Méditerranée, la géopolitique du mélange

par Réda Benkirane

Tribune de Genève

26 juin 1998

Chaque été, des millions de pèlerins du plaisir entament leur migration-éclair pour les plages de la Méditerranée. Le reste de l’année, l’Europe célèbre la Mare Nostrum dans les musées et les colloques. Au-delà des images de cartes postales et des catalogues miroitant un passé radieux, un rapide survol du pourtour méditerranéen suffit pour constater l’ampleur de sa fragmentation.

En quatre années de guerre, la Yougoslavie a fait voler en éclats sa diversité culturelle. La Grèce cultive toujours sa mésentente avec le voisin turc, lui-même marchepied atlantiste languissant au seuil de l’Union Européenne. La Syrie et le Liban ont pour le meilleur et pour le pire partie liée; le statu quo est leur unique horizon. Las de guerroyer, l’État juif traverse la plus grande crise identitaire de son histoire: il cherche comment survivre à l’idéologie sioniste qui l’a fondé tout en se contentant d’une « paix froide ». Au bout d’une voie pavée de violence et d’amertume, le peuple palestinien ne croit plus à l’arabisme qui l’a si souvent porté puis délaissé; il entretient malgré tout la perspective de fonder un État ayant le bidonville de Gaza comme façade méditerranéenne. L’Égypte quant à elle ne parvient pas à juguler le terrorisme qui la mine. La Libye, riche État bédouin, tourne au ralenti sous l’embargo aérien alors que la Tunisie bafoue en toute quiétude les droits de l’homme sous prétexte de bonne croissance économique et de lutte sans merci contre l’islamisme. L’Algérie a basculé corps et âme dans une guerre civile qui ne dit pas son nom mais où l’immonde et le morbide enflent à la mesure de l’intérêt économique, de l’indifférence occidentale et surtout de la cassure identitaire d’un peuple si longtemps colonisé. Bon an mal an, le Maroc tente une expérience d’alternance politique qui reste à faire ses preuves, mais surtout le royaume s’est avéré incapable d’apporter un règlement définitif au problème du Sahara occidental. Alors que la France affronte ses démons nationaux – exclusion et extrême-droite – excités par la mondialisation, seules l’Espagne et l’Italie affichent dynamisme et créativité pour se tourner vers le grand projet européen.

Troublants paradoxes; au moment où l’Europe parachève son unification, elle a implicitement renoncé à sa vocation méditerranéenne en échange de son expansion nordique. Imperceptiblement, elle s’est délestée de sa latinité au profit d’une culture de marché plutôt anglo-saxonne. Quand elle consacre la libre circulation des biens et des personnes au sein de l’Espace Shengen, elle enclenche de façon synchrone la fermeture automatique de ses frontières.

A cette géographie de la fermeture et du repli sur soi, il faudrait résolument opposer une géopolitique du mélange. Avec la montée en puissance de l’économie immatérielle et virtuelle, les religions, civilisations, cultures s’avèrent être des matrices sources d’inestimables richesses. Il s’agit ici de développer les relations interculturelles, multiplier les passerelles d’éducation et de formation entre les deux rives; élaborer une politique touristique commune de manière à redistribuer la richesse et le travail des côtes vers les arrière-pays et valoriser ainsi le potentiel démographique et les migrations récentes; connecter l’archipel des villes méditerranéennes et tapisser son ciel de messageries à la faveur des technologies de l’Information.

Les pays de la région seraient également fort inspirés s’ils pouvaient lire leurs devenirs respectifs à la lumière de leur histoire commune. La Turquie ne peut continuer d’exclure de la république ses deux (id)entités profondes que sont les dimensions islamique et kurde. Un rôle décisif de médiateur l’attend en Asie centrale. Pour perdurer, l’État d’Israël doit impérativement s’orienter, au sens littéral du terme, et par là même intégrer la réalité culturelle qui l’entoure. A défaut de rêver l’unité impossible, il n’est pas interdit au monde arabe d’esquisser des regroupements que de tous temps la géographie légitime: Croissant fertile, Corne de l’Afrique et Grand Maghreb.

Mais c’est d’Europe que pourrait venir l’innovation culturelle la plus significative. La modernité occidentale a souffert jusqu’ici d’une occultation majeure; son héritage sémite qui fait la part d’ombre à des fondations faites de mélanges et d’emprunts divers. Ainsi par exemple la pensée grecque fut transmise au latin par la langue arabe; interface culturelle et intermédiaire obligé des siècles durant, elle est aujourd’hui ce tiers-exclu. Or, comment prôner le dialogue méditerranéen si une rive ignore le verbe, la culture et l’histoire de l’autre? D’autant que l’Europe a de nouvelles responsabilités dès lors qu’elle a accueilli de jeunes diasporas originaires du sud ou d’Europe orientale et dont, de surcroît, la spiritualité procède du troisième monothéisme. Car enfin, l’autre grand enjeu de ces prochaines années est la place et le rôle d’un islam européen. Comme le soulignait récemment le ministre français de l’Intérieur, « tolérer » que la seconde religion de l’hexagone se pratique la plupart du temps dans les caves et garages de banlieue ne sert pas forcément les idéaux laïques de la république. Le moment est peut-être propice pour une véritable visibilité et reconnaissance de l’Autre qui implique, entre autres, une approche plus approfondie – et aussi moins médiatique – de la civilisation et de la langue qui rayonnent depuis la rive sud de la « vieille mer ».

La géopolitique du mélange méditerranéen injecte du sens dans une mer d’incompréhension. Par les rencontres pratiques et paisibles de ses peuples, l’insémination d’un savoir oublié ou ignoré, elle seule aura raison des dérives fascisantes et autre intégrisme des deux rives.

Réda Benkirane

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