Le titre de ce numéro spécial
est sans ambiguïté. Il dit aux industriels, aux commerçants,
aux hommes d'affaires, à chacun: "Méfiez-vous
des prédictions!"
Mais peut-on s'en méfier vraiment?
L'Occident tout entier, et sa force, et
sa gloire, ont été construits sur notre talent
sinon à prédire du moins à prévoir,
et sur l'art connexe de faire des plans. Comment dès lors
rayer de notre arsenal des techniques qui nous ont permis de
construire des cathédrales, de conquérir des continents,
de créer des empires industriels, d'aller sur la lune,
de construire des barrages grands comme des pays, et, de manière
plus générale, de maîtriser le monde et la
nature comme jamais personne n'y avait réussi avant nous?
D'ailleurs, avons-nous le choix? Peut-on
renoncer à prévoir? Le fameux modèle Benetton,
du nom de ce fabricant italien de vêtements tricotés
qui est capable, pour satisfaire aux goûts volatiles du
public, de changer complètement sa collection en quelques
semaines, au lieu des longs mois dont ses concurrents à
planification classique ont besoin, est-il un modèle de
non-prévision? Sûrement pas.
Car la prévision est inhérente
à l'homme pensant. Ce qui varie, en revanche, et varie
au point de faire croire que l'on a affaire à des phénomènes
différents, c'est la portée, la longueur, des prévisions.
Il y a des prévisions courtes (une voiture fonce sur moi,
je prévois qu'elle va m'écraser, je planifie de
faire un bond en arrière sur le trottoir, j'exécute
mon plan, je suis sauvé!), des prévisions longues
(sachant qu'un million d'enfants sont nés cette année,
je prévois que dans 65 ans ils pèseront lourdement
sur le système de caisses de pension du pays), et des
prévisions très longues (les astronomes pourraient
dire sans doute le jour et l'heure à laquelle notre bon
vieux Soleil, ayant épuisé toutes ses ressources
énergétiques, sera condamné à s'éteindre).
Plus l'environnement est dur, mouvant,
instable, plus la prévision à son propos sera courte.
Plus l'environnement est stable, facile, confortable, plus la
prévision à son propos sera longue. L'être
humain s'efforcera toujours de prévoir aussi loin que
l'environnement le lui permet. Voyez ce jeune homme: il entre
dans le marché du travail en période de paix et
de prospérité: il se paie le luxe d'établir
un "plan de carrière" pour les quarante prochaines
années de sa vie; le même jeune homme cependant,
pris dans une guerre et envoyé au front, n'osera faire
aucune prévision au-delà de sa prochaine permission,
dans le meilleur des cas.
Dit autrement: on fait les prévisions
que l'on peut.
Il se trouve justement que nous autres
Occidentaux avons été habitués, par un environnement
trop longtemps facile, à faire des prévisions qui
fonctionnaient bien. Nous avons donc fini par croire que nos
prévisions avaient presque valeur de lois scientifiques.
Par oublier qu'elles ne sont au mieux que des outils mentaux,
et qu'il est toujours malsain d'adorer ses outils. Par perdre
de vue que prévoir n'est pas une science, mais un travail
incessant de l'esprit, une descente réitérée
dans l'inconnu -et qu'il ne suffit pas d'embarquer pour cette
plongée lesté des plus fortes statistiques ou des
conseils des meilleurs cerveaux pour en réduire la nature
fondamentalement hasardeuse.
Endormis par nos succès passés,
nous avons fini enfin par ne plus savoir changer la longueur
de nos prévisions en fonction des changements de circonstances.
Pour un Benetton qui a su percevoir que les prévisions
en matière de mode ne peuvent plus être, désormais,
que très courtes, combien de fabricants pétrifiés,
croyant encore qu'elles peuvent être longues, et proposant
à leur clientèle des caftans noirs traînant
par terre au moment même où elle se meure pour des
mini-jupes rouges?
Pendant ce temps, d'autres nations, contraintes
de vivre depuis des siècles dans un environnement hostile,
ont développé un formidable talent pour ajuster
leurs prévisions aux circonstances. Les Japonais, pour
ne parler que d'eux, sont capables de faire des prévisions
à long terme aussi fiables que les nôtres, mais
en outre, lorsque les circonstances changent brutalement, savent
changer totalement de plans dix fois plus vite que nous. Après
le choc pétrolier de 1973, ils ont décidé
que leur dépendance à l'égard de l'énergie
fossile devenait intolérable. Ils ont donc changé
leurs plans, et aujourd'hui, pour une même production,
dépensent trois fois moins de pétrole que nous.
Cependant que nous, incapables de changer nos plans radicalement,
nous continuons pour l'essentiel, dix-sept ans plus tard, sur
la bonne vieille lancée du gaspillage énergétique.
Le nez à géométrie
variable est un talent vital, nous l'avons perdu, nous devons
le retrouver.
Claude Monnier
© Le Temps stratégique,
No 36, Genève, Octobre 1990. le.temps@edipresse.ch