surprix?
Il est effarant de constater que la plupart
de ceux qui veulent lancer un produit nouveau oublient (ou refusent)
de procéder à cette simple analyse prix/performances.
Presque toutes les prédictions mentionnées dans
ce numéro spécial auraient été éliminées
d'emblée si leurs auteurs les avaient soumises à
ce test de bon sens.
Pour réussir commercialement, un
produit nouveau doit en effet trouver au minimum un équilibre
subtil entre les bénéfices qu'il offrira et le
prix qui en sera demandé, par comparaison avec les prix
de produits concurrents similaires. Les consommateurs, eux, font
ce genre de comparaisons; il faut donc essayer de se mettre dans
leur peau.
Lorsqu'une entreprise procède à
de telles analyses comparatives, pour savoir s'il existe un marché
pour son nouveau produit, si elle doit le lancer ou pas, la principale
difficulté qu'elle rencontre est d'évaluer la rapidité
plus ou moins grande avec laquelle ses ventes éventuelles
vont croître et par conséquent ses coûts de
production décroître. La plupart du temps elle fera
des estimations d'un optimisme confondant. Si donc ses ventes
se développent plus lentement que prévu, le prix
de son produit nouveau restera désespérément
élevé, et le produit lui-même sera condamné
à la stagnation, pour ne pas dire au flop pur et simple.
Telle est, voyez-vous, la force perverse
des technologies exotiques: elles font perdre à l'entrepreneur
le sens des réalités économiques et formuler
alors des prévisions forcément erronées.
Alors qu'un peu de méthode, quelques questions de base,
lui auraient permis de garder les pieds sur terre. Voyez les
cas qui suivent. Observez qu'il eût été à
chaque fois facile de prévoir qu'ils allaient mal tourner.
Au début des années
60, plusieurs industriels se convainquirent qu'une nouvelle technique
de conservation des aliments allait tout chambouler: la déshydratation.
Pensez! Plus besoin de réfrigérateurs! United Fruit
acheta donc une entreprise de vente de crevettes lyophilisées,
cependant qu'Armour et Swift, les géants de la conserverie,
travaillaient à la mise au point de viandes lyophilisées.
Le président d'Armour claironnait: "Vous imaginez
bien que nous n'investirions pas des sommes pareilles si nous
n'étions pas sûrs du succès de la lyophilisation."
Cela était bel et bon. Cependant
il y avait un petit problème: la nourriture lyophilisée
n'avait pas très bon goût. Autrement dit, le procédé
n'offrait d'avantages, pour l'essentiel, qu'aux fabricants, ravis
par l'idée de pouvoir se débarrasser bientôt
d'équipements de réfrigération malpratiques.
C'est ainsi que la nourriture déshydratée n'a jamais
pénétré que des marchés minuscules,
du genre rations de camping ou corned beef.
D'ailleurs la plupart des prédictions
en matière d'aliments "miracle", en pilules
ou synthétiques, ont mis à côté de
la plaque. Il apparaît en effet à l'évidence
que ce que les consommateurs veulent (les consommateurs américains
tout au moins) c'est de pouvoir diposer d'un choix toujours plus
large d'aliments congelés et autres qui facilitent le
travail de la maîtresse de maison, mais ne perdent pas
leur saveur. Ils n'ont nul envie de se passer du plaisir de manger.
C'est d'ailleurs pourquoi ils sont toujours disposé à
dépensent le revenu d'une pleine journée de travail
pour s'offrir le plaisir d'un repas excitant leurs sens.
Mais changeons de domaine. En 1972, lorsque
les systèmes quadriphoniques apparurent sur le marché,
ils semblaient s'inscrire dans une suite logique: après
la mono la stéréo, après la stéréo
la quadriphonie! C'est là sans doute la raison pour laquelle
un directeur de CBS crut pouvoir annoncer qu'un million de systèmes
quadriphoniques seraient vendus en 1973, et trois millions en
1974, et qu'ils remplaceraient les systèmes stéréo
"plus vite encore que la stéréo n'avait remplacé
la mono". Perspectives excitantes pour l'industrie, on l'imagine,
puisque les consommateurs allaient être contraints d'acheter,
désormais, quatre haut-parleurs au lieu de deux! Moins
excitantes cependant pour les consommateurs, qui estimèrent
que l'amélioration sonore proposée ne justifiait
point une dépense supplémentaire de cette importance.
Pourtant, ce qui tua vraiment la quadriphonie fut l'incapacité
des fabricants de se mettre d'accord sur des standards communs
qui auraient rendu leurs appareils compatibles et le fait que
la sélection de disques proposés était vraiment
trop pauvre.
Les fabricants de disques compacts, qui
entrèrent sur le marché une dizaine d'années
plus tard, eurent, eux, la bonne idée de tirer profit
des erreurs de leurs prédécesseurs. Ils définirent
ensemble des standards communs et s'arrangèrent pour que
les consommateurs puissent disposer d'une abondante production
de disques compacts. Ils eurent encore une autre bonne idée:
celle de lancer leur nouvelle technologie sur le marché
en 1983, l'année qui vit la conjoncture économique
redémarrer en force!
Le vidéodisque, enfin, est l'exemple
classique de l'innovation technologique superbe, mais n'offrant
aucun avantage supplémentaire par rapport à la
technologie existante des enregistreurs vidéo qui, eux,
permettent de faire des enregistrements. Le vidéodisque
ne trouva donc jamais de marché, cependant que les enregistreurs
vidéo faisaient un tabac.
Dans un domaine tout à fait différent,
la Division des produits industriels de Goodyear crut avoir identifié,
en 1972, un marché d'avenir pour les trottoirs roulants.
Elle se convainquit que ses systèmes "Speedwalk"
et "Speedramp" allaient transporter dans le centre
des villes acheteurs et autres badauds. Pour elle, le marché
des trottoirs roulants allait valoir, dans les années
80, six milliards de dollars au moins. Un de ses directeurs,
particulièrement combatif, confiait même: "Si
Goodyear n'arrive pas à prendre 5 % au moins de ce marché,
quelques têtes tomberont -dont la mienne."
Inutile de préciser que ces prédictions
ne se réalisèrent pas. Parce qu'elles se fondaient
sur deux hypothèses erronées, à savoir qu'il
existait un besoin pour des trottoirs roulants, et que les municipalités
étaient prêtes à faire voter des crédits
immenses pour les construire. Alors que des villes comme New
York dépensent des sommes colossales pour empêcher
que leurs trottoirs craquelés par le gel et le dégel
ne roulent tout seuls sous les pieds des gens! Sans rien dire
du fait que le projet heurtait de front une nouvelle mode: celle
du quart d'heure quotidien de marche rapide pour garder la forme.
Les prédictions de Goodyear, moderne selon les critères
des années 60, s'avéra ringarde selon les critères
des décennies suivantes.
Dans le même ordre d'idée,
on peut citer les pneus fantaisie, à flancs translucides
couleur pastel, éclairés de l'intérieur
par une série d'ampoules électriques. Une idée
de Goodyear encore, testée au début des années
60. La publicité disait: "Les conductrices voudront
que la couleur de leurs pneus soit assortie à la couleur
des sièges , ou de leur tailleur favori..." En fait,
les conductrices ne voulurent rien de tout cela! Il est bien
difficile de comprendre rétrospectivement comment Goodyear
en arriva, à l'époque, à se lancer dans
cette aventure.
Dans les années 60 et 70,
le premier gourou venu pouvait convaincre n'importe qui que le
marché de "l'éducation programmée",
par le biais de systèmes électroniques, était
à la veille d'une croissance fabuleuse. La vogue que connaissaient
alors le béhaviorisme (une sorte d'ingénierie du
comportement) et l'informatique confirmaient ce genre de pronostics.
Les ventes, en revanche, restèrent toujours à la
traîne. Et l'on voit bien aujourd'hui pourquoi: les machines
proposées n'étaient au fond que de coûteux
gadgets à tourner des pages ; elles n'offraient guère
d'avantage par rapport à la lecture de livres.
La télévision interactive,
censée donner aux programmes cathodiques des années
80 une dimension nouvelle, ne prit pas davantage son envol. Warner
Communications s'allia avec American Express pour former Warner
Amex Cable Communications Inc., qui mit sur le marché
QUBE, un système permettant de répliquer à
son téléviseur! Au prix d'une taxe mensuelle, les
téléspectateurs intéressés pouvaient
se livrer à toutes sortes de distractions excitantes:
répondre au travers de sa TV à des sondages d'opinion,
répondre à des questionnaires publicitaires, commander
des tas de choses... Cette dernière possibilité
plut surtout aux enfants qui, en manoeuvrant quelques touches,
avaient la possibilité de se faire livrer à domicile
une mobylette de 350 dollars, au grand chagrin de leurs parents.
Au début, les consommateurs de la
ville-test (Colombus, dans l'Ohio) furent enthousiastes et actifs.
Mais, une fois que la nouveauté eut disparu, ils retournèrent
à leurs anciennes amours: la télé passive,
ou disons plutôt: inactive. QUBE tira l'échelle
au milieu des années 80.
Une leçon qui ne servit à
rien, apparemment, puisque quelques années plus tard,
en 1987, les fabricants de jouets crurent avoir découvert
un marché d'avenir dans les jeux, les jouets et les films
qui, par le biais de leur TV, "interagissaient" avec
les enfants. Mattel proposa "Captain Power", grâce
auquel les gosses pouvaient tirer sur les méchants apparaissant
sur
l'écran. Worlds of Wonder mit au point des aventures et
des jeux de football dont l'issue pouvait être changée
à volonté. Et ce n'est là qu'un début,
jubilaient les prophètes, car bientôt les adultes
eux-mêmes passeraient leurs soirées avec ces programmes:
"Ils choisiront soit de regarder passivement Les aventuriers
de l'Arche perdue, soit de faire eux-mêmes partie de
l'aventure". Beaucoup d'observateurs se dirent sceptiques.
Mais les fabricants avaient tellement peur de rater le train
doré de l'avenir... Hélas pour eux, le train n'a
jamais quitté la gare. Pour la raison évidente
que la plupart des jeux interactifs impliquent l'acquisition
de matériel sophistiqué valant plusieurs centaines
de dollars, alors que les téléspectateurs (comme
le montraient à l'époque déjà les
études de marché) préfèrent jouir
passivement du spectacle que leur diffuse la télé.
Ils n'ont pas envie de dialoguer avec leur poste, ni de se battre
avec ses boutons pour essayer de le maîtriser.
Le videotex (voir à son propos l'article
de Liliane Jordi publié dans "Le Temps stratégique"
no. 32 d'avril 1990: "Où l'on voit les Romands se
débattre avec un vidéotex lent, idiot et germanomanique"),
annoncé comme la bonne affaire des années 80, est
l'exemple le plus récent du même syndrome. Le vidéotex a certes, sous sa version Minitel, massivement subsidiée
par le gouvernement, pénétré le marché
français. Aux États-Unis, en revanche, il ne va nulle
part. Rares sont en effet les consommateurs américains
qui éprouvent l'irrésistible envie de gérer
à distance l'argent qu'ils ont déposé à
la banque ou de visionner pendant leurs week-ends des bases de
données. Surtout ils n'ont pas envie de payer le prix
(substantiel) du matériel vidéotex nécessaire pour
pouvoir faire toutes ces choses mirifiques. Les entreprises qui
fournissent de l'information aux systèmes vidéotex en
sont d'ailleurs à chercher encore, désespérément,
les services qu'ils pourraient bien rendre par son intermédiaire
et que les consommateurs trouveraient vraiment utiles.
Quelques mots maintenant à propos
de la "voiture du futur", comme disent les constructeurs,
pleine de gadgets technologique avancés dont on se demande
souvent à quoi ils peuvent bien servir. Ainsi, dans un
modèle récent de la Cadillac Voyage, le rétroviseur
a été remplacé par une caméra fixée
sur le coffre arrière reliée un écran du
tableau de bord. Un deuxième écran abrite un système
de navigation à inertie, qui permet de déterminer
en permanence la position géographique exacte de la voiture.
Une analyse prix/performances même sommaire aurait pourtant
indiqué que ces innovations sont incapables de soutenir
la comparaison avec le banal miroir argenté d'un rétroviseur
extérieur et la carte routière à 3 francs
glissée dans le compartiment à gants. Sans rien
dire du fait que les consommateurs d'âge mûr, ceux
justement qui achètent des Cadillac, ne s'intéressent
guère aux gadget technologiques, surtout s'ils coûtent
les yeux de la tête.
General Motors, pour sa part, va sans doute
"bâcher" bientôt son système de
vision nocturne à infrarouges. L'idée de ce gadget
est que les conducteurs roulent plus vite que ne le permet la
portion de route réellement éclairée par
leurs phares. Un écran, encore un, vient donc orner le
tableau de bord, qui devrait permettre de voir à travers
la pluie, la neige, le brouillard et la fumée. Le système
a quelques défauts cependant: il est logé dans
une grosse boîte fixée sur le toit du véhicule;
et il doit être réfrigéré par de du
nitrogène liquide, qui dépasse de quelques dizaines
de degrés seulement le zéro absolu. Ford et Chrysler,
eux, ont eu le bon sens de laisser tomber ces systèmes de vision nocturne.
Je citerai enfin un nouveau sport (nouveau
pour les États-Unis, s'entend) qui a échoué parce
qu'il n'offrait pas aux spectateurs d'avantages évidents.
En 1985, le New York Times analysa dans un article le
déclin du football professionnel (de style européen)
aux États-Unis, peu avant que les deux Ligues nationales du pays
ne fassent faillite. "Le football, faisait observer le journal,
n'est pas une simple marchandise. Il a derrière lui cent
années d'histoire humaine intense. Il exige donc de ses
fans une implication particulièrement intime et passionnée.
Il est évident qu'une telle implication ne peut naître
instantanément." Conclusion: le football européen
n'apporte rien aux Américains qu'ils n'aient déjà,
et en mieux!D'autant que les scores du football européen,
toujours très faible, ne permettent pas l'excitation des
scores très élevés courants dans le football
américain. Le Times concluait sa démonstration
par la phrase célèbre de Sam Goldwyn: "S'ils
ne veulent pas venir, vous ne pouvez les en empêcher" (If they don't wanna come, you can't stop
them).
Cela dit, certaines technologies
nouvelles offrent quand même, c'est évident, des
avantages supplémentaires réels... Hélas
pas toujours suffisants cependant pour que les gens acceptent
de payer plus cher pour en bénéficier!
Considérez le cas du visiophone
d'AT&T, une technologie de pointe dont on disait qu'elle
allait changer nos vies, mais qui pour l'heure est un flop spectaculaire.
Le géant américain travaillait sur le visiophone
(qui est un téléphone-télévision
en quelque sorte) depuis les années 30. L'invention du
transistor, en 1948, lui permit de lui donner un format raisonnable.
Il décider de le lancer commercialement en 1964.
Les avantages du visiophone pouvaient sembler
clairs: les gens pouvaient enfin se parler et se voir sans les
dépenses et les fatigues du voyage. A terme, annonçaient
les spécialistes, le visiophone rendrait les réunions
d'affaires face à face totalement inutiles. Les représentants
de commerce visiteraient leurs clients sans sortir de leur bureau.
Les sociétés n'auraient plus à budgétiser
des frais de voyage. La productivité de leurs employés
croîtrait. Les entreprises s'éparpilleraient enfin
dans la nature, condamnant à terme les centres d'affaires
situés au coeur des villes... au point de rendre problématique
demain le financement des réseaux de transports publics
urbains.
Le visiophone fut installé à
titre d'essai chez Union Carbide, qui s'en dit fort satisfait,
puis présenté au public à la Foire Mondiale
de New York de 1964: les visiteurs furent épatés
et les prévisionnistes avec eux. Un article de1969 paru
dans The Bell Laboratories Record disait: "Nombre
d'entre nous aux Bell Labs croyons que le visiophone apportera
aux humains des avantages révolutionnaires du même
ordre d'importance qu'hier le téléphone".
Toutes les études tapaient sur le
même clou: le visiophone c'était l'avenir, et un
avenir doré. Une enquête commandée mi-69
par AT&T à l'Institute for the Future ("A Long
Look Ahead") avertissait pompeusement qu'en 1985, "le
monde sera très différent de ce qu'il est aujourd'hui".
Elle annonçait qu'à cette date, trois millions
de visiophones seraient en service aux États-Unis, générant
quelque 5 milliards de dollars de revenus; que la violence serait
devenue telle (50 % de chances qu'il y ait en permanence, dans
l'une ou l'autre des grandes villes américaines, des émeutes
et des combats de guérilla) que les gens, par peur de
sortir de chez eux, multiplieraient les communications téléphoniques;
que le gouvernement serait obligé d'intervenir davantage
pour définir des objectifs nationaux; mais qu'heureusement
il autoriserait des augmentations de tarifs pour que les compagnies
comme AT&T puissent croître (!) Non seulement ces prédictions
se sont révélées fausses, mais l'Institute
of the Future manqua complètement le coche, en n'ayant
pas su voir venir le plus grand événement de toute
l'histoire d'AT&T, à savoir son démantèlement
par l'État, qui en fit plusieurs compagnies régionales
indépendantes.
Quant au visiophone proprement dit, les
consommateurs se rebiffèrent devant son prix. Au moment
de passer à la caisse, ils décidèrent qu'ils
prendraient le téléphone, d'accord, mais sans l'image.
Le projet ne mourut pas tout de suite, cependant. Au début
des années 80, il évolua en "service de téléconférence".
Des bureaux spéciaux destinés aux entreprises "avec
un pied dans le futur" furent équipés de visiophones
afin de leur permettre de tenir des réunions d'affaires
à distance. L'offre était donc la même qu'avant.
Le service de téléconférence fut dans une
large mesure un échec, les gens continuant à préférer
le contact humain réel au contact électronique
désincarné. Comme dit John Naisbitt, l'avènement
des hautes technologies accroît les besoins de contacts
humains personnels, au lieu de les réduire.
Mais en dernier ressort, ce qui a tué
le visiophone c'est qu'il proposait des avantages surprenants,
amusants, mais qui n'étaient pas vraiment nécessaires.
Le téléphone classique suffit amplement à
la majorité des conversations. Le visiophone s'est donc
retrouvé en concurrence avec le téléphone
classique, tout aussi efficace, mais beaucoup moins cher! Il ne
pouvait gagner cette bataille.
Les faiblesses d'analyse et de jugement
évoquées dans cet article tiennent parfois à
la faiblesse des hommes, prévisionnistes ou décideurs.
Mais plus souvent que l'on croit à l'influence persistante
des années 60, dont l'économie florissante et les
exploits spatiaux déterminèrent en Amérique
une espèce de mépris généralisé
pour le coût des choses. Personne ne trouvant plus utile
de poser des questions aussi bêtes que: qui payera? A-t-on
réellement besoin de ces innovations fantastiques? Y a-t-il
vraiment un marché pour des usines et des motels sous-marins?
Pour quels consommateurs? Est-on sûr que les gens voudront
vivre dans des maisons en plastique? "Aujourd'hui, répliquait
un expert, si un projet est valable, son coût apparaît
secondaire."
Mais il y a mieux encore. Écoutez Frank
Davidson: "La richesse, clamait-il, est un produit d'ingénierie.
Elle ne surgit pas de la science et de l'économie comme
Pégase du sang de Méduse. Les tenants des vieilles
professions libérales devront désormais, eux aussi,
se doter d'une mentalité d'ingénieurs." Sur
cette base il proposa des idées à faire sauter
n'importe quelle banque, la construction de villes off-shore
ou le creusement d'un tunnel sous l'Atlantique Nord, notamment.
Le tunnel, insistait-t-il, réduirait la pollution, stabiliserait
les prix du fret, et ferait faire des tas d'économies,
puisqu'il n'y aurait plus besoin de construire autant de bateaux
et d'avions! Le coût colossal de ces réalisations?
Objection balayée, Votre Honneur.
Mais heureusement il existe encore des
esprits de bon sens, qui ne méprisent pas les bonnes vieilles
comparaisons prix/performances. Au Congrès, qui discutait,
en 1987 encore, d'une éventuelle dépense de12 milliards
de dollars pour construire une station spatiale dont le projet
avait été lancé au milieu des années
60, John Spike, de la Federation of American Scientists, un expert
en matière spatiale, fit observer que "la grande
question à propos des stations spatiales est de savoir
si elles répondent à une véritable demande
et si les astronautes qui les habiteront auront autre chose à
faire qu'à jouer aux cartes ou à se prendre le
pouls mutuellement." Question excellente, l'on en conviendra,
méritant une vraie réponse.
© Le Temps stratégique,
No 36, Genève, Octobre 1990. le.temps@edipresse.ch