1. Les relations de voisinage
En milieu bidonvillois, les relations sociales concernent en grande partie des relations
de voisinage. C'est en tous cas ce qui ressort des réponses d'une majorité
d'interviewés, des jeunes pour l'essentiel. La société bidonvilloise était, jusqu'à
l'intervention du Projet Ben M'sik, une communauté en soi. A partir de ce groupe social
à forte cohésion, il a pu s'organiser d'autres communautés (ethniques, confrériques,
socio-professionnelles, socio-culturelles). Mis à part les réseaux de solidarité
familiale et de clan, les autres formes de regroupement, si elles ne sont pas totalement
absentes du contexte karyaniste, occupent des rôles très secondaires. Dans ce cas, il
faudrait plutôt s'intéresser au déplacement des individus, recourir par exemple aux
cartes mentales de la ville pour repérer les multiples réseaux de sociabilité (induits
notamment par le travail, les loisirs, la famille, le marquage et la fréquence des
déplacements).
Dans ce contexte précis de notre objet d'étude, la notion de voisinage devient une
donnée structurelle, une caractéristique essentielle du milieu social bidonvillois. Pour
parvenir à un recasement réussi, il faut bien comprendre et traduire ce fait
sociologique 1. Plutôt donc que de nous concentrer exclusivement sur des
expériences associatives à impact et durée de vie forcément limités (cf. les deux
tentatives décrites p. 21-24), il vaudrait mieux se poser la question de savoir pourquoi
justement le fait associatif n'a pas encore pris forme à Ben M'sik. Retenons
provisoirement que les relations de voisinage s'avèrent plus importantes que les autres
réseaux de sociabilité, dans le sens où elles se donnent à voir, quotidiennement, et
qu'elles participent à la symbolique du bidonville. Ainsi on évitera soigneusement de
discourir en utilisant le mot "je", et lorsque cela s'avérera inévitable, on
s'en excusera, comme pour l'amoindrir, par la formule apropriée...que Dieu nous
préserve du mot "moi"... Ou alors pour évoquer la proximité des habitants
: ce qui touche à l'un d'entre nous, nous implique tous. Ces propos constamment
entendus chez les jeunes karyanistes suffisent à montrer ce que représente jusqu'ici le
voisinage, et par extension leur communauté. Le bidonvillois forcé de cohabiter avec ses
voisins, cherche donc à en faire des complices dans sa vie quotidienne.
La densité élevée et la grande promiscuité issue des conditions d'habitat font des
bidonvillois une communauté de voisins. Lorsqu'on vit en bidonville, ignorer ses voisins
c'est ignorer la société bidonvilloise toute entière. Autant dire que cela reste
absolument inconcevable. Car ici ce qui structure les relations sociales, ce n'est pas, en
première instance, l'influence de cultures d'origine ou de solidarité familiale, mais
d'abord et surtout l'Espace. L'espace structure les relations sociales. La précarité de
l'espace crée la solidarité bidonvilloise. Viennent ensuite se greffer d'autres réseaux
de solidarité, dont l'actuelle dissémination familiale n'est pas l'un des moindres 2.
1.1. Au bidonville
Souvent on reste en présence de sentiments mêlés qui montrent efficience et déficience
des relations de voisinage. Les aspects incantatoires (en situation bidonvilloise) et
nostalgiques (en situation de recasement) ont un rôle certain dans la représentation des
relations de voisinage. Le passage par la cité de recasement permet un certain tri de ces
relations, car là, la notion de voisinage s'est complètement modifiée. Pour ce qui est
des aspects positifs des relations sociales, il est à remarquer que c'est surtout les
bidonvillois recasés à Moulay Rachid qui tentent de les définir. Il y a place à la
nostalgie, ce qui été également relevé par Arrif. Seuls les bidonvillois du bloc 3
abordent ce sujet, et s'ils le font, c'est pour dresser une comparaison avec leur
situation instable au "bidonville des problèmes". Les habitants recasés et
ceux refoulés au bloc 3 ont le recul nécessaire pour s'apercevoir de ce qui pouvait
être efficient au sein de leur propre société, quand désormais elle est en mutation.
(41) étudiant universitaire habitant au groupe 6 de Moulay Rachid ; "c'était une
collectivité soudée, quand tu sortais de chez toi, tu trouvais aussitôt avec qui
rester". Ainsi il jouait aux cartes avec les vieux, sortait en ville ou allait au
cinéma avec les jeunes. Chaque moment de la vie était l'occasion d'être ensemble, que
ce soit "les allumettes pour allumer le feu, la cuisine, le lavage du linge, tout se
partageait".
Depuis qu'il se trouve au groupe 6, il a perdu tout contact avec les habitants de karyan
Ben M'sik.
(58) commerçant ambulant habitant au groupe 4 de Moulay Rachid ; En évoquant sa vie
au bloc 9., il dit de sa rue qu'elle était "une seule famille". D'autant
qu'elle était habitée en majorité par des berbères. La solidarité était forte au
point que tous les samedi se constituaient des troupes folkloriques. Ces anciens du bloc 9
continuent d'ailleurs de se réunir à Moulay Rachid lors de mariages ou de décès.
Ici, il nous faut préciser que c'est le seul interviewé qui mentionne un regroupement
ethnique des habitants de karyan Ben M'sik. Or dans son histoire de vie, ce vieux berbère
dit avoir acheté sa baraque au bloc 9 en 1963, grâce à l'indication et au prêt d'amis
berbères installés eux aussi au bidonville. Ayant quitté sa région natale dès 1949,
cette personne dit avoir travaillé pendant 14 ans dans le cadre d'un réseau familial
étendu. Aussi son installation au bidonville est dès le départ le fait d'une
solidarité ethnique. Mais de manière générale, il faut retenir que le regroupement
ethnique en milieu bidonvillois a complètement disparu.
Pour certains, le recasement à Moulay Rachid a été l'occasion de faire le bilan de ce
qu'ils ont gagné et de ce qu'ils ont perdu en passant de la baraque à la maison. Parler
de la vie au bidonville reste, plusieurs années après le recasement, quelque chose
d'ambivalent. Il y a alors un phénomène de reconstitution et d'embellissement du passé
qui se met à jour dans les discours des interviewés. Le passé rend alors les choses
(bonnes ou mauvaises) beaucoup plus intenses et leur procure une valeur émotive. Ce sont
généralement les jeunes qui expriment le plus ces sentiments partagés. La nostalgie est
toujours présente dans leurs discours :
(43), habitant du groupe 5, se rappelle que la vie dans le karyan rendait les habitants
généreux, dans le sens où ils partageaient tout ce qu'ils avaient. Vis-à-vis des
habitants restés au bidonville, il dit que "d'un côté on regrette qu'ils ne soient
pas encore recasés, d'un autre côté on les envie".
Pour la mère de famille, qui a le plus fortement ressenti les relations conflictuelles de
voisinage, elle les évacuera pour retenir une solidarité opérationnelle dans les
moments difficiles :
(42), mère de huit enfants et habitant au groupe 4 ; "On était uni dans le
malheur et la maladie".
Même pour ceux qui ne sont pas des bidonvillois à proprement parler, ils trouvent
matière à réflexion dans la société bidonvilloise :
(31), jeune "frère" de Lahrawiyin, juge positives la simplicité et la
solidarité de la vie dans le bidonville.
Toujours à propos des caractères généraux de la société bidonvilloise, on trouve un
jugement très sévère à son encontre :
(35), jeune "frère" de Lahrawiyin né en 1974 : "il n'y a pas de
confiance, ni de sécurité. Il n'y pas d'éducation et les bidonvillois ne font
qu'enfanter. Les jeunes quittent tôt l'école pour traîner avec les vendeurs de
drogue...je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de positif dans le karyan".
De même, le jugement d'un vieux lettré religieux reste dénué de toute nuance :
(39) ; "rien n'était bien là-bas", mais il déclare plus loin être
toujours en relation avec les bidonvillois.
La situation de recul que procure l'habitation de Moulay Rachid permet de se rendre compte
après-coup de la nature futile de certains problèmes sociaux :
(37) étudiant universitaire habitant au groupe 5, retient de la vie bidonvilloise en
premier lieu la saleté du milieu (problèmes des W-C. et des ordures).
Et même si les relations de voisinage avec certains habitants étaient généralement
bonnes, il pouvait survenir de grands problèmes à propos de questions futiles.
Mais il a tout de même gardé le contact avec ses amis qui sont encore à karyan Ben
M'sik. Ils sortent ensemble au café, ou à la mer. La mère de (37) a un frère
qui habite le bidonville. Elle ne l'a pas vu depuis trois ans. Depuis le recasement, elle
n'a gardé contact qu'avec les membres de sa famille installés à Moulay Rachid.
Quant aux bidonvillois non recasés et non déplacés vers le bloc 3, ceux-ci préfèrent
entrer directement dans le vif du sujet en abordant les problèmes issus du dense
voisinage.
Un jeune marié dénoncera par exemple la mesquinerie de ses voisins. Mais le comportement
qu'il rapporte reste très méditerranéen, et pas tellement spécifique du mode de vie
bidonvillois :
(8) après avoir s'être marié habite maintenant dans la baraque de sa belle-mère.
Ils sont trois personnes à y loger. Sa belle-mère vit de mendicité. (8) avoue
avoir eu des problèmes avec les voisins au début de son mariage, parce que toute la rue
répétait qu'"il s'était marié juste pour la baraque".
Un jeune couturier dénoncera quant à lui le caractère agressif de la jeunesse
bidonvilloise :
(10) n'aime pas le milieu bidonvillois. Aussi évite-t-il de passer le temps avec les
jeunes du karyan : "Une génération d'envieux qui ont le couteau dans la
poche"...
Il faut comprendre que lorsque des jeunes bidonvillois disent ne pas aimer ou ne pas
fréquenter leurs voisins, c'est une manière de se distinguer vis-à-vis du milieu social
dans lequel ils évoluent. Par là même, ces jeunes cherchent à démontrer (par leurs
activités, leur réseau de connaissance, leurs déplacements) qu'ils ne sont pas des
aliénés du mode de vie bidonvillois... même si parfois ils peuvent tomber dans une
autre forme d'aliénation. En tenant de tels propos, ces jeunes ne renient pas leur milieu
social, mais cherchent plutôt à mettre en valeur leurs propres personnalités, et ce
afin de s'échapper momentanément du carcan sociologique de leur environnement. Aussi, il
ne faudra pas s'étonner de les voir tout de suite après leurs entretiens, rejoindre
d'autres jeunes du quartier pour une occupation du temps identique.
Pour ce qui est de la cause des conflits entre bidonvillois, un premier niveau des
réponses permet de retenir une explication assez simple :
(12) résume la cause des problèmes de voisinage aux enfants. "Celui qui a des
enfants connaît des ennuis avec ses voisins".
(46) pense que ce sont les enfants qui sont souvent à l'origine des disputes entres
les femmes.
Les enfants sont à la source des disputes entre voisins. C'est la réponse que
mentionnent le plus souvent les interviewés lorsqu'il leur est demandé d'identifier la
cause des problèmes de voisinage. Mais il faut entendre dans cette réponse le fait que
les enfants ne sont que des révélateurs de conflits latents entre adultes :
(63) ; "les enfants se disputent, et ça arrive aux adultes.
(...) Tu es fatiguée, tu veux dormir et tu n'y arrive pas à cause du bruit que font les
enfants, d'où les disputes qui finissent souvent au commissariat".
S'ils sont souvent prétextes aux problèmes de voisinage, les enfants ne sont pas les
seuls à créer des problèmes. Ces derniers touchent également les femmes qui, dans le
cadre de leurs activités ménagères, connaissent plus que les hommes les difficultés
journalières de la collectivité bidonvilloise :
(21) évoque une autre source de conflits ; "les disputes des femmes commencent
par exemple lorsqu'elles font la queue pour chercher de l'eau dans les W-C.".
Sous ses bons aspects, la promiscuité crée une solidarité de groupe opérationnelle :
celle-ci n'existe pas en soi, elle a été façonnée par contrainte. Dans ses mauvais
aspects, elle touche à des problèmes pratiques de la vie quotidienne, telles
l'utilisation des W-C. et la collecte de l'eau. Mais elle empêche par ailleurs l'habitant
d'être indépendant vis-à-vis de son voisinage, et ces aspects de la promiscuité
influent aussi bien sur les conditions d'habitat que sur les relations sociales.
La promiscuité sur les relations sociales arrive également à "parasiter" la
communication entre les personnes. Dans l'espace à haute densité qu'est le bidonville,
l'information circule très rapidement. Elle aussi se partage, se transforme et peut
devenir une nuisance pour l'intimité de l'espace domestique :
(63) ; "(...) les voisins écoutent ce qui se dit chez toi, et le répètent dans
tout le quartier. Tu achètes quelque chose et tu ne veux pas que cela se sache, tout le
monde en fin de compte saura que tu as acheté la chose en question".
Il reste très difficile dans ces cas-là de pouvoir préserver l'indépendance de la
famille, autant sur ses actes et paroles que sur son emploi du temps :
(38), étudiant universitaire du groupe 4 de Moulay Rachid, dit de lui-même ; "je
ne suis pas un vrai bidonvillois" dans le sens où sa famille habitait dans un
logement en dur avant de s'installer dans le bidonville. Il affirme que ses parents n'ont
jamais apprécié le milieu bidonvillois. Et le père n'est resté au karyan que dans
l'attente du projet de recasement.
Une des mauvaises habitudes qui dérangeait sa famille pieuse et austère était le fait
que les gens entrent chez le voisin sans frapper et sans attendre qu'on leur ouvre la
porte (de même (52)).
1.2. L'arbitrage des conflits
Malgré tout, les interviewés ne cherchent pas à noircir le tableau en ce qui concerne
leurs relations sociales. En dépit de la fréquence quotidienne des problèmes de
voisinage, ceux-ci prennent rarement une tournure dramatique, sauf en ce qui concerne le
cas de plusieurs familles par baraque. Mais de manière générale, les conflits sont vite
dépassés :
(42) ; "les gens ne s'entendaient pas, les disputes étaient fréquentes, à cause
surtout des enfants. Mais malgré les disputes, on oubliait vite". (même
réflexion, (66)).
Lorsque se déclare un conflit qui risque de dégénérer, un système d'arbitrage est mis
en place selon les dires des habitants. Arrif rapporte que le "groupe de voisinage
exerce sa propre autorité morale et force intégrative pour réconcilier les personnes en
conflit" 3. C'est généralement à un homme connu pour sa respectabilité et
sa neutralité qu'est dévolu le rôle d'arbitre. Il aura alors à s'interposer entre deux
parties adverses jusqu'à taire le conflit en question.
(21) se rappelle que son père (décédé) jouissait d'une très bonne réputation au
karyan, et cela en raison de son rôle d'arbitre lors de conflits.
Il faut voir dans cette forme de régulation des conflits sociaux la survivance de
configurations sociologiques traditionnelles. Personnellement, nous n'avons pas retrouvé
ce type de régulation des conflits au cours de notre observation sur le terrain, si ce
n'est par ce qu'ont bien voulu nous dire quelques personnes référant généralement à
une situation passée, révolue et peut-être embellie.
Ainsi ce système d'arbitrage fait particulièrement défaut pour les familles
déracinées du bloc 3 :
(24) dit que lorsqu'il y a des bagarres au bloc 3, plus personne ne vient se poser en
arbitre de la situation. "Chacun se montre et se monte contre son prochain".
Mais pour lui, c'est compréhensible qu'il y ait des disputes lorsqu'il est fréquent de
trouver au bloc 3 trois familles loger dans une seule baraque.
Le rôle d'arbitrage des conflits semble être de moins en moins opérationnel. On peut
craindre dans l'avenir, avec la montée de l'anonymat, la perte de cette caractéristique
particulièrement efficiente du milieu social bidonvillois.
Pour ce qui est de l'étude sociologique du bloc 3, elle reste très utile ne serait-ce
que pour comprendre ce qu'un bidonville n'est pas. Déstructurer une population
bidonvilloise, la déplacer en deux temps pour la regrouper dans un bloc évacué par les
habitants d'origine ne peut en aucun cas recréer le microcosme du karyan. Surtout
lorsqu'on a pris connaissance des conditions de formation du dit bloc.
Voilà 135 familles sans aucun lien entre elles sinon celle de la baraque pluri-familiale,
collectionnant des problèmes administratifs, et sommées de s'installer provisoirement
dans des baraques abandonnées. Qu'on ne s'y trompe pas : la difficile cohabitation qui
s'ensuit ne permettra pas facilement la participation à un réseau de voisinage
bidonvillois. Et même si le bloc 3 abrite des bidonvillois de longue date, il ne
constitue rien d'autre qu'un camp de regroupement, au mieux, ses habitants le considèrent
comme le "bidonville des problèmes".
Ainsi, cette sage-femme de 70 ans qui affirme avoir assisté 7080 naissances, a passé 40
années au bloc 1. Le passage au bloc 3 est vécu comme une rupture avec l'ancien milieu
bidonvillois :
(49) ; "mes voisins sont maintenant installés à Moulay Rachid, et ils me
regrettent. Et je pense à eux alors que moi je suis obligée de rester ici (...) et je ne
peux pas quitter ma baraque très longtemps parce que je risque de la perdre".
"La nuit au bloc 3, il ne rôde que les soûlards...De ma vie, je n'ai jamais vu un
bidonville comme le bloc 3".
1.3. A la cité Moulay Rachid
Pour mieux se rendre compte des relations sociales au bidonville, il faut également se
pencher sur celles existant à la cité Moulay Rachid. Certains habitants de la cité ont
pu s'exprimer sur leur vie sociale au bidonville. A travers leurs propos, il est facile de
comprendre qu'ils n'ont pu transposer certains aspects efficients de leur société. A
Moulay Rachid, le changement a touché les maisons aussi bien que les hommes.
Là aussi, les relations sociales des habitants se centrent autour des relations de
voisinage. Or, les interviewés sont unanimes pour déclarer que les relations de
voisinage ont totalement changé par rapport à celles qui prévalaient dans le
bidonville. A Moulay Rachid, elles sont maintenant réduites au strict minimum :
(37) constate que les relations de voisinage ont beaucoup changé. "Ici personne
ne connaît ses voisins, parce que les gens n'ont pas grandi ensemble". Avec ses
voisins, la famille de cet étudiant maintient des relations distantes mais respectueuses.
Mais parallèlement, ce jeune constate l'émergence de nouvelles habitudes sociales.
Précisons tout de même que, parmi les 19 personnes de Moulay Rachid avec qui nous nous
sommes entretenus, il reste le seul à les mentionner.
"Les gens commencent à s'organiser, et à améliorer leurs relations". A
l'occasion de mariages par exemple, les habitants s'entendent pour le prêt d'un local où
puissent avoir lieu les festivités.
Les relations de voisinage ont changé au point que la notion de voisinage n'a plus du
tout la même signification. En l'espace de quelques années, la montée de l'anonymat est
devenue une réalité à laquelle les habitants semblent aujourd'hui résignés.
(41) ; Cet habitant du groupe 6 déclare ne connaître pratiquement personne dans son
voisinage. "Le milieu social à Moulay Rachid a changé. Il n'y a personne avec qui
rester". Et le comportement des gens a changé au point qu'"il n'y a même plus
de bonjour".
L'anonymat du voisinage a entraîné entre autres une certaine méfiance entre les
habitants :
(38) ; "les voisins sont éparpillés, on ne connaît pas leurs habitudes et il y
a beaucoup de commérage. Je préfère rester prudent".
La vie sociale de la cité Moulay Rachid étant réduite à sa plus simple expression,
certains habitants regrettent alors leur milieu d'origine :
(45) voit, dans les nouvelles relations sociales de Moulay Rachid, l'aspect négatif du
changement d'habitat. Aussi lorsqu'il éprouve de la nostalgie, il retourne au jardin
public près du bloc 3.
D'un autre côté, certains interviewés affirment que les bidonvillois n'ont pas changé
leurs habitudes depuis leur installation, ce qui semble paradoxal lorsque les mêmes
personnes affirment que les relations de voisinage se sont quant à elles radicalement
modifiées :
(52) ; "l'espace nous a changés, au point que même dans notre coeur, il y a plus
d'espace".
(39) considère que les habitants de Moulay Rachid n'ont pas changé, et qu'ils ont
gardé leur caractère indiscipliné. A Moulay Rachid, "on retrouve les mêmes
comportements que dans le bidonville".
(38) ; les habitants de Moulay Rachid continuent à vider l'eau dans la rue au lieu
d'utiliser l'égout domestique. De même, il y a des gens qui continuent d'aller faire
leurs besoins au-dehors alors qu'ils ont des W-C. dans leurs maisons. "Quel est alors
l'intérêt de la construction ?" se demande cet étudiant de la faculté de lettres
de Ben M'sik.
En fait, "le milieu bidonvillois et ses mauvaises habitudes ont été transposés à
Moulay Rachid. Ici, on pratique toujours la sorcellerie (s'hour) et dans certaines rues
l'odeur des encens (b'khour) est insoutenable. Soi-disant pour éloigner les mauvais
esprits, les gens brûlent des cornes et des pieds de veau et plein d'autres choses".
(42) ; "les gens sont restés les mêmes, mais chacun s'est rangé de son
côté".
Il semblerait que la situation économique des habitants détermine fortement les
comportements :
(43) estime que, du fait de la cherté de la vie, les gens de Moulay Rachid sont moins
solidaires entre eux.
Dans la période difficile qu'ils traversent, les habitants de la cité vivent une sorte
de phase nombriliste, ce qui explique le "chacun pour soi" dans leur propos. Ce
sont là des paroles conjoncturelles. La solidarité du milieu bidonvillois traduisait une
compensation qualitative à la situation de promiscuité que vivaient les habitants. Le
changement d'espace ainsi que la hausse du coût de la vie qu'il a entraîné, font que
désormais le principe de solidarité est relégué au second plan par les habitants de
Moulay Rachid.
1.4. Le changement des mentalités
Les changements intervenus avec l'installation à Moulay Rachid ont quand même touché
les mentalités. S'ils évoquent avec nostalgie le milieu social bidonvillois, les
interviewés notent toutefois une évolution au sein de la nouvelle cité. L'individu de
Moulay Rachid prend conscience de ses nouvelles responsabilités :
(37) ; "la baraque s'est transformé en dur" et le changement a touché
différemment les gens. Certains n'ont pas changé depuis leur recasement, et d'autres
n'ont pas changé du tout depuis leur départ du bled. Quant à ce qui le concerne, il
pense avoir changé de mentalité. Il sait maintenant qu'il vit dans une région urbaine,
alors que lorsqu'il était dans le bidonville, il avait l'impression de vivre dans un
douar. L'eau courante et l'électricité sont, pour lui, à la base du changement.
Dans une association d'habitants récemment créée, "les élus discutent des
problèmes du quartier, mais ils n'insistent pas suffisamment devant les autorités
publiques". Les habitants ont ainsi évoqué le problème de l'éclairage public qui
reste continuellement défectueux. Ils ont demandé la construction d'une mosquée. Et ils
ont réussi à faire changer un arrêt d'autobus en raison du danger qu'il représentait
pour les enfants. De nouveaux rapports sociaux se mettent petit à petit en place, et (37)
note un progrès dans les relations avec le makhzen. Les autorités publiques ne les
considère plus comme elle considère encore les bidonvillois. "Avant lorsqu'on se
trouvait devant un policier ou un représentant du makhzen, on se sentait complexé.
Maintenant on se sent un citoyen comme un autre".
Toujours selon lui, il s'agit d'éviter les mauvaises traditions tout autant que les
mauvaises évolutions. La drogue et le changement de moeurs représentent de graves
dangers. Il faut réaliser le "droit aux loisirs pour les jeunes". Grâce à
cela, les jeunes se détourneront des jalousies et de la rancoeur aussi bien au niveau de
la famille qu'au niveau de la société.
La construction puis l'extension de la maison familiale aura été l'occasion de commencer
à s'organiser. Dans le témoignage qui suit, une mère de famille s'est vu donner un
nouveau rôle au sein de son foyer. C'est à elle que revient la supervision des travaux
de construction :
(42) est une mère de famille qui vit au groupe 6 de Moulay Rachid. Un de ses fils est
installé en Italie. Il est tourneur dans une usine. C'est grâce à lui que la famille a
pu mener à bien la construction de la maison. Comme le mari de (42) est un
poissonnier, il n'est pas souvent à la maison. Du temps où la famille habitait le
bidonville, la mère devait s'occuper du ménage et de ses huit enfants. Depuis que la
mère se trouve à Moulay Rachid, ses filles sont devenues assez grandes pour l'aider au
ménage et à la cuisine. Et la mère a plus de temps maintenant pour superviser les
travaux de finition de la maison. D'autant qu'au moment de s'inscrire pour le recasement,
elle avait vendu tout son or ainsi que le bétail qu'elle possédait au bled. Dans sa
nouvelle maison, c'est elle qui s'occupe de prendre contact avec les maçons, plombiers,
menuisiers, etc.,... Elle gère également l'argent réservé à la construction, en
grande partie envoyé par son fils d'Italie. Son fils finance la construction, et c'est sa
mère qui décide de ce qu'il convient de faire. Elle a eu l'idée de faire associer son
fils avec une voisine pour bénéficier d'un logement supplémentaire. Ayant achevé
l'étage, elle a tout préparé pour qu'au retour du fils, il trouve la maison prête. Un
autre projet lui tient à coeur : trouver de l'argent pour acheter un atelier à son fils.
L'individu de Moulay Rachid perçoit maintenant un certain bien-être au niveau de sa
maison. Et cet état de fait commence à produire des effets positifs sur les membres de
la famille :
(41) se sent plus citadin. "je dors tout seul, j'écoute la radio tout seul, on
s'est libéré du complexe de la peur, notre sommeil est tranquille".
Au niveau de la famille, il constate qu'il y a un respect mutuel entre parents et enfants.
"Les enfants ont pris conscience de leurs responsabilités".
Mais d'ici à ce que l'ancien bidonvillois devienne un citoyen de la ville à part
entière, il reste encore beaucoup à faire. C'est l'avis d'un jeune employé de la
commune urbaine de Sidi Othman, pour qui l'action des autorités publiques doit être
renforcée en ce sens :
(43) ; "il ne suffit pas de remplacer le zinc par le béton, il faut faire entrer
le karyaniste dans une nouvelle société", d'où selon lui, le rôle actif que
devrait avoir la préfecture. En dernier lieu, il considère que l'enjeu principal est la
lutte contre l'analphabétisme.
2. La relation avec le bled
Le contact des bidonvillois avec leurs milieux d'origine varie fortement d'un cas à
l'autre. Dans le tableau synoptique des entretiens, nous avons mentionné les interviewés
affirmant avoir gardé un lien avec le bled. Et nous avons défini comme indicateur de ce
lien au minimum un retour au bled en l'espace de trois ans (1986-1989). De la sorte nous
avons pu établir que 27 personnes sur les 77 interviewés s'étaient rendus une fois au
moins au bled en l'espace de trois ans. La majorité de notre échantillon ne retourne
pratiquement plus dans le bled. Le lien avec le bled n'est pas vivace, ce qui démontre
qu'il faut de plus en plus relativiser cette relation du fait de son caractère formel et
épisodique. On a trop souvent eu tendance à montrer que le lien avec le milieu d'origine
s'accordait mal avec l'intégration au milieu urbain. Mais on peut tout de même se poser
la question de savoir en quoi des relations vivaces avec le bled rendraient difficile
l'intégration à la vie urbaine.
Il faut préciser que, tout au long de l'entretien mené avec l'habitant, le thème de la
relation avec le bled n'était pas considéré comme un thème central de la biographie.
L'habitant entrait en matière sur la question le plus souvent au début ou à la fin de
son entretien. Lorsque le milieu d'origine était évoqué en introduction de l'entretien,
c'était souvent laisser entendre que le bled avait déterminé la venue en milieu urbain
:
(31), habitant de Lahrawiyin dit que son père n'a jamais voulu que la terre familiale
du bled (région de Safi) soit mise en vente, car "pour lui, la terre est sacrée.
C'est pour ne pas la vendre qu'il est venu travailler à Casablanca", avant
d'émigrer quelques temps en Libye et en Arabie Séoudite.
(39) a quitté son bled dans les années 50 en raison de conflits familiaux. Depuis, il
y est retourné six ou sept fois. Il possède une terre de 30 dattiers que ses neveux
exploitent. Et depuis 1976, il n'a plus rien perçu de sa terre.
Pour le cas d'un ouvrier, la proximité immédiate du bled parental, Tit-Mellil,
n'empêche pas le fait qu'il n'y est jamais allé. Mais aussitôt dit, il précisera que
sont les membres de la famille installés à Tit-Mellil qui viennent à karyan Ben M'sik :
(20) qui n'est jamais allé au bled, déclare néanmoins qu'un de ses cousins loge en
moyenne deux semaines par mois chez lui au bidonville, et qu'il monte régulièrement au
bled passer le reste du mois là-bas.
Parmi les conditions de vie en ville qui empêchent des retours fréquents au bled, il y a
le problème financier. Non pas que le voyage en lui-même nécessite un grand sacrifice
financier, mais plutôt que le retour épisodique s'accompagne d'une dépense importante
consacrée aux présents qu'il faut ramener à la famille du bled. Et il est impossible de
retourner au bled les mains vides. Autant alors ne pas y aller, ou espacer de plus en plus
ses visites :
(53) justifie le fait que la famille retourne moins souvent au bled par le manque de
moyens, car il n'est pas envisageable d'y aller sans ramener des présents à la famille
du bled.
(54) dit que sa mère est retournée passer trois jours dans son bled en 1989. C'était
la première fois depuis sept ans. Mais le fils fait remarquer qu'il est difficile d'y
retourner plus souvent, car pour chaque retour il faut prévoir des présents pour la
famille.
(19), berbère d'origine n'est jamais retourné au bled de ses parents. Ceux-ci
viennent d'ailleurs d'y retourner, parce qu'ils ont hérité d'une terre dont personne ne
s'occupe actuellement. Cela faisait trois ans que les parents n'y étaient pas allés.
(19) qui est chef de la famille (il dispose d'un revenu confortable grâce à son
commerce des pièces de voitures usagées), a versé 1500 Dhs à ses parents pour couvrir
l'ensemble des frais de leur voyage. Dans ces frais, il y a évidemment une part
importante qui est réservée aux présents à ramener à la famille du bled.
La question des présents montre clairement que les relations avec le bled se sont
distendues. Ce protocole de visite prouve justement que le lien est d'ordre formel. Car ce
type de retour ne réfère plus tellement à des échanges de biens et à des activités
saisonnières entre espace rural et espace urbain.
Vu de la cité Moulay Rachid, ceux qui étaient auparavant habitués à retourner au bled
ont réduit sinon stoppé provisoirement leurs visites. Les nouvelles contraintes
budgétaires qu'implique la vie à Moulay Rachid font que les habitants ne peuvent plus se
permettre ce genre de loisirs :
(41) n'est plus retourné en vacances au bled depuis l'emménagement à Moulay Rachid,
et ce, malgré que ses parents y soient propriétaires d'une maison. Les frais pour la
finition de la maison sont trop importants pour que la famille puisse se permettre
d'envoyer les enfants passer les vacances d'été au bled comme ils en avaient l'habitude.
Toutefois, "les gens du bled nous perçoivent mieux depuis que nous habitons à
Moulay Rachid".
Le bled comme arrière-plan de la venue en ville et la vie en ville comme conditionnement
de la relation avec le bled se trouvent parfois imbriqués dans une même histoire de vie.
Ainsi cet ancien métayer à l'origine, grand promoteur de baraques dans les années 60,
s'est retrouvé au bloc 3 dès le lancement effectif du recasement. Il déclare tout
d'abord ne plus avoir de liens dans son milieu d'origine depuis la mort de ses parents.
Mais voudrait-il y retourner que son instable situation au bloc 3 l'en empêche. C'est
qu'il ne lui est pas possible de s'éloigner trop longtemps de son lieu de résidence. Les
possibilités de retour au bled sont de ce fait suspendues :
(11) qui est né en 1925 dans les Doukkala ne possède pas de terre au bled. Ses
parents l'avaient vendue pour pouvoir subvenir aux besoins de la famille. Et depuis que
ses parents sont morts, ce vieux charretier n'a plus de lien objectif pour avoir à
retourner régulièrement au bled. D'autant que cela fait trois ans qu'il ne peut pas y
retourner ; il craint en effet de s'absenter trop longtemps du bloc 3, et que les
autorités ne décident quelque chose d'important concernant les "gens à
problèmes".
Il arrive aussi qu'en fin de parcours bidonvillois, l'habitant parvenu au seuil de la
retraite émette le souhait de retourner s'installer au bled. Mais cela reste un voeu
pieux car il concerne le seul chef de famille et compromet les aspirations des autres
membres de la famille. Pour le père, ce désir de revenir au pays relève de la
nostalgie. Le retour aux sources s'alimente d'un bilan somme toute négatif de la vie qu'a
mené l'ancien migrant à Casablanca. Les causes qui ont motivé son installation en ville
sont remplacées par d'autres qui ne la justifient plus du tout a posteriori. Entrant dans
le troisième âge avec de maigres perspectives quant à ses conditions de vie, le vieux
bidonvillois va développer une "psychologie de la partance", comparable à
celle qu'entretiennent certains jeunes vis-à-vis des pays étrangers. En effet, à
défaut de pouvoir retourner effectivement au bled d'origine (et d'y être accepté et
intégré), la relation avec le pays d'origine est imaginée tout comme l'est la migration
transnationale vis-à-vis de certains jeunes bidonvillois.
(19) ; son père aspire à retourner définitivement vivre au bled. Mais ses enfants
l'empêchent de le faire. Le père parle la langue berbère et les enfants pas du tout.
Selon le fils, la volonté du père à retourner définitivement au bled s'explique par le
fait qu'"en vérité, il est venu très tôt à Casa et il n'a pas fait grand-chose
depuis", d'où la nostalgie de son pays d'origine 4.
Dans ce témoignage, le fils souligne le fait que les enfants ne partagent pas du tout le
projet du père. Les enfants influent sur la décision du père jusqu'à l'annuler, ou la
retarder. Mais pour le père, ce projet de retour, même fictif, signifie l'échec de son
insertion en milieu urbain.
Même pour celui qui a consommé la rupture avec le pays d'origine à l'époque de la
migration, le bled devient au fil du temps une sorte de "paradis perdu". Là
encore, c'est la situation présente qui construit cette vision imaginaire, car de toutes
les façons, on n'a plus connaissance de ce qu'est réellement devenu le village natal :
(30), venu à Casablanca à l'âge de dix ans, affirme n'être pas retourné à son
bled (région d'El Jadida) depuis quarante ans.
Mais malgré cette longue coupure, "mieux vaut le bled que la vie ici...Toute ma vie,
j'ai souffert".
Néanmoins, il existe un grand nombre de cas où les habitants ont hérité d'une terre,
qu'ils exploitent soit directement soit par le biais du métayage. Dans le second cas, la
famille bidonvilloise percevra les récoltes en argent ou plus souvent en nature. On
trouvera également des gens qui exploitent directement leur propriété. Dans ce cas de
figure, la relation avec le bled est très forte, mais elle risque de ne concerner que le
seul propriétaire, laissant de côté ses enfants qui ne se reconnaissent pas forcément
dans le mode de vie rural :
Le père de (13) est originaire des Ouled Saïd. Ancien porteur au marché, il a
arrêté de travailler depuis 1985. Depuis, il exploite 30 hectares dispersés à Ouled
Saïd. Il est également propriétaire d'une petite maison de trois pièces . Ce qui lui
fait faire de fréquents déplacements à son bled. Son fils raconte qu'on a proposé un
jour à son père de vendre sa terre pour 600 000 Dhs, et qu'après avoir longtemps
hésité, il a finalement refusé. (13) explique le refus de son père par la
fierté des gens de Ouled Saïd à posséder la terre.
Le fils, quant à lui, ne peut pas retourner au bled, il s'y sent trop dépaysé. Les
membres de la famille qui y vivent toujours n'acceptent pas de venir voir les siens au
bidonville. D'autant que dans sa baraque, le jeune ne voit pas comment ses parents
pourraient loger des invités. Ils n'ont même pas de W-C. . Ce qui fait que le père mis
à part, la famille n'entretient pas de relation avec le pays d'origine.
Enfin pour un très grand nombre de cas de ceux qui ne possèdent pas de terre à la
campagne, la relation au bled s'organise uniquement à partir des trois étapes
fondamentales de la vie, à savoir la naissance, le mariage et la mort. A cet trois
moments symboliques, l'habitant se sentira moralement obligé de retourner chez les siens,
pour signifier ses liens avec la famille élargie et le clan d'origine :
(33) ; bien qu'elle soit venue très jeune à Casablanca et qu'elle ne soit plus
retournée au bled depuis longtemps, cette habitante de Lahrawiyin se dit encore très
influencée par son milieu d'origine.
"Où est le monde du passé ? Ce sont les parents qui te le faisaient rappeler. Ils
sont morts maintenant. Et tu ne t'entendrais pas avec les femmes de tes frères restés au
pays. Quelques fois, nous allions aux moussem. Maintenant, nous ne retournons que s'il y a
naissance, mariage ou décès".
Maintenant qu'il s'installe dans la cité nouvelle, l'ancien bidonvillois tiendra à
protéger ses liens avec le milieu d'origine, mais sans pour autant que cela se fasse au
détriment de son choix définitif de la ville :
(53) ; malgré des liens constants avec son milieu d'origine, cette mère de famille
affirme : "c'est ici notre bled, parce que c'est là où nous vivons et mourrons.
Nous n'avons plus rien à prendre de la terre de nos parents, nous y allons pour la
regarder avec nos yeux et c'est tout".
Ici, le lien avec le pays d'origine ne traduit pas forcément un manque de la communauté
d'origine, c'est plutôt un enrichissement des relations sociales existantes.
3. Bidonvillois et mouvement associatif
Quid des partis politiques et associations sur le terrain ? La réponse est catégorique :
à l'exception d'un seul parti, aucun n'opère à karyan Ben M'sik. Selon les dires des
habitants, seule une cellule de l'Istiqlal, sous l'impulsion d'un journaliste
dynamique 5 , a réussi à constituer une association de défense des habitants.
Celle-ci a connu un certain succès lors des deux phases du recasement de Moulay Rachid.
Depuis, l'association connaît une désaffection réelle. Quant à l'Ittihad ichtiraki 6,
autre soucieux des "masses défavorisées", c'est dans son journal qu'il
entretient un lien avec karyan Ben M'sik ; l'actualité urbanistique de Ben M'sik y est
souvent abordée et les habitants (jeunes scolarisés) de Ben M'sik y voient là, avec les
écrits du journaliste A. B. S., les seuls canaux d'information sur leurs problèmes
d'habitat. D'où un constat généralisable à l'ensemble de l'espace bidonvillois de Ben
M'sik ; il y a absence chronique d'encadrement du plus grand nombre 7. Pour
justifier ce constat, les bidonvillois invoquent en premier lieu des contradictions
propres à leur milieu social :
(21) ; "les associations ne peuvent marcher avec la mentalité des bidonvillois ;
leur niveau de conscience est encore insuffisant pour ce genre de choses".
Les structures d'organisation, susceptibles de signifier la société bidonvilloise face
aux autorités publiques, restent à construire et devront faire leurs preuves sur le
terrain. Mais de manière générale, le groupement associatif reste mal perçu :
(18) ; "à quoi cela sert de faire partie d'une association ou d'un parti
lorsqu'en face il y a le makhzen?"
Et puis, en second lieu, les bidonvillois invoquent des contradictions propres au système
socio-politique du pays. Il y a une réelle appréhension à être membre formel d'un
parti ou d'une association. Il faut comprendre que les notions de démocratie, de droits
de l'homme, de liberté de parole et d'association sont assez éloignées de la réalité
marocaine, pour être différemment interprétées de part et d'autre. Et cela ressort de
l'action des autorités publiques tout aussi bien que de la perception des habitants. Les
habitants craignent le Makhzen, au cas où ils seraient affiliés à un parti ou à une
association. Et les habitants, même s'ils saisissent intuitivement la nuance, ne font pas
la différence vis-à-vis des autorités publiques entre parti et association. Il s'agit
d'éviter des problèmes pour ce qui n'est somme toute qu'un débat d'idées.
(19) explique le manque de motivation des habitants vis-à-vis de l'association
d'habitants par le fait que le parti de A. B. S. voulait inscrire les participants aux
réunions et que ceux-là refusaient de s'inscrire "pour éviter les problèmes liés
à la politique".
Quant à lui, il n'a jamais voulu s'inscrire à aucun parti, car, selon lui, celui qui est
membre d'un parti perd toute chance d'obtenir un jour son passeport.
(23) ne s'est pas intéressé à l'association d'habitants de A. B. S., "il vaut
mieux s'éloigner des problèmes". Par contre, il se montre plus motivé pour faire
partie d'une association sportive ou d'une maison des jeunes.
Non pas que les habitants soient hostiles au principe du fait associatif, mais ceux-ci, ne
l'oublions pas, sont pour une bonne part désabusés par l'expérience bureaucratique
qu'ils ont du makhzen. Le système de la "petite corruption" (la rachouat,
constamment dénoncée, mais discrètement pratiquée), est reproductible selon eux à
tout formalisme de groupe social :
(36) ; Selon lui, certains membres de l'association d'habitants de Lahrawiyin
percevaient des commissions pour des achats de matériel. C'est d'ailleurs la raison qui
l'aurait fait quitter l'association, alors qu'il en était le secrétaire général.
(19) ; par l'expérience qu'il a eu de l'association d'habitants crée par A. B. S., il
dit avoir finalement découvert l'hypocrisie des politiciens. "La corruption
(rachoua), voilà ce qui fait tout marcher".
D'autre part, l'association en permettant des percées individuelles, assied une fois de
plus des personnages à une place prépondérante par rapport au reste du groupe social.
C'est d'ailleurs le rôle de ce type d'associations que de permettre l'émergence de
notables...mais c'est ce qui refroidit l'enthousiasme des jeunes bidonvillois :
(3) après s'être inscrit au parti de l'Istiqlal, en est finalement revenu. Il se dit
déçu du peu d'action de l'association d'habitants ; "chacun ne pense qu'à son
intérêt."
Pour conclure sur la question, les karyanistes regardent l'association comme une
reproduction des tares contractuelles du système makhzen :
(72) préfère éviter les associations et les partis ; "dans ce pays il y a cent
partis et aucun résultat".
(19) ; selon lui, le groupement associatif et le multipartisme "servent les
intérêts des autorités publiques". Pour appuyer sa thèse, il cite un proverbe
("hazeb, tekseb") équivalent de "diviser pour mieux régner".
Le mouvement associatif tant appelé par la recherche urbaine reste ici un voeu pieux.
Mais il nous a paru intéressant de rapporter l'expérience relatée par les interviewés
eux-mêmes à propos des deux associations d'habitants en rapport avec le milieu
bidonvillois. Au travers de ces deux tentatives, il est possible de mieux cerner les
problèmes à résoudre et les difficultés rencontrées.
3.1. L'association des habitants de A.B.S.
Ici, il faut rendre hommage au travail d'un journaliste (A. B. S.). Ce dernier a tenté,
malgré toutes les difficultés, de mobiliser les habitants de karyan Ben M'sik autour de
leurs problèmes . Et si son association n'a pas obtenu les résultats escomptés, il faut
croire alors que le couplage plus ou moins affiché entre l'association d'habitants et la
cellule régionale du parti Istiqlal n'a pas été une formule très heureuse pour les
objectifs visés. Par ailleurs, le manque de réaction des autorités publiques quant à
encourager et coopérer avec l'association d'habitants s'est traduit par la réalisation
d'un nombre très limité d'actions.
(19) s'est intéressé de près à l'association d'habitants qu'a créé A. B. S.. Le
parti Istiqlal avait réservé une salle en 1986 pour tenir les réunions
bi-hebdomadaires. Au début, une soixantaine de personnes venaient assister aux réunions,
puis leur nombre a petit à petit diminué...
L'association de A. B. S. a fait preuve au début de son existence d'un dynamisme certain.
C'est ainsi qu'une délégation d'habitants a été envoyée à Rabat à la Chancellerie
Royale (diwan malaki). Celle-ci aurait été bien reçue, mais sans plus. La délégation
aurait ensuite présenté les plaintes des habitants aux membres du Parlement (majliss el
nouab). Parallèlement au travail de la délégation à Rabat, le journaliste traitait
l'affaire dans le journal El Amal.
Mais après que le déplacement de Rabat se soit avéré sans résultat, les gens
n'étaient plus tellement motivés pour assister aux réunions de l'association.
Concernant les rapports avec les autorités et la police, il n'y a pas eu de problème
majeur. Une fois seulement, des policiers ont arrêté des membres du parti, et A. B. S.
les a défendu jusqu'à ce qu'ils soient relâchés.
(19) avoue que l'association, avec toutes les tentatives menées en son nom durant un
an et demi, était proche d'obtenir des résultats très positifs pour les bidonvillois.
Mais l'enthousiasme a disparu au fur et à mesure. Sur le terrain, l'association a
néanmoins pu concrétiser une action. Ainsi, suite à des plaintes répétées des
habitants du bloc 3, A. B. S. a réussi à faire venir la R.A.D. 8 au bloc 3
pour construire une fontaine publique et des W-C.
(11) avait été contacté au bloc 17 par le journaliste pour participer aux réunions
de son association. Il y est allé en tout 5 ou 6 fois. "A ce moment-là, les
"gens à problèmes" du bloc 17 refusaient d'être déplacés vers le bloc 3 :
et ils étaient soutenus en cela par A. B. S., qui est même allé rencontrer le
gouverneur". Mais d'après lui, le journaliste avait refusé de leur révéler ce que
le gouverneur lui avait dit. Aussi a-t-il préféré se retirer de l'association. A son
avis, le gouverneur a dû rendre responsable le journaliste de l'agitation qui régnait à
ce moment-là au bloc 17. "Il a dû lui dire : occupe-toi de tes affaires et
laisse-moi m'occuper des miennes !"
Il ne fait pas de doute que pour ce qui est d'options plus importantes (que l'installation
isolée d'équipements sanitaires), tels que le choix des immeubles pour la dernière
phase de recasement ou le choix du bloc de résidence pour les bidonvillois "à
problèmes", le poids d'une association d'habitants reste tout à fait insignifiant
pour pouvoir influer sur les décisions des autorités publiques.
3.2. L'association des habitants de Lahrawiyin
(36) évoque l'expérience de l'association d'habitants de Lahrawiyin, dont il fut le
secrétaire général quatre années durant. Elle fut créée en 1982 par un comité
d'habitants, et il semblerait que ce soit la pression environnante du bidonville d'El
Massira qui ait été à l'origine de sa création. Au début, cette association a
commencé à se réunir chaque samedi de manière informelle. Par la suite elle regroupait
164 maisons de Lahrawiyin. La seule action que cette association ait pu concrétiser fut
l'installation de l'électricité en 1986, pour les habitants qui le désiraient. Mais
selon lui, le président de l'association aurait imposé des électriciens beaucoup plus
chers que ceux proposés par certains habitants.
Concernant l'installation de l'eau courante les habitants n'ont pu se mettre d'accord sur
le prix de revient des travaux.
Mais l'échec qu'il déplore le plus, c'est celui face au problème des ordures du marché
d'El Massira. L'association avait dépêché une délégation qui s'était rendue chez un
juge pour lui exposer l'affaire, sans aucun résultat. La même délégation s'est
présentée quatre fois à la commune urbaine de Sidi Othman. Là, finalement un
conseiller de la commune donne par téléphone des instructions pour qu'on vienne
transporter les ordures par camions. En juillet 1989, des camionneurs commencent à
transporter les détritus (les habitants de Lahrawiyin leur ont versé à chacun une somme
d'argent), mais ils ne finiront pas leur travail.
Les habitants résolus, repartent une fois encore à la commune urbaine, mais une fois
encore ce sera en vain. Ils décident ensuite de contacter le service d'hygiène. Là un
médecin leur suggère de prendre en charge eux-mêmes cette initiative. A savoir louer
les camions de la commune et payer l'ensemble des frais. Mais les camionneurs ne veulent
plus travailler, du fait que les monticules de détritus sont imprégnés d'eau. Les
habitants décident alors de poser du sable sur les ordures pour les faire sécher, avant
que les camions ne les emportent définitivement. Depuis les habitants attendent. (36)
précise que tout cela a été rapporté trois fois dans la presse quotidienne.
Il conclut que l'initiative des habitants est freinée par la délégation de l'habitat en
raison de l'opération de recasement El Massira. C'est que les habitants de Lahrawiyin
sont de ce fait mis en situation provisoire, aucun entretien ou travail d'extension n'est
dès lors envisageable. D'où la conclusion de (36) qui regrette que les habitants
propriétaires à Lahrawiyin (parfois de maisons de plus de 200 mètres carrés) soient
traités de la même façon que les familles bidonvilloises, se retrouvent au bout du
compte avec un petit lot de terrain (60 mètres carrés).
Même pour un site d'habitat précaire, un tel niveau d'inorganisation reste assez rare.
Nous sommes très loin de certaines expériences des pays sud-américains. La
collectivité ne parvient pas à s'organiser pour maîtriser des problèmes de cet ordre.
D'un point de vue administratif, nul doute que l'absence de groupements associatifs
émanant de la société civile se révélera tôt ou tard très difficile à gérer. Pour
le moment, les administrateurs peuvent s'en réjouir, ils ont un énorme chantier à
bâtir, et ils n'ont pour le moment que faire d'une analyse provenant des principaux
intéressés : car de la même façon que le bidonvillois confond facilement
administration et pouvoir politique, les autorités publiques confondent groupement
associatif et contestation organisée.
La société bidonvilloise est en train de vivre un profond changement. La mue profonde
touche à son tissu propre, les réseaux de voisinage. Si nous recherchons la permanence
du monde rural, disons seulement que le lien identitaire existe, et s'il est investi
quelquefois au niveau du revenu complémentaire, il est le plus souvent impliqué sur le
plan de la mémoire, de l'honneur, du symbolique. Le lien avec le bled est lui-même en
redéfinition, il participe à l'élaboration de la nouvelle culture urbaine. Ce à quoi
nous assistons au sein de la plus grande préfecture du pays correspond manifestement à
l'émergence de la société urbaine casablancaise des années 90.
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Notes
1 Même constatation pour un bidonville de Meknes. "En dehors des relations
de voisinage et de famille, l'univers de fréquentation sociale du bidonvillois de Bordj
est finalement très limité". Habiter, modèles socioculturels..., op. cité, p.
220.
2 "(...) voisinage et famille, l'un localisé, l'autre délocalisé,
constituent également les réseaux sociaux de base". Habiter, modèles socioculturels..., op. cité, p. 222.
3 Abdelmajid Arrif, Le passage précaire... op. cité, p. 92.
4 Ce problème est également rapporté par (3), berbère d'origine, dont le père
retraité a été jusqu'à refuser de payer le préfinancement du logement de Moulay
Rachid. Son fils lie directement ce refus d'achat du logement à cette aspiration secrète
de retourner dans sa région natale. Les familles de (3) et (19) logent toutes deux au
bloc 3.
5 A. B. S., représentant de l'Istiqlal dans la cellule de Ben M'sik et journaliste
à Al 'Alam. Il est un des acteurs sociaux que les habitants bidonvillois
citent volontiers dans le cadre de l'approche associationniste tentée avec les autorités
publiques. Lors de l'entretien mené avec lui, A. B. S. a évoqué la relation
indéfectible de son parti avec la mouvance sociologique des karyan ; "Il ne faut
pas arrêter l'observation à ce que représente la baraque aujourd'hui,
il faut chercher ce qu'elle pouvait vouloir signifier il y a une quarantaine
d'années". Le journaliste établit là un lien direct entre le bidonville, forme
sociale, et la résistance, forme militante. C'est au nom de cette jonction nationaliste
que la cellule istiqlalienne de Ben M'sik tente de poursuivre, malgré tout, une certaine
action dans le milieu bidonvillois.
6 L'Union Socialiste des Forces Populaires (U.S.F.P.). Aucune présence effective
sur le terrain bidonvillois, les catégories sociales représentées recouvrant
difficilement son acceptation idéologique des travailleurs. Par contre, dans le journal Al
Ittihad Ichtiraki, l'U.S.F.P. tient une rubrique régulière sur les problèmes
urbains de Ben M'sik . D'un certain point de vue, l'information sur les bidonvillois de
Ben M'sik, comblant pour une part l'absence de travail sur le terrain, utilise le
phénomène bidonville comme un vecteur porteur des revendications sociales et politiques
soulevées par ce parti.
7 Tout au long de l'enquête menée, outre l'association de A. B. S. précédemment
évoquée, une seule association d'habitants (widadiya) fut recensée, celle des
habitants de Lahrawiyin, îlot en dur au sein de karyan El Massira.
8 La R.A.D. est la compagnie nationale d'eau et d'électricité.
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© @rchipress 1997
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