|

DOSSIERS EN LIGNE
Des
ordinateurs
presque vivants
La
fin des grandes
chaînes TV
Spécial
prévisions
ADDENDA
Les
banques devront sadapter ou mourir
Glossaire
Pour
ne point trop dériver
Des
milliards dont
10% seulement
servent à payer
des marchandises...
Largent
na plus
de réalité physique.
Lordinateur
a
remplacé le coffre-fort
Les États ont-ils
les moyens de tenir
la finance mondiale
à lil? Hélas, non.
Le temps
est aux
"bricoleurs de fusées"
et autres "faiseurs
de pluie" financiers
"Barbares,
prédateurs, voleurs"... La rogne
monte contre tout
ce qui est finance
Les chiffres
en
matière financière?
Un vrai jeu
de
chats et de souris!
La volatilité
de
la finance? Oui, cest langoisse...
mais aussi le salut
Le danger
de
leffet domino? Des
gains et des pertes
spectaculaires
Le système
financier
mondial est risqué...
Et pourtant
il tourne
et il est utile! |
Charles Goldfinger,
directeur-général de Global Electronic Finance
(GEF) Management S.A., à Bruxelles, sintéresse
notamment à limpact de la technologie de linformation
sur la stratégie des entreprises et sur les politiques
économiques. Auteur de La géofinance (Paris,
Seuil, 1986) et de Lutile et le futile: léconomie
de limmatériel (Paris, Edile Jacob, 1994) et
Travail et Hors-Travail, vers une société fluide
(Paris, Odile Jacob, 1998), il avait déjà publié
dans "Le Temps stratégique" No 31 de lhiver
1989-90: "La finance internationale, sauvageonne dangereuse
que nul n'apprivoisera jamais?".
Après les économies
agricole, industrielles, et des services, voici venu le temps
de l'économie immatérielle. Lessentiel de
lactivité économique ne consiste plus, désormais,
à produire et à accumuler des objets, mais à
émettre et à traiter des flux dinformations,
canalisés par les "autoroutes numériques",
infrastructure de réseaux informatiques, télécommunicationnels
et audiovisuels visibles et invisibles.
Au cur de cette nouvelle économie
immatérielle, la finance occupe une place centrale.
Sans monnaie, sans intermédiaires
financiers, aucun échange, aucun commerce international,
aucun investissement ne serait possible. Aujourdhui, le
volume des transactions financières internationales est
de plus de 1300 milliards de dollars par jour, soit près
de cent fois supérieur au volume du commerce mondial quotidien
des marchandises. Les services financiers contribuent pour 5
à 7% du produit intérieur brut des pays industrialisés.
Les grandes banques suisses, allemandes ou françaises
sont des multinationales de plein droit.
Mais la finance est aussi une activité
hautement symbolique. Dans la société capitaliste
en effet, l'argent, non content de façonner l'échelle
des valeurs sociales et culturelles, offre le spectacle permanent
dacteurs ambitieux engagés dans des affrontements
épiques, de succès spectaculaires et déchecs
cuisants, de controverses animées et de scandales retentissants...
La finance cristallise dailleurs
les controverses. Sa puissance, sa capacité à se
jouer des frontières, la rapidité de son évolution,
suscitent à la fois fascination, crainte et hostilité.
Certains laccusent de miner la souveraineté nationale
et la démocratie. Dautres dénoncent son influence
grandissante dans l'économie. Elle est en tout cas devenue
hautement visible.
La coexistence des crises
et de l'essor. Dans les années
1980, la finance a provoqué des crises spectaculaires.
La crise de la dette du tiers monde du début de la décennie
a mis en péril les grandes banques internationales. Les
deux krachs boursiers d'octobre 1987 et d'octobre 1989 ont secoué
les marchés, sans toutefois casser leur essor. Transactions
et flux financiers transnationaux ont connu en effet, durant
cette période, un développement sans précédent.
De nouveaux marchés, dinstruments dérivés
notamment, ont proliféré. Actions et obligations
ont connu sur tous les grands marchés des hausses généralisées.
A lheure actuelle, la dynamique reste
la même. Des krachs majeurs, certes, comme celui du marché
obligataire américain en 1994, avec des pertes estimées
à 1500 milliards de dollars, ou du marché des actions
japonaises, dont la valeur sest effritée de plus
de 60% entre 1990 et 1993, plus des scandales entraînant
la faillite dinstitutions séculaires comme la banque
d'affaires britannique Barings Brothers. Mais, dans le même
temps, la poursuite de lessor des transactions et du développement
des nouveaux marchés, notamment ceux des pays en voie
de développement et des pays ex-communistes, et lexplosion
des marchés des instruments dérivés, futures,
options et autres swaps le terme explosion nest
pas trop fort puisquentre 1987 et 1993, le montant planétaire
des transactions sur les produits dérivés a été
multiplié par 9,3 pour atteindre la somme hallucinante
de 14900 milliards de dollars (il est vrai que cette croissance
sest ralentie en 1995, mais sans que lon puisse dire
sil sagit dune pause passagère ou dune
tendance durable.)
La géofinance. Cette coexistence des crises et de l'essor s'inscrit
dans une logique plus fondamentale. La globalisation de l'économie
(géoéconomie) et de la politique (géopolitique)
devait nécessairement s'accompagner d'une globalisation
de la finance, que jai appelée géofinance.
La géofinance est un réseau
planétaire de marchés et d'intermédiaires
financiers, capable d'acheminer d'un bout à l'autre de
la Terre, en quelques secondes, dénormes montants
de capitaux, que ce soit sous la forme de monnaies, dobligations,
dactions ou dinstruments dérivés.
Trois forces façonnent la géofinance:
l'intégration mondiale des marchés et des flux
financiers, bien sûr, mais aussi le développement
des nouvelles technologies de l'information, et la déréglementation
des services financiers.
La globalisation. Les
marchés monétaires à court terme et les
marchés des capitaux à long terme, les marchés
nationaux et les marchés internationaux, les marchés
cash et les marchés dérivés, forment un
réseau planétaire interconnecté, qui fonctionne
24 heures sur 24, sept jours sur sept. Toutefois, le degré
de globalisation varie selon les marchés et les instruments.
Il est presque total pour le marché des changes qui, avec
un volume de transactions de près de 1300 milliards de
dollars quotidiens (en 1995) est le plus grand marché
mondial. Il est fort avancé pour le marché des
taux d'intérêt sur le dollar, fondé pour
l'essentiel sur les obligations du Trésor américain
(300 milliards de dollars par jour en 1993) et pour les marchés
des produits dérivés sur les taux. Il reste en
revanche balbutiant pour le marché des actions, même
si les krachs boursiers de 1987 et 1989 ont montré quil
progresse à grand pas.
La géofinance se joue des contraintes
de la géographie et des frontières nationales.
Elle crée son propre espace-temps, et fonctionne selon
une logique qui peut paraître déroutante. On considérait
jadis que la principale raison d'être de la finance internationale
était de permettre la couverture et le paiement des échanges
de marchandises. Or aujourdhui, cette fonction est devenue
mineure (moins de 10% des transactions). Elle a été
déplacée par les fonctions nouvelles de protection
contre les risques et de jugement sur les nouvelles opportunités
de placement.
La finance électronique. Sans les apports massifs de la technologie de l'information,
la globalisation serait impossible. L'informatique et la télématique
forment l'ossature du nouvel espace-temps financier, planétaire,
perpétuel, mais aussi capillaire puisque la banque et
la Bourse s'installent à demeure dans les entreprises
et dans les foyers grâce au téléphone et
à l'ordinateur personnel.
L'informatique financière est restée
longtemps discrète, enfouie dans l'intendance de la banque
ou de la Bourse. Sa fonction était d'automatiser des tâches
répétitives, consommatrices de papier et de main
d'uvre: la comptabilité générale et
les moyens de paiement. En revanche, dans les années 80,
la technologie a acquis une visibilité nouvelle, et elle
est considérée désormais comme une arme
de concurrence, un levier de projection planétaire, et
comme un outil indispensable pour mobiliser de l'information
sur les clients et créer de nouveaux produits. Les dépenses
liées à la technologie représentent aujourd'hui
de 15 et 20% des coûts d'exploitation des banques. Les
banques américaines dépensent planétairement
26 milliards de dollars par an pour la technologie de l'information;
plusieurs grands établissements dépensent chacun
plus d'un milliard de dollars. En Europe, l'effort est tout aussi
important: les grandes banques françaises comme la B.N.P.
ou la Société Générale, britanniques
comme la Barclays ou la NatWest, consacrent à la technologie
de l'information de 2 à 3 milliards de francs français
par an.
Les nouveaux instruments financiers
les options, les swaps, les instruments hybrides ne pourraient
exister sans linformatique, qui a suscité l'essor
de nouvelles stratégies d'investissement, fondées
sur l'énorme capacité de calcul des ordinateurs,
et de nouveaux métiers, tels l'arbitragiste-informaticien.
Les marchés eux-mêmes sont devenus électroniques.
Des réseaux télématiques tels que Reuters,
Telerate ou Bloomberg, qui servaient à lorigine
de compléments aux marchés traditionnels, commencent
aujourdhui à les supplanter.
Cette emprise croissante de l'informatique
sur les marchés inquiète. Certains ont attribué
le krach boursier doctobre 1987 aux programmes informatiques
d'arbitrage entre le marché au comptant de New York et
les marchés à terme de Chicago. Les ordinateurs,
froids et mystérieux, les stratégies automatisées
d'investissement et d'arbitrage, impersonnelles et complexes,
sont des boucs émissaires tout désignés.
Un retour en arrière paraît pourtant impossible.
Les actions et obligations que l'on achète et vend instantanément,
la monnaie qui fait le tour du monde en quelques secondes, nont
plus de réalité physique. Ce ne sont plus des billets
ou des lingots que lon expédie, mais des messages
digitaux. Les coffres-forts ont été remplacés
par les ordinateurs. La finance se confond désormais avec
l'information. Comme le proclamait dans les années quatre-vingt
Walter Wriston, Pdg de Citicorp: "L'information sur l'argent
est devenue aussi précieuse que l'argent lui-même".
La nouvelle monnaie est informationnelle: cest la qualité
et la richesse de linformation sur léconomie
et les marchés financiers qui constituent aujourdhui
létalon de la valeur.
La déréglementation
et la désintermédiation. On
comprendra sans peine que les structures de comportement et les
règles de contrôle établies jadis ne sont
plus adaptées à l'univers foisonnant de la géofinance.
L'activité financière a toujours
été réglementé étroitement.
Aux États-Unis et au Japon, des restrictions draconiennes
pesaient sur les activités des banques. Dans les pays
de l'Union Européenne, les restrictions sur les banques
et sur les autres intermédiaires financiers (les agents
de change, les compagnies d'assurance) étaient moins contraignantes
mais néanmoins sévères; les organismes de
tutelle officiels et par les banques centrales les accompagnaient
par une surveillance attentive. Réglementation et surveillance
visaient à assurer la stabilité du système
financier, considéré comme l'élément
vital du fonctionnement d'une économie moderne, en protégeant
l'épargnant et l'investisseur. Cette protection débouchait
de facto sur la protection des banques et des marchés
financiers, qui se retrouvaient ainsi peu concurrentiels, cartellisés
et cloisonnés. Des dizaines de milliers de firmes de toute
taille, banques, caisses d'épargne, compagnies d'assurance,
navaient qu'une activité spécialisée
et locale. Quant aux grandes banques, elles dominaient leur marché
national mais jouaient les seconds rôles à létranger.
Ils nexistait point de leaders mondiaux dominant plusieurs
marchés nationaux, comme dans l'automobile, l'informatique
ou l'électronique grand public.
Ces structures obsolètes ont tout
été secouées par la "déréglementation",
entreprise sous la pression combinée dintermédiaires
financiers impatients de briser les carcans réglementaires
pesant sur eux, dentreprises industrielles et commerciales
désireuses dentrer dans le monde de la finance,
et defforts difficiles dadaptation du cadre réglementaire.
La dynamique de ce profond mouvement de
déréglementation a différé d'un pays
à l'autre. Aux États-Unis, des intermédiaires
financiers tels que Citicorp et Merrill Lynch ont joué
le rôle moteur, alors que les pouvoirs législatif
et exécutif étaient réticents. En France,
cest linverse qui sest produit: les pouvoirs
publics, anxieux de moderniser les marchés financiers
du pays, ont lancé une déréglementation
que les financiers ont accueilli avec une certaine circonspection.
Au Royaume-Uni, les autorités et les institutions financières
britanniques et étrangères ont joint leurs efforts,
en vue de préserver la prééminence internationale
de la City de Londres. Le Japon, lui, a cédé aux
instances des autorités américaines, qui voyaient
dans la déréglementation un moyen de forcer l'ouverture
des marchés nippons.
Les progrès de la déréglementation
ont été, somme toute, remarquables. Désormais,
la liberté de mouvement des capitaux entre les grandes
zones économiques est totale. Les institutions financières
peuvent fixer librement les taux d'intérêt quelles
entendent offrir à leur déposants et à leurs
emprunteurs. Preuve en est quelles deviennent commercialement
plus agressives sur le plan: au Royaume-Uni, aux États-Unis,
en France, des banques ont déclenché des guerres
de taux pour gagner des parts du marché des dépôts
ou des prêts hypothécaires. Le cloisonnement entre
les différentes catégories d'intermédiaires
a été réduit ou même éliminé
si bien que des catégories entières d'institutions
financières ont perdu leur raison d'être, tels que
les caisses d'épargne aux États-Unis ou les agents
de change en France.
Certains observateurs pensent même
que la déréglementation a privé le secteur
bancaire de son rôle privilégié de collecteur
d'épargne et de fournisseur de financement aux ménages
et aux entreprises. Cette réduction du rôle des
banques dans le financement de l'économie a reçu
le nom barbare de "désintermédiation".
La désintermédiation recouvre
deux phénomènes distincts: la perte, par les banques,
de parts de marché au profit de nouveaux intermédiaires
financiers; et le remplacement du crédit bancaire comme
moyen privilégié de financement par des produits
et instruments négociables.
La déréglementation du secteur
financier a attiré en effet de nouveaux entrants, notamment
de grandes entreprises industrielles comme General Electric,
de grands distributeurs comme Marks & Spencer ou Carrefour,
ou des opérateurs de télécommunications
comme ATT. Libres dagir sans contraintes et disposant dappuis
financiers solides, les nouveaux venus peuvent souvent obtenir
un financement meilleur marché que la grande majorité
des banques, offrir donc de meilleures conditions à leurs
clients et prendre aux banques des parts de marché. Cest
ainsi quATT a réussi à gagner en quelques
mois 10 millions d'utilisateurs pour sa carte de crédit,
lancée en mars 1990, devenant ipso facto le quatrième
émetteur américain des cartes. Quant à General
Electric Capital, il est dores et déjà numéro
1 du financement spécialisé aux États-Unis.
Mais les principaux agents de la désintermédiation
sont sans doute les gouvernements, dont les obligations négociables
ont supplanté en quelques années les prêts
bancaires comme moyen principal de financement du déficit
des finances publiques. De même, les entreprises utilisent
de plus en plus fréquemment des billets de trésorerie
pour financer leur fonds de roulement, ou des obligations pour
investir à moyen et long termes.
Les liens entre la banque et son client,
qui étaient intimes jadis, se détendent donc. Dans
une opération traditionnelle de crédit, la banque
est la contrepartie de l'emprunteur: le crédit reste inscrit
à son bilan jusquà ce quil soit remboursé
ou annulé. Dans les opérations sur les instruments
négociables, la banque agit en revanche comme simple courtier:
moyennant commission, elle trouve des investisseurs pour un placement
ou des placements pour des investisseurs. Même lorsquelle
détient une créance, cette détention est
temporaire, le temps quil lui faut pour trouver un acquéreur.
Les créances négociables, qui par définition
peuvent être librement vendues ou achetées, ne figurent
pas à son bilan.
La création monétaire change
dès lors de nature. Lorsque les banques contrôlaient
la collecte de l'épargne et les circuits de financement,
elles étaient les principaux agents de la création
monétaire, et les autorités les surveillaient étroitement.
Or la désintermédiation, en perturbant ce schéma,
rend le contrôle politique de la création monétaire
beaucoup plus difficile.
Limportance de la désintermédiation
varie d'une période à l'autre et d'un pays à
l'autre (elle est plus grande, par exemple, aux États-Unis
qu'en Allemagne ou au Japon), mais en tout état de cause
le phénomène paraît devoir être durable.
Une hiérarchie sans cesse
bouleversée. La hiérarchie
de la géofinance est sans cesse bouleversée. Au
début des années quatre-vingt, les grandes banques
américaines étaient les leaders incontestés.
Puis, dans les années 80, ce fut le tour des banques japonaises,
dont on prédisait quelles allaient être la
force motrice dune "deuxième vague" de
domination nippone. Mais aujourd'hui, le miracle japonais est
terminé, et les banques japonaises, même si elles
occupent les premières places du classement mondial par
taille du bilan, doivent faire face sur leur marché national
à dénormes difficultés qui leur interdisent
désormais daspirer à un rôle de premier
plan sur le plan international. Au début des années
quatre-vingt-dix, vint le tour des grandes banques européennes
(Deutsche Bank, Barclays, Crédit Lyonnais), qui, jusquà
la récession de 1993, conduisirent des politiques d'expansion
tous azimuts, jusqu'à ce que la récession de 1993
ne les oblige à réduire leurs. A l'heure actuelle,
enfin, le vent favorise les grandes banques agressives des petits
pays (UBS et SBS en Suisse, ING en Hollande), qui cherchent en
permanence à exploiter les opportunités planétaires,
que ce soit à Londres, à New York ou à Moscou.
Les vedettes de la finance. On pourrait croire que la dématérialisation
de l'argent, la mondialisation des marchés et la course
à la taille critique réduit, en matière
financière, le poids des personnalités. Il n'en
est rien. Les hommes de la finance n'ont jamais été
aussi puissants et importants. La technologie de l'information
leur permet en effet de mobiliser rapidement d'énormes
quantités de capital, grâce auxquelles ils font
tomber les monnaies, secouent les entreprises traditionnelles,
financent les rêves d'entrepreneurs ambitieux, construisant
en quelques années des empires, quils perdent souvent
en quelques mois ou en quelques jours.
Les spécialistes des nouveaux instruments,
les conseillers en fusion, en acquisition et en montages complexes,
ont le vent en poupe. Les premiers ont le savoir-faire technique,
fondé souvent sur des méthodes mathématiques
et informatiques avancées. Les seconds ont accumulé
un capital relationnel immense, qui leur permet d'identifier
les opportunités et de créer un climat propice
aux transactions. En période faste, ces "bricoleurs
des fusées" et autres "faiseurs de pluie",
comme on les appelle dans le jargon de Wall Street, enrichissent
les firmes qui les emploient. Entre 1990 et 1992, une trentaine
d'arbitragistes, à New York, Tokyo et Londres, sur un
total de 8000 employés, ont généré
87% du profit de Salomon Brothers. Ces nouvelles vedettes de
la finance demandent à être payées en conséquence:
des dizaines, voire des centaines, de millions de dollars.
Un foyer de controverse. Omniprésence de l'argent, splendeur des
sièges sociaux, rites savants ou ésotériques,
jeux dinfluence réels ou imaginaires, tout contribue
à faire de la finance une nouvelle religion, pour reprendre
lexpression forgée par Anthony Sampson.
Nombreux sont toutefois les politiciens,
les chefs d'entreprise, les économistes et les commentateurs
qui la considèrent pernicieuse, voire carrément
maléfique. Ils soumettent le financier à un véritable
tir de barrage, affectent de ne voir en lui quun rentier,
vivant aux dépens de ceux qui travaillent, un prédateur,
prêt à détruire des entreprises pour réaliser
des gains à court terme, un escroc exploitant ses informations
privilégiées aux dépens des petits épargnants.
En France, notamment, la finance a si mauvaise
réputation et une image médiatique si exécrable,
qu'il est difficile d'en trouver des défenseurs parmi
les leaders d'opinion. Maurice Allais, Prix Nobel d'économie
1988, parle de "délire financier" aux effets
"démoralisants". D'autres, de "cancer financier".
Michel Albert, membre du Conseil monétaire de la Banque
de France et essayiste influent, dénonce les dangers de
"l'argent roi" et de "l'économie du casino".
François Mitterrand et Jacques Chirac, opposés
sur pratiquement tous les sujets, sont toutefois d'accord pour
dénoncer ceux qui "s'enrichissent en dormant".
Lionel Jospin, stigmatise la "spéculation financière
internationale". Alain Juppé donne aux agents de
la finance anglo-saxonne quil accuse de comploter contre
la France et sa monnaie le nom de "gnomes de Londres".
Aux États-Unis, la légitimité
de la finance est mieux acceptée: l'entrée en Bourse
est, pour une entreprise, la consécration. Mais, outre
quils critiquent Wall Street dêtre trop souvent
obsédé par le court terme et les résultats
financiers immédiats, de nombreux observateurs considèrent
que le "gonflement financier" des années Reagan
a fait de la finance non plus la servante mais la maîtresse
de léconomie avec droit sur elle de vie ou de mort,
développé un climat immoral d'argent facile, fait
proliférer les rapaces, les parasites et autres fossoyeurs
d'entreprises animés uniquement par l'appât du gain.
Pour eux, il était inévitable que ces années-là
se terminent par des scandales. Les titres de quelques succès
de librairie consacrés aux grandes affaires financières
américaines des années 1980 sont explicites: "Les
barbares devant la porte", "Le bal des prédateurs",
"Un nid de voleurs".
Un univers opaque et méconnu.
Ces réactions dhostilité
à la nouvelle finance sont dautant plus grandes
quon la comprend plus mal, et que lon ne saisit ni
ses objectifs ni ses finalités. Une méconnaissance
surprenante si lon considère la visibilité
de la géofinance et de l'abondance dinformations
à son propos. Rares sont les domaines qui sont suivis
de manière aussi massive et permanente. Le volume disponible
des chiffres, des indicateurs, des analyses et des informations
est énorme.
De surcroît, la théorie financière
a connu un essor important et occupe le devant de la scène
depuis que Merton Miller, William Sharpe et Harry Markowitz,
trois économistes américains, ont reçu ex
aequo le Prix Nobel d'économie en 1990. Markowitz est
le père de la théorie moderne de la gestion de
portefeuille. A partir de ses travaux, Sharpe a formulé
un modèle d'évaluation de la valeur des actions.
Les travaux des deux hommes ont contribué au développement
des techniques de gestion "passive", dont l'objectif
est de se rapprocher autant que possible de l'indice général
de performance d'un marché donné. Miller, quant
à lui, a contribué, avec Franco Modigliani, à
formuler des modèles d'évaluation de la valeur
d'une firme. C'est à lui que les deux plus grands marchés
de nouveaux instruments financiers, le Chicago Board of Trade
et le Chicago Mercantile Exchange, ont fait appel au lendemain
du krach boursier d'octobre 1987 pour répondre aux violentes
attaques dont ils faisaient l'objet. Son argumentation serrée
a contribué à éloigner la menace d'une réglementation
plus restrictive.
Et pourtant, la finance reste pour lessentiel,
je le répète, un monde opaque et méconnu.
Les données quelle propose, certes abondantes, sont
perçues cependant comme peu fiables; leur interprétation
suscite donc des désaccords profonds. La finance reste
dailleurs une boîte noire pour la science économique
elle-même, dont les spécialistes sont incapables
de se mettre daccord, sur la définition de la monnaie,
sur le niveau optimal des taux d'intérêt, sur limpact
réel des déficits publics sur l'activité
économique, sur les facteurs déterminant les taux
d'épargne et d'investissement, sur la manière de
gérer les taux de change. Qui faut-il croire, par exemple?
Alan Greenspan et Hans Tietmayer, présidents, respectivement,
de la Réserve Fédérale américaine
et de la Bundesbank, lorsquils affirment que la réduction
du déficit budgétaire américain fera monter
le dollar? Ou Martin Feldstein de Harvard et Paul Krugman de
Stanford, professeurs d'économie distingués pour
qui elle entraînerait au contraire une baisse du dollar?
[Nos lecteurs se rappelleront larticle de Paul Krugman:
"La compétition économique entre nations?
Une foutaise!", paru dans "Le Temps stratégique"
No 65 de février 1995].
La monnaie restant un concept mal défini,
la politique monétaire relève largement du pilotage
à vue. Les mesures traditionnelles de la croissance monétaire,
les célèbres M1, M2, M3 [voir encadré],
perdent l'une après l'autre leur pertinence et leur pouvoir
de prévision. En juillet 1993, Alan Greenspan a reconnu
devant le Congrès que, M2 ayant été abandonné
sans que l'on lui trouve un remplaçant digne de ce nom,
il ne disposait plus d'outils fiables pour prédire l'évolution
de la croissance et de l'inflation. En effet, dès que
la Réserve fédérale annonce le choix d'un
indice et dobjectifs quantitatifs, les intermédiaires
financiers développent des stratégies qui rendent
ces choix inopérants. Greenspan a donc cherché
des indicateurs sur lesquels les intermédiaires ne puissent
influer aisément, comme l'or ou les matières premières
une idée surprenante, si lon considère
quen dehors du pétrole et des produits agricoles,
les matières premières représentent moins
de 1% de la valeur des biens et des services produits aux États-Unis.
Lutilisation des indices monétaires
permet un drôle de jeu du chat et de la souris. En Allemagne,
la Bundesbank utilise un agrégat très large, M3
comme indicateur-clé pour sa politique. Ce choix a été
critiqué tant par les banques allemandes que par les institutions
internationales, l'OCDE par exemple, pour qui M3 peut être
facilement déformé par des facteurs externes ou
temporaires. La Bundesbank persiste néanmoins à
utiliser le M3. Nempêche que, lorsque M3 a explosé
en janvier et février 1994 (sa croissance sur une base
annuelle ayant atteint 21.2% et 17.5%, respectivement, alors
que l'objectif était de 4%), la Bundesbank a froidement
informé les marchés quelle prendrait pas
en considération les chiffres de M3 pour cette période.
Dailleurs le M3 a un très faible pouvoir de prédiction
du M3: alors quentre 1991 et 1994, sa croissance a dépassé
de manière significative les objectifs affichés
par la Bundesbank, l'inflation, elle, a baissé.
La transparence et la pertinence des données
dont disposent les établissements financiers ne sont guère
meilleures. Les règles de la comptabilité et du
reporting sont plus obscures et moins contraignantes dans le
secteur financier quailleurs. Cest ainsi, par exemple,
que les banques suisses et allemandes peuvent cacher en toute
légalité une partie de leurs profits et de leurs
fonds propres, d'importance variable il est vrai, à tel
enseigne quun investisseur moyen na aucun moyen de
connaître la vraie situation financière d'une banque
allemande, suisse ou japonaise, et ne peut procéder à
aucune comparaison. La désintermédiation et le
développement des nouveaux instruments financiers ont
contribué à gonfler les activités hors bilan
des banques, comptabilisées selon des règles floues.
La volatilité. La volatilité de la géofinance
la force, la fréquence et la rapidité des fluctuations
de prix des instruments financiers inquiète universitaires
et gouvernements.
Les taux de change flottent depuis 1973.
En 1980, la politique de gestion de la masse monétaire
américaine a été modifié. Depuis
lors, les taux de change ont perdu leur stabilité, aux
États-Unis dabord, puis dans les grands pays européens.
Le marché des obligations, dont l'évolution est
déterminée par le mouvement des taux d'intérêt,
a cessé alors d'être le refuge de la veuve et de
l'orphelin.
Après les taux de change et les
taux d'intérêt, les actions commencèrent
à connaître à leur tour des écarts
spectaculaires et fréquents. Même les grandes valeurs,
IBM, Citicorp ou Alcatel, symboles de solidité, connaissent
désormais des écarts journaliers de 3% ou plus.
Le krach boursier d'octobre 1987 a provoqué une baisse
moyenne de 20% en un jour.
La volatilité de la géofinance
pose un problème paradoxal. Elle est accusée de
déformer la réalité économique, d'encourager
la spéculation, de miner donc le commerce international
et les stratégies d'investissement. Pourtant, elle perdure.
Pourquoi?
Première explication: elle résulte
de la tension persistante qui existe entre le système
financier planétaire et les politiques économiques
et monétaires nationales. L'argent circule beaucoup plus
vite que les marchandises. Les décisions des opérateurs
financiers sont beaucoup plus rapides que les décisions
des responsables politiques. La volatilité mesure en quelque
sorte lampleur du décalage et l'intensité
des conflits entre les détenteurs d'actifs financiers
et les autres agents économiques.
Mais cette réponse est insuffisante.
Il faut aller plus loin. La volatilité accrue reflète
en vérité la transformation du système financier
qui, tout en conservant ses fonctions traditionnelles, est devenu
aussi un formidable lieu d'échange de données et
de jugements. Des armées d'analystes, d'économistes
et de gestionnaires de portefeuille évaluent en permanence
les données économiques passées et prospectives:
évolution du Produit intérieur brut, de l'inflation
et de la masse monétaire, résultats des entreprises.
Leurs opinions et recommandations déterminent les décisions
d'achat et de vente. Elles sont un jugement collectif sur la
gestion économique d'un pays ou les perspectives de croissance
d'une entreprise. Ce jugement contredit parfois les objectifs
des États. Il en résulte de périodiques
bras-de-fer entre gouvernements et banques centrales dun
côté, et marchés financiers de lautre,
sur les taux de change ou les taux d'intérêt. Ces
bras-de-fer se terminent rarement à l'avantage des gouvernements.
Daoût 1992 à juillet 1993, les marchés
financiers ont forcé la dévaluation de la livre
sterling, de la lire italienne, de la peseta espagnole, puis
imposé au Système Monétaire européen
un flottement généralisé de ses monnaies,
mettant ainsi en échec une politique d'intégration
monétaire engagée solennellement une dizaine dannées
plus tôt.
Ces jugements et ces décisions,
instantané, massifs et mimétiques, portent sur
la vente ou lachat, en quelques secondes, de milliards
de dollars. Et surtout, tout le monde vend ou achète en
même temps et dans le même sens. Bien que tout le
monde ait désormais accès à l'information,
les marchés financiers vivent encore sous la coupe de
dictatures d'opinion. Si bien que les grands investisseurs institutionnels
et les intermédiaires financiers font tous les mêmes
analyses, que ce soit aux États-Unis, au Royaume-Uni,
en Allemagne ou ailleurs et suivent les mêmes stratégies.
Lorsquun marché est dominé
par des considérations commerciales classiques, il est
relativement équilibré: pour chaque acheteur il
y a, en principe, un vendeur, et vice versa. Dans un marché
informationnel, en revanche, il peut y avoir plusieurs vendeurs
pour un acheteur, et vice versa. La notion d'équilibre
perd dès lors beaucoup de son sens. La motivation première
des opérateurs financiers étant d'exploiter l'information
disponible pour accroître leur profit ou de réduire
leur risque, il court un grand risque sils décident
daller à contre-courant du consensus informationnel.
Si la plupart des analystes disent par exemple que les taux d'intérêt
vont monter, il faut beaucoup de courage et de moyens financiers
pour les jouer à la baisse. L'information se propageant
très vite, celui qui veut en profiter doit agir avant
les autres. Doù la frénésie des transactions
dans les secondes et ou les minutes qui suivent l'annonce de
données importantes, comme le déficit de la balance
commerciale américaine ou un indice des prix. Le consensus
informationnel évolue constamment, en fonction des données
disponibles, de linterprétation qui en est faite
et des réactions provoquées par les consensus précédents.
Anxieux dêtre toujours les
premiers à réagir, les opérateurs pratiquent
de plus en plus lanticipation. Si bien que lorsque linformation
officielle est donnée, les opérateurs réagissent
à cette information quà lécart
entre cette information et ce quils en attendaient. Les
actions des sociétés qui annoncent une augmentation
de leurs bénéfices pourront baisser si cette augmentation
est inférieure à ce que prévoyaient les
analystes. Autre exemple: les monnaies du Système monétaire
européen se sont mises à flotter en juillet 1993
parce que les opérateurs sattendaient à ce
que la Bundesbank décide de réduire son taux d'escompte,
et furent donc surpris lorsquelle nen fit rien.
Une approche informationnelle de la volatilité
explique à la fois ses excès et sa pérennité.
Ses excès sont dus à la variété et
à la variabilité des données, des opinions
et des perceptions dans un univers d'abondance. Sa pérennité
sexplique par le fait que le mécanisme des marchés
offrent un moyen irremplaçable d'agréger, de présenter,
de confronter et d'ajuster entre eux des points de vue très
nombreux et très variés. Non pas que ce mécanisme
soit infaillible, loin s'en faut. Les surestimations et sous-estimations
y sont endémiques; elles déclenchent des corrections
parfois brutales. Mais c'est parce que l'environnement économique
évolue sans cesse, qu'il faut des mécanismes transactionnels
permettant des ajustements de prix rapides. Les marchés
financiers actuels remplissent cette fonction, puisque, même
lorsque les écarts sont importants, ils assurent liquidité
et continuité.
La montée des risques. La géofinance aggrave la fragilité
du système financier. En interconnectant les marchés
éloignés et en accélérant les flux
entre eux d'informations et de transactions, elle exacerbe le
risque systémique, le risque d'un effet domino qui, à
partir d'un déséquilibre local, met en danger des
marchés et des banques à l'autre bout de la planète.
On se souvient que la faillite de Drexel Burnham Lambert, la
célèbre société de Bourse, en janvier
1990 à New York, a sérieusement affecté
la Banque centrale de Portugal, et CERA, une banque belge de
taille moyenne.
L'effet domino explique aussi la faillite,
en mars 1995, de Barings, la banque d'affaires britannique prestigieuse
et bicentenaire, après que Nick Leeson, trader en produits
dérivés à Singapour, se fût engagé
dans des spéculations malheureuses sur les indices de
la Bourse japonaises, accumulant des pertes proches d'un milliard
de livres, bien supérieures aux fonds propres de la banque.
Ce n'était dailleurs pas la première fois
que Barings avait eu des problèmes. En 1890, des spéculations
hardies sur des obligations argentines lavaient conduite
au bord de la faillite. Elle fut sauvée cependant par
une intervention musclée de la Banque d'Angleterre. En
1995, en revanche, la Banque d'Angleterre a refusé d'intervenir.
Un refus qui a valeur de signal, et pas seulement pour les banques
anglaises. Désormais, une banque en difficulté
ne pourra plus compter sur le soutien automatique et inconditionnel
des autorités. Il leur faut donc gérer mieux leurs
risques.
La création des mécanismes
et des marchés de protection contre les risques financiers
a paradoxalement contribué à laggravation
de ces derniers. La sophistication croissante des instruments
financiers, l'essor des marchés dérivés,
dont la liquidité et la profondeur semblaient infinies,
ont pu faire croire en effet que les risques financiers pouvaient
être complètement maîtrisés désormais.
Doù une illusion de sécurité et de
gain à tous les coups qui a induit des comportements dangereux,
des paris énormes sur l'évolution des marchés,
des positions spéculatives massives. L'essor des fonds
de couverture (ou hedge funds) en est la meilleure illustration.
Ces fonds, réservés aux investisseurs disposant
de moyens importants, interviennent sur tous les instruments
et tous les marchés. Le plus connu d'entre eux, le Quantum
Fund de George Soros, peut mettre plusieurs milliards de dollars
sur un seul pari. Soros est réputé pour avoir contribué
largement à la dévaluation de la livre sterling
de juillet 1992 et gagné sur cette opération plus
d'un milliard de livres en un jour. Les gains sont gigantesques,
mais les pertes sont de même ordre. Cest ainsi quen
1994, Soros a perdu plus d'un milliard de dollars en spéculant
sur la parité dollar-yen. Suite au krach obligataire de
février 1994, d'autres gestionnaires de fonds de couverture
ont fait faillite, qui avaient pourtant connu des années
fastes avec des rendements annuels supérieurs à
20%. Risques aggravés par la complexité des nouveaux
instruments financiers, que peu de spécialistes maîtrisent
.
Illusion de sécurité et complexité
des transactions: ce mélange explosif a provoqué
des pertes spectaculaires à Chicago, à Londres
et à Paris, dont ont été victimes tant de
grandes entreprises industrielles, comme Procter and Gamble aux
États-Unis ou Metallgesellschaft en Allemagne, que des
autorités locales, par exemple municipalités, travaillistes
de surcroît, au Royaume-Uni. Mais le cas plus spectaculaire
est sans doute celui de l'Orange County, en Californie, un des
comtés les plus riches des États-Unis, mis en faillite
en décembre 1994 après des spéculations
malheureuses sur les produits dérivés. Au cours
des procès qui ont suivi certaines de ces pertes, les
victimes ont souvent expliqué que, manquant de sophistication,
elles ne se rendaient pas compte des risques encourus et avaient
été induites en erreur par des banquiers trop astucieux.
Cet argument, invoqué par des autorités locales
anglaises, a convaincu les tribunaux britanniques. Aux États-Unis,
il est au centre du procès qui est en cours entre Procter
& Gamble et Bankers Trust dune part, Orange County
et Merrill Lynch dautre part. L'offre d'innovations financières
a dévidence cru beaucoup plus vite que la capacité
de les absorber et de les maîtriser.
La nouvelle finance, parce quelle
dépend étroitement de la télématique
et l'informatique, court dautres risques encore: "le
risque Tchernobyl", de paralysie par défaillance
généralisée des systèmes et des réseaux,
et "le risque Monte Carlo", d'une explosion des baisses
ou des hausses par emballement planétaire, qui peut se
produire lorsque les systèmes automatisés déclenchent
des ventes ou des achats massifs, qui s'autoalimentent et font
boule de neige.
Quelques pannes très rares des systèmes
de paiement ont montré l'énormité du risque
Tchernobyl, des débits de plusieurs milliards de dollars
pouvant s'accumuler en quelques heures. Le krach d'octobre 1987
a fourni quant à lui une démonstration saisissante
du risque Monte Carlo, l'effondrement total des marchés
boursiers n'ayant été évité que de
justesse.
Le problème le plus grave est cependant
l'accumulation et la superposition des risques. L'avènement
des nouveaux risques ne peut éliminer, en effet, les risques
traditionnels, comme celui d'un mauvais crédit ou de la
fraude. Le cas le plus spectaculaire est celui du Crédit
Lyonnais, cette banque nationalisée française ayant
accumulé des mauvaises dettes d'un montant sur lequel
les experts sont en désaccord, situé entre 50 et
150 milliards de francs français. Les difficultés
des banques japonaises sont dues pour l'essentiel, elles aussi,
à la détérioration de leur portefeuille
classique de prêts industriels et immobiliers. Dans le
cas de Daiwa, dont les pertes sont estimées à 1,1
milliards de dollars, s'ajoutent à ces pertes classiques,
les pertes dues à la fraude commise onze années
durant par un seul homme, trader en obligations du Trésor
américain.
L'accumulation des risques, la fréquence
des krachs, l'ubiquité des crises financières donnent
le vertige et raison, apparemment, à ceux qui accusent
la géofinance de tous les maux. On aurait tort, pourtant,
de noircir exagérément son image. Élément
de fragilité du système financier international,
la géofinance est aussi un élément de sa
solidité. En facilitant l'intégration économique
mondiale, elle permet une mobilisation et une réallocation
rapides des ressources. Dailleurs, les indicateurs et les
jugements des marchés se révèlent souvent,
à long terme en tout cas, d'une remarquable justesse.
L'innovation financière, utilisée à bon
escient, élargit les possibilités de financement,
améliore la gestion des risques et stimule le développement
des entreprises innovatrices.
Malgré les crises, le système
financier international continue de fonctionner et de soutenir,
à sa façon, l'intégration économique
de la planète. Malgré la volatilité des
taux de change, le commerce international continue de croître
plus vite que la production mondiale. La stagnation des flux
d'investissements transnationaux après le krach d'octobre
1987 n'a été que temporaire. Le recyclage des surplus
et des déficits mondiaux reste assuré.
Mais cette résistance du système,
loin de rassurer, inquiète. Les krachs y sont devenus
dune trop grande banalité, la volatilité
y trop généralisée, l'explosion des marchés
dérivés y est trop forte. La finance, au lieu de
mécanisme de stabilisation quasi-automatique, fait plutôt
figure, désormais, de révélateur et damplificateur
des déséquilibres.
Les défis de la géofinance.
La géofinance pose aux autorités
des problèmes complexes de supervision et de contrôle
et menace la survie des institutions financières les mieux
établies.
Dire que les autorités ont du mal
à contrôler les nouveaux instruments, les intermédiaires
et les marchés de la géofinance, est une litote.
La maîtrise de la monnaie, instrument essentiel de la politique
économique et attribut fondamental du pouvoir échappe
aux instances officielles au profit d'une nébuleuse dont
elles perçoivent mal les contours et la dynamique. L'indépendance
des banques centrales, érigée désormais
en dogme, peut-elle compenser le fait que les autorités
nont plus de pouvoir sur les marchés?
Le contrôle des intermédiaires
financiers devient de plus en plus complexe.
Au niveau national, faut-il traiter les
banques et autres établissements financiers, comme nimporte
quel autre secteur ou lui reconnaître au contraire une
spécificité justifie dun traitement particulier?
Traditionnellement, on considère que la faillite d'une
banque est beaucoup plus grave que la faillite d'une entreprise
industrielle de taille équivalente. Elle provoque donc
très souvent une intervention des pouvoirs publics. Le
refus d'intervenir, comme dans le cas de la Barings, apparaît
encore comme une exception plutôt que comme la règle.
Faut-il alléger ou supprimer les contraintes (dépôt
de réserves auprès de la Banque centrale, normes
de capitalisation, etc.) qui pèsent sur les banques, ou
faut-il plus imposer plutôt ces mêmes normes aux
para-banques et quasi-banques créées par les entreprises
industrielles et commerciales?
Dans le contexte international, ces questions
sont encore plus difficiles, comme l'a montré la chute
spectaculaire de la BCCI en 1991. Banque d'origine pakistanaise,
avec un actionnaire principal du Golfe, siège social à
Luxembourg et centre des opérations à Londres,
la BCCI était inclassable, ce qui lui a permis déchapper
pendant de longues années à la surveillance des
Banques centrales.
Traditionnellement, les marchés
financiers sautogèrent, sous l'il attentif
des autorités. Mais leur taille est telle, aujourdhui,
que cette manière de faire apparaît désormais
obsolète. La mise en place des nouvelles structures de
transaction et de surveillance s'avère cependant laborieuse.
Alors que les grandes Banques centrales disposent, à travers
le G-10 siégeant à Bâle, d'une structure
de coordination bien rodée et capable de répondre
rapidement aux crises, les organismes de surveillance des marchés
boursiers commencent à peine à coordonner leurs
efforts. La directive sur les activités des intermédiaires
boursiers dans les pays de l'Union Européenne nest
appliquée que depuis le 1er janvier 1996 alors que celle
sur les activités bancaires est en vigueur depuis 1990.
Et que dire des difficultés continues de coopération,
aux États-Unis et ailleurs, entre les marchés boursiers
et les marchés des produits dérivés?
Périodiquement, des voix augustes
s'élèvent pour réclamer une réforme
d'ensemble du système financier international et des mesures
particulières pour ramener la stabilité et éliminer
les excès. Puisquon ne peut accélérer
la circulation des marchandises, certains proposent, selon l'expression
de James Tobin, Prix Nobel d'économie, reprise en France
par Jean Peyrelevade (et Lionel Jospin lors de sa campagne présidentielle),
de jeter des "grains de sable" dans les rouages trop
performants de la géofinance en introduisant par
exemple une taxe sur les transactions financières à
caractère spéculatif. La théorie du grain
de sable est séduisante, mais pose un problème
sérieux de calibrage. Si le "grain" est trop
petit, il risque de n'avoir aucune influence, s'il est trop fort,
il risque de provoquer des évasions de capitaux.
Force est de constater en tout cas que,
depuis trente ans, aucun projet de réforme densemble
na abouti. Cet échec reflète le désarroi
intellectuel provoqué par lémergence de la
géofinance. Sa dynamique est déroutante, en effet:
autrefois pilier de stabilité, aujourdhui foyer
actif de volatilité; hier servante docile, aujourdhui
maîtresse exigeante et capricieuse; jadis emblème
matérialiste, aujourdhui phénomène
dématérialisé. Nombre de responsables économiques
et politiques refusent pour cette raison de reconnaître
sa légitimité, et la prennent pour une aberration.
Il est impossible cependant de revenir
en arrière. On ne peut plus fermer les frontières
ou déconnecter les ordinateurs. Et pourquoi le ferait-on,
puisque léconomie ne cesse de se mondialiser, que
le commerce international ne cesse de croître plus rapidement
que la production mondiale, et que les investisseurs privés
ont réussi à prendre le relais des fonds publics
défaillants afin de financer le développement de
lAmérique latine, de lAsie et de lEurope
centrale? La géofinance participe, par son essor, à
lévolution de léconomie vers limmatériel.
La contrepartie ultime de la nouvelle monnaie nest plus
la marchandise physique, facile à identifier et à
manipuler, mais linformation, insaisissable, impalpable,
abondante, volatile.
© Le Temps stratégique,
No 69, Genève, Avril 1996. le.temps@edipresse.ch
[haut
de la page] |