|

DOSSIERS EN LIGNE
Des
ordinateurs
presque vivants
La
fin des grandes
chaînes TV
Spécial
prévisions
POLEMIQUE
Par
John Horgan
POLEMIQUE
/ CONTRE-ARGUMENT 2
La
faiblesse de la thèse de John Horgan est qu'elle aussi
est improuvable !
ADDENDA
Les
théories fusillées
par John Horgan
Who's
who pratique
Bibliographie
Il
nous reste à découvrir 99% de la matière de l'univers
Il nous reste
à recréer
la vie en laboratoire
Il nous reste
à comprendre
comment une simplissime cellule unique peut aboutir à
des organismes complexes
Il nous reste
à débusquer les instructions secrètes enfouies
au cur de chacune de nos cellules
La science,
avec ses questions fondamentales, a de quoi durer jusqu'à
la fin des temps
|
POLEMIQUE
/ CONTRE-ARGUMENT 1
Finie, la science?
Tout reste à
découvrir !
Par
Robert M. Hazen
Robert M. Hazen
est chercheur au Laboratoire de géophysique de la Carnegie
Institution de Washington, D.C., et professeur de sciences de
la terre à l'université George Mason, à
Fairfax (Virginie). Il a publié avec Maxine Singer, président
du Carnegie Institute et ancien chercheur au Laboratoire de biochimie
du National Institute of Health, Why Aren't Black Holes Black?
The Unanswered Questions at the Frontiers of Science (New
York, Anchor Books, 1997) [Pourquoi les trous noirs ne sont-ils
pas noirs? Les questions sans réponse aux frontières
de la science].
Si l'on veut comprendre pourquoi
la science est un territoire où jamais les conquêtes
ne prendront fin, il ne faut pas dresser le catalogue de ce que
nous savons mais la liste de ce que nous ignorons encore. Ces
grandes questions sans réponse sont le moteur de la recherche
fondamentale. Elles tombent dans trois catégories. Qu'est-ce
qui existe? Comment ce qui existe est advenu? Et comment la nature
fonctionne-t-elle?
La question "qu'est-ce qui
existe?" est la question première de toute science.
Les explorateurs scientifiques des siècles passés
ont récolté dans les terres les plus exotiques
des spécimens d'animaux, de plantes et de minéraux.
Les chimistes ont isolé les uns après les autres
les éléments. Les astronomes ont dressé
la liste d'étoiles innombrables. Les physiciens ont scruté
les phénomènes étranges associés
à l'électricité et au magnétisme.
Et pourtant, même après des
siècles de labeur, la science n'a identifié, estime-t-on
ordinairement, qu'un ou deux pour-cent de toutes les espèces
vivant sur la terre, n'a exploré que la peau superficielle
de la planète, n'a décrit que quelques-unes des
80'000 protéines produites par notre corps. Nous connaissons
certes aujourd'hui les quelque 100 éléments stables
du tableau périodique, mais très mal les combinaisons
entre ces éléments, dont le nombre est quasiment
infini. Et il existe, dans chacune de dizaines de milliards de
galaxies de l'espace, ses dizaines de milliards d'étoiles
quelque chose comme un billion de systèmes solaires
pour chaque habitant de la terre. Il reste tant à découvrir.
Et comme si la tâche de décrire
l'univers tangible n'était pas suffisante, il apparaît
aujourd'hui que la masse essentielle de l'univers 99%,
disent certains est manquante, parce que constituée
d'une matière étrange ne ressemblant à rien
de ce que nous connaissons. Au cours des deux dernières
décennies, les astronomes ont découvert des preuve
écrasantes que l'univers est parsemé de matière
sombre, une chose invisible que ne peuvent débusquer nos
télescopes même les plus puissants.
La matière de l'univers que nous
connaissons est presque tout entière concentrée
dans des galaxies, lesquelles existent à une échelle
qui dépasse notre entendement. Chaque galaxie contient
en effet des dizaines ou des centaines de milliards d'étoiles
dans un espace dont le diamètre peut dépasser 100'000
années-lumière (une année-lumière
est la distance que la lumière franchit en une année,
soit approximativement 9.4 billions de kilomètres). Par
une nuit claire et à l'il nu, nous pouvons voir
toutes les étoiles et toutes les constellations de la
Voie Lactée, notre propre galaxie; mais avec des télescopes,
on peut encore voir aisément des milliards d'autres galaxies.
Les galaxies sont le point de départ
logique pour les astronomes désireux d'étudier
la nature et la distribution de la masse de l'univers. Pour estimer
la masse d'une galaxie, ils utilisent deux méthodes complémentaires.
Une méthode simple et rapide: ils comptent les étoiles
visibles et multiplient le nombre observé par la masse
moyenne d'une étoile, déterminée par l'observation
et le calcul théorique. Ils obtiennent ainsi une valeur
appelée "masse visible" de la galaxie. Et une
méthode plus sophistiquée, qui définit la
"masse dynamique" de la galaxie en observant la manière
dont ses étoiles se déplacent.
Pour la seconde méthode, les astronomes
mesurent la position et la vitesse orbitale des étoiles
ou des nuages en train de tournoyer au-dessus du noyau de la
galaxie qu'ils étudient, noyau qui est le lieu de forces
gravitationnelles immenses. Plus la masse de la galaxie est grande,
plus les étoiles tournent rapidement, ou alors elles sont
happées par son noyau. Au terme de ces observations, pour
peu que toutes les variables de la galaxie aient été
correctement prises en compte, la masse visible de la galaxie
doit être identique à sa masse dynamique.
Mais dans les années 1970, les astronomes
ont découvert que certaines parties extérieures
des galaxies spirales tournaient deux ou trois fois plus vite
qu'elles n'auraient dû, compte tenu de la gravité
des étoiles visibles. L'équation simple qui décrit
les orbites n'a que trois variables: la distance orbitale, la
vitesse orbitale et la masse. La distance et la vitesse orbitales,
que l'on peut mesurer par le biais d'observations télescopiques,
permettent de déterminer la vraie masse de la galaxie.
Conclusion: si l'évaluation de la masse d'une galaxie
fondée sur l'observation des étoiles visibles aboutit
à des résultats erronés, c'est que l'essentiel
de la matière de l'univers est sombre et invisible.
Les spéculations sur la nature de
la matière sombre abondent. Mais la première chose
à faire est de déterminer ce que la matière
sombre n'est pas. Elle ne peut être un amas ordinaire de
matière, comme les boules de neige ou les trous noirs,
parce que, dans ce cas, on détecterait ses effets sur
la lumière arrivant de sources plus éloignées
qu'elle. Elle ne peut être constituée non plus de
particules chargées électriquement, comme les électrons
ou les protons, puisqu'on ne repère aucune radiation électromagnétique.
Le fait que l'on ne puisse détecter la matière
sombre en laboratoire suggère qu'elle passe directement
à travers les atomes ordinaires.
Confrontés à cette difficulté
intimidante, les chercheurs ont postulé, pour rendre compte
de cette masse manquante, l'existence de particules subatomiques
exotiques: neutrinos massifs ou axions, mini-trous noirs, ou
amas de quarks appelés aussi pépites de quarks
(quark nuggets). Mais, en vérité, ils ne
savent rien de sûr. C'est pourquoi, partout dans le monde,
des équipes de physiciens s'efforcent d'imaginer des détecteurs
ultrasensibles, capables de capter quelques signaux subtils de
la matière sombre. Cela leur prendra des dizaines d'années,
mais ils ne lâcheront sûrement pas prise par manque
d'intérêt.
Si la science actuelle est tout entière
fondée sur l'observation et la mesure d'un pour cent seulement
des briques de construction de la réalité
la matière atomique ordinaire comment penser que
la physique ait atteint son terme? Notre quête de la matière
sombre, qui est encore dans son extrême enfance, n'est
pas une quête académique banale. La nature et la
quantité de masse manquante détermineront en effet
le destin ultime de l'univers. Sa gravité énorme
ralentira-t-elle son expansion continue? Finira-t-elle par le
condamner à s'effondrer sur lui-même? En vérité,
le problème de la masse manquante est au cur de
nos efforts pour comprendre le passé, le présent
et le futur du cosmos.
Et puis, de quelle matière étrange
est donc constituée cette masse manquante? Comment pouvons-nous
l'étudier? Quelles lois gouvernement ses comportements?
Et si nous réussissons un jour à la capter et à
lui donner la forme que nous voulons, qui sait quelles technologies
inouïes en pourraient découler?
La naissance de la vie résultant
d'un processus chimique, les questions sur l'origine de la vie
présentent l'avantage immense de pouvoir être étudiées
en laboratoire. On recourt pour cela à deux stratégies
complémentaires.
En 1952, Harold Urey, professeur à
l'université de Chicago, et Stanley Miller, l'un de ses
étudiants, provoquèrent en laboratoire des étincelles
électriques dans une atmosphère primordiale de
méthane, d'hydrogène et d'ammoniac circulant au-dessus
d'un réservoir d'eau chaude. Au bout de quelques jours,
ils eurent la surprise de voir la solution, incolore à
l'origine, virer au rose, puis au rouge, puis au brun, à
mesure que se formait un riche bouillon de molécules organiques.
Les expériences de ce genre font évoluer artificiellement
les composants de carbone qui existaient à l'époque
où la terre commençait à se former, il y
a 4.5 milliards d'années. Elles suggèrent que les
océans primitifs se sont sans doute remplis rapidement
d'une variété de molécules organiques complexes.
La concentration d'un tel mélange organique a dû
croître sans cesse, aucune vie n'existant pour s'en nourrir.
Mais, bien sûr, il y a une distance
énorme entre la soupe organique stérile préparée
par Miller et Urey, et une cellule vivante. Cette distance pourrait
toutefois être réduite par la seconde stratégie
de recherche. L'idée, là, est d'étudier
les mécanismes de fonctionnement chimique de deux des
organismes unicellulaires les plus primitifs de la terre: les
mycoplasmes et les cynobactéries.
Les mycoplasmes sont la forme de vie la
plus simple que l'on connaisse; ils ont un diamètre d'environ
1/2500è de millimètre et dépendent de leur
environnement pour plusieurs types de substances nutritives,
y compris des aminoacides et des bases d'acides nucléiques.
Les cynobactéries, eux, sont des organismes unicellulaires
plus grands et plus complexes, capables de survivre et de se
reproduire à partir des ingrédients de base les
plus simples: le dioxyde de carbone, l'azote, l'eau, et quelques
minéraux.
La simplicité structurelle des mycoplasmes
et chimique des cynobactéries pourrait contribuer à
expliquer les mécanismes de la vie primitive. Par exemple,
toutes les formes de vie ont une structure cellulaire, et toutes
les formes de vie disposent des mécanismes métaboliques
qui leur permettent d'extraire l'énergie dont elles ont
besoin. On en peut déduire que cette structure et ces
mécanismes doivent avoir forcément existé,
d'une manière ou d'une autre, dans les premières
cellules vivantes. En réduisant ainsi les mécanismes
métaboliques aux réactions chimiques les plus simples
possibles, les chercheurs espèrent découvrir la
séquence des événements qui se sont probablement
enchaînés pour permettre à la première
cellule de se reproduire.
Le début de la vie fut un événement
historique majeur, dont les nombreux détails se conservent
aujourd'hui encore dans la structure chimique des cellules. En
étudiant cette structure, la recherche biochimique devrait
donc pouvoir reconstituer les étapes chimiques du début
de la vie et peut-être même les reproduire. Mais
même si, d'ici quelques siècles, nous réussissons
à connaître en détail la séquence
chimique qui a fait surgir la vie sur la terre, qui sait si,
ailleurs dans l'univers, des séquences chimiques différentes
n'ont pas fait surgir elles aussi la vie? Cette quête des
innombrables origines possibles de la vie dans l'univers ne connaîtra
jamais de fin.
La troisième quête
scientifique, la plus illimitée assurément, et
qui mobilise le gros de la recherche fondamentale actuelle, tente
de comprendre comment la nature fonctionne: comment les étoiles
évoluent, comment les rochers s'érodent, comment
le cancer se développe, comment les atomes interagissent
entre eux, comment les champignons se reproduisent, et des millions
d'autres questions, toutes d'une complexité ahurissante.
Ainsi par exemple cette question, qui interpelle
les chercheurs depuis très longtemps: comment un simple
uf fertilisé peut-il se transformer en un être
humain? A mesure que l'embryon grandit, les cellules de l'uf
doivent en effet développer entre elles des relations
spatiales hyperspécifiques, et ce dans une séquence
temporelle immuable. A mesure que le nombre des cellules croît
par divisions, ces cellules se spécialisent et acquièrent
en effet une identité unique: la tête, l'intestin,
les jambes, le cur, le sang, les os, le cerveau.
Comment est-il possible que les gènes
d'un simple uf fertilisé contiennent toutes les
informations qui sont nécessaires pour produire un individu
aussi complexe? Cette question a été posée
pour la première fois il y a un siècle par Wilhelm
Roux, un biologiste allemand, qui étudiait des embryons
de grenouilles au microscope. On la trouve aujourd'hui au cur
de l'un des domaines les plus excitants de la science. Et bien
que des milliers de chercheurs y consacrent leurs meilleurs efforts,
rien ne permet aujourd'hui de penser qu'elle recevra jamais de
réponse.
Et même si une réponse lui
était un jour donnée, elle serait vraisemblablement
d'une complexité et d'une longueur sans égales.
L'analyse et la description des étapes spécifiques
aboutissant à la production d'une simple mouche
les soies rêches de ses pattes, les facettes impeccablement
ordonnées de ses yeux, les nervures exquises de ses ailes
nécessiteraient à elles seules des milliers
de volumes épais, tous richement illustrés et remplis
à ras bord de jargon génétique. Le même
travail, pour l'être humain, nécessiterait sans
doute des millions de volumes, sans que l'on sache aujourd'hui
comment on en noircirait les pages.
Sans doute faudra-t-il donc des siècles
avant que nous ne connaissions le détail des processus
de développement qui sculptent nos visages, nos corps
et nos esprits. Mais des expériences de biologie développementale
remarquables commencent à faire surgir quelques principes
de base. La biologie développementale surprend souvent
parce qu'elle s'intéresse plus à ce qui va mal
qu'à ce qui va bien. La raison en est qu'il est pratiquement
impossible de débusquer directement les mécanismes
génétiques du développement normal. Et qu'il
en serait ainsi même si l'on pouvait geler chacune des
séquences de ce mécanisme pour les examiner à
loisir. Il y a en effet trop de processus simultanément
en cours, trop de gènes qui agissent en même temps.
De surcroît, l'embryon humain se développe lentement
et son étude pose des problèmes éthiques
délicats. L'étude de notre propre espèce
a donc beaucoup de peine à progresser.
Pour tenter de contourner ces obstacles,
des milliers de biologistes développementaux concentrent
leurs efforts sur des organismes beaucoup plus simples et à
reproduction beaucoup rapide que l'organisme humain. Leur stratégie
de recherche standard consiste à faire se reproduire des
millions d'animaux à vie courte, le plus souvent des mouches
du vinaigre, Drosophila melanogaster, dont le cycle de
vie a le bon goût de n'être que de 10 à 14
jours, ou, à défaut, des vers plats, Caenorhabditis
elegans, ou des petits vertébrés: poissons
zébrés, grenouilles, souris.
Dans le cas des mouches du vinaigre, le
plus fréquent, les biologistes développementaux
exposent les insectes en train de se reproduire, ou leurs ufs,
à des rayons X ou à des produits chimiques mutagènes,
et obtiennent ainsi une quantité énorme d'individus
mutants. Lorsqu'une mouche ne réussit pas à se
développer ou se développe de manière anormale,
les équipes de recherche se précipitent pour identifier
le gène responsable de ce malfonctionnement. Et à
mesure qu'elles débusquent les gènes critiques,
elles commencent à reconstituer le puzzle du développement
de la vie.
Il va sans dire, cependant, que lorsque
d'anciennes énigmes se résolvent, de nouvelles
surgissent. Les progrès récents de la recherche
dans quelques domaines-clés, brièvement évoqués
ci-dessous, en attestent.
Contrôles chimiques à
l'intérieur de l'uf.
Le développement d'un organisme complexe commence longtemps
avant l'acte sexuel, parfois des mois ou des années avant
que l'uf et le sperme ne soient réunis. Chaque uf,
par exemple, doit contenir une suite de messages chimiques complexes
qui vont guider la formation initiale de l'embryon. Dans les
vers plats, la première division cellulaire produit toujours
une plus grande cellule en tête et une plus petite en queue.
Si l'on ôte l'une de ces deux cellules, la division suivante
produit de nouveau une cellule plus grande en tête et une
plus petite en queue. On en peut déduire que le message
chimique contenu dans l'uf distingue d'emblée la
tête de la queue. Pourtant, l'uf ne peut contrôler
indéfiniment le développement de l'organisme. Si,
après deux divisions cellulaires (quatre cellules), l'on
ôte l'une quelconque de ces cellules, le vers va souffrir
d'une déformation grave. On peut en déduire qu'après
deux divisions cellulaires, ce sont les cellules elles-mêmes
qui s'envoient les unes aux autres les signaux qui vont guider
le développement ultérieur. Comment font-elles?
C'est ce que les chercheurs essaient aujourd'hui de découvrir.
Régulation des gènes. Le processus qui fait qu'un gène spécifique
produise ou ne produise pas une protéine est au cur
de la biologie développementale. Chaque cellule d'un organisme
contient le génome complet de l'organisme, c'est-à-dire
les instructions nécessaires à la production de
toutes les protéines dont il pourrait avoir besoin. Or,
malgré son potentiel universel, chaque cellule remplit
des fonctions très spécialisées. Toutes
les cellules du pancréas, par exemple, contiennent l'ensemble
des gènes du corps humain, et pourtant chaque type d'entre
elles produit seulement un nombre limité de protéines
pancréatiques spécifiques, notamment de l'insuline
(unr hormone) et une variété d'enzymes digestives.
Bien que les chercheurs sachent désormais que chaque étape
du développement est contrôlé par une combinaison
unique de signaux chimiques, ils ne font que commencer à
comprendre comment ces signaux régulent le développement
et le fonctionnement de milliers de gènes dans chaque
cellule du corps.
Mort programmée des cellules. La biologie développementale s'intéresse
à la mort des cellules autant qu'à leur croissance.
A mesure qu'un embryon se développe, la mort extraordinairement
sélective de certaines cellules sculpte en effet les creux,
les cavités et les tubes de l'embryon, destinés
à constituer les structures essentielles du corps du nouveau-né.
Les cellules constituant par exemple les tissus palmés
qui relient les doigts et les orteils en train de se former,
finissent par mourir pour dégager doigts et orteils. Dans
le cerveau, de grandes quantités de cellules meurent,
pour ne laisser vivre que celles d'entre elles qui ont construit
des réseaux interactifs et productifs. La mort programmée
élimine aussi les cellules du système immunitaire
capables de reconnaître les cellules de l'organisme auquel
elles appartiennent, car elles risqueraient de les attaquer.
De manière plus générale, la mort programmée
régule le nombre total des cellules de l'organisme durant
toute la vie de ce dernier; elle supprime notamment les cellules
défectueuses ou endommagées. Mais comment les cellules
savent-elles à quel moment elles doivent mourir? C'est
l'une grandes questions auxquelles la biologie développementale
ne peut pour l'heure apporter de réponse.
Instructions d'assemblage. De nombreux organismes par exemple les
mouches, les vers, les poissons, les hommes ont des plans
corporels remarquablement semblables: un avant, un arrière,
et un long intestin qui s'étend de l'un à l'autre.
En 1984, des biologistes qui travaillaient sur des mouches du
vinaigre ont découvert qu'une mutation grotesque
des pattes poussant sur la tête des insectes à la
place d'antennes coïncidait avec un petit segment
défectueux de l'ADN d'un gène. Ce segment, appelé
"homeobox" qui code la synthèse d'une
protéine capable de se fixer à des segments spécifiques
d'ADN , régule les gènes qui déterminent
le développement des schémas corporels, notamment
le schéma répétitif des pattes chez les
arthropodes, des facettes oculaires chez les mouches, des vertèbres
chez les mammifères.
Des "homeoboxes" pratiquement
identiques apparaissent plus de 100 fois sur le génome
de la mouche, chacun d'eux lié à un gène
de développement spécifique. Ces "homeoboxes"
et les gènes qui leur sont associés se regroupent
autour de deux séquences chromosomales géantes,
chacune longue d'un quart de million de paires de bases! Les
biologistes développementaux ont été étonnés
de découvrir que la manière dont ces gènes
sont ordonnés le long des chromosomes est identique à
l'ordre avant-arrière des "homeoboxes" dans
l'embryon de la mouche. Lorsqu'une "homeobox" se brise,
les instructions d'assemblage de la mouche se mélangent.
Mais ce qui a vraiment soufflé les
biologistes, c'est de découvrir dans toutes sortes d'organismes
des vers aux humains des "homeoboxes"
pratiquement identiques, qui diffusent des paquets d'instructions
génétiques déterminant des dents
aux orteils toutes sortes de structures anatomiques.
Les implications de cette découverte
sont nombreuses. Auparavant, on pensait que chaque étape
du développement était une séquence unique
en son genre, déclenchée par une combinaison elle
aussi unique de signaux génétiques. La découverte
du rôle universel des "homeoboxes" suggère
ce que de nombreux biologistes espéraient: que le détail
du développement des organismes obéit à
des principes généraux et qu'en conséquence
les recherches conduites sur les mouches du vinaigre et quelques
autres animaux ont un rapport direct avec le développement
de l'embryon humain.
De fait, tant les principes généraux
que plusieurs des étapes de détail observés
dans le développement de la mouche éclairent le
processus de développement humain lequel est cependant,
il est vrai, beaucoup plus complexe et difficile d'accès.
Des chercheurs supputent aujourd'hui que certains défauts
des séquences de contrôle des "homeoboxes"
pourraient être responsables d'anomalies à la naissance
et d'avortements spontanés chez les humains. Et pensent
que si l'on pouvait un jour déchiffrer le code des "homeoboxes",
les patients dont les reins ou les poumons sont endommagés
pourraient les régénérer à partir
d'une unique cellule saine; les victimes de lésions au
cerveau ou à la moelle épinière pourraient
produire de nouveaux neurones ou de nouvelles cellules nerveuses;
et les patients cancéreux pourraient sélectionner
et supprimer leurs cellules malades. Les instructions nécessaires
à remettre en nous toutes choses en état sont enfouies
au plus profond de chacune de nos cellules; il suffirait en somme
que nous apprenions à débusquer ces instructions
et à les lire.
Les quelques questions scientifiques
pressantes évoquées dans cet article augurent,
à elles seules, de siècles de recherches et de
découvertes. Les critiques qui, comme John Horgan [auteur,
dans ce numéro, de "La science? Il ne lui reste plus
rien à découvrir!"] parlent de la fin de la
physique, de la fin de la cosmologie, de la fin de la biologie
évolutionniste, raisonnent comme si la connaissance scientifique
existait en petits paquets séparés, fermés
hermétiquement. Or la nature ne connaît aucune limite
de ce genre. La physique est une partie de la cosmologie qui
est une partie de la géologie qui est une partie de la
vie. Les questions les plus excitantes auxquelles devront répondre
les chercheurs de l'avenir ne surgiront pas du cur des
connaissances établies, mais des surfaces de recoupement
encore inexplorées entre disciplines académiques
traditionnelles.
D'ailleurs, le progrès de la science
se mesure moins, je le répète, par les questions
auxquelles elle a déjà donné réponse,
que par la liste des questions qu'elle se pose encore. A vues
humaines, ce questionnement ne cessera jamais.
© MIT's
Technology Review 1998.
© paru dans Le
Temps stratégique, No 84, novembre-décembre
1998.
[haut
de la page] |