L'économiste, confronté
à un problème de prévision, se forge, en
général, à partir de quelques outils de
base, une méthodologie ad hoc, moins en fonction de critères
théoriques que des statistiques dont il dispose! Ce sont
ces outils de base que je vais présenter ici, ainsi que
le petit nombre d'idées-force qui les fondent. Il va sans
dire qu'une même méthode de prévision peut
reposer sur plusieurs de ces idées-force.
Idée-force no.1: demander l'opinion
d'un expert. Une idée bien
naturelle, la première même qui vient à l'esprit
de quiconque est confronté à un problème
de prévision... Dans l'antiquité, lorsqu'un individu
voulait connaître son sort, il s'adressait à un
devin, et lorsque le roi se préoccupait de la destinée
de son royaume, il s'adressait à un prophète. Selon
le livre de la Genèse, Pharaon, après avoir fait
appel à tous les devins et à tous les sages de
l'Égypte, demanda à Joseph l'interprétation du
songe où il avait vu sept vaches grasses et sept vaches
maigres. Joseph expliqua que les premières préfiguraient
sept années d'abondance, les secondes sept années
de famine. Cette prévision d'un cycle économique
incita Pharaon à stocker une partie des récoltes
des années d'abondance pour conjurer la famine des années
suivantes.
Bien entendu, pour faire aujourd'hui des
prévisions économiques, on choisit d'autres experts,
que l'on peut classer en trois catégories: ceux qui experts
sont par la force des choses, parce que l'événement
à prévoir dépend de leur décision;
ceux qui le sont malgré eux, parce que leurs craintes
ou leurs espoirs déterminent l'événement;
ceux enfin qui prétendent l'être, c'est-à-dire
les experts à proprement parler!
Si l'on doit par exemple prévoir
le volume des dépenses d'investissement d'un pays, on
peut interroger sur leurs intentions les entreprises privées
et les collectivités publiques qui vont faire ces dépenses,
planifiées, qu'il s'agisse de construction ou d'équipement,
plusieurs mois, voire plusieurs années, à l'avance.
De même pourra-t-on faire des prévisions sur les
ventes de voitures ou de frigos en interrogeant sur leurs intentions
d'achat les ménages. Les avis de de ces experts malgré
eux, invités à donner leur avis, conduisent à
des prévisions d'une bonne fiabilité, mais dont
la précision peut se détériorer rapidement
dans la mesure où la durée à prévoir
est longue.
On fait appel à la deuxième
catégorie d'experts non pas parce que l'on croit que leurs
prévisions se matérialiseront, mais parce que leurs
anticipations sont un déterminant majeur de la variable
que l'on cherche à prévoir. Ces experts sont les
mêmes entrepreneurs ou consommateurs que ceux de la première
catégorie, mais on leur demande un autre type d'opinion,
appelé attitude. En Suisse, par exemple, l'Office
fédéral des questions conjoncturelles fait exécuter,
chaque trimestre, une enquête par téléphone
pour déterminer l'attitude des consommateurs face à
l'évolution de la situation économique générale,
des prix, de l'emploi, etc., parce que la connaissance de ces
anticipations (craintes ou espoirs) peut contribuer à
prévoir la consommation des ménages. Les réponses
obtenues sont qualitatives (du type "amélioration",
"pas de changement" ou "détérioration"),
mais elles peuvent être traduites en chiffres, sous forme
d'indices de diffusion, donnant le pourcentage de réponses
favorables, ou de solde, différence entre réponses
favorables et défavorables, exprimé en pourcent
du total des réponses. Ainsi chiffrées, les attitudes
sont corrélées avec la consommation pour établir
une relation statistique permettant la prévision. L'apport
de ces données à la prévision semble plutôt
maigre et reste un sujet controversé.
Contrairement aux experts involontaires
des deux premières catégories, les vrais experts
peuvent être consultés sur toutes sortes de sujets
de prévision et pour des horizons qui dépassent
le court terme. Pour prévoir la consommation d'énergie
des ménages, par exemple, il faut connaître, outre
le nombre de ménages et leur équipement ménager,
le rendement énergétique des appareils qui seront
disponibles à l'horizon de prévision. Si cet horizon
est très éloigné, on n'a d'autre choix que
de recourir aux avis de spécialistes en technologie.
Mais alors se pose une première
question: faut-il se fier à un seul expert, ou en consulter
plusieurs? Le bons sens suggère d'opter pour la seconde
solution, car dénicher l'expert "le plus réputé"
relève de la gageure et qu'il y a souvent autant d'avis
que d'experts. D'où une seconde question: comment extraire
une prévision fiable des opinions souvent contradictoires
données par les membres d'un panel d'experts? On peut
bien sûr les réunir en commission dans l'espoir
qu'ils aboutiront à un consensus. Hélas, le consensus
peut être complètement biaisé, parce qu'une
minorité de fortes personnalités subjugue toutes
les autres par exemple ou que la minorité adhère
à l'avis de la majorité "par usure".
Pour pallier ces inconvénients, on peut procéder
à une enquête anonyme où chaque expert a
le même poids. Mais, dans ce cas, l'espoir d'atteindre
un consensus s'évanouit et l'on perd tout l'effet cynégétique de la discussion en groupe.
Une procédure intermédiaire
a été développée dans les années
soixante à la Rand Corporation. Appelée Delphi
(de Delphes, ville célèbre par son oracle), cette
procédure préserve l'anonymat des experts et de
leurs réponses par l'utilisation d'un questionnaire. mais
les fait interagir par l'intermédiaire d'un coordinateur.
Celui-ci dépouille les questionnaires et les resoumet
aux experts, pour révision, accompagnés des résultats
du dépouillement. L'information statistique fournie est
représentée par la médiane des réponses
et par l'intervalle interquartile, qui exprime la dispersion
des réponses. Si un participant maintient son estimation
en dehors de l'intervalle interquartile, on lui demande d'expliquer
ses raisons. Tous ces arguments sont résumés et
soumis pour critique avec le troisième questionnaire.
Cette forme d'interaction peut être poursuivie mais, en
pratique, elle s'arrête là, soit que les réponses
finissent par se cristalliser, soit que l'organisateur manque
de temps pour faire un ou plusieurs tours supplémentaires!
La méthode Delphi, souvent critiquée
parce qu'elle ne prend pas en compte les liens pouvant exister
entre les différentes prévisions demandées
aux experts, reste très utilisée, ce qui témoigne,
sinon de sa fiabilité, du moins de son utilité.
Idée-force no. 2: guetter
les signes avant-coureurs. Ce deuxième
principe de prévision remonte, lui aussi, à la
nuit des temps. Les aruspices cherchaient des présages
dans les entrailles des animaux, les auspices dans le comportement
des oiseaux, les empyromanciens dans l'auscultation des foyers...
L'économie moderne recourt aux signes avant-coureurs pour
prévoir surtout l'évolution de la conjoncture,
ses retournements en particulier.
L'idée de base est simple: les ordres
précèdent la production et les ventes; les entreprises
réduisent la durée du travail avant de licencier;
le sens de variation d'un stock apparaît avant que l'on
ne connaisse le niveau de cette variation, et tous ces éléments
sont faciles à connaître. Certains noient cependant
cette idée dans une grande sophistication théorique.
Je songe ici aux raisons invoquées pour justifier le choix
des trois courbes du célèbre baromètre de
Harvard: l'indice du cours des actions (courbe A), en tant qu'indicateur
avancé; le volume des chèques tirés sur
les dépôts bancaires (courbe B), comme indicateur
coïncident; le taux d'intérêt (courbe C), comme
indicateur retardé, destiné à contrôler
tout signal émis par les deux autres. La théorie
de Harvard se résume ainsi: une augmentation du taux d'intérêt
(courbe C) engendre un climat de pessimisme dans l'économie
qui fait diminuer le cours des actions (courbe A), ce qui conduit
à une réduction des investissements et donc à
une récession (courbe B). Cette dernière produit
une diminution des taux d'intérêt (courbe C), qui
rend aux anticipations leur optimisme et pousse les prix des
actions à la hausse (courbe A), en générant,
par là, la reprise de l'activité économique
(courbe B), c'est-à-dire le bouclement du cycle conjoncturel.
Il faut noter que le baromètre de Harvard s'est révélé
incapable de prévoir ou même d'enregistrer la Grande
dépression des années trente.
En pratique, de nombreux pays disposent
aujourd'hui d'une batterie d'indicateurs avancés qu'ils
utilisent pour formuler leurs diagnostics conjoncturels. On constate,
cependant, que les indicateurs avancés de conjoncture,
s'ils prévoient virtuellement tous les retournements,
le font avec une avance très variable et, parfois, annoncent
des retournements qui ne se produisent pas. Pour réduire
le risque de fausses alertes, on préfère donc recourir
à des agrégats d'indicateurs avancés qui
prennent la forme d'indices de diffusion (pourcentage
d'indicateurs qui augmentent) ou d'indices composites
(intégrant l'ampleur des variations des composants). Ces
raffinements ne font pourtant qu'atténuer les problèmes,
sans les éliminer, et le prévisionniste doit, à
ce stade, porter un jugement subjectif, fondé sur son
expérience. C'est dire que la méthode des indicateurs
avancés relève trop de l'art pour être à
la portée de chacun.
Il ne faudrait pas conclure de cette présentation
un peu desabusée que la prévision par indicateurs
avancés se limite au seul domaine de la conjoncture ou
du court terme. On l'a utilisée avec succès dans
d'autres domaines et pour des prévisions à moyen
ou à long terme, notamment dans le domaine technologique,
qui fait l'objet de ce numéro spécial.
Idée-force no. 3: exploiter
les régularités temporelles.
Cette troisième idée est à l'origine d'un
très grand nombre de techniques, de modèles et
même de théories de prévision. Elle fascine
des cohortes de statisticiens-mathématiciens et d'économètres
à vocation statistico- mathématique, à qui
elle permet de s'adonner à la volupté des raffinements
ésotériques... jusqu'à l'orgasme intellectuel.
On commence par porter les observations
historiques de la grandeur économique à prévoir
sur un graphique, dont l'axe vertical (l'ordonnée) indique
la valeur de la grandeur en question et l'axe horizontal (l'abscisse)
la date à laquelle elle a été observée.
On obtient ainsi une suite de points (une série temporelle
ou série chronologique ou encore chronique) que l'on dévisage
attentivement pour deviner si les points sont approximativement
alignés sur une droite imaginaire. Si tel est le cas,
ce qui en économie arrive plus souvent qu'on ne l'imagine,
on prend une règle et on trace cette droite imaginaire
sur le graphique, à travers et au-delà des
points. Pour formuler une prévision, on regarde ensuite
quelle valeur indique cette droite à la date choisie .
C'est tout. La méthode est simple, totalement explicite,
donc "objective" parce que transmissible et reproductible.
Tout cela est d'ailleurs bien connu: il s'agit de la très
banale extrapolation.
Mais si l'on n'arrive pas à imaginer
une droite, que fait-on? On cherche à imaginer une autre
courbe "régulière". Pour peu que l'on
soit un mathématicien chevronné, on arrive facilement
à en trouver une et, de surcroît, à l'écrire
en formule, du style: y=f(x), où y désigne la grandeur
et x le temps. Une formule qui ne sera pas celle de la courbe
passant réellement à travers les points observés,
mais de la famille des courbe ayant à peu près
cette "forme". Mais comment trouver la valeur des paramètres
qui caractérisent la courbe particulière que l'on
a perçue à travers les points? Ce problème
est, en général, difficile à résoudre
graphiquement (sauf pour la droite), mais peut trouver une solution
mathématique. Il suffit d'exprimer en formule la distance
entre les points et une courbe quelconque de la famille, puis
de décider que la courbe particulière que l'on
cherche est celle qui minimise la distance. Ce n'est plus dès
lors qu'une affaire de calcul, dit de l'ajustement. Le hic c'est
qu'il n'y a pas une définition unique de distance: elle
peut être euclidienne ou non-euclidienne. De sorte que
chaque mathématicien en quête d'originalité
ou de reconnaissance par ses pairs peut proposer la sienne...
et c'est évidemment ce qui se passe! D'où la prolifération
des méthodes d'ajustement, conduisant à autant
de prévisions différentes à partir du même
principe. La situation est devenue si confuse qu'il a fallu concevoir
une théorie statistico-mathématique, dite de l'estimation,
qui trie le bon grain de l'ivraie en attribuant aux écarts
entre les valeurs historiques et les valeurs de la courbe à
la même date les caractéristiques d'une variable
stochastique (aléatoire) à laquelle s'applique
le calcul des probabilités... La terreur de mes étudiants
en économie!
Mais la fécondité du principe
ne s'arrête pas là. Il incite aussi à rechercher
un invariant temporel de la grandeur économique, sur lequel
asseoir la prévision. Par exemple, dans le cas où
les points historiques sont sur une droite, l'invariant temporel
est la variation entre deux dates successives (la vitesse), qui
est constante. Souvent, on est obligé de fouiller plus
avant pour dénicher l'invariant: taux de variation, différence
seconde (l'accélération) ou troisième, et
j'en passe... Le résultat des courses c'est que l'on se
retrouve avec une formule, appelée équation de
récurrence (bien entendu stochastique), qui relie la valeur
courante (date t) de la grandeur à une suite plus ou moins
longue de valeurs passées (dates t-1, t-2,...). Cette
formule permet de calculer, pas à pas (on dit par récurrence
ou itérativement), la prévision pour la date t+1,
puis t+2, et ainsi de suite, à partir de l'observation
la plus récente et des observations pour les dates antérieures
figurant dans la formule. Pour faire bref: ce type de modèle
a "fait un tabac" chez les économistes d'entreprise
(notamment pour prévoir l'évolution à court
terme des ventes) et assuré la fortune académique,
ou parfois financière, de quelques statisticiens qui,
comme le couple Box et Jenkins ont su vanter les mérites
de leur variante.
Tous ces développements empêchent
surtout ceux qui s'y livrent de se poser la question fondamentale:
est-ce que tout cela est bien utile? Question à laquelle
on est bien obligé de répondre par un oui et par
non.
Non: parce que prévoir une variable
économique, quelle qu'elle soit, sans faire référence
aux autres variables (économiques ou non) avec lesquelles
elle interagit dans la réalité, est insensé
ou du moins osé. Cette façon outrancièrement
mécaniste de prévoir, qui postule l'autonomie de
la variable par rapport à son environnement, repose sur
l'hypothèse implicite de la constance de cet environnement
(le fameux "toutes choses égales par ailleurs"
des économistes théoriciens) ou plutôt sur
l'hypothèse d'une évolution qui se poursuivra comme
par le passé. La prévision sera donc fondée
sur un acte de foi, sans souci d'explication ou de compréhension.
Ces modèles sont bien sûr incapables de prévoir
les points de retournement conjoncturels.
Oui: parce que la série historique
sur laquelle repose l'extrapolation est parfois tout ce dont
on dispose pour prévoir. Faute de mieux, la prévision
par extrapolation a au moins l'avantage d'être praticable.
D'ailleurs, tant que l'environnement économique se trouve
en "régime de croisière", les prévisions
par extrapolation sont loin d'être décevantes.
Idée-force no. 4: expliquer
pour prévoir. Remède
à la tentation de la prévision mécaniste,
il s'agit là du quatrième et dernier principe de
prévision que je discuterai, étant entendu qu'il
en est d'autres encore, que je garde en réserve pour mes
étudiants, tels ceux d'analogie, de conformisme, ou celui
dit de "la voie de chemin de fer".
La météorologie, qui est
soeur de l'économie par l'intérêt qu'elle
porte au développement de méthodes de prévision
fiables, a fait en la matière ses progrès les plus
décisifs lorsque Lewis Richardson introduisit, en 1922,
la prévision dite numérique. L'idée était
de formuler, en utilisant les lois de la mécanique des
fluides et de la thermodynamique, un modèle mathématique
de l'atmosphère. L'état de l'atmosphère
étant connu à un instant donné, on pouvait
alors déduire de cet état une prévision
de l'évolution future. La même démarche avait
été utilisée par les astronomes, bien plus
tôt, pour prévoir avec succès la position
future des planètes. Pour formuler ce type de prévisions
scientifiques, on décrit d'abord le comportement du
système à prévoir à travers un ensemble
de lois scientifiques (qui sont des propositions générales,
explicatives, validées empiriquement par l'expérimentation
ou l'observation), puis, par déduction, on cherche à
quelle conclusion conduisent ces lois, lorsqu'on les applique
à un "état initial" donné.
Les économètres ont essayé
de développer une méthode de prévision de
même nature. Leur première tentative est à
peine plus récente que celle de Richardson en météorologie:
Jan Tinbergen (qui reçut le premier Nobel d'économie)
construisit le premier modèle économétrique
d'une économie nationale en 1935. Mais comme en météorologie,
il fallut attendre l'après-guerre pour que la méthode
devienne opératoire, sous l'impulsion de Lawrence Klein
(un autre Nobel d'économie), grâce à l'introduction
des calculateurs électroniques et à une observation
plus précise de l'"état" des économies.
Cette méthode suggère d'inscrire
les diverses grandeurs économiques à prévoir
dans un système d'équations simultanées
où elles figurent au titre d'inconnues du système
(on les appelle les variables endogènes). Chaque équation
doit représenter l'un des comportements des agents économiques,
l'une des contraintes techniques ou institutionnelles ou encore
l'un des mécanismes d'ajustement, qui tous assemblés
constituent l'économie. Par exemple, une équation
exprimera comment les ménages décident de leurs
achats, une autre quel processus de production on utilise pour
produire telle catégorie de biens. Ces équations
établissent des liens d'interdépendance entre les
variables endogènes à une même époque
(l'année, par exemple), mais elles font intervenir aussi
d'autres éléments explicatifs. D'abord des variables
endogènes décalées, c'est-à-dire
d'années antérieures, pour traduire des effets
d'habitude, des anticipations fondées sur l'évolution
historique, etc.; puis des variables exogènes (courantes
et retardées), exprimant l'état de l'environnement
de l'économie (prix internationaux, population, taux d'imposition
fiscale); enfin, des paramètres, c'est-à-dire des
constantes empiriques (élasticité prix, propension
à épargner, productivité du travail), ainsi
que des perturbations stochastiques, traduisant l'effet de facteurs
non identifiés. Pour déduire de ce système
l'évolution de l'économie, il faut alors calculer
la solution de ces équations (les inconnues sont les variables
endogènes) après avoir introduit l'observation
historique des variables endogènes et exogènes
et chiffré la valeur future des variables exogènes
et, si possible, des perturbations.
Cette méthode possède deux
atouts majeurs, par rapport à celles déjà
présentées. D'une part, elle permet d'analyser
séparément les différentes sources d'incertitude
qui affectent la prévision. D'autre part, elle est assez
générale pour permettre d'intégration des
autres méthodes évoquées, les renseignements
notamment tirés des enquêtes sur les intentions
ou les attitudes, ainsi que ceux fournis par l'appréciation
subjective des experts. Elle prend en compte cinq sources d'incertitude:
les équations, les constantes empiriques, les observations
historiques, l'évolution future des variables exogènes
et celle des perturbations. Aucune n'est négligeable,
chacune contribue aux erreurs de prévision.
La quatrième de ces sources d'incertitude
permet de distinguer la méthodologie de la prévision
économétrique de celle de la prévision météorologique.
Le météorologue peut prévoir en supposant
constants les "paramètres" de ses équations
qui décrivent l'état de l'atmosphère, sa
composition physico-chimique par exemple. L'économètre,
lui, ne le peut pas. Il est donc obligé d'anticiper l'évolution
de ses variables exogènes... à moins que sa mégalomanie
ne le pousse à élargir le système jusqu'à
établir un modèle de l'économie mondiale,
et rendre ainsi la notion d'environnement sans objet!
Selon que cette anticipation relève
du probable (ce qui n'est généralement possible
qu'à court terme) ou de la simple conjecture, on parlera
de prévision tout court ou de prévision conditionnelle
(lire: réaliste si la conjecture sur les variables exogènes
se concrétise). C'est selon cette deuxième acception
qu'il faut en général interpréter les prévisions
économiques à moyen et à long terme élaborées
par l'approche économétrique. L'évolution
attribuée aux variables exogènes n'est alors qu'un
simple "scénario", pour utiliser le jargon des
stratèges, c'est-à-dire une évolution admissible
de l'environnement, mais sur la plus ou moins grande vraisemblance
de laquelle on ne se prononce pas. De telles prévisions
ne relèvent plus de la volonté de fournir une prédiction
équivalente à une prophétie, mais sont faites
dans l'intention d'explorer l'avenir, dans une attitude prospective.
Suivant cette conception, le futur est constitué, à
côté d'éléments inéluctables
et d'éléments imprévisibles, d'un "espace
libre", à construire par l'action volontaire de l'homme
(le futur volontaire), qu'il convient d'orienter précisément
par des prévisions conditionnelles.
Des études comparatives portant
sur les erreurs des prévisions macroéconomiques
à court terme, réalisées sur plusieurs périodes
et pour plusieurs pays, ont montré que la précision
des méthodes économétriques est légèrement
meilleure que la précision des prévisions réalisées
par d'autres méthodes, formelles ou informelles. En l'état,
l'avantage de l'approche économétrique ne réside
pas tant dans ses capacités prévisionnelles que
dans son potentiel d'outil de simulation des effets de politiques,
que les autres méthodes sont incapables de prendre en
compte.
S'intéresser aux méthodes
de la prévision économique, c'est ouvrir une boîte
de Pandore recelant un ensemble hétéroclite d'outils
dont l'utilisation apporte surtout des déceptions. Mais
le besoin de prévoir la chose économique est si
puissant, la prévision si indispensable au fonctionnement
de notre société rationnelle, technologique et
marchande, que l'on ne peut y renoncer. Certes, elle la prévision
ne sera jamais le corollaire noble et fiable de la connaissance
scientifique dont rêvent tant d'économistes. Mais,
au fond de la boîte, demeure l'espoir que, toujours plus
proche de la démarche scientifique, elle nous donne les
moyens de mieux maîtriser nos destins.
© Le Temps stratégique,
No 36, Genève, Octobre 1990. le.temps@edipresse.ch