Vers une culture du plus grand nombre

Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M’sik (Casablanca)

 

« Même les bidonvilles dans les grandes cités ont leur propre dynamisme culturel en dépit de la pauvreté et de conditions de vie difficiles. L’habiter est plus qu’un simple besoin élémentaire, c’est un acte culturel et une vision de l’avenir ».
Mahdi Elmandjra
1. Pistes d’approche
Notre approche de karyan Ben M’sik est une approche culturelle de l’urbanisation. Notre but n’est pas d’étudier l’espace urbain dans son rapprochement avec l’urbaniste, car c’est désormais risquer au Maghreb une dissociation avec l’environnement social que l’on prétend observer. C’est le monde du jeune karyaniste, porteur et acteur de changement, qui nous intéresse, et non pas celui de l’architecte. Si ce dernier est évoqué, c’est que souvent l’habitant l’interpelle dans sa dénonciation de l’urbanisme. En sondant un milieu social caractérisé par une haute densité et une grande précarité des conditions de vie, il s’agit de savoir comment est vécu le changement. En refusant de nous fixer devant la mire d’un passé révolu, voire mythique (le passé antérieur, étape initiale de la migration), nous avons préféré considérer les références au milieu d’origine comme autant d’éléments de prospective susceptibles de décrire les transformations et le sens du passage à l’urbanité.
En prenant également en compte l’opération de recasement en cours, il est alors possible de mesurer l’évolution du milieu social observé. Il est vrai que le recasement est une entreprise avant tout vécue. Mais c’est aussi un chantier de l’État. Il y a donc interférence, et pas de convergence, entre d’une part les aspirations, les modalités et les besoins des usagers, et d’autre part les objectifs, les moyens et les décisions des producteurs de l’espace. Qu’en résulte-t-il ? Une simple prise de mesure à l’échelle microscopique permet de démontrer que l’expérience en cours a été perturbée. Par quoi ? Par le référentiel des architectes, des concepteurs et autres développeurs de l’espace urbain 1. Sur le terrain, l’urbanité en grandeur nature déborde théorie et projection en chambre. Nous avons alors un besoin strict et absolu de la sociologie dès lors qu’il faut produire des logements et élever des villes nouvelles.

Dans ce dernier chapitre, nous tenterons d’ouvrir notre champ d’observation à un débat plus large sur la société urbaine. La spécificité bidonvilloise de Ben M’sik est entrée en principe dans sa phase terminale. Avec la fin effective du recasement, il n’y aura plus de bidonvilles. Que deviennent alors les anciens bidonvillois ? Seule une ouverture sur la société urbaine dans son ensemble peut fournir des éléments de réponse. Cet aspect des choses figure d’ailleurs parmi les préoccupations générales des urbanistes casablancais. Ne s’agit-il pas de créer au sein de la préfecture Ben M’sik-Sidi Othman un nouveau centre délocalisé et une « ville nouvelle » appelée cité Moulay Rachid ?

Tout au long de notre recherche, quelques 77 personnes impliquées se sont exprimées à propos de l’espace vécu. Après avoir traité les aspects principaux du milieu bidonvillois (description du quartier, conditions d’habitat et relations sociales), les personnes interviewées ont abordé des thèmes annexes. Certains de ces thèmes n’ont pu être rapportés stricto sensu, mais ils constituent néanmoins des soubassements psychologiques de première importance dans l’élaboration de la nouvelle culture urbaine.
Ils relèvent quant à eux de l’espace perçu. Il s’impose à nous de les évoquer, même si l’architecte et l’urbaniste 2 n’en voient pas toujours l’utilité dans la compréhension de l’espace. Ces thèmes produisent du sens à ceux qui se les représentent.

Dans ce chapitre, nous tenterons, à travers l’évocation de certains thèmes socioculturels contemporains (ce que révèle une musique populaire, ce que diffuse la télévision nationale, l’apparition (dahira) d’un islam de jeunes), de voir en quoi convergent des éléments divers de la culture du plus grand nombre. A l’instar d’Arrif qui, pour mieux comprendre les habitants de la cité Moulay Rachid, opte pour un « détour » par le bidonville (quand nous y verrions plutôt un « retour » à la base sociologique), l’identité de la dernière génération de karyanistes fait elle aussi le détour par certains traits caractéristiques de la « culture urbaine ». La culture urbaine est une notion dynamique et relative, aussi l’approcher dans une réduction systématique à la dimension économique reste hasardeux. Arrif s’explique à ce sujet au début de sa thèse, tout en s’appuyant sur les critiques de l’architecte Alain Hayot 3. Arrif, pour sa part, refuse la similarité d’approche dans cet exemple précis. « Il est alors abusif et arbitraire de vouloir appliquer les analyses faites des villes françaises, tel que Dunkerque, au cas de Casablanca ».

2. Discontinuité socio-culturelle de l’urbanisation
Les travaux de Mohamed Naciri ont remarquablement explicité les mouvements d’urbanisation. L’exode rural de l’époque coloniale, traduit au niveau des villes par l’accroissement des zones sous-intégrées, a constitué la première vague d’urbanisation. Celle-ci traduisait essentiellement la mutation du monde rural, couplée à la modernisation des villes marocaines. Face à la croissance urbaine à la mesure de l’extension de la ville en nouvelles médinas et en accroissement démographique, ce mouvement d’urbanisation dont la caractéristique est la discontinuité socio-spatiale va, dès l’indépendance, se redessiner au travers d’une seconde vague ; qualifiée d’urbanisation « spontanée » ou « clandestine », cette vague ne recouvre qu’en partie la forme de croissance bidonvilloise. En effet, ce sont cette fois-ci des quartiers en dur qui répondent à cette définition 4 ; l’émergence d’un nouveau type d’habitat, qui s’impose tant par sa réalité physique que par son importance quantitative 5, s’insère dans un vaste mouvement de redéfinition de l’espace urbain. L’urbanisation « clandestine » correspond d’ailleurs à un mouvement de population intra-urbain : c’est un déplacement d’habitants venus d’autres quartiers urbains pour qui loger tend à devenir une stratégie de plus en plus achevée, totalement imbriquée dans l’espace et le temps de la ville. Selon Naciri, les Marocains en réinvestissant leurs villes, transformaient d’une certaine manière un ordre de disparité socio-spatiale en ordre de disparité socio-économique 6. La ségrégation spatiale qui séparait, selon le type d’habitat, Européens et Marocains tendait à devenir une ségrégation économique, différenciant, selon le standing de vie, des quartiers d’habitat. Trois décennies après l’Indépendance, il semblerait que cet ordre s’énonce désormais en disparité socioculturelle. Ainsi par exemple, habiter en 1992 un quartier tel que celui de Californie (pas très éloigné d’ailleurs de karyan Ben M’sik) n’indiquerait pas seulement une faible densité et un niveau de vie élevé des habitants, mais aussi l’appartenance à un modèle socioculturel « marqué » (comme semble suggérer le nom du quartier 7).

L’urbanisation, dans la totalité de ses implications, a touché villes et campagnes. La croissance urbaine peut alors signifier effondrement des structures rurales, d’autant que la ville fut dans un premier temps investi par des anciens ruraux. Et même ce qui a été décrit comme une ruralisation de la ville reste un processus d’urbanisation. Ainsi les ruraux installés dans la medina ont contribué à sauvegarder certains de ses aspects. Certes, il existe un modèle endogène de citadinité, mais qui ne transforme pas le statut des habitants de la ville en citadins. Pis, plus la ville est habitée, moins il y a de citadins, au sens classique du terme. C’est le constat que Naciri dresse, et l’interrogation à laquelle il se doit d’aboutir souligne non pas l’ambivalence mais la complexité de la vie urbaine. Nous sommes en présence d’un flou conceptuel pour désigner cette citadinité qui n’en est plus une à strictement parler. La citadinité traditionnelle quand elle fait l’objet aujourd’hui d’une relecture, comporte inévitablement une dimension idéologique par ses connotations exclusives par rapport aux migrants ruraux et aux populations pauvres de la ville. Mais ce modèle apparaît de nos jours comme un « paradis perdu », à l’instar d’une certaine représentation du monde rural. Autant la coupure avec le milieu d’origine (le bled) a entraîné des déstructurations sociales, autant la vie urbaine a créé une nouvelle structuration sociale et induit de nouvelles attitudes qui dépassent le cadre ancien de la citadinité. Élaborée par des pratiques urbaines spécifiques, la culture du plus grand nombre s’esquisserait entre ruralité originaire et citadinité déclassée. La ville casablancaise, au carrefour de cultures mondiales et locales, est représentative de toutes ces mutations. Les années 80 auront été ce moment où il n’existe concrètement pas de mesure expérimentale pour décrire les mutations de la société urbaine. Si tous (urbanistes, sociologues, politologues et même prédicateurs) sont convaincus qu’il est en train d’y avoir changement de paradigme, personne en revanche n’est en mesure de diagnostiquer vers quoi tend précisément l’urbanité 8.

3. De l’ex-ruralité…
On peut distinguer plusieurs âges d’ancienneté dans l’univers karyaniste. Les familles de pionniers (ceux des années 1910, 1920) restent introuvables 9… comme si cette « promotion mythique » n’avait pas laissé de traces, ni joué de rôle dans la constitution de Karyan Ben M’sik. Les plus anciens sont ceux qui se sont installés à la fin des années 30 et au début des années 40. Puis, il y a la vague montante des années 50 et enfin celle de l’après-indépendance. La population bidonvilloise est principalement constituée par ces trois grandes vagues de migrations. A ceux arrivés dans le Casablanca du débarquement américain, quel statut donner ? Pour ceux venus à l’heure nationaliste, ayant directement
vécu l’histoire de la résistance armée, doivent-ils être révoqués de la mémoire casablancaise du fait d’un exode initial ?

Ce sont les anciens karyanistes qui présentent un profil de prolétaires, et les derniers arrivés qui s’assimilent le plus aux ruraux. Un cliché sociologique bidonvillois veut que la ligne de démarcation soit l’époque de la Résistance. Ceux qui peuvent aligner quelques souvenirs sur la période nationaliste se présentent à juste titre comme des anciens de la ville. Cette catégorie de gens connaît d’ailleurs bien Casablanca. Les vieux auront vu grandir la ville jusqu’à être défigurée. S’ils ne la reconnaissent plus, et qu’ils ne sont plus capables d’y circuler comme jadis, ils sont en revanche les seuls à mémoriser ses mues antérieures. Aussi lorsqu’ils entreprennent la datation de la ville, ce sont des événements historiques et politiques qui ponctuent leur propre calendrier ; l’année de la famine (1939), le débarquement américain (1942), l’exil de Mohamed V (1953), l’indépendance (1956), les événements du Rif (1958), la mort de Mohamed V (1961), les émeutes estudiantines (1965)… Paradoxalement, les anciens bidonvillois nous apparaissent être ceux qui ont marqué le plus violemment la rupture avec le pays natal. Quand la ville les a happés voici près de cinquante ans, la migration marquait un divorce profond et définitif avec l’arrière-pays, et non pas un événement à tendance conjoncturelle comme c’est le cas périodiquement depuis les trente dernières années. L’ancienne génération s’éteint tout en assistant elle-même à la disparition de karyan Ben M’sik. Elle part sans livrer ses archives, alors qu’elle a vécu toute les mutations de l’espace précaire : ses quatre déplacements depuis l’emplacement d’origine aux abords du quartier habous, sa concentration du fait des regroupements successifs d’autres zones bidonvilloises, l’administration coloniale et la période nationaliste, la seconde vague d’urbanisation, l’édification de l’autoroute et plus tard les émeutes urbaines, enfin le recasement en deux étapes. L’ex-ruralité, c’est d’abord une mémoire. Celle de la ville.

La relation avec le milieu d’origine se fait d’abord au niveau individuel ; réseau familial ou clanique parfois maintenu malgré une dissémination spatiale, solidarité de principe propre à la filière de migration. Sinon, pour ceux qui ont opté définitivement pour la ville, les relations se résument à d’épisodiques retours à l’occasion de mariages ou d’obsèques,
ou même à quelque perception d’un usufruit du sol. Pour les seconde voire troisième générations habitant la ville, le retour au bled peut toutefois être synonyme de vacances. Enfin, la coupure avec le bled peut être définitive, même si le père de famille a tenu à rester propriétaire d’un lopin de terre, pour entretenir la mémoire ou l’honneur. Quant aux fêtes à karyan Ben M’sik, selon les dires des habitants, elles ne sont plus ce qu’elles étaient dans le passé. La collection d’habitudes qui les accompagne se démonte au fil du temps. A budget et horizon limités, il faut parer au plus pressé, au plus significatif. Il n’y a pas de place à ce qui a lieu au bled, et qui justifie parfois jusqu’aux déplacement et séjour prolongé d’habitants bidonvillois. Pour un mariage à Karyan Ben M’sik, l’on convoquera un orchestre local pour animer la soirée, ayant pris soin auparavant de louer une tente ou cabane préfabriquée afin d’accueillir les nombreux invités. Il faudra faire attention alors, tout la soirée durant, à ce que la fête ne soit pas perturbée par l’arrivée inopportune de quelques jeunes délinquants ou des ivrognes notoires. Sinon, pour les plus démunis du bidonville, le protocole se réduit à la hâte au mariage des pauvres.

Pour la fête du sacrifice, tous les efforts sont consentis. Le sacrifice du mouton a été plusieurs fois annulé par le Prince des Croyants en raison de la grave sécheresse qu’a connu le pays… Des bidonvillois ont affirmé qu’ils avaient tout de même tenu à le faire.
En période normale, une majorité de cas accepte le sacrifice financier qui permettra le sacrifice religieux. Même si l’un se résout à ne rien entreprendre du tout, tel autre ira jusqu’à vendre son vélomoteur pour pouvoir acheter le mouton de fête. Et qu’est-ce qu’une fête, si ce n’est d’abord manger plats de viande et friandises ? Mais la vie en ville impose la désuétude de certaines coutumes campagnardes. A Karyan Ben M’sik et Hay Moulay Rachid on trouve encore des familles qui accompagnent le rite sacrificiel du ‘aïd el kebir de protocoles hétérodoxes : faire boire à la bête une mixture de henna, de ch’ir et d’eau de fleur, enserrer trois de ses pattes dans un bracelet d’or, l’égorger sur une bague nacrée (dbih ‘al noqra) ou un pavé de sucre (‘al sukar), sécher le sang de la bête sacrifiée en gage d’encens bienfaiteur, récupérer la vésicule biliaire (merara) pour une pharmacopée familiale, enfin, dans certains cas, recourir à la hamoucha, c’est-à-dire faire sécher des morceaux de viande et les accrocher plusieurs mois avant de les consommer…
Mais ces habitudes, peu défendues par les jeunes, tendent à se perdre, et si elles perdurent malgré tout, c’est avec gêne qu’elles s’assument…

3.1. L’urbanité selon un art musical significatif
En décrivant l’urbanisation spectaculaire de ces quarante dernières années, beaucoup d’observateurs voyaient dans l’installation des migrants en ville un processus de ruralisation de l’espace urbain. Cette métaphore n’est plus aujourd’hui aussi pertinente du fait de l’existence d’une seconde, voire d’une troisième, génération définitivement installée en milieu urbain. Entre la nouvelle culture qui s’élabore à Casablanca et les diverses cultures du monde rural, il y a certes des liens multiples et complexes, mais on peut également percevoir de fortes différences. A Casablanca, nous ne sommes plus dans un espace ruralisé, mais plus exactement dans un espace urbain à mémoire virtuellement rurale. Pour avoir une idée concrète de ce substrat rural qui fait le soubassement de la nouvelle culture urbaine, on peut interpréter par exemple, à partir des réponses recueillies chez nos enquêtés, l’évolution de certains courants musicaux. A cet égard, il est frappant de constater combien est nette la correspondance entre les goûts musicaux des personnes interrogées et leurs environnements culturels. Ici précisément, la musique de référence n’indique pas une spécificité culturelle du jeune bidonvillois mais sa préférence pour certains traits de la culture urbaine, parce que, pensons-nous, il y trouve des éléments de reconnaissance mutuelle 10. Ces traits de culture urbaine rassemblent à l’évidence beaucoup plus qu’ils n’excluent.

Il est fort utile de s’intéresser aux goûts musical et télévisuel. Pour nous, l’urbanité s’approche du contexte social et délivre ses nuances selon un art musical significatif 11. Il est question d’un nouvel héritage culturel caractérisé par l’émergence d’une veine musicale inexistante avant les années 70. Il faut donc commenter la préférence de la jeunesse bidonvilloise pour une vogue populaire qui débute avec le groupe Nass El Ghiwane et aboutit à celui de Noujoum Bourgoun…

C’est dans la ville que l’avenir du jeune bidonvillois est à construire. C’est dans ses aires que, malgré l’usure du temps, survit un code antérieur, un sens esthétique, une forme artistique. Pour la collectivité trop longtemps en voie d’urbanisation, l’art a été moyen 12 d’expression, ré-interprétation de valeurs dépéries, de phrases oubliées, de conduites
mystiques et de coutumes païennes. Au travers notamment de la musique et de la poésie, on a laissé exploser la colère et le ressentiment, sondé une sagesse révolue, comme pour tracer quelque tronçon d’une idéologie de la pauvreté…ou conceptualiser un langage moraliste des conduites quotidiennes. Ce faisant, par la musique, le théâtre et la littérature, on se branche à l’universel, par la tentation (et le succès) d’une bifurcation vers la culture arabe contemporaine qui, présente de Casa à Bagdad, reste si sensible à son mode bédouin. Sur un principe d’exclusion économique, on a bâti à partir de restes tribaux un patrimoine moderne national. Aux sociétés rurales sédentarisées de manière instable a correspondu cet art urbain hautement nomadisant. C’est dans les années 70 que cet art affiche le plus de créativité. Toute une vague emblématique d’artistes sera alors révélée au pays par le biais notamment du théâtre populaire et de la musique. Reprenant l’exercice traditionnel des troubadours, des Casablancais de Hay Mohammadi 13 redonnent vigueur au subtil mélange d’oralité et de gestuelle, par création originale consistante (réinvention d’un vécu immémorial), se distinguant du folklore par son irréductibilité à la lecture touristique. Le succès est immédiat, massif et il dure encore. Le répertoire est d’ores et déjà anthologique (largement répertorié par l’ethnomusicologie), même si dans les années 80, l’inspiration s’essouffle, relayée par une nouvelle génération d’artistes. Ces derniers affichent désormais leur différence. Baignés dans un milieu urbain éclectique, des jeunes concurrencent les artistes de terroir. En reprenant alors mélopées bédouines, rythmes noirs ou berbères, par une sorte de travestissement de la personnalité artistique (les hommes-sheikhates) tout comme par l’électrification de leurs instruments (une pop’ musique casablancaise), de jeunes chanteurs soulignent l’ambivalence de leur statut malgré un ancrage nettement affirmé ; des sources d’inspiration actuelles à provenances régionales, combinées avec une thématique existentielle simpliste, imputent au contrechamp de la société de consommation la sommité assumée des demandes et désirs individuels. Aux phrasés musicaux campagnards, mineurs et dévalorisés (du point de vue de la classe dominante), a correspondu cette vogue urbaine de mélodies à rhétorique monotone et débridée. La cassette est son support de promotion, elle permet l’accès à un public large en quête d’identité.

Contrairement à la nouvelle vague des années 70 qui porta le chant un peu à la façon d’un port d’armes 14, le contenu de ces formes musicales récentes est aux antipodes de la revendication socio-politique auparavant définie ; même si cette revendication reste latente (par prudence et légitimation), la rengaine plaintive s’énonce lors des mariages et autres festivités. Elle raconte le blues, le rêve et le sexe 15 et les frustrations multiformes de l’individu. Elle ne dit pas tant l’identité du nouvel urbanisé, ou plutôt si ; elle dit l’identité trouble, elle la suggère en négatif. Ce faisant, les musiques urbaines, à distinguer des traditions folkloriques, concurrencent en dehors du terrain académique les courants classique (Al Andalus) et populaire (chaâbi) qui seuls, jusqu’à présent, bénéficiaient du statut d’art musical. Mieux encore, elles pénètrent avec succès, par le biais du magnétophone, jusque dans les foyers ruraux, confortant ses fils dans la croyance que leur us et coutumes sont valorisés et redevables au mythe, mais en fonction de la médiation de l’espace urbain. D’où un renforcement dans la certitude que la ville fameuse est l’intermédiaire indispensable qui nourrit et valorise les départs potentiels du bled.

3.2. Audio-visuel et représentation du monde
La nouvelle culture urbaine s’inscrit autant à partir d’une référence spatiale que dans une représentation médiatique de la culture. Radio-cassette et poste de télévision précèdent l’eau courante, l’électricité et le tout à l’égout généralisés. Opérant sous forme de télégrammes culturels, ils sont les premiers signes extérieurs de la modernisation. Ce sont des biens divisibles dont l’alimentation, la mise en service, la gestion restent autonomes, contrairement aux biens publics qui engagent la responsabilité de l’État ou l’initiative d’une organisation sociale donnée.

La télévision comme objet de consommation pénètre couramment la puritaine intimité du foyer bidonvillois. Branché à la vieille batterie de voiture (régulièrement chargée dans un commerce spécialisé), la famille non-alphabétisée accède ainsi à l’empire de l’image. Modelant des goûts et des couleurs (soap operas égyptiens, brésiliens, américains), distillant une glose quotidienne du pouvoir (le khitab, discours royal et autres actualités parlementaires), façonnant la matérialité du rêve consommateur (la pub ), consolidant une société des loisirs (sports et spectacles), la télévision comme entreprise nationale reste hautement surveillée tout autant qu’elle (sur)veille en permanence. Normalisante, régulante, l’image a néanmoins pour vertu une rapidité informationnelle et éducationnelle à laquelle l’écriture ne peut prétendre. La télévision est une autre école d’apprentissage pour la majorité d’enfants qui finissent par abandonner leur scolarisation. Pour le plus grand nombre, la perception du monde est dans l’immédiateté de ces images que le poste domestique diffuse. Les actualités télévisées sont, par exemple, l’occasion de ressourcer des solidarités « concentriques » ; famine au Sahel, révoltes en Afrique du Sud, Intifada palestinienne, guerre civile au Liban, guerre Iran-Irak et résistance afghane sont reçus
immédiatement par le spectateur bidonvillois, sans que cela procède d’une quelconque forme d’analyse. L’unanimité des réponses obtenues 16 établit ainsi les divers paliers du réflexe identitaire. La représentation du monde pour l’habitant bidonvillois relèverait pour une bonne part de cette représentation médiatique. C’est par le biais du petit poste T.V. que l’on perçoit le monde pluriel et compliqué, c’est par des catégories visuelles que l’on établit des frontières imaginées. Ainsi l’habitant bidonvillois se représenterait le monde au travers d’une géographie migratoire couplée à une perception télévisuelle.

3.3. Des images surimposées de Casablanca
A karyan Ben M’sik, le point de vue sur la ville est forcément stratégique. Le site (considéré d’ailleurs comme mafieux, chaotique, etc.,…) appréhende le reste de la ville dans la légère condescendance que lui procure sa topographie. Dès lors, la ville casablancaise apparaît, par temps clair, dans ses épaisseurs différenciées… aux blocs de zinc succèdent les quartiers populaires (ahya’ cha’biya) juste avant le centre-ville, le tout finalement planté du minaret géant sur fond atlantique 17. Comme si cette vue plongeante permettait un regard panoramique sur le monde extérieur 18, ici quelques images télévisuelles seront parlantes… Inévitablement devenu un spectateur du monde, l’homme illettré est parfois réticent à traiter de sujets médiatiques (culturels et interculturels). Mais par contre, il se focalise instantanément sur certains clichés télévisuels… Beyrouth, l’Intifada, l’Iran, l’Afghanistan, l’Afrique du Sud , le Sahel sont tout de suite évoqués. La télévision familiarise toujours plus avec l’espace urbain et la société de consommation.

Même si le pouvoir l’utilise à des fins idéologiques, la télévision peut agir différemment sur son spectateur. L’effet produit par la télévision nationale conduirait parfois à une sorte de surimpression d’image « subliminale ». La piste proposée est la suivante : en diffusant des images du monde, la télévision nourrit une vision différée du pouvoir, de la société et de l’individu 19.

4. Bilan d’étape
L’approche du milieu concerné, les dires des habitants eux-mêmes, la confrontation fructueuse avec les travaux récents d’Abdelmajid Arrif et de Françoise Navez-Bouchanine ont renforcé notre hypothèse de base, à savoir que l’opération de recasement répondait très mal aux aspirations socioculturelles des habitants. Cette hypothèse reste au stade des généralités si l’on s’en tient à une observation d’ensemble de l’urbanisation de Ben M’sik-Sidi Othman. Mais elle prend tout son relief une fois que l’on s’imprègne du milieu bidonvillois. Enfin, cette hypothèse participe à une vision prospective de l’espace urbain de Ben M’sik. Car dès lors que l’ensemble du bidonville de Ben M’sik aura définitivement disparu, les immeubles de la dernière tranche de l’opération Moulay Rachid remplaceront l’ancien ghetto. La marginalisation de la société bidonvilloise dans le processus de participation à l’opération de recasement montrera un jour ou l’autre son revers dans le flot du non-dit. Nous sommes en présence d’une ignorance caractérisée des « développeurs » devant tout ce qui fait la spécificité de l’entité socio-culturelle « karyan Ben M’sik ». Cette perception-représentation expliquerait en tous cas cette part d’échec marquant la conception du projet Moulay Rachid.

Autant à l’annonce du projet de recasement en 1982-83, de sérieux espoirs étaient permis dans la promotion d’un habitat décent, autant la seconde partie des années 80 nous a révélé la lourdeur et l’absence d’imagination des administrateurs devant ce formidable enjeu que du relogement de 80 000 habitants. Quelle que soit l’évolution de la ville nouvelle de Moulay Rachid, il est certain qu’une bonne connaissance de l’histoire sociale des habitants est nécessaire si l’on veut donner à cette cité une vie économique, sociale et culturelle harmonieuse et efficiente. La question de l’emploi aura un rôle central. Sur le papier, le projet de recasement comprend une zone nouvelle d’activités industrielles à fort taux d’emploi…Mais rien n’indique que cela se réalise tout au moins prochainement…Il est très difficile malgré tout d’imaginer la situation d’une jeunesse massive et désoeuvrée 20.

4.1. De l’incidence du processus de recasement sur l’appropriation de l’espace
Nous avons vu comment l’accès au logement s’avère parfois un révélateur des fractures familiales, en ce sens que toutes sortes de tensions peuvent éclater lors d’événements de l’ampleur du recensement et de l’inscription au recasement. L’accès à la propriété singularise les membres de la famille de telle façon que l’on finit par obtenir une photographie du groupe à un moment donné : très exactement l’interphase défini entre l’avant et l’après-recasement. Si le passage précaire dont traite Arrif a été parfois bien vécu, cela indique probablement que la cohabitation familiale reste somme toute harmonieuse. Nous avons relevé beaucoup de cas de cet ordre, comme nous avons pu également rencontrer des associations difficiles entre les membres d’une même famille.
Pour la minorité de cas qui connaît des clivages quasi définitifs, le remariage en constitue la cause privilégiée. Il faut préciser que les cas de remariages (divorces et mariages répétés de la mère, polygamie du père) étaient plus que fréquents dans le passé à karyan Ben M’sik, et qu’actuellement ils sont loin de constituer des cas isolés. Le remariage fait de plus en plus problème, surtout du point de vue de jeunes vivant ces situations familiales bloquées, sans dialogue et sans perspective d’avenir.

En fait tout se passe comme si l’opération de recasement agissait comme une appropriation sur plan, intermédiaire entre l’avant et l’après-recasement et définitive dans ses configurations familiales. Il faut tout de même rappeler que de part et d’autre de l’opération Moulay Rachid, l’avant et l’après-recasement coexistent mais évoluent selon des rythmes différents. C’est ainsi que respectivement à karyan Ben M’sik et Moulay Rachid, il nous était possible de voir les différentes organisations que la famille développait en amont comme en aval du processus de recasement. L’avantage comparatif
de la famille non recasée consiste dans ce qu’elle a déjà une expérience à distance de la cité Moulay Rachid. Elle connaît les problèmes des associés et l’absence significative du voisinage, elle pressent d’ores et déjà sa propre mutation. Pour ceux qui restent en situation bidonvilloise, il y a anticipation de leur propre devenir, il suffit pour cela de percevoir les derniers échos de la cité. Mais le handicap de départ du non recasé réside dans le choix malheureux des logements en immeuble pour la dernière tranche du recasement Moulay Rachid. De ce fait l’appropriation de l’espace aura ses propres limites, car la promiscuité est ressentie de façon plus forte, pour un karyaniste, dans un espace de type vertical.

Le travaux d’Arrif et de Françoise Navez-Bouchanine affinent l’analyse et la complètent en montrant comment l’appropriation (quotidienne) de l’espace (intérieur) met en scène les tendances dominantes de la structure familiale. En effet, tous deux concluent que l’appropriation de l’espace illustre des nouveaux rapports de pouvoir au sein du groupe familial. Ceux-ci réfèrent généralement à la position du chef de famille, mais pas seulement ; le soutien de famille, le cas de fils aîné, le statut marital d’un enfant sont des situations qui entrent en compte dans ces rapports de domination ayant pour objet l’espace intérieur.

Françoise Navez-Bouchanine en concentrant sa réflexion sur l’appropriation de l’espace, ne touche pas moins à toutes les couches sociales urbaines, car « du bidonville à la villa » opère le même phénomène. En le décortiquant systématiquement et en prenant en compte « la diversité des situations, on peut mieux comprendre, (…), l’importance variable, certes, mais convergente de l’émergence de l’individu qui aurait pu s’exprimer, en d’autre temps par le départ de ce dernier, mais qui ne s’en manifeste pas moins, malgré le maintien d’une cohabitation dont les déterminants semblent exclusivement économiques. Cette émergence de l’individu bénéficie, au premier chef, au producteur de revenus, donc
au support économique ou au contribuant. Mais on aurait tort de le relier strictement à l’apport économique ; en premier lieu, parce qu’il bénéficie plus facilement aux garçons qu’aux filles (…) en second lieu, parce que cette capacité d’appropriation se rencontre même chez des non-contribuants (…) » 21.

Ainsi pour ce qui est de Moulay Rachid, Arrif nous dit que la « transformation la plus notable, dans le mode d’habiter des habitants, est la tendance réelle, ou à l’état de souhait à l’autonomisation de l’espace de sommeil des parents. La figure du couple en retrait, dans un espace privatif et intime, est en émergence » 22. Cette tendance s’explique, comme le souligne Françoise Navez-Bouchanine, par « la difficulté d’isoler la vie sexuelle » du couple par rapport au reste du groupe familial dans l’espace de la baraque. Mais nous rejoignons Arrif pour ne pas réduire la question complexe de la vie intime
uniquement à la contrainte de densité, étant donné qu’elle réfère tout autant aux rapports de pouvoir qu’aux structures de la famille.

En conséquence, l’appropriation de l’espace intérieur touche en premier lieu la revendication d’une pièce séparée pour le couple parental. En seconde étape, le principal soutien de famille, même s’il est célibataire, est lui aussi en droit de revendiquer une pièce où s’isoler. A cet égard, Arrif note que « le garçon est le premier, après les parents à pouvoir jouir d’un espace où il peut se retirer du groupe familial » 23. Françoise Navez-Bouchanine conclut que les enfants perdent la plupart du temps dans ce processus d’appropriation de l’espace : « les enfants sont les grands exclus de l’espace privé (…) les enfant sont donc systématiquement renvoyés vers l’espace extérieur ». Pour le cas des adolescents, la situation est différente mais le problème est déplacé de l’appropriation de l’espace vers des questions d’ordre purement relationnel. Sur ce point, nous pouvons témoigner que pour un grand nombre d’entretiens menés avec des jeunes de karyan Ben M’sik, il ne leur pas été possible de nous admettre dans leur foyer. Les entretiens ont alors eu lieu dans le jardin public au bas du bloc 3. Dans cette catégorie d’interviewés, une majorité de cas n’a pas tenu à ce que l’entretien se poursuive avec les parents. Pour valider cette situation qui nous embarrassait, il était invoqué la mauvaise relation existante avec le père, ou alors le manque de compréhension auquel nous aurions à faire face 24.
La situation fut toutefois différente à karyan El Massira parce que nous avions changé d’approche 25, même si une minorité de cas refusa de nous admettre dans la famille. A la cité Moulay Rachid, la plupart des entretiens menés avec des jeunes furent complétés le plus naturellement avec les parents au sein du foyer… Là, à l’évidence, les jeunes peuvent plus facilement recevoir un visiteur. Et l’habitant se montre de toute façon plus motivé à parler de son habitat.

L’espace, en structurant les relations sociales, peut influencer jusqu’au vêtement. Ainsi par exemple des vêtements féminins à l’origine conformes au canon islamique : leur succès est d’autant plus prononcé qu’il est tout à fait adapté aux conditions de vie et d’habitat du plus grand nombre ; nécessité de la séparation des sexes au sein de l’espace domestique (surtout lorsque celui-ci connaît un fort taux d’occupation), besoin du port d’un habit discret et protecteur pour circuler au sein de l’espace urbain. De plus, sur le plan économique, il reste moins coûteux que l’habillement de type occidental. Dans les zones urbaines à forte densité, le port d’un habit soit-disant conforme (au credo fondamentaliste) procure aux femmes une sorte d’immunité sociale au sein de l’espace public. Pour ce qui est de la culture de groupe, la mixité dans l’espace relève cette fois d’un débat complexe. Comme l’affirme F. Navez-Bouchanine, « la maison, comme un tout, est symboliquement perçue comme un élément plus féminin que masculin (au point qu’un présence importante de l’homme peut y être jugée dévalorisante, voire « dévirilisante »…) et l’espace extérieur, public, est perçu comme plus « masculin » » 26.

4.2. De l’individu à la communauté : les nouvelles configurations familiales
La dissémination familiale dont il est ici question, inexorable du fait des percées de l’individu, n’occulte pas systématiquement la force de parenté. La famille élargie s’est dispersée, elle suggère l’étude géographique. Les phénomènes de migration constituent d’ores et déjà une donnée démographique majeure de notre époque. La délocalisation du groupe familial et du clan en sont quelques aspects particuliers. La dissémination familiale, comprise dans sa portée stratégique, ne se donne pas à voir a priori car elle ne s’effectue pas dans le quotidien, espace préférentiel du voisinage. Alors que l’individu émerge de plus en plus et que son image s’affiche et s’imprime partout un peu plus, la dissémination familiale se situe en arrière-plan de l’urbanisation. Mais elle sera sollicitée, dès que l’opportunité ou l’impératif s’en fera sentir, c’est-à-dire dès lors qu’un individu cherche recours dans ses réseaux de sociabilité. Nous assistons là au redéploiement d’une solidarité de type parentale ou clanique.

Les travaux de Françoise Navez-Bouchanine abordent cette question du devenir de la famille élargie. D’emblée, l’auteur signale une piste intéressante en se demandant à juste titre « si la crise ne contribue pas à redonner une certaine vitalité à la famille étendue ». Encore que son interrogation ne doit pas faire apparaître de fausses perspectives : de même qu’il n’y a pas disparition pure et simple de la famille élargie, il n’y a pas non plus permanence telle quelle. On peut parler de dispersion, redéploiement, dissémination d’une configuration large, révélant a posteriori un procédé stratégique. Là aussi, les remarques de Françoise Navez-Bouchanine convergent vers ces « tendances », outre le fait qu’elle y voit aussi les interférences d’une crise multiforme (économique, sociale et culturelle) 27. En ce qui nous concerne, l’observation ressort d’une méthode d’entretien qui a privilégié l’itinéraire de vie individuel et l’histoire familiale. S’exercer à la généalogie, dater l’ancienne migration, envisager (ne serait-ce qu’à titre fictif) la grande migration, décalquer le cadre minimaliste de la baraque, énoncer l’identité bidonvilloise, dénoncer la condition bidonvilloise, évaluer le site casablancais, tout cela donne accès à des espaces subjectifs de l’habitant, autant d’espaces culturels vierges de toute recherche, mais qui font sens pour celui qui les donne à voir. De ce fait, une certaine cartographie mentale accompagne la montée des individus, elle fait partie de l’hérédité sociale de chacun. Celle-ci fera d’autant plus sens pour celui qui la représente que ses conditions
d’habitat et son environnement seront précaires…

L’itinéraire de vie ne s’attache donc pas uniquement à resituer une rétrospective, l’enjeu est de révéler aussi la dynamique et la prospective que les champs biographiques embrassent. Comme si l’itinéraire de vie ne nous disait pas tant les anciennes origines sociales et culturelles, mais suggérait les possibles devenirs. Aujourd’hui, pour étudier la famille bidonvilloise, il faut rechercher certains segments dans les villes de l’hémisphère Nord. Entre la petite et grande migration, il n’y a de toute façon pas de paradoxe, les éléments de comparaison existent, et leur continuité est inscrite dans l’espace et dans le temps. Nous ne sommes donc pas entièrement dans un domaine subjectif, à savoir celui d’une cartographie mentale de l’habitant mêlant une géographie migratoire et des proches et lointaines généalogies. Il faut savoir parfois accorder une place importante au « subjectif ».

4.3. L’individu et/ou la communauté
Concernant la question des changements culturels dans l’espace urbain, notre propre observation nous a conduit à nous intéresser à un certain nombre de jeunes bidonvillois présentant le même attachement à la dimension religieuse. Nous nous sommes intéressés à ces cas, pensant être en présence du phénomène religieux par excellence. Or, au fur et à mesure de notre investigation, nous nous sommes rendus compte que l’aspect religieux était une sorte de couverture à une logique cohérente, virtuellement produite par l’espace urbain. A travers les itinéraires de quelques « frères », nous avons pu regrouper un certain nombres de traits explicitant on ne plus clairement un aspect du changement culturel. S’il
faut chercher un dénominateur commun à la dizaine de jeunes se présentant comme islamistes (« entrés en islam »), ce n’est pas tant les indicateurs d’origine sociale ou culturelle, ni la sensibilité politique qui fourniront une réponse adéquate. Bien au contraire, le phénomène religieux en question a la particularité de produire un discours où les origines sociales et culturelles restent peu significatives. En fait le dénominateur commun de cette jeunesse, c’est la volonté explicite d’échapper à des conditions d’environnement qu’elle juge prédatrices. Ces jeunes ont affirmé vouloir ne pas succomber à la tentation de la drogue, de la délinquance et des autres maux sociaux qui accompagnent (sans exclusive) les espaces d’habitat précaire 28. Tous ces jeunes disent avoir cherché à élever leur niveau de conscience (oua’iya), à acquérir un minimum de connaissance 29 pour pouvoir survivre et évoluer dans leur milieu. Tous s’appliquent à traduire le mieux possible leur ethos dans l’espace du quotidien. Enfin, aucune des biographies ne mentionne un cheminement spécifiquement politique.

S’il y a effectivement une certaine maturation politique, elle débouche sur la volonté forte et transparente de s’impliquer dans la vie de la cité pour la réguler, à défaut de pouvoir la modifier radicalement. Casablanca offre alors l’occasion à des jeunes bidonvillois, parfois illettrés, de revendiquer une nouvelle organisation de l’espace urbain qui tienne compte de leurs aspirations culturelles et cultuelles. Si ce renversement de perspective 30 a été bien compris au point d’être anticipé par les urbanistes en opérant la décentralisation administrative et les Grands Travaux de Casablanca, il n’a fait en revanche l’objet d’aucune production urbanistique qui puisse témoigner d’une vision profonde qui aille à la rencontre des aspirations du plus grand nombre. C’est en périphérie casablancaise que se trouve actuellement le centre du débat sur l’urbanité du XXI ème siècle. Et comme il nous a été donné de le constater, le discours porteur, qu’on peut désigner sous le terme générique d’islamiste, se légitime du fait même de sa localisation en périphérie. A travers les propos de quelques jeunes résidents de Ben M’sik, la perception qu’ils donnent par exemple de la centralité urbaine a sa cohérence dès lors qu’elle s’accompagne d’une production de certaines normes pour le plus grand nombre. Référée à des indicateurs urbanistiques, la haute densité entraîne une promiscuité sociale, synonyme de frustrations multiformes et de pulsions négatives chez l’individu. La consommation de masse, ou tout au moins son image véhiculée par les mass media, a un rôle certain dans l’aliénation qu’elle produit ou la dissidence qu’elle entraîne. La délocalisation est un réflexe dissident (ce qui fut un temps classé dans la « marginalité » 31) qui remet en cause la centralité définie par l’urbanisme.

Il est également intéressant de noter que la cohérence du mouvement islamiste correspond par certains côtés à ce mouvement associatif qu’appellent de leurs voeux sociologues et urbanistes. Navez-Bouchanine note que la seule « forme d’association » qui soit active sur l’espace public est à connotation religieuse, même si cela relève de problèmes tels que maladie, décès, accident, etc.,… Bien-sûr, on peut relativiser cette observation en expliquant que la religion reste Le point de rassemblement et de consensus, ce qui n’est plus le cas pour d’autres aspects pratiques de la vie (considérer par exemple le problème de l’assainissement). Mais dans l’approche et la recherche du mouvement associatif, et dans son interaction sur la vie en milieu urbain, un regroupement sociologique, en-dehors des circuits institutionnels, susceptible de produire une action efficace sur l’espace urbain pourrait être celui des organisations dites islamistes. Même si cela n’est pas professé tel quel par les associations concernées, leur domaine de compétence ne peut pas recouvrir moins. Même si des questions de relations internationales étoffent toujours un peu plus l’argumentation du discours, même si le contrechamp politico-religieux télescope à maints endroits les revendications de justice sociale, ce qui est en jeu, c’est l’organisation de l’individu et de la communauté au sein de l’espace urbain. Nous nous refusons pour
notre part à voir chez quelques jeunes « frères » de Ben M’sik une apparition du phénomène politico-religieux stricto sensu. Pour nous, l’émergence d’un « néo-islam » s’insère dans une dynamique culturelle plus profonde. Le profil de la jeunesse islamiste rencontrée à Ben M’sik témoigne d’un goût prononcé pour l’action, où l’esprit d’entreprise s’organise autour de l’individu : c’est que « l’entrée en islam » est d’abord un choix individuel avant de correspondre en seconde étape à une identification collective, communauté de « frères » et de « soeurs ». Le rapport à l’espace se modifie lui aussi, car l’individu (même s’il est classé comme fondamentaliste religieux) transcende les discours sur la pauvreté en s’appliquant à recréer de l’harmonie dans un espace urbain précaire. Il reste que si nous n’avons pas vu fonctionner sur le terrain un mouvement associatif d’orientation islamiste, nous avons repéré en tous cas quelques prémices informels à travers le profil de quelques jeunes habitants. Et hormis les deux courtes expériences de regroupement d’habitants précédemment évoquées, il n’existe pas à l’heure actuelle d’autre alternative, aussi minime soit-elle, qui puisse tenir le rôle d’une association d’habitants.
Lorsque furent menés à titre individuel 77 entretiens semi-directifs, une dizaine de cas relevait de ce que nous pourrions appeler un islam vécu. Quelques autres accusaient certaines formes de pathologie sociale. Un premier courant d’itinéraires individuels présentait une quête vers la normalité sociale. Et le second courant entérinait définitivement le statut de pauvreté absolue.

5. Le problème de la conception urbanistique
Un bilan provisoire s’avère indispensable pour l’opération de recasement Moulay Rachid. Notre propre bilan retient la négligence affichée devant l’identité des habitants bidonvillois. Le grand changement provoqué par le projet Ben M’sik a formulé un nouvel état des hommes et de l’habitat. Mais en permettant l’accès au logement à un coût financier relativement moindre, l’État n’a en rien innové. Les bidonvillois sont les habitants de la ville qui possèdent la plus forte proportion de propriétaires de logement (80 %) 32. C’est beaucoup pour un milieu social supposé fortement précaire. L’opération Moulay Rachid n’est donc en aucune façon un cadeau de l’État, puisque les habitants assurent les trois quarts du financement du projet. Le montage financier a été dans un premier temps adapté grosso modo aux possibilités et aux stratégies financières des habitants. A première vue, c’est-à-dire du côté bidonvillois, la formule de l’association et
l’ouverture du crédit C.I.H. a semblé au départ tout à fait possible et même recommandé pour l’accès à la propriété. Mais l’expérience des premiers habitants de Moulay Rachid est vite parvenue aux habitants du bidonville. Les problèmes entre associés ont commencé à se répandre dans toute la préfecture, de même pour le problème croissant des traites impayées et de la régression du niveau de vie induite par le recasement. Malgré ces faits gênants dont il faudra suivre l’évolution ultérieure , on peut tout de même considérer que dans l’ensemble, la première partie du recasement a montré une certaine adaptation aux conditions économiques des habitants. Arrif se montre quant à lui beaucoup plus sévère vis-à-vis des concepteurs. Son argumentation et sa vue anthropologique des choses sont fort convaincantes, surtout lorsqu’on sait que son étude se concentre essentiellement sur les résidents de la cité Moulay Rachid. La formule d’association constitue selon lui « un des vecteurs de la différentiation » du statut socio-économique des habitants. Notre point de vue s’oriente plutôt à partir de la situation des non-recasés. C’est-à-dire ceux qui n’entrevoient même pas la perspective d’un logement indépendant, puisqu’il leur a été signifié que leur destination finale sera une cité-immeuble située en périphérie extrême. De ce point de vue là assurément, et les conditions financières et la conception architecturale de la première tranche de Moulay Rachid apparaissent comme plus « appropriées ».

5.1. La cité-immeuble, l’erreur grossière du projet Moulay Rachid
La seconde partie de l’opération de recasement consiste en des immeubles de quatre étages sur la commune de Sidi Moumen. Jouxtant le groupe 6 de la cité déjà construite, la suite de l’opération de Moulay Rachid annonce une zone immeuble à l’extrême périphérie de la périphérie casablancaise. Si ce choix relève de la modernisation et de l’intégration
des usagers de l’espace, l’effet pourrait se révéler à l’opposé du souhait des développeurs. Ceux-ci, ayant privilégié l’approche de la ville compacte pour un certain nombre de raisons techniques (notamment pour des question de coût des réseaux lié à une forte densité), assurent aux karyanistes le passage de l’habitat horizontal à celui de type vertical Nous aimerions nous tromper, mais connaissant un tant soit peu le milieu social concerné, il est probable que cette « promotion » de l’habitat, tout en reconduisant la promiscuité sociale, va la transformer radicalement pour la voir heurter cette fois les valeurs et normes les plus élémentaires du plus grand nombre. Nous avons suffisamment évoqué l’incohérence que les habitants relèvent lorsqu’ils envisagent la vie dans des appartements dont la conception leur reste totalement étrangère. Il est hasardeux de fournir des logements si éloignés du style de vie des habitants, lorsque par ailleurs on connaît leur attachement à un habitat autonome de type médinal 33. Pour peu que les concepteurs aient réfléchi sur la taille moyenne des ménages et les cas nombreux de familles associées, ils auraient saisi l’incohérence d’un tel choix. Il reste quant à nous impossible d’imaginer une vie sociale harmonieuse dans un tel cadre. Comment va-t-on s’y prendre pour gérer ce problème ?

Les concepteurs du projet Moulay Rachid ont soudainement changé d’orientation quant à la poursuite de la production de logement. L’État a choisi d’élever des immeubles à la place de maisons individuelles. Pour les responsables de la délégation de l’habitat, le choix s’explique pour des impératifs financiers relatifs au renchérissement du marché foncier, mais pas seulement ; on invoquerait de plus en plus des questions de coût d’équipement et de gestion pour des cités étendues. En changeant d’option architecturale en plein cours d’opération, il n’est pas difficile de comprendre que la création d’immeubles destinés aux bidonvillois de Ben M’sik constitue un anachronisme dont il faudra tôt ou tard payer le prix social. Probablement avant la fin du siècle, les choix équivoques du projet révéleront leur tension négative. Conséquence majeure de ce changement de dernière minute, les contraintes financières du marché foncier rendent du coup totalement non-appropriées certaines modalités d’accès au logement considérées justement comme appropriées! Ainsi la formule d’association, que les autorités publiques ont pour la première fois accepter d' »intégrer » 34, devient totalement déficiente dans le cas des logements en immeuble. Or une enquête réalisée en 1985 et concernant
1510 habitants de Moulay Rachid révèle que 28 % des personnes ont contracté une association 35. Comment faire alors coïncider le plan contractuel de deux familles avec un plan d’immeuble ? Comment loger décemment deux familles associées dans un même appartement ?

5.2. Reformuler l’habitat du plus grand nombre
Si au cours de notre enquête à karyan Ben M’sik, nous n’avons pas mené une étude sur le cadre bâti proprement dit, à défaut d’être réellement compétent en la matière, nous ne cachons pas en revanche nos doutes, à la suite des principaux concernés, sur la deuxième partie du recasement. Notre propre expérience de la cité Moulay Rachid retient en tous cas
une grande monotonie du cadre bâti, et les différentiations entreprises par les habitants relèvent essentiellement d’un renchérissement ostentatoire. Sur l’analyse du plan-type de la première tranche du recasement (c’est-à-dire des logements individuels), Arrif consacre un long développement sur la question. Au travers d’une argumentation solide et détaillée, il constate la dérive d’un urbanisme « progressiste » (initié par Ecochard) vers un urbanisme « autoritaire et répressif ». Sa lecture anthropologique démonte implacablement le modèle standard (tiré à plus de dix mille exemplaires) destiné à un « habitant-type ». Il insiste en outre sur le fait que l’espace vécu est systématiquement évacué par la « mémoire institutionnelle », qu’enfin celle-ci se caractérise par une dramatisation de la réalité des habitants et une réduction de leur espace 36.

Comme le rappelle F. Navez-Bouchanine, la prise en compte de la dimension culturelle en matière d’urbanisme a été paradoxalement le fait du protectorat français plus que celui de l’État marocain. Écochard reste définitivement l’urbaniste visionnaire du Casablanca des années 2000. Encore que si des choix conjoncturels se sont avérés efficients (notamment la trame 8×8), c’est parce qu’ils répondaient à des impératifs urgents sur le plan social : proposer un habitat de base à une population vivant et travaillant dans la ville mais exclue par principe du droit au logement. A la fin des années 40, le couplage d’un exode rural croissant avec des migrations interurbaines était tel qu’il fallait tout de suite répondre à des demandes d’ordre socio-économique. Dans cette perspective, le développement d’un habitat « social » permettait justement de canaliser l’assaut du nombre.

La conception de l’habitat du plus grand nombre doit être comprise dans une saisie – forcément partielle – de l’hétérogénéité, la diversité et finalement la complexité de l’espace habité. La formulation d’un habitat « social » doit donc être recomposée pour pouvoir justement s’ouvrir aux dimensions sociologiques en force actuellement. Désormais, ce sont non seulement des besoins socio-économiques qui devraient guider l’urbaniste, mais aussi une compréhension des aspects socioculturels. Les usagers de l’espace casablancais d’hier et d’aujourd’hui n’ont pas les mêmes caractéristiques, ni la même urgence.

Tout au long de notre étude, nos observations convergent pour préciser notre hypothèse de base : l’opération de recasement ne répond pas aux aspirations profondes des bidonvillois. En dressant ce constat, il ne s’agit pas de diminuer la portée du recasement des bidonvillois. Ce n’est pas le principe du recasement en tant que tel qui est ici remis en cause (la restructuration in situ initialement envisagée n’était pas forcément la bonne solution), mais ses modalités. Et si les bidonvillois attendent, pour certains depuis des décennies, un habitat décent, ils ne sont pas prêt en retour à verser un prix social si élevé. L’organisation sociale du bidonvillois est le seul atout qu’il ait élaboré pour survivre au ghetto. En s’installant dans un habitat en dur, tout un système de communication disparaît. Or qu’est-ce à dire que cette cité où, par exemple, la montée de l’anonymat a dénaturé les anciennes formes de socialisation ? Que faut-il penser des propos de certains habitants de la cité constatant que leur quartier connaît des problèmes de drogue et de délinquance encore plus prononcés que dans le bidonville ? Les relevés de Arrif tout au long du « passage précaire » de Moulay Rachid annoncent la fin d’une référence à l’espace bidonvillois.

5.3. Le parti pris de l’urbanisme
A la cité Moulay Rachid, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’architecture n’a pas été à l’honneur. Alors que la cité voisine El Massira, à elle seule, constitue un exemple de réussite architecturale. Son cadre esthétique 37 et ses intérieurs tranchent nettement avec la tendance minimale de Moulay Rachid. L’agencement intérieur de la maison d’El Massira s’adapte tout à fait à la taille et à la diversité des situations familiales. De l’aveu des responsables de la délégation régionale de l’habitat, la cause principale du meilleur traitement architectural tient à la part d’auto-construction de la cité El Massira. Ce qui prouve a posteriori que si l’habitant est pris en compte dans une opération de recasement, le projet en question devient fécond. Malheureusement ce n’est pas le cas pour Moulay Rachid, et l’explication est foncièrement établie. Le projet d’El Massira est considéré comme un luxe que l’État ne peut plus assumer plus longtemps. Dans La Révolution urbaine, Henri Lefèbvre résumait dans une phrase lumineuse la logique froide des décideurs. « L’usager ? Qui est-ce ? Tout se passe comme si l’on (les compétents, les « agents », les autorités) écartait tellement l’usage au profit de l’échange que cet usage se confond avec l’usure » 38.

S’il faut parler d’usagers de l’espace, c’est dans le cas d’un recasement de bidonvillois que la question doit être débattue. Or, au risque de nous répéter, rien n’a été fait pour tenir compte du socioculturel, la prise en compte de la spécificité bidonvilloise n’a effectivement concerné que l’aspect économique (encore que partiellement). Arrif constate pour sa part qu’il y a eu véritablement « non-reconnaissance de la baraque comme établissement humain » 39. L’unanimité de façade dans l’éloge de la culture est purement préventive, elle ne peut camoufler la rupture prolongée de l’environnement économique, social et culturel du plus grand nombre.

6. Un changement culturel à l’échelle du Maghreb des villes
Dans l’aire arabo-islamique, la question urbaine devient un enjeu culturel et civilisationnel de première importance. L’urbanisation a produit la base idéologique de l’ère post-coloniale. L’urbain a fortement déterminé ce fondamentalisme de type religieux, vécu sur le terrain comme une véritable théorie de la pratique 40. Au Maghreb, le mouvement islamiste s’offre en quelque sorte le champ urbain comme esquisse principale de projet de société. Mais le défaut majeur de cette esquisse incombe à sa dimension proprement idéologique : si le projet en question prétend répondre aux aspirations du plus grand nombre, il ignore en revanche sa diversité complexe.

Il serait surprenant d’imaginer que le Maroc du XXIème siècle (dont on sait l’omniprésence du facteur religieux dans le signe politique), puisse connaître aujourd’hui un environnement urbain dissocié de son environnement culturel et religieux. Sinon que voudrait dire à Casablanca le gigantesque effort entrepris pour édifier La mosquée de la ville ? D’un point de vue socio-politique, nous pourrions avancer qu’une « réislamisation par le haut » chercherait de la sorte à contenir l’hypothèse d’une « réislamisation par le bas ». D’un point de vue proprement urbanistique (et ceci inclut au préalable une connaissance de l’histoire des villes islamiques 41) le même phénomène sacral (à cours descendant) aboutit à une pose fondatrice (a posteriori).

7. Redéfinir la spécificité de l’espace urbain maghrébin
Comme le fait si bien remarquer Marc Gosset, « les États nouvellement indépendants font appel aux professionnels cosmopolites les plus en vue, sinon les plus talentueux. Il n’est pas un seul cabinet d’architectes important de la Métropole qui n’ait eu quelques affaires en Afrique du Nord et ailleurs « Outre-Mer »  » 42. Pour lui, l’urbanisme au Maghreb souffre véritablement d’une crise des valeurs socioculturelles 43 ; aussi penche-t-il pour le choix alternatif d’un « modèle endogène ». Quel peut-il être ? Le modèle endogène peut sans conteste s’inspirer du secteur immobilier qui assure, d’ores et déjà à la fin du siècle, entre 25 et 30 % des logements produits. Mais, selon l’architecte, la carence est d’ordre théorique, car il « s’agit là d’un paradigme à réaliser, plus difficile sur le plan conceptuel que réel ». Dans la palette complexe de l’habitat du plus grand nombre, il faut donc accorder une réflexion particulière aux « pratiques des habitants » qui reproduisent -consciemment ou non – le « modèle médinal ». Gosset suggère là une modélisation qui a l’avantage d’être en phase avec les réalités virtuelles de l’espace urbain. Il est à cet égard révélateur qu’il néglige les effets pondérateurs des grandes opérations d’habitat « social » : il les considère en fait comme « les véritables taudis de demain ». Nous souscrivons totalement à ces thèses pertinentes, mais il faut préciser notre propre interprétation. Pour nous, la culture du plus grand nombre ressort de deux principes généraux de l’urbanisation : celui de densité et celui de diversité. Les deux hypothèses de F. Navez-Bouchanine sur l’habiter et les modèles socioculturels sont d’ailleurs proches de notre propre vision des choses. Elles affirment en premier lieu l’existence « d’une société urbaine convergente, société qui connaîtrait un processus d’homogénéisation socio-culturelle ». En second lieu, elle observe « le caractère à la fois dynamique et syncrétique des modèles d’habiter et des modèles socioculturels qui les portent » 44. Autrement dit, la société urbaine serait travaillée dans son principe par un procédé de condensation, en même temps qu’au niveau des pratiques et des potentialités, elle produirait des éléments différentiels et innovateurs. La simultanéité de deux conditions à première vue
contradictoires dans l’urbanité du XXI ème siècle correspond chez F. Navez-Bouchanine à ce qu’elle nomme « recomposition permanente » entre deux niveaux d’observation tels que, pour nous, individu et société. Dans le cadre d’une urbanisation caractérisée par de la haute densité et la diversité complexe, ces modalités « non-réglementaires »,
« informelles », « non-structurées » dominent. Elles procèdent d’un langage dit informel, et participent à un processus endogène de régulation de la crise urbaine. Elles ont été largement répertoriées dans les années 80 par les sciences sociales et même par des institutions étatiques : elles ne souffrent pas tant d’un manque de connaissance, mais plutôt d’une difficulté à être formulées, étant donné qu’elles sont justement en « recomposition permanente ». Si elles sont par excellence ouvertes et toujours en voie d’être parachevées, elles ne peuvent pas être structurées dans l’ordre de causalité de l’urbanisme officiel. Étant donné leur tendance dissipative, elles sont objectivement identifiées au travers d’une appellation contrôlée. Il est alors symptomatique de constater que ces modalités se voient rangées dans le domaine de définition du « clandestin ».

Pour relever les défis du changement culturel dans l’espace urbain, il faut donc se réapproprier le chantier culturel qu’est entre autre la ville. A propos de l’architecte, la sociologue ne dit-elle pas de lui que l' »attitude la plus forte et la plus argumentée est celle qui dénie toute compétence à l’usager » ? 45. Ce que disent simplement quelques habitants bidonvillois, c’est qu’ils attendent de l’urbanisme une action beaucoup plus profonde que l’élévation de la « façade » urbaine. Les jeunes bidonvillois, porteurs de changement, sont conscients que le regard de l’urbaniste doit porter au-delà des « murs », pour répondre un tant soit peu aux besoins et aspirations du plus grand nombre. En remplaçant le zinc par le dur, les promoteurs « de l’urbanisme, l’habitat, et de l’environnement » n’ont pas forcément réduit les incohérences de l’espace urbain. En optant pour une intégration à moindre frais du point de vue foncier, les développeurs ont conforté une image de la périphérie elle-même annonciatrice de l’autre Centralité. Il est à cet égard significatif que la construction de la grande mosquée de Casablanca vienne parachever une décennie d’opérations spectaculaires. D’autant que pour une fois l’urbanisme des développeurs coïncide avec la vision profane du plus grand nombre ; la pose symbolique d’une islamité de l’espace urbain indique un point de convergence dans la finalité culturelle et des lignes politiques divergentes. S’il y a là consensus des usagers et des producteurs de la ville à propos d’une symbolique religieuse de l’espace, il indique en tout état de cause une carence de ce signe fondateur à Casablanca. Le grand chantier de l’entreprise Bouygues rappelle lourdement l’une des failles de l’urbanisme ; l’espace n’est pas un vide dans lequel on bâtit dans l’indifférence. L’architecte 46 doit développer un projet neuf mais non moins authentique pour l’avenir.

Notes

1 « Nombres d’architectes et d’urbanistes poursuivent avant tout les références formelles, ce qui n’est d’aucun intérêt pour les sciences sociales sinon de nous éclairer sur les concepteurs eux-mêmes et leur vision du patrimoine. (…) les productions architecturales et urbanistiques sont élaborées à partir d’une vision formelle et réductrice, quand elle n’est pas tout simplement fausse, du modèle d’habiter » . Françoise Navez-Bouchanine,Habiter, modèles socioculturels et appropriation de l’espace, op. cité, p. 8.

2 Il n’est pas question ici de mettre en doute les compétences des architectes ouverts à la sociologie et à l’anthropologie, simplement le rôle politique de commis de l’Etat ne permet pas jusqu’à présent
l’épanouissement de ces capacités novatrices et créatrices dans l’espace public. Et ce sont là des ingrédients indispensables pour la réalisation d’un projet de société, projet dans lequel l’urbanisme occupe une place centrale…

3 « la sociologie urbaine des années 70 à la suite de M. Castells (cf. La question urbaine) définit la ville comme un simple support d’effectuation des rapports sociaux, une reproduction localisée de processus politico-économiques globaux. Ce faisant elle nie toute réalité à la ville dans ses dimensions concrètes ». A. Hayot cité par Arrif, Le passage précaire, op. cité, p. 21.

4 Cf. la définition qu’en donnent M. Naciri et M. Ameur, « L’urbanisation clandestine au Maroc, un champ d’action pour les classes moyennes » in Revue Tiers Monde, op. cité.

5 Un rapport de recherche publié en 1986 révèle qu’un quart des logements fournis au Maroc relèverait de l’urbanisation non réglementaire. CNCPRST, Habitat clandestin, rapport provisoire, université de Rabat, Maroc, février 1986.

6 Sous le paragraphe « de la discontinuité socio-spatiale à la discontinuité socio-économique », Naciri précise que l' »appropriation de la ville coloniale a donc déplacé les clivages socio-spatiaux de nature coloniale pour les installer dans la hiérarchie des niveaux de vie et les différenciations sociales des quartiers ». Naciri M., « L’aménagement des villes et ses enjeux » in Maghreb-Machrek, n. 118, oct., nov., déc. 1987, p. 52.

7 Les quartiers Californie et Anfa sont à Casablanca ce que Bel Air et Beverly Hills sont à Los Angeles. Pour les habitants de ces quartiers luxueux, Naciri conclut que leur marocanité n’est que « pur décor ». Mais les recherches plus récentes de Navez-Bouchanine sur certains quartiers résidentiels tendrait à relativiser ce constat, en prouvant notamment l’existence d’un phénomène convergent d’appropriation culturelle qui touche tous les types d’habitat.

8 Nous faisons nôtre les interrogations de Marcel Roncayolo : « Comment les simples faits d’agglomération, de densité ou d’hétérogénéité sociale peuvent-ils déterminer des comportements ou des conduites ? Quelle est la relation entre le collectif et l’individuel ? Entre les caractères d’une société, dans ses aspects territoriaux, et les attitudes psychiques des individus ? » Ville et culture urbaine, La ville et ses territoires, Gallimard, Folio essais, 1990, Paris, p. 83-84.

9 A moins de les rechercher plutôt du côté de l’ancienne médina, car il est fort probable que pour les premiers habitants de karyan Ben M’sik, la vieille ville était plus proche que l’emplacement actuel du bidonville qui, faut-il le rappeler, a subi maints déplacements et regroupements au cours de son histoire.

10 Le jeune bidonvillois se reconnaît dans la thématique de certains groupes musicaux, de même que cette même thématique, qui évoque des problèmes de pauvreté urbaine et de déracinement culturel, trouve sa propre légitimation dans les espaces d’habitat précaire.

11 Cette étude se base sur le sondage mené à karyan Ben M’sik.

12 « Un paysan ne parle jamais d’art, il produit l’art », H. Fathy, Construire pour le peuple, Sindbad, Paris, 1978, p. 14.

13 Le groupe Nass El Ghiwane (un temps dénommé New Dervich ) est l’équivalent marocain des Beatles. Après avoir été formé dans les années 60 au théâtre populaire de Taïeb Saddiki (notamment dans les pièces d' »El herraz » (Tartuffe), « Sidi Abderahman El Mejdub » et  » Maqamat Badi’ Ezzaman El Hamadani »), les membres du groupe viennent à la musique avec cette créativité détonante qui fut la leur, et dont on ne retrouve plus actuellement l’équivalence. Avec eux, se monte le triptyque musical des années 70 ; Jil Jilala et Lemchaheb accèdent également à la célébrité, mais les trois groupes diffèrent par leurs styles musicaux.

14 « Si l’art de Nass El Ghiwane a dérangé les versions officielles sur la culture, c’est qu’en bousculant les formes et les contenus en place, le groupe joue sa propre version de l’histoire, de la société et des rapports sociaux si tant est que le chant est une façon de dire ceux-ci et de chercher à refaire le monde. » M. Dernouny, B. Zoulef, « Naissance d’un chant contestataire : le groupe marocain Nass El Ghiwane », in peuples méditerranéens, n. 12, juillet-septembre 1980, p. 4.

15 La thématique du raï algérien entre parfaitement dans la catégorie de ces musiques urbaines qui ont succédé au mouvement de Nass El Ghiwane, Jil Jilala. C’est la voix du berger qui est l’ancêtre du raï. Parti des hauts plateaux au début du siècle, l’accent du raï a été façonné dans la ville d’Oran dans les années 70, avant de percer sur le plan national puis international dans les années 80.

16 Cette étude se base sur le sondage mené à karyan Ben M’sik. Les images de l’actualité internationale sur lesquelles focalisent tous les enquêtés sont celles mentionnées ci-dessus. Pour le reste (cinéma, musique, loisirs, etc.,…), il y diversité des réponses selon l’âge, le sexe, le niveau de vie et l’origine culturelle.

17 Le site choisi pour l’édification de la plus grande mosquée du pays (sinon du monde, avec ce minaret haut de 200 mètres, qui dépasse en comparaison le sommet de la pyramide pharaonique) est l’extrémité d’une baie (entamée avec le phare d’El Hank) connue pour son air nauséabond et son eau brunâtre (« Mriziga », contraction de « mer des égouts »); au milieu de la baie débouche l’égout du grand Casablanca… Des travaux sont prévus pour le dévier au large de la côte.

18 Regroupés à même le sol et partageant quelques sardines grillées, nous sommes tout un groupe à converser. Un des jeunes engage alors une discussion sur le cas, analogue selon lui, des bidonvillois de Mexico…

19 Le cas de la guerre du Golfe illustre parfaitement la réaction populaire à contre-courant des discours et images diffusés par la télévision nationale. Il faut rappeler en outre que c’est à Rabat en février 1991 qu’eut lieu la plus importante manifestation de solidarité avec lrak (près de 500 000 personnes) de tout le monde arabe.

20 « La majorité de la population urbaine du monde a moins de 25 ans d’âge. Dans le Tiers-Monde, cette tranche d’âge représente 60 % de la population urbaine, les moins de 20 ans en constituant 50 %. La jeunesse, de par son dynamisme et sa contribution potentielle, est sans doute une condition du changement social, si sont réunis les moyens adéquats. Cela peut représenter un coût financier, à cause de la diminution des forces actives de travail par rapport à la population totale des villes, et le coût relativement élevé des infrastructures sociales qui doivent être produites. (…) Le coût social et financier de la jeunesse des villes peut être plus que remboursé si des biens d’équipement proprement éducatifs, scientifiques et culturels sont réalisés. Un « mieux vivre pour tous » exige nécessairement la participation active d’une jeunesse à qui l’on donne la possibilité de développer et d’utiliser ses compétences ». M. Elmandjra, « Mieux vivre pour tous dans les métropoles », communication à Métropolis 87, Mexico, 19-21 mai 1987, in Signes du présent, Espaces urbains, Espaces vécus, n. 3, 1988, Rabat, p. 107, 108.

21 « Crise et avatars de la famille », in Signes du présent, Paradoxes de la crise, n. 5, 1989, Rabat, p. 82.

22 Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… , op. cité, p. 207.

23 Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… , op. cité, p. 208.

24 Indépendamment des questions de mésentente familiale, il est parfois difficile à l’habitant, jeune ou vieux, à consentir de parler facilement au milieu de son environnement et de se débarrasser du « complexe de la baraque ».

25 Le changement dans la technique d’interview avait notamment consisté à interviewer en premier lieu le chef de famille, ou alors mener des interviews dans des lieux séparés, la maison pour les parents et le lieu de travail pour les jeunes.

26 Habiter, modèles socio-culturels…, op. cité, p. 55.

27 « (…) il ne faudrait évidemment pas confondre toute l’évolution familiale avec l’évolution de l’entité « ménage ». Autrement dit, pour compléter cette approche de la décohabitation ou des formes de cohabitation modulées, et du développement de l’autonomie de la famille nucléaire, il faudrait aussi s’intéresser à la persistance de la famille étendue comme lieu de solidarité et de substitut aux carences de la société civile, comme lieu d’influence socioculturelle, comme clé des réseaux politiques et économiques…toutes formes qui peuvent, elles aussi, être ravivées, réactivées par la crise, et dont l’observation pourrait également apporter des éléments intéressants sur l’évolution de la famille ». Crise et avatars de la famille, op. cité, p. 82.

28 D’une certaine manière, nous rejoignons ce que Bruno Etienne rapporte ; « Tous les militants que nous avons interviewés racontent la même aventure, sorte de chemin de Damas (…) : ces jeunes gens s’ennuyaient dans un espace sans espoir, buvaient de la mauvaise bière locale, se laissaient aller à tous les vices, le regard tourné vers les valeurs étrangères, lorsqu’ils reçoivent la Lumière, la révélation, généralement par l’écoute d’une cassette, car, ironie de la modernité, la cassette a été aux islamistes ce que l’imprimerie fut aux calvinistes, le vecteur matériel de la diffusion idéologique », L’islamisme radical, Le livre de Poche, Paris, 1988, p. 134.

29 La sociologie maghrébine tarde d’ailleurs à noter l’émergence d’un nouveau profil culturel chez une frange pauvre de la jeunesse. En effet il est de plus en plus fréquent de rencontrer ce nouvel acteur familial, autodidacte pratiquant avec aisance la diglossie, possédant une connaissance intime des textes religieux, et qui, au bout du compte, décline un niveau de certificat primaire…

30 « Les événements que connurent Casablanca, Nador et Marrakech en 1984 ont focalisé l’attention du pouvoir sur le phénomène islamiste. Elle s’est concrétisée d’une part dans une politique sécuritaire qui visait l’encadrement et le contrôle des organisations islamistes (…) d’autre part dans une politique plus feutrée, agissant à travers les schémas directeurs des centres urbains et le découpage administratif des grandes métropoles ». M. Tozy, Le prince, le clerc et l’État : la restructuration du champ religieux au Maroc, Intellectuels et militants de l’Islam contemporain, op. cité, p. 72.

31 « La thèse de la marginalité des populations des quartiers sous-équipés ne résiste pas à l’analyse. Car, par rapport aussi bien aux paysans qu’aux citadins nantis, les habitants des quartiers périphériques sont souvent plus réceptifs à l’égard du changement. Leurs comportements considérés comme proches de la déviance dans certains cas, sont beaucoup plus souples. Et sans faire l’apologie des familles bidonvilloises par exemple, elles sont généralement rapides dans leurs tentatives d’intégration et veillent toujours dans la mesure du possible à assurer une scolarité régulière aux enfants (…) A la limite, les problèmes vécus par les quartiers périphériques signalent certaines insuffisances des institutions officielles, et les contradictions que vit la formation sociale en voie de transformation rapide ». M. Bentahar, Villes et campagnes au Maroc, les problèmes sociaux de l’urbanisation, op. cité, p. 122.

32 Françoise Navez-Bouchanine précise en outre que « pour toute la ville, le chiffre dépasse difficilement 50 %… Dans d’autres bidonvilles, ce pourcentage peut être encore plus élevé : à Carrières Centrales, (Casablanca) par exemple, il est de 90 % ». Habiter, modèles socioculturels et appropriation de l’espace, op. cité, p. 192.

33 Sur cette question charnière, se reporter aux articles de Marc Gosset, « Les enjeux de la crise urbaine : les modèles urbains au Maghreb », in Espaces et sociétés, n. 62-63, n. 2-3/1990. et D. Pinson et M. Zakrani, « Maroc; l’espace centré et le passage de la maison médinale à l’immeuble urbain », in Les cahiers de la recherche architecturale, n. 20-21, 1987.

34 Le contrat d’association est en réalité un contrat coutumier plus ou moins reconnu par les autorités publiques.

35 I. Boucetta, Z. Sabra, F. Ben Setta, F. et F. Boulzaouite, machrou’ al qadaa ‘ala hay Ben M’sik (tajziat Moulay Rachid I), 1985-1986, cité par Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… op. cité, p. 123.

36 « La mémoire institutionnelle ne restitue que les données de mesure et quantitatives seules opérationnelles et significatives pour mieux évaluer et partant réussir l’intervention programmée. (…) Tout élément se référant à la vie sociale, aux valeurs, aux pratiques des habitants, est un élément sans efficacité et perturbateur, qu’il faudrait reléguer ou à défaut soumettre à des a priori hygiénistes ou bien relevant de la dualité sauvage/civilisé, ville/campagne, moderne/traditionnel, etc.,… » Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… op. cité, p. 11.

37 A l’opposé d’une vision « institutionnelle » fermée (mais finalement convergente dans des conclusions radicales), il se trouve des adeptes d’une sociologie extrême dénonçant la recherche du bel ouvrage à destination du plus grand nombre. On invoque l’urgence, la pauvreté généralisée, la non connaissance interculturelle pour dénier toute démarche esthétique en matière d’architecture. Comme si les populations signalées par le réflexe idéologique n’avaient pas d’esthétique propre qu’ils voudraient voir cadrer dans leur espace de vie.

38 La Révolution urbaine, Gallimard, Paris, 1970, p. 248.

39 « Il est significatif de noter l’absence totale, dans les rapports d’enquête officiels des services d’urbanisme – que ce soit dans le cas du projet de restructuration ou celui de recasement-, de toute analyse, de toute référence ou description de la baraque et des pratiques d’habiter dont elle est l’objet ». Abdelmajid Arrif, Le passage précaire… op. cité, p. 94.

40 … ou théorie de la praxis selon Mohamed Tozy. C’est après-coup que nous avons retrouvé cette formulation émanant du meilleur connaisseur de l’islamisme au Maroc. Ce professeur de l’institut agronomique et vétérinaire de Rabat est notamment l’auteur du concept de contre-champ politico-religieux au Maroc. Il a collaboré à divers ouvrages sur le mouvement islamiste avec Bruno Etienne et Gilles Kepel, ce dernier à qui il faut à son tour reconnaître l’hypothèse convaincante de la réislamisation par le bas.

41 Songer par exemple que Bagdad avait un million d’habitants en 930 (soit 168 ans après sa création par un calife ommeyade), chiffre atteint par la population de Casablanca en 1960 (soit 170 ans après sa fondation par un sultan alaoui).

42 Marc Gosset, Les enjeux de la crise urbaine : les modèles urbains au Maghreb, op. cité, p. 118.

43 « La problématique des modèles urbains, en tant qu’enjeu culturel ou enjeu du développement, est donc au centre de la crise urbaine. Celle-ci résulte alors, dans une certaine mesure, au Maghreb, de la reproduction – le plus souvent inconsciente – de modèles occidentaux divers, où la part d’innovation ne réside que dans l’adaptation fonctionnelle de ces modèles à la topographie et aux contextes politiques, socio-économiques locaux, ainsi que de l’incapacité à modéliser – d’élaborer en modèles, pour les dépasser – les centres urbains anciens et contemporains d’origine maghrébine, ou tout au moins relevant de la culture musulmane en général ». Marc Gosset, Les enjeux de la crise urbaine : les modèles urbains au Maghreb, op. cité, p. 110, 111.

44 Il s’agit là des deux hypothèses principales de sa thèse de doctorat, Habiter, modèles socioculturels et appropriation de l’espace, op. cité, p. 378-379.

45 Habiter, modèles socioculturels et appropriation de l’espace, op. cité, p. 362.

46 « Lorsque des autorités, pour une réalisation dite de prestige, font appel à une sommité du monde professionnel, c’est à son imagination et à sa créativité, à sa culture et à ses capacités à dire les choses de son temps, plus qu’à ses compétences techniques -supposées réelles -, que l’on fait appel. L’urbaniste-architecte tente, dans son action sur la réalité urbaine, consciemment ou inconsciemment, de rapprocher celle-ci du modèle qu’il imagine ou dont il est culturellement porteur (même dans son imaginaire « innovateur ») ». Marc Gosset, Les enjeux de la crise urbaine: les modèles urbains au Maghreb, op. cité, p. 111.

Extraits de Réda Benkirane, Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M’sik (Casablanca), Institut Universitaire d’Études du Développement (IUED), Université de Genève, 1993, 200 pages.

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