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HOMMAGES

La nouvelle vogue du cinéma égyptien


Héritier du cosmopolitisme cairote qui fit les beaux jours du cinéma égyptien, Mohamed Khan opte aujourd'hui pour une vision plus réaliste du Caire et de son pays. Dans la foulée du festival de Montpellier, l'Institut du monde arabe accueille le cinéaste et son acteur fétiche, Ahmed Zaki

(Libé, 23 & 24 novembre 1991)

Le cinéma égyptien est en panne d'une génération d'acteurs. Manquent les jeunes de trente ans. La ribambelle de starlettes cairotes ne trouvent plus de partenaires de son âge. Ne leur restent que les débutants fraîchement sortis des conservatoires, ou des acteurs déjà célèbres mais quadragénaires. Pour son dernier film, le Chevalier de l'asphalte, Mohamed Khan n'a eu d'autre solution que de débaucher de la télévision un acteur inconnu, Mahmoud Hemeda, pour jouer un homme d'affaires étranglé par ses dettes dans un pays en pleine crise économique où règne la corruption: l'Égypte.

Après avoir dépossédé le cinéma égyptien de ses spectateurs arabes, le petit écran lui enlève ses acteurs. Pas tous cependant. A l'occasion d'un hommage que lui a rendu le Festival du cinéma méditerranéen, Mohamed Khan était à Montpellier, au début du mois de novembre, en compagnie de l'un de ses acteurs fétiches, Ahmed Zaki, une quarantaine d'années, l'un des rares comédiens populaires égyptiens qui soient demeurés quasi vierges de tout caprice télévisuel (deux prestations télé en quinze ans de métier, des erreurs de jeunesse).

Dans un salon d'un hôtel de la capitale de l'Hérault, les deux hommes - qui vont représenter jusqu'à la fin du mois de décembre "La nouvelle vague du cinéma égyptien" à l'institut du monde arabe à Paris - se livrent durant une bonne heure sur une discussion cinématographique enflammée autour de la vrai nature d'un coiffeur du Caire et sur la manière de le transposer à l'écran. A travers le viseur de sa caméra, Mohamed Khan s'attache, depuis une dizaine d'années, à décrire l'Égypte de la manière la plus réaliste. Depuis l'Oiseau de la route (1981), son premier long métrage, il tourne tous ses films en extérieur. Refusant les décors des studios qui symbolisent l'âge d'or des années 30 et 50, Mohamed Khan préfère filmer ce qu'il connaît le mieux, le Caire sa ville natale, où il est né en 1942 d'un père indien. il est l'enfant d'un cosmopolitisme cairote qui a été à la base de la grandeur du cinéma égyptien aujourd'hui en extinction, balayé par l'exode rural massif que connaît, depuis une trentaine d'années, la capitale égyptienne.

Ahmed Zaki, lui, quitta en 1970 pour Le Caire son village d'EI Chariaâ, situé dans El Zakazik, région du chanteur Abdelhalim Hafez et de l'écrivain Youssef Idriss. De parents paysans, il avait délaissé une formation de métallurgiste pour venir tâter du théâtre à l'Institut supérieur d'art dramatique de la capitale. Peau cuivrée, physique racé d'un footballeur comme sait en produire l'Égypte, Ahmed Zaki, 41 ans, incarne aujourd'hui, avec un trentaine de films, la véritable Égypte:

" Ma peau, c'est l'Égypte actuelle. Autrefois, le cosmopolitisme du Caire imposait ses images, ses figures aux spectateurs arabes. Aujourd'hui, c'est l'Égypte profonde, réelle, qui est présente sur le grand écran. Avant, elle copiait le cinéma d'Hollywood, aujourd'hui elle n 'a plus de problème avec ellemême. "

Ahmed Zaki n'a pas tourné pour Mohamed Khan depuis 1988. C'était dans les Rêves de Hind et Camilia, histoire d'une amitié entre deux domestiques. Camilia, une divorcée stérile, et Hind, une paysanne veuve, qui essayent de mettre fin à l'oppression parentale. Ahmed Zaki tenait le rôle d'un voyou séducteur d'Héliopolis qui finissait par mettre en cloque l'une des deux femmes.

Dans la Femme d'un homme important (1987), autre film considéré comme l'un des plus aboutis de Khan, Ahmed Zaki a joué son premier vrai rôle de composition. Habitué aux rôles de paysans, il interprète un fonctionnaire des renseignements généraux durant le règne de feu le président Saddate. Khan met en scène chronologiquement, au lendemain de la fin de l'idéalisme nassérien, l'arrivisme sans scrupule d'un bureaucrate d'État d'une ville de Haute-Égypte qui choisit son épouse, (Mervet Amin) fille candide d'une famille de la classe moyenne, en fonction des nécessités sociales de son ascension dans les hautes sphères du pouvoir.

En Égypte, le rythme de la vie s'est accéléré. L'ancien cinéma, qui produit surtout des comédies musicales ne répond plus au besoin du spectateur. La production cinématographique actuelle quitte, elle, le domaine du rêve pour celui du réalisme. "Aujourd'hui, l'Égyptien voit un film comme il se regarde dans la glace chaque matin, dit l'acteur. Dernièrement, un jeune mécano du Caire est venu me dire que j'ai fait le bonheur de sa vie. Dans son quartier, il a attendu six années pour que la fille dont il était amoureux commence à le regarder parce qu'il est le sosie de Ahmed Zaki."

Nidam ABDI


© Libération, 1991.

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