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Nouvelle finance planétaire
les vertus du chaos

Par Charles Goldfinger

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LES DÉFIS DE LA GEOFINANCE

Les banques devront s’adapter ou mourir
Note sur une révolution culturelle annoncée

La géofinance ne laisse guère de choix aux établissements financiers que de s’adapter ou mourir. Les banques, affligées d'une surcapacité énorme et d'une rentabilité incertaine, en sont toutes, aujourd’hui, à s'interroger sur leur raison d'être.

Difficultés des unes, volonté expansionniste des autres, les pressions de consolidation sont devenues irrésistibles. Aux États-Unis, les fusions et regroupements à grande échelle ont commencé entre banques régionales du centre-ouest et du sud du pays, avant de s’étendre aux grandes banques de Californie (Bank of America et Security Pacific) et de New York (Chemical Bank, Manufacturers Hanover et Chase Manhattan). Au Japon, quelques fusions ont pris place entre banques de premier rang. L’Europe, elle, se contente pour l'instant de fiançailles plutôt timides (participations minoritaires croisées et accords de coopération) ne modifiant pas la structure fondamentalement morcelée du marché européen. Seule opération internationale d'envergure, l'acquisition, en 1992, de Midland, la quatrième banque anglaise, par la Hongkong Shanghai Bank, qui suggère que la géofinance est en train de prendre le pas sur l'eurofinance. L'intégration de l'espace financier européen ne peut que s'accélérer.

Les nouveaux supermarchés de la finance
En vérité, les banques sont en train de vivre une véritable révolution culturelle. Elles ont perdu le statut particulier que leur assurait contrôle quasi-exclusif de la monnaie scripturale et du crédit. Pourront-elles garder leur position dans le monde désintermédié de la monnaie électronique et informationnelle? Toutes s’efforcent d'élargir la palette de leurs produits et de leurs activités. L’idée est de dépendre moins de la marge financière (différence entre les intérêts payés et les intérêts reçus) et d’accroître les revenus des commissions. Les banques se convertissent ainsi en prestataires de services financiers. Les cloisons étanches entre les produits et les catégories d'intermédiaires sont en train de disparaître. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, se créent de véritables supermarchés de la finance, offrant crédit, courtage, assurance, placement, leasing, conseil, prêts hypothécaires, cartes de crédit, chèques de voyage, etc. Les Allemands parlent de l'Allfinanz, les Français et les Suisses de la bancassurance. Les services financiers sont un vaste chantier dont le périmètre est sans cesse déplacé. Longtemps cloisonnés et protégés, ils s'ouvrent désormais à la concurrence. Les banques envahissent l'assurance, en particulier l'assurance-vie, mais doivent, dans le même temps, résister à l'assaut de grands distributeurs, comme Marks & Spencer ou Les Galeries Lafayette; de gestionnaires de portefeuille, comme Fidelity ou Robeco; de grandes sociétés de Bourse, comme Merrill Lynch. Les services financiers de sociétés industrielles comme General Electric, Ford ou Renault, contribuant souvent plus de 20% à leur profit total.

La force résiduelle des banques
La notion de "services financiers" consacre une telle banalisation de la banque, que certains pronostiquent sa fin prochaine. Pour ma part, je pense, comme l'aurait dit Mark Twain, que l’annonce de cette mort est prématurée. Les banques ne sont pas dépourvues d'atouts dans le nouveau paysage: elles entretiennent des contacts fréquents, récurrents et variés avec les entreprises et les ménages. Les plus grandes d’entre elles grandes banques ont plusieurs millions de clients, avec lesquels il leur arrive de communiquer plusieurs fois par jour. Elles disposent là de véritables trésors de données sur les entreprises et les ménages, qui s’étendent bien au-delà de leur seule situation financière. Leur système de distribution est très diversifié: agences avec guichets, automates spécialisés, réseaux de télécommunication vocale et de télématique, et elles couvrent une grande variété de fonctions: recueil et transmission d’informations, transactions simples et complexes, standardisées ou sur mesure. Elles ont peut-être changé de métier, mais restent néanmoins capables de tirer parti des changements mieux que quiconque.

Preuve en est qu’elles ont réussi à établir des positions concurrentielles fortes sur des segments aussi variés que les cartes de crédit, les fonds de placement, l'assurance-vie ou les marchés financiers. Seules leur donnent du fil à retordre certaines entreprises qui pratiquent les services financiers depuis longtemps, comme les grandes sociétés américaines de Bourse comme Merrill Lynch, les sociétés financières spécialisées comme GE Capital, ou dépendantes des grandes chaînes de distribution comme Marks & Spencer.

En fait, la désintermédiation a provoqué moins une réduction du rôle des banques qu'une redistribution interne de leur portefeuille de produits et une restructuration de leur bilan —lequel est désormais plus liquide, les prêts non liquides ayant été remplacés par une dette négociable, et plus solide, les fonds propres ayant été considérablement renforcés. Lorsque les ménages réduisent la part des dépôts à vue dans leurs actifs financiers, ils le font au profit de fonds de placement et de SICAV, gérés par les banques. Et lorsque les gouvernements français et belge décident, pour financer leur dette, de remplacer les consortia bancaires par les Spécialistes des Valeurs du Trésor (SVT), les principaux de ces SVT sont banques.

Celles qui vivront, celles qui mourront
Avant de proclamer la victoire des banques, il faut introduire néanmoins quelques notes de précaution. D'abord, le fait que les banques disposent d’un avantage concurrentiel ne diminue en rien la nécessité dans laquelle elles se trouvent de rationaliser leurs activités, afin de résister aux concurrents "extérieurs". Mais si l’on peut parier que les banques seront les principales bénéficiaires de la bataille des services financiers, il est également certain qu'elles fourniront le plus gros contingents de victimes. Seules survivront, triomphales, les meilleures.

Par ailleurs, quiconque entend donner des services financiers doit assumer plusieurs métiers: courtiers, contreparties, conseillers, prestataires de services. Le potentiel des conflits d'intérêts internes entre ces différents métiers est important. Et il est délicat pour une banque de jouer le rôle de conseiller financier d'une entreprise tout en finançant un acquéreur hostile, ainsi que cela est arrivé à plusieurs banques américaines dans les années quatre-vingt. Le gestionnaire de portefeuille faisant partie d'un groupe intégré doit-il chercher, pour exécuter ses transactions, le courtier le moins cher et le plus efficace, ou utiliser systématiquement le courtier "maison"? Afin d'éviter ce genre de conflits, autorités et entreprises tendent à introduire des sauvegardes appelées "murailles de Chine", visant à séparer les activités et les métiers potentiellement conflictuels en restreignant entre eux les flux d'information, voire les contacts. Ces restrictions mettent évidemment en question l'intégration d’activités qui fonde la notion même de service financier.

Les client seraient-ils finalement rois?
La technologie donne de surcroît au client les moyens de mettre en concurrence plusieurs services financiers, de choisir entre eux, et donc de ne plus dépendre d’une seule banque. Cette tendance va également contre la logique du fournisseur privilégié "tout compris". A cette poussée d'indépendance de leurs clients, les banques répondent en développant des activités pour leur propre compte. Leur accès privilégié à l'information leur offre des opportunités, nombreuses mais souvent éphémères, d'investissement et d'arbitrage potentiellement profitables. Doivent-elles les indiquer à leurs clients ou les saisir elles-mêmes ? On constate en tout cas que leurs activités pour compte propre se développent fortement et représentent souvent une part substantielle de leurs profits. En 1992, par exemple, l'arbitrage sur les marchés de change représentait 40% du profit des banques américaines. Dans les grandes banques d'affaires comme Salomon Brothers ou Morgan Stanley, les activités de trading pour les clients servent de support au trading pour le compte propre.

De l’extrême vertu des réseaux capillaires
La rigueur de la gestion, la qualité des équipes, la cohérence de la stratégie, la sûreté de l'exécution, sont désormais, pour les banques, les variables essentielles et déterminantes de leur succès. Entre elles, plus de hiérarchies préétablies. Leur univers est plein d'anges déchus et de phénix ressuscités. La Bank of America, qui était dans les années soixante-dix la plus grande banque du monde et une gagnante indiscutable, s'est retrouvée dans les années quatre-vingt au bord de la faillite, puis a rebondi, après un changement radical de direction. La Lloyds Bank, qui était au début des années quatre-vingt la plus petite et la plus vulnérable des quatre grandes banques britanniques de dépôt, a mieux pris que ses concurrentes le virage des services financiers, d’où une performance économique et une valorisation boursière meilleures que celles de ses rivales. La Lloyds Bank a su réconcilier une plus grande sélectivité — elle a abandonné l'international et les grandes entreprises pour se concentrer sur les ménages — avec un élargissement de son portefeuille des produits, en direction notamment de l'assurance-vie. La Lloyds cherche désormais à capitaliser sur son succès à travers une série de fusions-acquisitions. Après avoir absorbé au début de 1995 une grande caisse d'épargne, Cheltenham et Gloucester, elle a annoncé en octobre 1995 sa fusion avec une grande banque à réseau, TSB. Cette fusion fera d’elle la plus grande banque d’Angleterre pour particuliers. Son succès montre que si la finance s'est aujourd’hui bel et bien transformée en géofinance, la proximité et la capillarité des réseaux de distribution constituent néanmoins un atout essentiel dans la grande bataille des services financiers. Ce que confirme, aux Etats-Unis, le succès des banques régionales, ou en France, celui des banques à réseaux comme le Crédit Agricole.

C.G

© Le Temps stratégique, No 69, Genève, Avril 1996. le.temps@edipresse.ch.

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