Héritier du cosmopolitisme cairote qui fit les beaux
jours du cinéma égyptien, Mohamed Khan opte aujourd'hui
pour une vision plus réaliste du Caire et de son pays.
Dans la foulée du festival de Montpellier, l'Institut du
monde arabe accueille le cinéaste et son acteur fétiche,
Ahmed Zaki
Le cinéma égyptien
est en panne d'une génération d'acteurs. Manquent
les jeunes de trente ans. La ribambelle de starlettes cairotes
ne trouvent plus de partenaires de son âge. Ne leur restent
que les débutants fraîchement sortis des conservatoires,
ou des acteurs déjà célèbres mais
quadragénaires. Pour son dernier film, le Chevalier
de l'asphalte, Mohamed Khan n'a eu d'autre solution que de
débaucher de la télévision un acteur inconnu,
Mahmoud Hemeda, pour jouer un homme d'affaires étranglé
par ses dettes dans un pays en pleine crise économique
où règne la corruption: l'Égypte.
Après avoir dépossédé le cinéma
égyptien de ses spectateurs arabes, le petit écran
lui enlève ses acteurs. Pas tous cependant. A l'occasion
d'un hommage que lui a rendu le Festival du cinéma méditerranéen,
Mohamed Khan était à Montpellier, au début
du mois de novembre, en compagnie de l'un de ses acteurs fétiches,
Ahmed Zaki, une quarantaine d'années, l'un des rares comédiens
populaires égyptiens qui soient demeurés quasi vierges
de tout caprice télévisuel (deux prestations télé
en quinze ans de métier, des erreurs de jeunesse).
Dans un salon d'un hôtel de la capitale de l'Hérault,
les deux hommes - qui vont représenter jusqu'à la
fin du mois de décembre "La nouvelle
vague du cinéma égyptien" à l'institut
du monde arabe à Paris - se livrent durant une bonne heure
sur une discussion cinématographique enflammée autour
de la vrai nature d'un coiffeur du Caire et sur la manière
de le transposer à l'écran. A travers le viseur
de sa caméra, Mohamed Khan s'attache, depuis une dizaine
d'années, à décrire l'Égypte de la
manière la plus réaliste. Depuis l'Oiseau de
la route (1981), son premier long métrage, il tourne
tous ses films en extérieur. Refusant les décors
des studios qui symbolisent l'âge d'or des années
30 et 50, Mohamed Khan préfère filmer ce qu'il connaît
le mieux, le Caire sa ville natale, où il est né
en 1942 d'un père indien. il est l'enfant d'un cosmopolitisme
cairote qui a été à la base de la grandeur
du cinéma égyptien aujourd'hui en extinction, balayé
par l'exode rural massif que connaît, depuis une trentaine
d'années, la capitale égyptienne.
Ahmed Zaki, lui, quitta en
1970 pour Le Caire son village d'EI Chariaâ, situé
dans El Zakazik, région du chanteur Abdelhalim Hafez et
de l'écrivain Youssef Idriss. De parents paysans, il avait
délaissé une formation de métallurgiste pour
venir tâter du théâtre à l'Institut
supérieur d'art dramatique de la capitale. Peau cuivrée,
physique racé d'un footballeur comme sait en produire l'Égypte,
Ahmed Zaki, 41 ans, incarne aujourd'hui, avec un trentaine de
films, la véritable Égypte:
" Ma peau, c'est l'Égypte actuelle. Autrefois,
le cosmopolitisme du Caire imposait ses images, ses figures aux
spectateurs arabes. Aujourd'hui, c'est l'Égypte profonde,
réelle, qui est présente sur le grand écran.
Avant, elle copiait le cinéma d'Hollywood, aujourd'hui
elle n 'a plus de problème avec ellemême. "
Ahmed Zaki n'a pas tourné pour Mohamed Khan depuis 1988.
C'était dans les Rêves de Hind et Camilia,
histoire d'une amitié entre deux domestiques. Camilia,
une divorcée stérile, et Hind, une paysanne veuve,
qui essayent de mettre fin à l'oppression parentale. Ahmed
Zaki tenait le rôle d'un voyou séducteur d'Héliopolis
qui finissait par mettre en cloque l'une des deux femmes.
Dans la Femme d'un homme important (1987), autre film considéré
comme l'un des plus aboutis de Khan, Ahmed Zaki a joué
son premier vrai rôle de composition. Habitué aux
rôles de paysans, il interprète un fonctionnaire
des renseignements généraux durant le règne
de feu le président Saddate. Khan met en scène chronologiquement,
au lendemain de la fin de l'idéalisme nassérien,
l'arrivisme sans scrupule d'un bureaucrate d'État d'une
ville de Haute-Égypte qui choisit son épouse, (Mervet
Amin) fille candide d'une famille de la classe moyenne, en fonction
des nécessités sociales de son ascension dans les
hautes sphères du pouvoir.
En Égypte, le rythme de la vie s'est accéléré.
L'ancien cinéma, qui produit surtout des comédies
musicales ne répond plus au besoin du spectateur. La production
cinématographique actuelle quitte, elle, le domaine du
rêve pour celui du réalisme. "Aujourd'hui,
l'Égyptien voit un film comme il se regarde dans la glace
chaque matin, dit l'acteur. Dernièrement, un jeune mécano
du Caire est venu me dire que j'ai fait le bonheur de sa vie.
Dans son quartier, il a attendu six années pour que la
fille dont il était amoureux commence à le regarder
parce qu'il est le sosie de Ahmed Zaki."
Nidam ABDI
© Libération,
1991.
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