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Y a-t-il une
vie sous la vie,
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grande foire aux gènes
Pour
comprendre comment fonctionne l'information génétique
Qui
descend de qui?
La "traque policière"
des biologistes
de l’évolution
Fini
le bon vieux
temps où toute vie
appartenait
soit au règne végétal
soit au règne animal
Maintenant
on traque
les ancêtres jusque
dans les secrets
de leurs gènes
C’est
là que l’on a
découvert soudain
notre grand ancêtre,
vivant dans du sel
ou par 170o C!
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W.
Ford Doolittle
est professeur de biochimie à l’Université Dalhousie, à Halifax
Canada, où il dirige le Programme de biologie de l’évolution.
LES ARCHÉOBACTÉRIES... NOS ANCÊTRES!
Nous, les humains, sommes par nature des
classificateurs. Nous cherchons toujours, dans le monde qui nous
entoure, des similitudes. Si nous ne les trouvions pas, nous serions
contraints de considérer chaque nouveau rocher, chaque nouvelle
rivière, chaque nouvel arbre, comme un phénomène inconnu à propos
duquel il nous serait impossible de faire aucune prédiction
raisonnable. Nous serions vite submergés par la complexité du monde
naturel.
Notre goût des classifications (ou taxonomies, du grec taxis,
arrangement, ordre, et nomos, administration), nous l’avons
plus particulièrement développé dans le domaine de la vie. Les
sociétés humaines attribuent en effet des noms d’espèces aux
organismes vivants qu’elles trouvent sur leur chemin ou qu’elles
récoltent pour survivre, et ont mis au point des méthodes pour
intégrer intellectuellement les organismes vivants dans des ensembles
conceptuels de plus en plus larges (que l’on appelle aussi taxons),
comme c’est par exemple le cas dans la proposition: «Les
rouge-gorges et les roitelets sont des oiseaux, les ours et les lions
sont des mammifères, les oiseaux et les mammifères sont des
animaux».
Le fait de pouvoir distinguer les plantes et les animaux
comestibles des plantes et des animaux toxiques a d’évidence permis
à l’espèce humaine de survivre au cours de l’évolution. Même
si ce genre de connaissances se transmet par la culture, on ne peut se
défaire de l’impression, néanmoins, que la prédisposition à
classer les choses est un comportement inné de l’homme,
littéralement enfiché dans son cerveau.
C’est sans doute la raison pour laquelle les biologistes modernes
éprouvent une inextinguible passion pour les classifications, même s’ils
ne sont plus contraints de collecter leur nourriture dans la jungle ou
de chasser le tigre pour survivre. Cette passion est particulièrement
vive chez les biologistes spécialisés dans l’étude de l’évolution
des espèces. Ils rêvent en effet de reconstituer
(intellectuellement, bien sûr) le processus d’évolution de la vie
au cours des 4 derniers milliards d’années, et d’expliquer
comment pressions et contre-pressions ont abouti au monde vivant
incroyablement divers que nous connaissons aujourd’hui. Mais s’ils
veulent avoir une chance de réussir, il leur faut absolument
connaître les embranchements exacts de l’arbre de la vie, c’est-à-dire,
en définitive, les relations de parenté exactes existant ou ayant
existé entre les espèces. Bref, ils doivent savoir qui descend de
qui!
La quête n’est pas purement gratuite. Si l’on ignore de quelle
manière les organismes vivants actuels (de l’observation
desquels nous tirons l’entier de nos connaissances en matière de
physiologie, de biochimie et de génétique) sont reliés les uns aux
autres, il s’avère en effet impossible de dire quoi que ce soit d’utile
sur les origines de la photosynthèse, sur la première apparition des
organismes multicellulaires, sur la diversification des vertébrés,
sur l’évolution de l’intelligence chez les primates, pour ne
mentionner que quelques exemples.
Avant que n’existent les microscopes, on
disait ordinairement que toutes les formes de vie appartiennent à l’un
de deux grands ensembles majeurs: le règne animal (Animalia)
et le règne végétal (Plantae). Mais l’invention des
premiers microscopes fit découvrir aux savants du XVIIe siècle une
myriade d’organismes qui entraient mal dans ces catégories: les
algues et champignons unicellulaires, les protozoaires, les
bactéries. Comme ces organismes se ressemblaient par leur petite
taille et leur apparente simplicité, ils se contentèrent de les
fourrer en vrac dans un troisième règne, imaginé pour la
circonstance, les Protista.
Dans les années 1930 et 1940, l’invention et le développement
du microscope électronique fit faire un bond à notre compréhension
du monde vivant et nous obligea à modifier les bases mêmes de notre
système de classification. Il apparut en effet que les animaux, les
plantes, les champignons et les «protistes supérieurs» (algues et
protozoaires), classés jusque là dans des règnes différents, se
ressemblaient néanmoins sur un point essentiel, à savoir que tous
sont constitués de cellules dans lesquelles le matériel génétique
(le fameux ADN) est enfermé dans un noyau , lequel est donc séparé
du reste de la cellule (le cytoplasme) par une membrane. On nomma donc
ces organismes des eucaryotes (ou vrai noyau), alors que l’on
nommait par contraste procaryotes (ou avant noyau) les
organismes — les bactéries, les algues bleu-vertes, les
cyanobactéries, etc. — dont le matériel génétique flotte
librement dans le cytoplasme.
En d’autres termes, on décida de répartir toutes les formes de
vie connues dans deux «super-règnes», les Eukaryota et les Prokaryota,
qui, durant les années 1950, 60 et 70, dominèrent de la tête et des
épaules la réflexion et les expériences de tous les biologistes de
la Terre. A cette époque, tous étaient pratiquement d’accord avec
Roger Stanier, un biologiste canadien, qui disait que le principal
embranchement dans l’évolution du vivant s’est produit le jour
où les organismes cellulaires eucaryotiques et procaryotiques se sont
séparés.
Il y a deux manières possibles de classifier
les organismes vivants. On peut considérer leur apparence physique et
leur comportement, et mettre par exemple toutes les créatures qui se
servent d’ailes pour voler dans un groupe, tous les animaux qui ont
des écailles et le sang froid dans un autre, et ainsi de suite. Mais
on peut aussi recourir à la généalogie, et mettre dans une même
catégorie les espèces les plus récemment dérivées d’un ancêtre
commun, même si ces espèces dérivées ont des comportements et des
apparences complètement divergents (généalogiquement, les oiseaux
et les crocodiles, qui ont l’air vraiment très différents, sont
plus proches les uns des autres que les crocodiles et les lézards).
La science, comme d’ailleurs le bon sens, soutiennent qu’il ne
peut y avoir de parenté que généalogique. Raison pour laquelle si l’Homme
réussissait un jour à créer de toutes pièces la copie chimiquement
parfaite d’une souris, cette dernière ne pourrait, par définition,
appartenir au genre Mus (les muridés) puisqu’elle ne serait
pas descendue de l’ancêtre commun du genre.
Hélas, il est rarement possible d’observer le développement d’une
longue lignée généalogique. C’est pourquoi les biologistes ont
pris l’habitude de déduire de ressemblances
comportementales, morphologiques, physiologiques et biochimiques l’existence
d’une parenté entre espèces vivantes (ou entre espèces vivantes
et espèces fossiles). A ce jeu des déductions, on peut dire qu’ils
n’ont pas mal réussi, et déjoué la plupart des pièges. Ils ont
su éviter, par exemple, de classer dans un même groupe les oiseaux
et les chauves-souris, bien qu’ils aient développé les uns et les
autres des ailes pour voler, parce qu’ils ont eu la sagesse de
considérer d’autres critères, notamment que les chauves-souris, à
la différence des oiseaux, sont vivipares et possèdent des mamelles.
Or depuis le milieu des années 60, les chercheurs disposent enfin
d'outils de classification vraiment généalogiques, fondés
directement sur la séquence d'ADN d'une cellule, ou sur les
séquences d'ARN et de protéines copiées de l'ADN. L'idée de base
est simple. imaginez qze d'une espèce ancestrale X découlent par
mutations deux nouvelles espèces A et B, et que de ces espèces
découlent plus tard A' et A'' et B' et B''. Pratiquement cela se
traduira par le fait que tel morceau d'un gène de X ayant, disons, la
séquence AAATTCGTGGA deviendra le gène d'une nouvelle espèce A par
mutation CAATTCGAGGA par exemple, et d'une espèce B par
mutation AAATTCGTGAC (j'ai noté les mutations en gras)
produiront les nouvelles espèces A' et A'', mais malgré ces
chamboulements, leurs séquences se ressembleront davantage entre
elles que les séquences correspondantes de B' et B''. [Rappelons ici
que l'ADN est fait de deux rubans tournoyant en hélice, chaque ruban
portant une succession de "bases" reliées chimiques aux
bases de l'autre ruban. Les lettres A, T, G et C sont les
abréviations des quatre bases (adénine, thymine, guanine et
cytosine), structures chimiques dont est constitué l'alphabet du code
génétique].
Si, comme cela est généralement le cas, le biologiste ne dispose
que des séquences des espèces existant aujourd'hui (disons les
séquences de A', A'', B' et B''), il peut néanmoins, en comparant
habilement ces séquences et en raisonnant en arrière, si je puis
dire, déduire de quelle manière ces espèces sont parentes, et
comment elles se relient aux espèces intermédiaires éteintes A et
B, et à l'ancêtre commun X. Il est vrai que là, de nouveau, le
biologiste est obligé de raisonner par déduction, mais au moins
travaille-t-il directement sur de l'information héréditaire.
Compte tenu du fait que tout changement durable de la biologie d'une
espèce s'inscrit dans son ADN, on peut dire que les séquences d’ADN
sont au biologiste ce que les registres paroissiaux et civils
enregistrant mariages, naissances et décès sont aux spécialistes
des généalogies humaines.
Emile Zuckerkandl et Linus Pauling ont, en
1965, suggéré les premiers qu’on pourrait reconstituer un jour la
totalité de l’histoire de la vie à partie des séquences des bases
dans le matériel génétique de diverses espèces. Mais avant que
leur intuition ne se vérifie dans les faits, il fallut attendre la
révolution biotechnologique des années 70 et 80, qui permit non
seulement d’analyser les séquences d’ADN, mais surtout de
recombiner et cloner (c’est-à-dire reproduire à l’identique) les
éléments de matériel génétique mis ainsi en évidence, et avant
qu’elle ne débouche sur une remise en cause de la classification
des espèces, que Carl Woese prenne la peine de combiner les outils
révolutionnaires de la biotechnologie avec les idées de Zuckerkandl
et de Pauling.
Woese, professeur à l’Université de l’Illinois, à Urbana,
entreprit en effet de classer tous les organismes vivants en utilisant
la séquence d’une molécule que produisent toutes les cellules, l’ARN
ribosomal «16S». Cette molécule étant essentielle à la lecture du
code génétique, elle a peu changé depuis l’apparition des
premières cellules, il y plus de 3,5 milliards d’années, mais
suffisamment néanmoins pour que les différences obervées entre les
séquences de quelque 1500 bases dans l’ARN de 16S de différents
organismes permettent de reconstruire l’évolution des espèces
depuis les racines de l’arbre de la vie.
A l’époque où Woese avait entrepris d’analyser les
différentes séquences des ARN de 16S, les outils pour le faire
étaient encore primitifs et les perspectives de succès incertaines.
On devine donc la surprise de ses collègues lorsqu’il leur
annonça, en 1977, qu’il avait découvert «une nouvelle forme de
vie», les archéobactéries (archaebacteria). Ses analyses de
16S l’avaient en effet convaincu que les bactéries méthanogènes,
qui vivent dans les étangs, dans le rumen [matière ruminée] des
vaches, dans l’intestin des termites, et qui sont responsables de la
production biologique de méthane, diffèrent complètement de la
majorité des autres procaryotes, qu’il rebaptisa eubactéries
(rappelez-vous: les procaryotes sont des cellules sans noyau).
Les années suivantes, sur la base de nouvelles analyses de 16S, il
annonça coup sur coup qu’il avait découvert deux autres groupes d’organismes
sans noyau faisant partie, à son sens, du nouveau groupe des
archéobactéries: les halophiles extrêmes, qui ont besoin de très
hautes concentrations de sel pour se développer, et les thermophiles
extrêmes, qui ont besoin de très hautes températures pour vivre.
Ses confrères, inquiets, commencèrent à se demander s’il
était vraiment possible de reconstruire la totalité de l’évolution
des espèces à partir du seul 16S. De nouvelles recherches
apaisèrent cependant leurs doutes. Et aujourd’hui, plus personne ne
doute que les archéobactéries, dont la paroi cellulaire, la biologie
moléculaire, la biochimie, sont différentes de celles des autres
procaryotes, forment un groupe distinct et cohérent. Oui, dans l’univers
biologique actuel, il existe bien deux sortes de procaryotes
(ou cellules sans noyau) très différentes.
Il est vrai que si les archéobactéries se
ressemblent au niveau cellulaire, leurs capacités d’adaptation au
milieu diffèrent considérablement.
Certaines bactéries thermophiles peuvent supporter des
températures dépassant de beaucoup 100 degrés Centigrade. Les
températures les plus élevées se produisent sous haute pression,
autour des échappements d’eau chaude sous-marins par exemple, où
prolifère une faune archéobactérienne. Chaque molécule de
protéine des bactéries thermophiles extrêmes doit non seulement
être capable conserver sa stabilité à des températures qui
détruiraient toute protéine humaine, mais aussi de fonctionner à
ces températures de manière optimale. Comme bien l’on imagine, les
chercheurs travaillent aujourd’hui comme des déments afin de
découvrir le secret des structures qui donnent une telle stabilité
à ces protéines, et d’imaginer à cette propriété extraordinaire
des usages industriels.
Les protéines des bactéries halophiles, quant à elles,
sont hautement résistantes au sel. C’est ce qui explique qu’elles
se développent joyeusement sur le poisson salé; elles y produisent
un pigment rouge qui a donné son nom au red herring, hareng
«rouge» ou hareng saur.
Les protéines des bactéries méthanogènes, enfin, meurent
empoisonnées lorsqu’on les oxygène, parce que leur environnement
habituel est privé d’air.
Toutes les archéobactéries ne vivent cependant pas en milieu
extrême. Plusieurs indices permettent de penser qu’elles
constituent une proportion importante de la flore microbienne des
océans.
Revenons cependant à notre problème de
classification des espèces. Puisqu’il y a désormais deux types de
procaryotes (deux types de cellules sans noyau), on est en droit de se
demander quels sont les liens de parenté de ces cellules sans noyau
avec les eucaryotes (ou cellules avec noyau)? Quels sont les
ancêtres, quels sont les descendants?
Pendant une dizaine d’années, il a semblé impossible de
répondre à cette question de l’œuf et de la poule. Mais en 1989,
une équipe japonaise emmenée par Takashi Miyata, mit au point une
méthode astucieuse, fondée sur l’analyse des séquences de gènes
très anciens, et démontra que les deux premières branches de l’arbre
de la vie (juste au-dessus des racines, c’est-à-dire juste après
le début de la vie) sont les eubactéries et les archéobactéries,
et que les eucaryotes ne sont qu’un embranchement ultérieur des
archéobactéries.
Cette découverte bouleversa les biologistes presque autant que le
découverte originelle des archéobactéries douze années plus tôt.
Jusque là, en effet, la plupart de mes collègues et moi-même
éprouvions le sentiment diffus que les archéobactéries n’avaient
au fond rien de commun avec les eucaryotes (vrai noyau), précisément
parce qu’elles n’avaient pas de noyau, et qu’elles n’avaient
pas non plus les structures cellulaires complexes des eucaryotes... Et
aussi parce que ceux qui cultivent et manipulent les archéobactéries
sont des bactériologistes, pas des botanistes, ni des zoologues. Or
voici que l’on nous disait, tout à trac, que ces minables
archéobactéries étaient les ancêtres des eucaryotes — c’est-à-dire
des plantes, des animaux, de l’Homme!
Le choc fut tel qu’une résistance surgit le jour où Woese
suggéra d’abandonner complètement la grande division binaire
procaryotes/eucaryotes, qui avait si bien servi la biologie durant ce
siècle, pour la remplacer par une division en trois super-règnes de
rang taxonomique égal: les eubactéries (Bacteria), les
archéobactéries (Archaea) et les eucaryotes (Eukarya).
La résistance vint non seulement de bactériologistes arguant que
cette réorganisation allait en pratique semer la pagaille, mais aussi
de théoriciens de l’évolution comme Ernst Mayr, qui considéraient
que l’apparition de la très complexe cellule eucaryotique était le
deuxième pas le plus radical et le plus extraordinaire de l’évolution
de la vie sur Terre (le premier ayant été évidemment l’apparition
de la vie elle-même), et qu’il était donc exclu d’en minorer l’importance
en instaurant une nouvelle classification.
C’est à ce moment qu’entrèrent dans le
bal les biologistes moléculaires, qui, avec leurs instruments d’analyse
puissants, avaient entrepris d’étudier la «transcription», qui
est l’un des mécanismes les plus fondamentaux de la vie. On appelle
transcription le processus par lequel l’information héréditaire
(transmise de génération en génération sous forme d’ADN) se
diffuse pratiquement, jour après jour, dans la vie de la cellule et
de l’organisme. La transcription est représentée par la première
flèche dans l’expression classique du «dogme central de la
biologie moléculaire»: ADN —> ARN —> protéine. En
d’autres termes, le produit de la transcription est l’ARN (ou plus
exactement un «ARN messager»), dont la séquence est, à part une
légère modification chimique, la copie exacte d’un fragment d’ADN
comprenant un gène et correspondant à une protéine cellulaire
unique.
Comme les cellules ont pratiqué l’art de la transcription depuis
avant même l’époque du «dernier ancêtre commun», c’est-à-dire
de la cellule primitive qui a donné naissance tant aux eubactéries
qu’aux archéobactéries et aux eucaryotes, aujourd’hui encore,
3,5 milliards d’années plus tard, de fortes similitudes demeurent
dans la manière dont les cellules de ces trois super-règnes
pratiquent leur transcription.
Mais il y a aussi des différences cruciales.
Chez les eubactéries, une enzyme relativement simple — l’ARN-polymérase
— transcrit l’information qui était codée dans l’ADN
directement dans l’ARN.
Chez les eucaryotes, les choses sont plus compliquées. L’ARN-polymérase
y est constituée de beaucoup plus de composants protéiques, y est
beaucoup plus massive et complexe, et n’y entre pas en contact
direct avec l’ADN. Elle a besoin en effet d’autres protéines,
appelées «facteurs de transcription», qui reconnaissent les
régions proches des gènes à transcrire, s’y fixent et, telles des
sirènes, attirent les complexes d’ARN-polymérases et les
encouragent à rendre visite aux gènes proches et à les transcrire.
En fait, la plupart des gènes eucaryotiques ont besoin, pour pouvoir
être transcrits, de plusieurs «facteurs de transcription»,
eux-mêmes liés souvent à d’autres protéines encore — au point
d’ailleurs que la biologie moléculaire eucaryotique actuelle passe
le plus clair de son temps à énumérer ces protéines additionnelles
et à leur trouver des noms!
Quant aux archéobactéries, enfin, Wolfram Zillig et ses
collègues, à Munich, ont montré, dans les années 80, que leurs
ARN-polymérases ressemblent plus à celles des eucaryotes qu’à
celles des eubactéries: elles sont en effet grandes, et constituées
de nombreuses protéines elles-mêmes liées à des composants
supplémentaires. Des essais entrepris à cette époque pour réaliser
en laboratoire une transcription archéobactérienne échouèrent.
Certains facteurs manquaient.
Quels facteurs? Nous commençons tout juste à découvrir qu’il s’agit
de diverses protéines, clairement parentes des «facteurs de
transcription» eucaryotiques, à telle enseigne qu’en laboratoire
on peut parfois remplacer avec succès les protéines
archéobactériennes par des «facteurs de transcription»
eucaryotiques. Sur ce point fondamental de la vie de toute cellule,
les archéobactéries ressemblent donc indubitablement aux eucaryotes.
Le tableau final qui résultera de cette
formidable enquête à la Sherlock Holmes sera, à mon avis, à peu
près le suivant.
On verra que certains éléments de base de la machinerie
génétique des archéobactéries et des eubactéries se ressemblent
beaucoup, que leurs chromosomes notamment s’organisent et se
dédoublent de manière presque identique. On en déduira qu’il s’agit
là de l’organisation «primitive» de la vie, très proche de l’organisation
de la cellule ancestrale commune. Mais on verra aussi que plusieurs
systèmes d’expression et de régulation des gènes, qui ont atteint
chez les eucaryotes un degré d’élaboration et de complexité
incroyablement élevé, ont déjà commencé à se compliquer chez les
archéobactéries. On verra également que si l’enfermement du noyau
et la réorganisation de la cellule qui ont marqué la naissance des
premiers eucaryotes ont été dans l’évolution de la vie des
événements exceptionnels, d’autres traits que l’on croyait
uniques aux eucaryotes étaient connus déjà des archéobactéries.
Du coup, la ligne de démarcation entre les eucaryotes et les
procaryotes perdra de sa netteté, et les archéobactéries
apparaîtront alors, en effet, comme le «chaînon manquant», ainsi
que les avaient surnommées, au moment de leur découverte, en 1977,
des journalistes enthousiastes.
Ce ne sont là, bien sûr, que des prédictions. Mais nous en
aurons bientôt le cœur net. Nous disposerons bientôt d’une
profusion de données. La communauté biomédicale mondiale se
prépare à analyser les séquences des quatre milliards de bases du
génome humain. Cependant que plusieurs laboratoires publics et
privés, au Canada, aux États-Unis et en Europe, avancent à grands
pas dans l’analyse des séquences de plusieurs génomes
procaryotiques — trois millions de bases environ — pour se faire
la main avant le grand séquençage du génome humain, pour essayer de
trouver des gènes impliqués dans le développement de certaines
maladies humaines, pour tenter de trouver de nouvelles protéines à
usage industriel, et, last but not least, pour faire avancer
les connaissances pures de la biologie de l’évolution... dont les
serviteurs, le lecteur s’en sera convaincu j’espère, ont encore
de beaux jours devant eux.
ADDENDA
© paru dans Le
Temps stratégique, No 67, décembre 1995.
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